--Il n'y a plus de seigneurs... Vive la Charte! cria Tortillard; et,

tout en fredonnant ces vers de _La Parisienne_: «En avant, marchons

contre leurs canons», il se cramponna brusquement à une des bottes du

courrier, y pesa de tout son poids et le fit trébucher sur sa selle. Un

coup de manche de fouet rudement assené sur la tête de Tortillard le

punit de son audace. Mais aussitôt la populace en fureur se précipita

sur le courrier; il eut beau mettre ses éperons dans le ventre de son

cheval pour le porter en avant et se dégager, il n'y put parvenir, non

plus qu'à tirer son couteau de chasse. Démonté, renversé, au milieu de

cris et de huées enragées, il allait être assommé sans l'arrivée de la

voiture de Rodolphe, qui fit diversion à l'emportement stupide de ces

misérables.

Depuis quelque temps le coupé du prince, attelé de quatre chevaux de

poste, n'allait qu'au pas, et un des deux valets de pied en deuil (à

cause de la mort de Sarah), assis sur le siège de derrière, était même

prudemment descendu, se tenant à une des portières, la voiture étant

très-basse. Les postillons criaient: «Gare!» et avançaient avec

précaution.

Rodolphe, vêtu du grand deuil comme sa fille, dont il tenait une des

mains dans les siennes, la regardait avec bonheur et attendrissement. La

douce et charmante figure de Fleur-de-Marie s'encadrait dans une petite

capote de crêpe noir qui faisait ressortir encore la blancheur

éblouissante de son teint et les reflets brillants de ses jolis cheveux

blonds: on eût dit que l'azur de ce beau jour se reflétait dans ses

grands yeux, qui n'avaient jamais été d'un bleu plus limpide et plus

doux... Quoique sa figure, doucement souriante, exprimât le calme, le

bonheur, lorsqu'elle regardait son père, une teinte de mélancolie,

quelquefois même de tristesse indéfinissable, jetait souvent son ombre

sur les traits de Fleur-de-Marie quand les yeux de son père n'étaient

plus attachés sur elle.

--Tu ne m'en veux pas de t'avoir fait lever de si bonne heure... et

d'avoir ainsi avancé le moment de notre départ? lui dit Rodolphe en

souriant.

--Oh! non, mon père; cette matinée est si belle!...

--C'est que j'ai pensé, vois-tu, que notre journée serait mieux coupée

en partant de bonne heure... et que tu serais moins fatiguée... Murph,

mes aides de camp et la voiture de suite, où sont tes femmes, nous

rejoindront à notre première halte, où tu te reposeras.

--Bon père... c'est moi... toujours moi qui vous préoccupe...

--Oui, mademoiselle... et, sans reproche... il est impossible d'avoir

aucune autre pensée... dit le prince en souriant; puis il ajouta avec un

élan de tendresse: Oh! je t'aime tant... je t'aime tant!... Ton front...

vite...

Fleur-de-Marie s'inclina vers son père, et Rodolphe posa ses lèvres avec

délices sur son front charmant.

C'était à cet instant que la voiture, approchant de la foule, avait

commencé de marcher très-lentement.

Rodolphe, étonné, baissa la glace, et il dit en allemand au valet de

pied qui se tenait près de la portière:

--Eh bien! Frantz... qu'y a-t-il? quel est ce tumulte?

--Monseigneur, il y a tant de foule... que les chevaux ne peuvent plus

avancer.

--Et pourquoi cette foule?

--Monseigneur...

--Eh bien?

--C'est que Votre Altesse...

--Parle donc...

--Monseigneur... je viens d'entendre dire qu'il y a là-bas... une

exécution à mort.

--Ah! c'est affreux! s'écria Rodolphe en se rejetant au fond de la

voiture.

--Qu'avez-vous; mon père? dit vivement Fleur-de-Marie avec inquiétude.

--Rien... rien... mon enfant.

--Mais ces cris menaçants... entendez-vous? ils approchent... Qu'est-ce

que cela, mon Dieu?

--Frantz, ordonne aux postillons de retourner et de gagner Charenton par

un autre chemin... quel qu'il soit... dit Rodolphe.

--Monseigneur, il est trop tard... nous voilà dans la foule... On arrête

les chevaux... des gens de mauvaise mine...

Le valet de pied ne put parler davantage. La foule, exaspérée par les

forfanteries sanguinaires du Squelette et de Nicolas, entoura tout à

coup la voiture en vociférant. Malgré les efforts, les menaces des

postillons, les chevaux furent arrêtés, et Rodolphe ne vit de tous

côtés, au niveau des portières, que des visages horribles, furieux,

menaçants, et, les dominant de sa grande taille, le Squelette, qui

s'avança à la portière.

--Mon père... prenez garde! s'écria Fleur-de-Marie en jetant ses bras

autour du cou de Rodolphe.

--C'est donc vous qui êtes le seigneur? dit le Squelette en avançant sa

tête hideuse jusque dans la voiture.

À cette insolence, Rodolphe, sans la présence de sa fille, se fût livré

à la violence de son caractère; mais il se contint et répondit

froidement:

--Que voulez-vous? Pourquoi arrêtez-vous ma voiture?

--Parce que cela nous plaît, dit le Squelette en mettant ses mains

osseuses sur le rebord de la portière... Chacun son tour... hier tu

écrasais la canaille... aujourd'hui la canaille t'écrasera si tu bouges.

--Mon père... nous sommes perdus! murmura Fleur-de-Marie à voix basse.

--Rassure-toi... je comprends..., dit le prince; c'est le dernier jour

de carnaval... Ces gens sont ivres... je vais m'en débarrasser.

--Il faut le faire descendre... et sa _largue_[29] aussi..., cria

Nicolas. Pourquoi qu'ils écrasent le pauvre monde!

--Vous me paraissez avoir déjà beaucoup bu, et avoir envie de boire

encore, dit Rodolphe en tirant une bourse de sa poche. Tenez... voilà

pour vous... ne retenez pas ma voiture plus longtemps, et il jeta sa

bourse.

Tortillard l'attrapa au vol.

--Au fait, tu pars en voyage, tu dois avoir les goussets garnis; aboule

encore de l'argent, ou je te tue... Je n'ai rien à risquer... je te

demande la bourse ou la vie en plein soleil... C'est farce! dit le

Squelette complètement ivre de vin et de rage sanguinaire.

Et il ouvrit brusquement la portière.

La patience de Rodolphe était à bout; inquiet pour Fleur-de-Marie, dont

l'effroi augmentait à chaque minute, et pensant qu'un acte de vigueur

imposerait à ce misérable qu'il croyait simplement ivre, il sauta de sa

voiture pour saisir le Squelette à la gorge... D'abord celui-ci se

recula vivement en tirant de sa poche un long couteau poignard, puis il

se jeta sur Rodolphe.

Fleur-de-Marie, voyant le poignard du bandit levé sur son père, poussa

un cri déchirant, se précipita hors de la voiture et l'enlaça de ses

bras...

C'en était fait d'elle et de son père sans le Chourineur, qui, au

commencement de cette rixe, ayant reconnu la livrée du prince, était

parvenu, après des efforts surhumains, à s'approcher du Squelette.

Au moment où celui-ci menaçait le prince de son couteau, le Chourineur

arrêta le bras du brigand d'une main et, de l'autre, le saisit au collet

et le renversa à demi en arrière...

Quoique surpris à l'improviste et par derrière, le Squelette put se

retourner, reconnut le Chourineur et s'écria:

--L'homme à la blouse grise de la Force!... cette fois-ci, je te tue.

Et, se précipitant avec furie sur le Chourineur, il lui plongea son

couteau dans la poitrine...

Le Chourineur chancela... mais ne tomba pas... la foule le soutenait.

--La garde! voici la garde! crièrent quelques voix effrayées.

À ces mots, à la vue du meurtre du Chourineur, toute cette foule si

compacte, craignant d'être comprise dans cet assassinat, se dispersa

comme par enchantement et se mit à fuir dans toutes les directions... Le

Squelette, Nicolas Martial et Tortillard disparurent aussi...

Lorsque la garde arriva, guidée par le courrier, qui était parvenu à

s'échapper lorsque la foule l'avait abandonné pour entourer la voiture

du prince, il ne restait sur le théâtre de cette lugubre scène que

Rodolphe, sa fille, et le Chourineur inondé de sang.

Les deux valets de pied du prince l'avaient assis par terre et adossé à

un arbre.

Tout ceci s'était passé mille fois plus rapidement qu'il n'est possible

de l'écrire, à quelques pas de la guinguette d'où étaient sortis le

Squelette et sa bande.

Le prince, pâle, ému, entourait de ses bras Fleur-de-Marie défaillante,

pendant que les postillons rajustaient les traits, qui avaient été à

moitié brisés dans la bagarre.

--Vite, dit le prince à ses gens, occupés à secourir le Chourineur,

transportez ce malheureux dans ce cabaret... Et toi, ajouta-t-il

s'adressant à son courrier, monte sur le siège, et qu'on aille ventre à

terre chercher à l'hôtel le docteur David; il ne doit partir qu'à onze

heures... on le trouvera...

Quelques minutes après, la voiture partait au galop, et les deux

domestiques transportaient le Chourineur dans la salle basse où avait eu

lieu l'orgie, et où se trouvaient encore quelques-unes des femmes qui y

avaient figuré.

--Ma pauvre enfant, dit Rodolphe à sa fille, je vais te conduire dans

une chambre de cette maison... et tu m'y attendras... car je ne puis

abandonner aux seuls soins de mes gens cet homme courageux qui vient de

me sauver encore la vie.

--Oh! mon père, je vous en prie, ne me quittez pas..., s'écria

Fleur-de-Marie avec épouvante en saisissant le bras de Rodolphe, ne me

laissez pas seule... je mourrais de frayeur... j'irai où vous irez...

--Mais ce spectacle est affreux!

--Mais grâce à cet homme... vous vivez pour moi, mon père...

permettez-moi au moins que je me joigne à vous pour le remercier et pour

le consoler.

La perplexité du prince était grande: sa fille témoignait une si juste

frayeur de rester seule dans une chambre de cette ignoble taverne, qu'il

se résigna à entrer avec elle dans la salle basse où se trouvait le

Chourineur.

Le maître de la guinguette et plusieurs d'entre les femmes qui y étaient

restées (parmi lesquelles se trouvait l'ogresse du tapis-franc) avaient

à la hâte étendu le blessé sur un matelas, et puis étanché, tamponné sa

plaie avec des serviettes.

Le Chourineur venait d'ouvrir les yeux lorsque Rodolphe entra. À la vue

du prince, ses traits, d'une pâleur de mort, se ranimèrent un peu... Il

sourit péniblement et lui dit d'une voix faible:

--Ah! monsieur Rodolphe... comme ça s'est heureusement rencontré que je

me sois trouvé là!...

--Brave et dévoué... comme toujours! lui dit le prince avec un accent

désolé, tu me sauves encore...

--J'allais aller... à la barrière de Charenton... pour tâcher de vous

voir partir... heureusement... je me suis trouvé arrêté ici par la

foule... Ça devait d'ailleurs m'arriver... je l'ai dit à Martial...

j'avais un pressentiment.

--Un pressentiment!...

--Oui... monsieur Rodolphe... Le rêve du sergent... cette nuit je l'ai

eu...

--Oubliez ces idées... espérez... votre blessure ne sera pas

mortelle...

--Oh! si, le Squelette a piqué juste... C'est égal, j'avais raison... de

dire à Martial... qu'un ver de terre comme moi pouvait quelquefois

être... utile... à un grand seigneur comme vous...

--Mais c'est la vie... la vie... que je vous dois encore...

--Nous sommes quittes... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que

j'avais du coeur et de l'honneur... Ce mot-là... voyez-vous... Oh!

j'étouffe... monseigneur... sans vous... commander... faites-moi

l'honneur... de... votre main... je sens que je m'en vas...

--Non... c'est impossible... s'écria le prince en se courbant vers le

Chourineur et serrant dans ses mains la main glacée du moribond, non...

vous vivrez... vous vivrez...

--Monsieur Rodolphe... voyez-vous qu'il y a quelque chose... là-haut...

J'ai tué... d'un coup de couteau... je meurs d'un coup... de...

couteau..., dit le Chourineur, d'une voix de plus en plus faible et

étouffée.

À ce moment, ses regards s'arrêtèrent sur Fleur-de-Marie, qu'il n'avait

pas encore aperçue. L'étonnement se peignit sur sa figure mourante; il

fit un mouvement et dit:

--Ah!... mon... Dieu! la Goualeuse...

--Oui... c'est ma fille... elle vous bénit de lui avoir conservé son

père...

--Elle... votre fille... ici... ça me rappelle notre connaissance...

monsieur Rodolphe... et les coups de poing de la fin... mais... ce...

coup de couteau-là sera aussi... le coup... de la fin... J'ai

chouriné... on me... chourine... c'est juste...

Puis il fit un profond soupir en renversant sa tête en arrière... il

était mort.

Le bruit des chevaux retentit au-dehors: la voiture de Rodolphe avait

rencontré celle de Murph et de David, qui, dans leur empressement de

rejoindre le prince, avaient précipité leur départ.

David et le squire entrèrent.

--David, dit Rodolphe en essuyant ses larmes et en montrant le

Chourineur, ne reste-t-il donc aucun espoir, mon Dieu?

--Aucun, monseigneur, dit le docteur après une minute d'examen.

Pendant cette minute, il s'était passé une scène muette et effrayante

entre Fleur-de-Marie et l'ogresse... que Rodolphe, lui, n'avait pas

remarquée.

Lorsque le Chourineur avait prononcé à demi-voix le nom de la Goualeuse,

l'ogresse, levant vivement la tête, avait vu Fleur-de-Marie.

Déjà l'horrible femme avait reconnu Rodolphe; on l'appelait

monseigneur... il appelait la Goualeuse sa fille... Une telle

métamorphose stupéfiait l'ogresse, qui attachait opiniâtrement ses yeux

stupidement effarés sur son ancienne victime...

Fleur-de-Marie, pâle, épouvantée, semblait fascinée par ce regard.

La mort du Chourineur, l'apparition inattendue de l'ogresse, qui venait

réveiller, plus douloureux que jamais, le souvenir de sa dégradation

première, lui paraissaient d'un sinistre présage.

De ce moment, Fleur-de-Marie fut frappée d'un de ces pressentiments qui

souvent ont, sur des caractères tels que le sien, une irrésistible

influence.

Peu de temps après ces tristes événements, Rodolphe et sa fille avaient

pour jamais quitté Paris.

_Fin de la dixième partie_

ÉPILOGUE

I

Gerolstein

LE PRINCE HENRI D'HERKAUSEN-OLDENZAAL AU COMTE MAXIMILIEN KAMINETZ

Oldenzaal, 25 août 1840[30][31]

J'arrive de Gerolstein, où j'ai passé trois mois auprès du grand-duc et

de sa famille; je croyais trouver une lettre m'annonçant votre arrivée à

Oldenzaal, mon cher Maximilien. Jugez de ma surprise, de mon chagrin,

lorsque j'apprends que vous êtes encore retenu en Hongrie pour plusieurs

semaines.

Depuis quatre mois je n'ai pu vous écrire, ne sachant où vous adresser

mes lettres, grâce à votre manière originale et aventureuse de voyager;

vous m'aviez pourtant formellement promis à Vienne, au moment de notre

séparation, de vous trouver le 1er août à Oldenzaal. Il me faut donc

renoncer au plaisir de vous voir, et pourtant jamais je n'aurais eu plus

besoin d'épancher mon coeur dans le vôtre, mon bon Maximilien, mon plus

vieil ami, car, quoique bien jeunes encore, notre amitié est ancienne:

elle date de notre enfance.

Que vous dirai-je? Depuis trois mois une révolution complète s'est

opérée en moi... Je touche à l'un de ces instants qui décident de

l'existence d'un homme... Jugez si votre présence, si vos conseils me

manquent!

Mais vous ne me manquerez pas longtemps, quels que soient les intérêts

qui vous retiennent en Hongrie; vous viendrez, Maximilien, vous

viendrez, je vous en conjure, car j'aurai besoin sans doute de

puissantes consolations... et je ne puis aller vous chercher. Mon père

dont la santé est de plus en plus chancelante, m'a rappelé de

Gerolstein. Il s'affaiblit chaque jour davantage; il m'est impossible de

le quitter...

J'ai tant à vous dire que je serai prolixe: il me faut vous raconter

l'époque la plus pleine, la plus romanesque de ma vie...

Étrange et triste hasard! Pendant cette époque nous sommes fatalement

restés éloignés l'un de l'autre, nous, les inséparables, nous, les deux

frères, nous, les deux plus fervents apôtres de la trois fois sainte

amitié! Nous, enfin, si fiers de prouver que le Carlos et le Posa de

notre Schiller ne sont pas des idéalistes, et que, comme ces divines

créations du grand poëte, nous savons goûter les suaves délices d'un

tendre et mutuel attachement!

Oh! mon ami, que n'êtes-vous là! Que n'étiez-vous là! Depuis trois mois

mon coeur déborde d'émotions à la fois d'une douceur ou d'une tristesse

inexprimables. Et j'étais seul, et je suis seul... Plaignez-moi, vous

qui connaissez ma sensibilité quelquefois si bizarrement expansive, vous

qui souvent avez vu mes yeux se mouiller de larmes au naïf récit d'une

action généreuse, au simple aspect d'un beau soleil couchant, ou d'une

nuit d'été paisible et étoilée! Vous souvenez-vous, l'an passé, lors de

notre excursion aux ruines d'Oppenfeld... au bord du grand lac... nos

rêveries silencieuses pendant cette magnifique soirée si remplie de

calme, de poésie et de sérénité?

Bizarre contraste!... C'était trois jours avant ce duel sanglant où je

n'ai pas voulu vous prendre pour second, car j'aurais trop souffert pour

vous, si j'avais été blessé sous vos yeux... Ce duel, où, pour une

querelle de jeu, mon second, à moi, a malheureusement tué ce jeune

Français, le vicomte de Saint-Remy... À propos, savez-vous ce qu'est

devenue cette dangereuse sirène que M. de Saint-Remy avait amenée à

Oppenfeld, et qui se nommait, je crois, Cecily David?

Mon ami, vous devez sourire de pitié en me voyant m'égarer ainsi parmi

de vagues souvenirs du passé, au lieu d'arriver aux graves confidences

que je vous annonce; c'est que, malgré moi, je recule l'instant de ces

confidences; je connais votre sévérité, et j'ai peur d'être grondé, oui,

grondé, parce qu'au lieu d'agir avec réflexion, avec sagesse (une

sagesse de vingt et un ans, hélas!), j'ai agi follement, ou plutôt je

n'ai pas agi... je me suis laissé aveuglément emporter au courant qui

m'entraînait... et c'est seulement depuis mon retour de Gerolstein que

je me suis, pour ainsi dire, éveillé du songe enchanteur qui m'a bercé

pendant trois mois... et ce réveil est funeste...

Allons, mon ami, mon bon Maximilien, je prends mon grand courage.

Écoutez-moi avec indulgence... Je commence en baissant les yeux, je

n'ose vous regarder... car, en lisant ces lignes, vos traits doivent

être devenus si graves, si sévères... homme stoïque!

Ayant obtenu un congé de six mois, je quittai Vienne, et je restai ici

quelque temps auprès de mon père; sa santé étant bonne alors, il me

conseilla d'aller visiter mon excellente tante, la princesse Juliane,

supérieure de l'abbaye de Gerolstein. Je vous ai dit, je crois, mon ami,

que mon aïeule était cousine germaine de l'aïeul du grand-duc actuel, et

que ce dernier, Gustave-Rodolphe, grâce à cette parenté, a toujours bien

voulu nous traiter, moi et mon père, très-affectueusement de cousins.

Vous savez aussi, je crois, que, pendant un assez long voyage que le

prince fit dernièrement en France, il chargea mon père de

l'administration du grand-duché.

Ce n'est nullement par orgueil, vous le pensez, mon ami, que je vous

parle de ces circonstances; c'est pour vous expliquer les causes de

l'extrême intimité dans laquelle j'ai vécu avec le grand-duc et sa

famille pendant mon séjour à Gerolstein.

Vous souvenez-vous que l'an passé, lors de notre voyage des bords du

Rhin, on nous apprit que le prince avait retrouvé en France et épousé in

extremis Mme la comtesse Mac-Gregor, afin de légitimer la naissance

d'une fille qu'il avait eue d'elle lors d'une première union secrète,

plus tard cassée pour vice de forme et parce qu'elle avait été

contractée malgré la volonté du grand-duc alors régnant?

Cette jeune fille, ainsi solennellement reconnue, est cette charmante

princesse Amélie[32] dont lord Dudley, qui l'avait vue à Gerolstein il y

a maintenant une année environ, nous parlait cet hiver, à Vienne, avec

un enthousiasme que nous accusions d'exagération... Étrange hasard!...

Qui m'eût dit alors!...

Mais, quoique vous ayez sans doute maintenant à peu près deviné mon

secret, laissez-moi suivre la marche des événements sans

l'intervertir...

Le couvent de Sainte-Hermangilde, dont ma tante est abbesse, est à peine

éloigné d'un demi-quart de lieue de Gerolstein, car les jardins de

l'abbaye touchent aux faubourgs de la ville; une charmante maison,

complètement isolée du cloître, avait été mise à ma disposition par ma

tante, qui m'aime, vous le savez, avec une tendresse maternelle.

Le jour de mon arrivée, elle m'apprit qu'il y avait le lendemain

réception solennelle et fête à la cour, le grand-duc devant ce jour-là

officiellement annoncer son prochain mariage avec Mme la marquise

d'Harville, arrivée depuis peu à Gerolstein, accompagnée de son père, M.

le comte d'Orbigny[33].

Les uns blâmaient le prince de n'avoir pas recherché encore cette fois

une alliance souveraine (la grande-duchesse dont le prince était veuf

appartenait à la maison de Bavière), d'autres, au contraire, et ma tante

était du nombre, le félicitaient d'avoir préféré à des vues

d'ambitieuses convenances une jeune et aimable femme qu'il adorait et

qui appartenait à la plus haute noblesse de France. Vous savez

d'ailleurs, mon ami, que ma tante a toujours eu pour le grand-duc

Rodolphe l'attachement le plus profond; mieux que personne elle pouvait

apprécier les éminentes qualités du prince.

--Mon cher enfant, me dit-elle, à propos de cette réception solennelle

où je devais me rendre le lendemain de mon arrivée, mon cher enfant, ce

que vous verrez de plus merveilleux dans cette fête sera sans contredit

la perle de Gerolstein.

--De qui voulez-vous parler, ma bonne tante?

--De la princesse Amélie...

--La fille du grand-duc? En effet, lord Dudley nous en avait parlé à

Vienne avec un enthousiasme que nous avions taxé d'exagération poétique.

--À mon âge, avec mon caractère et dans ma position, reprit ma tante, on

s'exalte assez peu; aussi vous croirez à l'impartialité de mon jugement,

mon cher enfant! Eh bien! je vous dis, moi, que de ma vie je n'ai rien

connu de plus enchanteur que la princesse Amélie. Je vous parlerais de

son angélique beauté, si elle n'était pas douée d'un charme inexprimable

qui est encore supérieur à la beauté. Figurez-vous la candeur dans la

dignité et la grâce dans la modestie. Dès le premier jour où le

grand-duc m'a présentée à elle, j'ai senti pour cette jeune princesse

une sympathie involontaire. Du reste, je ne suis pas la seule:

l'archiduchesse Sophie est à Gerolstein depuis quelques jours; c'est

bien la plus fière et la plus hautaine princesse que je sache...

--Il est vrai, ma tante, son ironie est terrible, peu de personnes

échappent à ses mordantes plaisanteries. À Vienne on la craignait comme

le feu... La princesse Amélie aurait-elle trouvé grâce devant elle?

--L'autre jour elle vint ici après avoir visité la maison d'asile placée

sous la surveillance de la jeune princesse. Savez-vous une chose? me dit

cette redoutable archiduchesse avec sa brusque franchise; j'ai l'esprit

singulièrement tourné à la satire, n'est-ce pas? Eh bien! si je vivais

longtemps avec la fille du grand-duc, je deviendrais, j'en suis sûre,

inoffensive... tant sa bonté est pénétrante et contagieuse.

--Mais c'est donc une enchanteresse que ma cousine? dis-je à ma tante en

souriant.

--Son plus puissant attrait, à mes yeux du moins, reprit ma tante, est

ce mélange de douceur, de modestie et de dignité dont je vous ai parlé,

et qui donne à son visage angélique l'expression la plus touchante.

--Certes, ma tante, la modestie est une rare qualité chez une princesse

si jeune, si belle et si heureuse.

--Songez encore, mon cher enfant, qu'il est d'autant mieux à la

princesse Amélie de jouir sans ostentation vaniteuse de la haute

position qui lui est incontestablement acquise, que son élévation est

récente[34].

--Et dans son entretien avec vous, ma tante, la princesse a-t-elle fait

quelque allusion à sa fortune passée?

--Non; mais lorsque, malgré mon grand âge, je lui parlai avec le respect

qui lui est dû, puisque Son Altesse est la fille de notre souverain, son

trouble ingénu, mêlé de reconnaissance et de vénération pour moi, m'a

profondément émue; car sa réserve, remplie de noblesse et d'affabilité,

me prouvait que le présent ne l'enivrait pas assez pour qu'elle oubliât

le passé, et qu'elle rendait à mon âge ce que j'accordais à son rang.

--Il faut, en effet, dis-je à ma tante, un tact exquis pour observer ces

nuances si délicates.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 15 / 24 段