--Aussi, mon cher enfant, plus j'ai vu la princesse Amélie, plus je me

suis félicitée de ma première impression. Depuis qu'elle est ici, ce

qu'elle a fait de bonnes oeuvres est incroyable, et cela avec une

réflexion, une maturité de jugement qui me confondent chez une personne

de son âge. Jugez-en: à sa demande, le grand-duc a fondé à Gerolstein un

établissement pour les petites filles orphelines de cinq ou six ans, et

pour les jeunes filles orphelines aussi abandonnées, qui ont atteint

seize ans, âge si fatal pour les infortunées que rien ne défend contre

la séduction du vice ou l'obsession du besoin. Ce sont des religieuses

nobles de mon abbaye qui enseignent et dirigent les pensionnaires de

cette maison. En allant la visiter, j'ai eu souvent occasion de juger de

l'adoration que ces pauvres créatures déshéritées ont pour la princesse

Amélie. Chaque jour elle va passer quelques heures dans cet

établissement, placé sous sa protection spéciale; et, je vous le répète,

mon enfant, ce n'est pas seulement du respect, de la reconnaissance, que

les pensionnaires et les religieuses ressentent pour Son Altesse, c'est

presque du fanatisme.

--Mais c'est un ange que la princesse Amélie, dis-je à ma tante.

--Un ange, oui, un ange, reprit-elle, car vous ne pouvez vous imaginer

avec quelle attendrissante bonté elle traite ses protégées, de quelle

pieuse sollicitude elle les entoure. Jamais je n'ai vu ménager avec plus

de délicatesse la susceptibilité du malheur; on dirait qu'une

irrésistible sympathie attire surtout la princesse vers cette classe de

pauvres abandonnées. Enfin, le croiriez-vous? elle, fille d'un

souverain, n'appelle jamais autrement ces jeunes filles que mes soeurs.

À ces derniers mots de ma tante, je vous l'avoue, Maximilien, une larme

me vint aux yeux. Ne trouvez-vous pas en effet belle et sainte la

conduite de cette jeune princesse? Vous connaissez ma sincérité, je vous

jure que je vous rapporte et que je vous rapporterai toujours presque

textuellement les paroles de ma tante.

--Puisque la princesse, lui dis-je, est si merveilleusement douée,

j'éprouverai un grand trouble lorsque demain je lui serai présenté; vous

connaissez mon insurmontable timidité, vous savez que l'élévation du

caractère m'impose encore plus que le rang: je suis donc certain de

paraître à la princesse aussi stupide qu'embarrassé; j'en prends mon

parti d'avance.

--Allons, allons, me dit ma tante en souriant, elle aura pitié de vous,

mon cher enfant, d'autant plus que vous ne serez pas pour elle une

nouvelle connaissance.

--Moi, ma tante?

--Sans doute.

--Et comment cela?

--Vous vous souvenez que, lorsqu'à l'âge de seize ans vous avez quitté

Oldenzaal pour faire un voyage en Russie et en Angleterre avec votre

père, j'ai fait faire de vous un portrait dans le costume que vous

portiez au premier bal costumé donné par feu la grande-duchesse.

--Oui, ma tante, un costume de page allemand du XVIe siècle.

--Notre excellent peintre Fritz Mocker, tout en reproduisant fidèlement

vos traits, n'avait pas seulement retracé un personnage du XVIe siècle;

mais, par un caprice d'artiste, il s'était plu à imiter jusqu'à la

manière et jusqu'à la vétusté des tableaux peints à cette époque.

Quelques jours après son arrivée en Allemagne, la princesse Amélie,

étant venue me voir avec son père, remarqua votre portrait et me demanda

naïvement quelle était cette charmante figure des temps passés. Son père

sourit, me fit un signe, et lui répondit: «Ce portrait est celui d'un de

nos cousins, qui aurait maintenant, vous le voyez, à son costume, ma

chère Amélie, quelque trois cents ans, mais qui, bien jeune, avait déjà

témoigné d'une rare intrépidité et d'un coeur excellent; ne porte-t-il

pas, en effet, la bravoure dans le regard et la bonté dans le sourire?»

(Je vous en supplie, Maximilien, ne haussez pas les épaules avec un

impatient dédain en me voyant écrire de telles choses à propos de

moi-même; cela me coûte, vous devez le croire; mais la suite de ce récit

vous prouvera que ces puérils détails, dont je sens le ridicule amer,

sont malheureusement indispensables. Je ferme cette parenthèse, et je

continue.)

--La princesse Amélie, reprit ma tante, dupe de cette innocente

plaisanterie, partagea l'avis de son père sur l'expression douce et

fière de votre physionomie, après avoir plus attentivement considéré le

portrait. Plus tard, lorsque j'allai la voir à Gerolstein, elle me

demanda, en souriant, des nouvelles de son cousin des temps passés. Je

lui avouai alors notre supercherie, lui disant que le beau page

du XVIe siècle était simplement mon neveu, le prince Henri

d'Herkaüsen-Oldenzaal, actuellement âgé de vingt et un ans, capitaine

aux gardes de S. M. l'empereur d'Autriche, et en tout, sauf le costume,

fort ressemblant à son portrait. À ces mots, la princesse Amélie, ajouta

ma tante, rougit et redevint sérieuse, comme elle l'est presque

toujours. Depuis elle ne m'a naturellement jamais reparlé du tableau.

Néanmoins, vous voyez, mon cher enfant, que vous ne serez pas

complètement étranger et un nouveau visage pour votre cousine, comme dit

le grand-duc. Ainsi donc, rassurez-vous, et soutenez l'honneur de votre

portrait, ajouta ma tante en souriant.

Cette conversation avait eu lieu, je vous l'ai dit, mon cher Maximilien,

la veille du jour où je devais être présenté à la princesse ma cousine;

je quittai ma tante, et je rentrai chez moi.

Je ne vous ai jamais caché mes plus secrètes pensées, bonnes ou

mauvaises; je vais donc vous avouer à quelles absurdes et folles

imaginations je me laissai entraîner après l'entretien que je viens de

vous rapporter.

II

Gerolstein (suite)

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Vous m'avez dit bien des fois, mon cher Maximilien, que j'étais dépourvu

de toute vanité; je le crois, j'ai besoin de le croire pour continuer ce

récit sans m'exposer à passer à vos yeux pour un présomptueux.

Lorsque je fus seul chez moi, me rappelant l'entretien de ma tante, je

ne pus m'empêcher de songer, avec une secrète satisfaction, que la

princesse Amélie, ayant remarqué ce portrait de moi fait depuis six ou

sept ans, avait quelques jours après demandé, en plaisantant, des

nouvelles de son cousin des temps passés.

Rien n'était plus sot que de baser le moindre espoir sur une

circonstance aussi insignifiante, j'en conviens; mais, je vous l'ai dit,

je serai comme toujours, envers vous, de la plus entière franchise: eh

bien! cette insignifiante circonstance me ravit. Sans doute, les

louanges que j'avais entendu donner à la princesse Amélie par une femme

aussi grave, aussi austère que ma tante, en élevant davantage la

princesse à mes yeux, me rendaient plus sensible encore la distinction

qu'elle avait daigné m'accorder, ou plutôt qu'elle avait accordée à mon

portrait. Pourtant, que vous dirai-je! cette distinction éveilla en moi

des espérances si folles que, jetant à cette heure un regard plus calme

sur le passé, je me demande comment j'ai pu me laisser entraîner à ces

pensées qui aboutissaient inévitablement à un abîme.

Quoique parent du grand duc et toujours parfaitement accueilli de lui,

il m'était impossible de concevoir la moindre espérance de mariage avec

la princesse, lors même qu'elle eût agréé mon amour, ce qui était plus

qu'improbable. Notre famille tient honorablement à son rang, mais elle

est pauvre, si on compare notre fortune aux immenses domaines du

grand-duc, le prince le plus riche de la Confédération germanique; et

puis enfin j'avais vingt et un ans à peine, j'étais simple capitaine aux

gardes, sans renom, sans position personnelle; jamais en un mot, le

grand-duc ne pouvait songer à moi pour sa fille.

Toutes ces réflexions auraient dû me préserver d'une passion que je

n'éprouvais pas encore, mais dont j'avais pour ainsi dire le singulier

pressentiment. Hélas! je m'abandonnai au contraire à de nouvelles

puérilités. Je portais au doigt une bague qui m'avait été autrefois

donnée par Thécla (la bonne comtesse que vous connaissez): quoique ce

gage d'un amour étourdi, facile et léger, ne pût me gêner beaucoup, j'en

fis héroïquement le sacrifice à mon amour naissant, et le pauvre anneau

disparut dans les eaux rapides de la rivière qui coule sous mes

fenêtres.

Vous dire la nuit que je passai est inutile: vous la devinez. Je savais

la princesse Amélie blonde et d'une angélique beauté: je tâchai de

m'imaginer ses traits, sa taille, son maintien, le son de sa voix,

l'expression de son regard; puis, songeant à mon portrait qu'elle avait

remarqué, je me rappelai à regret que l'artiste maudit m'avait

dangereusement flatté; de plus, je comparais avec désespoir le costume

pittoresque du page du XVIe siècle au sévère uniforme du capitaine aux

gardes de Sa Majesté Impériale. Puis, à ces niaises préoccupations

succédaient çà et là, je vous l'assure, mon ami, quelques pensées

généreuses, quelques nobles élans de l'âme; je me sentais ému, oh!

profondément ému, au ressouvenir de cette adorable bonté de la princesse

Amélie, qui appelait les pauvres abandonnées qu'elle protégeait ses

soeurs, m'avait dit ma tante.

Enfin, bizarre et inexplicable contraste! j'ai, vous le savez, la plus

humble opinion de moi-même... et j'étais cependant assez glorieux pour

supposer que la vue de mon portrait avait frappé la princesse; j'avais

assez de bon sens pour comprendre qu'une distance infranchissable me

séparait d'elle à jamais, et cependant je me demandais avec une

véritable anxiété si elle ne me trouverait pas trop indigne de mon

portrait. Enfin je ne l'avais jamais vue, j'étais convaincu d'avance

qu'elle me remarquerait à peine... et cependant je me croyais le droit

de lui sacrifier le gage de mon premier amour.

Je passai dans de véritables angoisses la nuit dont je vous parle et une

partie du lendemain. L'heure de la réception arriva. J'essayai deux ou

trois habits d'uniforme, les trouvant plus mal faits les uns que les

autres, et je partis pour le palais grand-ducal très-mécontent de moi.

Quoique Gerolstein soit à peine éloigné d'un quart de lieue de l'abbaye

de Sainte-Hermangilde, durant ce court trajet mille pensées

m'assaillirent, toutes les puérilités dont j'avais été si occupé

disparurent devant une idée grave, triste, presque menaçante; un

invincible pressentiment m'annonçait une de ces crises qui dominent la

vie tout entière, une sorte de révélation me disait que j'allais aimer,

aimer passionnément, aimer comme on n'aime qu'une fois; et, pour comble

de fatalité, cet amour, aussi hautement que dignement placé, devait être

pour moi toujours malheureux.

Ces idées m'effrayèrent tellement que je pris tout à coup la sage

résolution de faire arrêter ma voiture, de revenir à l'abbaye et d'aller

rejoindre mon père, laissant à ma tante le soin d'excuser mon brusque

départ auprès du grand-duc.

Malheureusement une de ces causes vulgaires dont les effets sont

quelquefois immenses m'empêcha d'exécuter mon premier dessein. Ma

voiture étant arrêtée à l'entrée de l'avenue qui conduit au palais, je

me penchais à la portière pour donner à mes gens ordre de retourner,

lorsque le baron et la baronne Koller, qui, comme moi, se rendaient à la

cour, m'aperçurent et firent aussi arrêter leur voiture. Le baron, me

voyant en uniforme, me dit: «Pourrai-je vous être bon à quelque chose,

mon cher prince? Que vous arrive-t-il? Puisque vous allez au palais,

montez avec nous, dans le cas où un accident serait arrivé à vos

chevaux.»

Rien ne m'était plus facile, n'est-ce pas, mon ami que de trouver une

défaite pour quitter le baron et regagner l'abbaye. Eh bien! soit

impuissance, soit secret désir d'échapper à la détermination salutaire

que je venais de prendre, je répondis d'un air embarrassé que je donnais

ordre à mon cocher de s'informer à la grille du palais si l'on y entrait

par le pavillon neuf ou par la cour de marbre.

--On entre par la cour de marbre, mon cher prince, me répondit le baron,

car c'est une réception de grand gala. Dites à votre voiture de suivre

la mienne, je vous indiquerai le chemin.

Vous savez, Maximilien, combien je suis fataliste; je voulais retourner

à l'abbaye pour m'épargner les chagrins que je pressentais; le sort s'y

opposait, je m'abandonnai à mon étoile. Vous ne connaissez pas le palais

grand-ducal de Gerolstein, mon ami? Selon tous ceux qui ont visité les

capitales d'Europe, il n'est pas, à l'exception de Versailles, une

résidence royale dont l'ensemble et les abords soient d'un aspect plus

majestueux. Si j'entre dans quelques détails à ce sujet, c'est qu'en me

souvenant à cette heure de ces imposantes splendeurs, je me demande

comment elles ne m'ont pas tout d'abord rappelé à mon néant; car enfin

la princesse Amélie était fille du souverain maître de ce palais, de ces

gardes, de ces richesses merveilleuses.

La cour de marbre, vaste hémicycle, est ainsi appelée parce qu'à

l'exception d'un large chemin de ceinture où circulent les voitures,

elle est dallée de marbres de toutes couleurs, formant de magnifiques

mosaïques au centre desquelles se dessine un immense bassin revêtu de

brèche antique, alimenté par d'abondantes eaux qui tombent incessamment

d'une large vasque de porphyre.

Cette cour d'honneur est circulairement entourée d'une rangée de statues

de marbre blanc du plus haut style, portant des torchères de bronze doré

d'où jaillissent des flots de gaz éblouissant. Alternant avec ces

statues, des vases Médicis, exhaussés sur leurs socles richement

sculptés, renfermaient d'énormes lauriers-roses, véritables buissons

fleuris, dont le feuillage lustré, vu aux lumières, resplendissait d'une

verdure métallique.

Les voitures s'arrêtaient au pied d'une double rampe à balustres qui

conduisait au péristyle du palais; au pied de cet escalier se tenaient

en vedette, montés sur leurs chevaux noirs, deux cavaliers du régiment

des gardes du grand-duc, qui choisit ces soldats parmi les

sous-officiers les plus grands de son armée. Vous, mon ami, qui aimez

tant les gens de guerre, vous eussiez été frappé de la tournure sévère

et martiale de ces deux colosses, dont la cuirasse et le casque d'acier

d'un profil antique, sans cimier ni crinière, étincelaient aux lumières;

ces cavaliers portaient l'habit bleu à collet jaune, le pantalon de daim

blanc et les bottes fortes montant au-dessus du genou. Enfin pour vous,

mon ami, qui aimez ces détails militaires, j'ajouterai qu'au haut de

l'escalier, de chaque côté de la porte, deux grenadiers du régiment

d'infanterie de la garde grand-ducale étaient en faction. Leur tenue,

sauf la couleur de l'habit et les revers, ressemblait, m'a-t-on dit, à

celle des grenadiers de Napoléon.

Après avoir traversé le vestibule où se tenaient, hallebarde en main,

les suisses de livrée du prince, je montai un imposant escalier de

marbre blanc qui aboutissait à un portique orné de colonnes de jaspe et

surmonté d'une coupole peinte et dorée. Là se trouvaient deux longues

files de valets de pied. J'entrai ensuite dans la salle des gardes, à la

porte de laquelle se tenaient toujours un chambellan et un aide de camp

de service, chargés de conduire auprès de Son Altesse Royale les

personnes qui avaient droit à lui être particulièrement présentées. Ma

parenté, quoique éloignée, me valut cet honneur: un aide de camp me

précéda dans une longue galerie remplie d'hommes en habit de cour ou

d'uniforme, et de femmes en grande parure.

Pendant que je traversais lentement cette foule brillante, j'entendis

quelques paroles qui augmentèrent encore mon émotion: de tous côtés on

admirait l'angélique beauté de la princesse Amélie, les traits charmants

de la marquise d'Harville, et l'air véritablement impérial de

l'archiduchesse Sophie, qui, récemment arrivée de Munich avec l'archiduc

Stanislas, allait bientôt repartir pour Varsovie; mais, tout en rendant

hommage à l'altière dignité de l'archiduchesse, à la gracieuse

distinction de la marquise d'Harville, on reconnaissait que rien n'était

plus idéal que la figure enchanteresse de la princesse Amélie.

À mesure que j'approchais de l'endroit où se tenaient le grand-duc et sa

fille, je sentais mon coeur battre avec violence. Au moment où j'arrivai

à la porte de ce salon (j'ai oublié de vous dire qu'il y avait bal et

concert à la cour), l'illustre Liszt venait de se mettre au piano; aussi

le silence le plus recueilli succéda-t-il au léger murmure des

conversations. En attendant la fin du morceau, que le grand artiste

jouait avec sa supériorité accoutumée, je restai dans l'embrasure d'une

porte.

Alors, mon cher Maximilien, pour la première fois je vis la princesse

Amélie. Laissez-moi vous dépeindre cette scène, car j'éprouve un charme

indicible à rassembler ces souvenirs.

Figurez-vous, mon ami, un vaste salon meublé avec une somptuosité

royale, éblouissant de lumières et tendu d'étoffe de soie cramoisie, sur

laquelle courait un feuillage d'or brodé en relief. Au premier rang, sur

de grands fauteuils dorés, se tenait l'archiduchesse Sophie (le prince

lui faisait les honneurs de son palais); à sa gauche Mme la marquise

d'Harville, et à sa droite la princesse Amélie; debout derrière elles

était le grand-duc, portant l'uniforme de colonel de ses gardes; il

semblait rajeuni par le bonheur et ne pas avoir plus de trente ans;

l'habit militaire faisait encore valoir l'élégance de sa taille et la

beauté de ses traits; auprès de lui était l'archiduc Stanislas en

costume de feld-maréchal, puis venaient ensuite les dames d'honneur de

la princesse Amélie, les femmes des grands dignitaires de la cour, et

enfin ceux-ci.

Ai-je besoin de vous dire que la princesse Amélie, moins encore par son

rang que par sa grâce et sa beauté, dominait cette foule étincelante? Ne

me condamnez pas, mon ami, sans lire ce portrait. Quoiqu'il soit mille

fois encore au-dessous de la réalité, vous comprendrez mon adoration,

vous comprendrez que dès que je la vis je l'aimai, et que la rapidité de

cette passion ne put être égalée que par sa violence et son éternité.

La princesse Amélie, vêtue d'une simple robe de moire blanche, portait,

comme l'archiduchesse Sophie, le grand cordon de l'ordre impérial de

Saint-Népomucène, qui lui avait été récemment envoyé par l'impératrice.

Un bandeau de perles, entourant son front noble et candide,

s'harmonisait à ravir avec les deux grosses nattes de cheveux d'un blond

cendré magnifique qui encadraient ses joues légèrement rosées; ses bras

charmants, plus blancs encore que les flots de dentelle d'où ils

sortaient, étaient à demi cachés par des gants qui s'arrêtaient

au-dessous de son coude à fossette; rien de plus accompli que sa taille,

rien de plus joli que son pied chaussé de satin blanc. Au moment où je

la vis, ses grands yeux, du plus pur azur, étaient rêveurs; je ne sais

même si à cet instant elle subissait l'influence de quelque pensée

sérieuse, ou si elle était vivement impressionnée par la sombre harmonie

du morceau que jouait Liszt; mais son demi-sourire me parut d'une

douceur et d'une mélancolie indicibles. La tête légèrement baissée sur

sa poitrine, elle effeuillait machinalement un gros bouquet d'oeillets

blancs et de roses qu'elle tenait à la main.

Jamais je ne pourrai vous exprimer ce que je ressentis alors: tout ce

que m'avait dit ma tante de l'ineffable bonté de la princesse Amélie me

revint à la pensée... Souriez, mon ami... mais malgré moi je sentis mes

yeux devenir humides en voyant rêveuse, presque triste, cette jeune

fille si admirablement belle, entourée d'honneurs, de respects, et

idolâtrée par un père tel que le grand-duc.

Maximilien, je vous l'ai souvent dit: de même que je crois l'homme

incapable de goûter certains bonheurs pour ainsi dire trop complets,

trop immenses pour ses facultés bornées, de même aussi je crois certains

êtres trop divinement doués pour ne pas quelquefois sentir avec amertume

combien ils sont esseulés ici-bas, et pour ne pas alors regretter

vaguement leur exquise délicatesse, qui les expose à tant de déceptions,

à tant de froissements ignorés des natures moins choisies... Il me

semblait qu'alors la princesse Amélie éprouvait la réaction d'une pensée

pareille.

Tout à coup, par un hasard étrange (tout est fatalité dans ceci), elle

tourna machinalement les yeux du côté où je me trouvais.

Vous savez combien l'étiquette et la hiérarchie des rangs sont

scrupuleusement observées chez nous. Grâce à mon titre et aux liens de

parenté qui m'attachent au grand-duc, les personnes au milieu desquelles

je m'étais d'abord placé s'étaient peu à peu reculées, de sorte que je

restai presque seul et très-en évidence au premier rang, dans

l'embrasure de la porte de la galerie.

Il fallut cette circonstance pour que la princesse Amélie, sortant de sa

rêverie, m'aperçût et me remarquât sans doute, car elle fit un léger

mouvement de surprise, et rougit.

Elle avait vu mon portrait à l'abbaye, chez ma tante, elle me

reconnaissait: rien de plus simple. La princesse m'avait à peine regardé

pendant une seconde, mais ce regard me fit éprouver une commotion

violente, profonde: je sentis mes joues en feu, je baissai les yeux et

je restai quelques minutes sans oser les lever de nouveau sur la

princesse... Lorsque je m'y hasardai, elle causait tout bas avec

l'archiduchesse Sophie, qui semblait l'écouter avec le plus affectueux

intérêt.

Liszt ayant mis un intervalle de quelques minutes entre les deux

morceaux qu'il devait jouer, le grand-duc profita de ce moment pour lui

exprimer son admiration de la manière la plus gracieuse. Le prince,

revenant à sa place, m'aperçut, me fit un signe de tête rempli de

bienveillance et dit quelques mots à l'archiduchesse en me désignant du

regard. Celle-ci, après m'avoir un instant considéré, se retourna vers

le grand-duc, qui ne put s'empêcher de sourire en lui répondant et en

adressant la parole à sa fille. La princesse Amélie me parut

embarrassée, car elle rougit de nouveau.

J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de

quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui

recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à

la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon coeur se serra; je

souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer

involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui

avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance

avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité,

elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle

m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de

service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire

quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à

l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:

--Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter

mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal.

--J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir,

répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément.

--Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous

présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un

de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir

aujourd'hui à Gerolstein.

--Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage

vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de

connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de

grâce...

Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse;

imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus

harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus

délicates de l'âme.

--J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre

tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit

le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de

la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre

promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes

un des plus nobles coeurs que je connaisse.

--Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance

pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.

--Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en

souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la

première appartient de droit à l'archiduc...

--Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la

princesse Amélie en m'inclinant devant elle.

--Appelez-vous simplement cousin et cousine, selon la bonne vieille

coutume allemande, dit gaiement le grand-duc; le cérémonial ne convient

pas entre parents.

--Ma cousine me fera-t-elle l'honneur de danser cette contredanse avec

moi?

Les mystères de Paris, Tome V · 第 16 / 24 段