apprendre que Fleur-de-Marie était sa fille, il leur demanda ce qu'il
pouvait faire pour eux; tous leurs désirs devaient être accomplis.
Voyant leur hésitation, et se souvenant de ce que Fleur-de-Marie lui
avait dit des goûts un peu sauvages de la Louve et de son mari, il
proposa au hardi ménage une somme d'argent considérable, ou bien la
moitié de cette somme et des terres en plein rapport, dépendantes d'une
ferme voisine de celle qu'il avait fait acheter pour le Chourineur, et
qui était aussi à vendre. En faisant cette offre, le prince avait encore
songé que Martial et le Chourineur, tous deux rudes, énergiques, tous
deux doués de bons et valeureux instincts, sympathiseraient d'autant
mieux qu'ils avaient aussi tous deux des raisons de rechercher la
solitude, l'un à cause de son passé, l'autre à cause des crimes de sa
famille.
Il ne se trompait pas; Martial et la Louve acceptèrent avec transport;
puis, ayant été, par l'intermédiaire de Murph, mis en rapport avec le
Chourineur, tous trois se félicitèrent bientôt des relations que
promettait leur voisinage en Algérie.
Malgré la profonde tristesse où il était plongé, ou plutôt à cause même
de cette tristesse, le Chourineur, touché des avances cordiales de
Martial et de sa femme, y répondit avec affection. Bientôt une amitié
sincère unit les futurs colons: les gens de cette trempe se jugent vite
et s'aiment de même... Aussi, la Louve et Martial, n'ayant pu, malgré
leurs affectueux efforts, tirer leur nouvel ami de sa sombre léthargie,
ne comptaient plus pour l'en distraire que sur le mouvement du voyage et
sur l'activité de leur vie à venir; car, une fois en Algérie, ils
seraient obligés de se mettre au fait de la culture des terres qu'on
leur avait données, les propriétaires devant, d'après les conditions de
la vente, faire valoir les fermes pendant une année encore, afin que les
nouveaux possesseurs fussent en état de surveiller plus tard
l'exploitation.
Ces préliminaires posés, on comprendra qu'instruit de la pénible
entrevue à laquelle Martial devait se rendre pour obéir aux dernières
volontés de sa mère, le Chourineur ait voulu accompagner son nouvel ami
jusqu'à la porte de Bicêtre, où il l'attendait dans le fiacre qui les
avait amenés, et qui les reconduisit à Paris après que Martial,
épouvanté, eut quitté le cachot où l'on faisait les terribles
préparatifs de l'exécution de sa mère et de sa soeur.
La physionomie du Chourineur était complètement changée: l'expression
d'audace et de bonne humeur qui caractérisait ordinairement sa mâle
figure avait fait place à un morne abattement; sa voix même avait perdu
quelque chose de sa rudesse; une douleur de l'âme, douleur jusqu'alors
inconnue de lui, avait rompu, brisé cette nature énergique.
Il regardait Martial avec compassion.
--Courage, lui disait le Chourineur, vous avez fait tout ce qu'un brave
garçon pouvait faire... C'est fini... Songez à votre femme, à ces
enfants que vous avez empêchés d'être des gueux comme père et mère... Et
puis enfin, ce soir nous aurons quitté Paris pour n'y plus revenir, et
vous n'entendrez plus jamais parler de ce qui vous afflige.
--C'est égal, voyez-vous, Chourineur... après tout, c'est ma mère...
c'est ma soeur.
--Enfin, que voulez-vous... ça est... et, quand les choses sont... il
faut bien s'y soumettre... dit le Chourineur en étouffant un soupir.
Après un moment de silence, Martial lui dit cordialement:
--Moi aussi je devrais vous consoler, pauvre garçon... toujours cette
tristesse.
--Toujours, Martial...
--Enfin... moi et ma femme... nous comptons qu'une fois hors de Paris...
ça vous passera...
--Oui, dit le Chourineur au bout de quelques instants et presque en
frissonnant malgré lui, si je sors de Paris...
--Puisque... nous partons ce soir.
--C'est-à-dire vous autres... vous partez ce soir...
--Et vous donc? est-ce que vous changez d'idée maintenant?
--Non...
--Eh bien?
Le Chourineur garda de nouveau le silence, puis il reprit, en faisant un
effort sur lui-même:
--Tenez, Martial... vous allez hausser les épaules... mais j'aime autant
tout vous dire... S'il m'arrive quelque chose, au moins ça prouvera que
je ne me suis pas trompé.
--Qu'y a-t-il donc?
--Quand... M. Rodolphe... nous a fait demander s'il nous conviendrait de
partir ensemble pour Alger et d'y être voisins, je n'ai pas voulu vous
tromper... ni vous ni votre femme... Je vous ai dit... ce que j'avais
été...
--Ne parlons plus de cela... vous avez subi votre peine... vous êtes
aussi bon et aussi brave que pas un... Mais je conçois que, comme moi,
vous aimiez mieux aller vivre au loin... grâce à notre généreux
protecteur... que de rester ici... où, si à l'aise et si honnêtes que
nous soyons, on nous reprocherait toujours, à vous un méfait que vous
avez payé et dont vous vous repentez pourtant encore... à moi les crimes
de mes parents... dont je ne suis pas responsable. Mais de vous à
nous... le passé est passé... et bien passé... Soyez tranquille... nous
comptons sur vous comme vous pouvez compter sur nous.
--De vous à moi... peut-être... le passé est passé; mais, comme je le
disais à M. Rodolphe... voyez-vous, Martial... il y a quelque chose
là-haut... et j'ai tué un homme...
--C'est un grand malheur; mais, enfin, dans ce moment-là vous ne vous
connaissiez plus... vous étiez comme fou... et puis enfin vous avez
sauvé la vie à d'autres personnes... et ça doit vous compter.
--Écoutez, Martial... si je vous parle de mon malheur... voilà
pourquoi... Autrefois j'avais souvent un rêve... dans lequel je
voyais... le sergent que j'ai tué... Depuis longtemps... je ne l'avais
plus... ce rêve... et cette nuit... je l'ai eu...
--C'est un hasard.
--Non... ça m'annonce un malheur pour aujourd'hui.
--Vous déraisonnez, mon bon camarade...
--J'ai un pressentiment que je ne sortirai pas de Paris...
--Encore une fois, vous n'avez pas le sens commun... Votre chagrin de
quitter notre bienfaiteur... la pensée de me conduire aujourd'hui à
Bicêtre... où de si tristes choses m'attendaient... tout cela vous aura
agité cette nuit: alors naturellement votre rêve... vous sera revenu...
Le Chourineur secoua tristement la tête.
--Il m'est revenu juste la veille du départ de M. Rodolphe... car c'est
aujourd'hui qu'il part...
--Aujourd'hui?
--Oui... Hier j'ai envoyé un commissionnaire à son hôtel... n'osant pas
y aller moi-même... il me l'avait défendu... On a dit que le prince
partait ce matin, à onze heures... par la barrière de Charenton. Aussi
une fois que nous allons être arrivés à Paris... je me posterai là...
pour tâcher de le voir; ça sera la dernière fois!... la dernière!...
--Il paraît si bon, que je comprends bien que vous l'aimiez...
--L'aimer! dit le Chourineur avec une émotion profonde et concentrée,
oh! oui... allez... Voyez-vous, Martial... coucher par terre, manger du
pain noir... être son chien... mais être où il aurait été, je ne
demandais pas plus... C'était trop... il n'a pas voulu.
--Il a été si généreux pour vous!
--Ce n'est pas ça qui fait que je l'aime tant... c'est parce qu'il m'a
dit que j'avais du coeur et de l'honneur... Oui, et dans un temps où
j'étais farouche comme une bête brute, où je me méprisais comme le rebut
de la canaille... lui m'a fait comprendre qu'il y avait encore du bon en
moi, puisque, ma peine faite, je m'étais repenti, et qu'après avoir
souffert la misère des misères sans voler, j'avais travaillé avec
courage pour gagner honnêtement ma vie... sans vouloir de mal à
personne, quoique tout le monde m'ait regardé comme un brigand fini, ce
qui n'était pas encourageant.
--C'est vrai; souvent pour vous maintenir ou vous mettre dans la bonne
route, il ne faut que quelques mots qui vous encouragent et vous
relèvent.
--N'est-ce pas, Martial? Aussi quand M. Rodolphe me les a dits, ces
mots, dame! voyez-vous, le coeur m'a battu haut et fier. Depuis ce
temps-là, je me mettrais dans le feu pour le bien... Que l'occasion
vienne, on verrait... Et ça, grâce à qui?... grâce à M. Rodolphe.
--C'est justement parce que vous êtes mille fois meilleur que vous
n'étiez que vous ne devez pas avoir de mauvais pressentiments. Votre
rêve ne signifie rien.
--Enfin nous verrons. C'est pas que je cherche un malheur exprès... il
n'y en a pas pour moi de plus grand que celui qui m'arrive... Ne plus le
voir jamais... M. Rodolphe! Moi qui croyais ne plus le quitter... Dans
mon espèce, bien entendu... j'aurais été là, à lui corps et âme,
toujours prêt... C'est égal, il a peut-être tort... Tenez, Martial, je
ne suis qu'un ver de terre auprès de lui... eh bien! quelquefois il
arrive que les plus petits peuvent être utiles aux plus grands... Si ça
devait être, je ne lui pardonnerais de ma vie de s'être privé de moi.
--Qui sait? un jour peut-être vous le reverrez...
--Oh! non. Il m'a dit: «Mon garçon, il faut que tu me promettes de ne
jamais chercher à me revoir; cela me rendra service.» Vous comprenez,
Martial, j'ai promis... foi d'homme, je tiendrai... mais c'est dur.
--Une fois là-bas vous oublierez peu à peu ce qui vous chagrine. Nous
travaillerons, nous vivrons seuls, tranquilles, comme de bons fermiers,
sauf à faire quelquefois le coup de fusil avec les Arabes... Tant mieux!
ça nous ira à nous deux ma femme; car elle est crâne, allez, la Louve!
--S'il s'agit de coups de fusil, ça me regardera, Martial! dit le
Chourineur un peu moins accablé. Je suis garçon, et j'ai été troupier...
--Et moi braconnier!
--Mais vous... vous avez votre femme et ces deux enfants dont vous êtes
comme le père... Moi, je n'ai que ma peau... et, puisqu'elle ne peut
plus être bonne à faire un paravent à M. Rodolphe, je n'y tiens guère.
Ainsi s'il y a un coup de peigne à se donner, ça me regardera.
--Ça nous regardera tous les deux.
--Non, moi seul... tonnerre!... À moi les Bédouins!
--À la bonne heure; j'aime mieux vous entendre parler ainsi que comme
tout à l'heure... Allez, Chourineur... nous serons de vrais frères; et
puis vous pourrez nous entretenir de vos chagrins s'ils durent encore,
car j'aurai les miens. La journée d'aujourd'hui comptera longtemps dans
ma vie, allez... On ne voit pas sa mère, sa soeur... comme je les ai
vues... sans que ça vous revienne à l'esprit... Nous nous ressemblons,
vous et moi, dans trop de choses, pour qu'il ne nous soit pas bon d'être
ensemble. Nous ne boudons au danger ni l'un ni l'autre; eh bien! nous
serons moitié fermiers, moitié soldats... Il y a de la chasse là-bas...
nous chasserons... Si vous voulez vivre seul chez vous, vous y vivrez,
et nous voisinerons... sinon... nous logerons tous ensemble. Nous
élèverons les enfants comme de braves gens, et vous serez quasi leur
oncle... puisque nous serons frères. Ça vous va-t-il? dit Martial en
tendant la main au Chourineur.
--Ça me va, mon brave Martial... Et puis enfin... le chagrin me tuera ou
je le tuerai... comme on dit.
--Il ne vous tuera pas... Nous vieillirons là-bas dans notre désert, et
tous les soirs nous dirons: «Frère... merci à M. Rodolphe...» Ça sera
notre prière pour lui...
--Tenez, Martial... vous me mettez du baume dans le sang...
--À la bonne heure... Ce bête de rêve... vous n'y pensez plus,
j'espère?
--Je tâcherai...
--Ah çà!... vous venez nous prendre à quatre heures: la diligence part à
cinq.
--C'est convenu... Mais nous voici bientôt à Paris; je vais arrêter le
fiacre. J'irai à pied jusqu'à la barrière de Charenton; j'attendrai M.
Rodolphe pour le voir passer.
La voiture s'arrêta; le Chourineur descendit.
--N'oubliez pas... à quatre heures... mon bon camarade, dit Martial.
--À quatre heures!...
Le Chourineur avait oublié qu'on était au lendemain de la mi-carême;
aussi, fut-il étrangement surpris du spectacle à la fois bizarre et
hideux qui s'offrit à sa vue lorsqu'il eut parcouru une partie du
boulevard extérieur, qu'il suivait pour se rendre à la barrière de
Charenton.
III
Le doigt de Dieu
Le Chourineur, au bout de quelques instants, se trouvait emporté malgré
lui par une foule compacte, torrent populaire qui, descendant du
faubourg de la Glacière, s'amoncelait aux abords de cette barrière, pour
se rendre ensuite sur le boulevard Saint-Jacques, où allait avoir lieu
l'exécution.
Quoiqu'il fît grand jour, on entendait encore au loin la musique
retentissante de l'orchestre des guinguettes, où éclatait surtout la
vibration sonore des cornets à pistons.
Il faudrait le pinceau de Callot, de Rembrandt ou de Goya pour rendre
l'aspect bizarre, hideux, presque fantastique, de cette multitude.
Presque tous, hommes, femmes, enfants, étaient vêtus de vieux costumes
de mascarades; ceux qui n'avaient pu s'élever jusqu'à ce luxe portaient
sur leurs vêtements des guenilles de couleurs tranchantes; quelques
jeunes gens étaient affublés de robes de femmes à demi déchirées et
souillées de boue; tous ces visages, flétris par la débauche et par le
vice, marbrés par l'ivresse, étincelaient d'une joie sauvage en songeant
qu'après une nuit de crapuleuse orgie, ils allaient voir mettre à mort
deux femmes dont l'échafaud était dressé[25].
Écume fangeuse et fétide de la population de Paris, cette immense cohue
se composait de bandits et de femmes perdues qui demandent chaque jour
au crime le pain de la journée... et qui chaque soir rentrent largement
repus dans leurs tanières[26].
Le boulevard extérieur étant fort resserré à cet endroit, la foule
entassée refluait et entravait absolument la circulation. Malgré sa
force athlétique, le Chourineur fut obligé de rester presque immobile au
milieu de cette masse compacte... Il se résigna... Le prince, partant de
la rue Plumet à dix heures, lui avait-on dit, ne devait passer à la
barrière de Charenton qu'à onze heures environ, et il n'était que sept
heures.
Quoiqu'il eût naguère forcément fréquenté les classes dégradées
auxquelles appartenait cette populace, le Chourineur, en se retrouvant
au milieu d'elles, éprouvait un dégoût invincible. Poussé par le reflux
de la foule jusqu'au mur d'une des guinguettes dont fourmillent ces
boulevards, à travers les fenêtres ouvertes, d'où s'échappaient les sons
étourdissants d'un orchestre d'instruments de cuivre, le Chourineur
assista, malgré lui, à un spectacle étrange...
Dans une vaste salle basse, occupée à l'une de ses extrémités par les
musiciens, entourée de bancs et de tables chargées des débris d'un
repas, d'assiettes cassées, de bouteilles renversées, une douzaine
d'hommes et de femmes déguisés, à moitié ivres, se livraient avec
emportement à cette danse folle et obscène appelée le _chahut_, à
laquelle un petit nombre d'habitués de ces lieux ne s'abandonnent qu'à
la fin du bal, alors que les gardes municipaux en surveillance se sont
retirés.
Parmi les ignobles couples qui figuraient dans cette saturnale, le
Chourineur en remarqua deux qui se faisaient surtout applaudir par le
cynisme révoltant de leurs poses, de leurs gestes et de leurs
paroles...
Le premier couple se composait d'un homme à peu près déguisé en ours au
moyen d'une veste et d'un pantalon de peau de mouton noir. La tête de
l'animal, sans doute trop gênante à porter, avait été remplacée par une
sorte de capuce à longs poils qui recouvrait entièrement le visage; deux
trous, à la hauteur des yeux, une large fente à la hauteur de la bouche,
permettaient de voir, de parler et de respirer... Cet homme masqué, l'un
des prisonniers évadés de la Force (parmi lesquels se trouvaient aussi
Barbillon et les deux meurtriers arrêtés chez l'ogresse du tapis-franc
au commencement de ce récit), cet homme masqué était Nicolas Martial, le
fils, le frère des deux femmes dont l'échafaud était dressé à quelques
pas... Entraîné dans cet acte d'insensibilité féroce, d'audacieuse
forfanterie, par un de ses compagnons, redoutable bandit, évadé aussi...
déguisé aussi... ce misérable osait, à l'aide de ce travestissement, se
livrer aux dernières joies du carnaval...
La femme qui dansait avec lui, costumée en vivandière, portait un
chapeau de cuir bouilli bossué, à rubans déchirés, une sorte de
justaucorps de drap rouge passé, orné de trois rangs de boutons de
cuivre à la hussarde, une jupe verte et des pantalons de calicot blanc;
ses cheveux noirs tombaient en désordre sur son front; ses traits hâves
et plombés respiraient l'effronterie et l'impudeur.
Le vis-à-vis de ces deux danseurs était non moins ignoble.
L'homme, d'une très-grande taille, déguisé en Robert Macaire, avait
tellement barbouillé de suie sa figure osseuse qu'il était
méconnaissable; d'ailleurs un large bandeau couvrait son oeil gauche, et
le blanc mat du globe de l'oeil droit, se détachant sur cette face
noirâtre, la rendait plus hideuse encore. Le bas du visage du Squelette
(on l'a déjà reconnu sans doute) disparaissait entièrement dans une
haute cravate faite d'un vieux châle rouge. Coiffé, selon la tradition,
d'un chapeau gris, râpé, aplati, sordide et sans fond, vêtu d'un habit
vert en lambeaux et d'un pantalon garance rapiécé en mille endroits et
attaché aux chevilles avec des ficelles, cet assassin, outrant les poses
les plus grotesques et les plus cyniques du _chahut_, lançant de droite,
de gauche, en avant, en arrière, ses longs membres durs comme du fer,
les dépliait et les repliait avec tant de vigueur et d'élasticité qu'on
les eût dits mis en mouvement par des ressorts d'acier...
Digne coryphée de cette immonde saturnale, sa danseuse, grande et leste
créature au visage impudent et aviné, costumée en débardeur, coiffée
d'un bonnet de police incliné sur une perruque poudrée, à grosse queue,
portait une veste et un pantalon de velours vert éraillé, assujetti à la
taille par une écharpe orange aux longs bouts flottants derrière le
dos.
Une grosse femme, ignoble et hommasse, l'ogresse du tapis-franc, assise
sur un des bancs, tenait sur ses genoux les manteaux de tartan de cette
créature et de la vivandière, pendant qu'elles rivalisaient toutes deux
de bonds et de postures cyniques avec le Squelette et Nicolas Martial...
Parmi les autres danseurs, on remarquait encore un enfant boiteux,
habillé en diable au moyen d'un tricot noir beaucoup trop large et trop
grand pour lui, d'un caleçon rouge et d'un masque vert horrible et
grimaçant. Malgré son infirmité, ce petit monstre était d'une agilité
surprenante; sa dépravation précoce atteignait, si elle ne dépassait
pas, celle de ses affreux compagnons, et il gambadait aussi effrontément
que pas un devant une grosse femme déguisée en bergère, qui excitait
encore le dévergondage de son partner par ses éclats de rire.
Aucune charge ne s'étant élevée contre Tortillard (on l'a aussi
reconnu), et Bras Rouge ayant été provisoirement laissé en prison,
l'enfant, à la demande de son père, avait été réclamé par Micou, le
receleur du passage de la Brasserie, que ses complices n'avaient pas
dénoncé.
Comme figures secondaires du tableau que nous essayons de peindre, qu'on
s'imagine tout ce qu'il y a de plus bas, de plus honteux, de plus
monstrueux dans cette crapule oisive, audacieuse, rapace, sanguinaire,
athée, qui se montre de plus en plus hostile à l'ordre social, et sur
laquelle nous avons voulu rappeler l'attention des penseurs en terminant
ce récit...
Puisse cette dernière et horrible scène symboliser le péril qui menace
incessamment la société!
Oui, que l'on y songe, la cohésion, l'augmentation inquiétante de cette
race de voleurs et de meurtriers est une sorte de protestation vivante
contre le vice des lois répressives, et surtout contre l'absence des
mesures préventives, d'une législation prévoyante, de larges
institutions préservatrices, destinées à surveiller, à moraliser dès
l'enfance cette foule de malheureux abandonnés ou pervertis par
d'effroyables exemples. Encore une fois, ces êtres déshérités, que Dieu
n'a faits ni plus mauvais ni meilleurs que ses autres créatures, ne se
vicient, ne se gangrènent ainsi incurablement que dans la frange de
misère, d'ignorance et d'abrutissement où ils se traînent en naissant.
Encore excités par les rires, par les bravos de la foule pressée aux
fenêtres, les acteurs de l'abominable orgie que nous racontons crièrent
à l'orchestre de jouer un dernier galop.
Les musiciens, ravis de toucher à la fin d'une séance si pénible pour
leurs poumons, se rendirent au voeu général, et jouèrent avec énergie un
air de galop d'une mesure entraînante et précipitée.
À ces accords vibrants des instruments de cuivre l'exaltation redoubla,
tous les couples s'étreignirent, s'ébranlèrent, et, suivant le Squelette
et sa danseuse, commencèrent une ronde infernale en poussant des
hurlements sauvages...
Une poussière épaisse, soulevée par ces piétinements furieux, s'éleva du
plancher de la salle et jeta une sorte de nuage roux et sinistre sur ce
tourbillon d'hommes et de femmes enlacés, qui tournoyaient avec une
rapidité vertigineuses.
Bientôt, pour ces têtes exaspérées par le vin, par le mouvement, par
leurs propres cris, ce ne fut plus même de l'ivresse, ce fut du délire,
de la frénésie; l'espace leur manqua. Le Squelette cria d'une voix
haletante:
--Gare!... la porte!... Nous allons sortir... sur le boulevard...
--Oui... oui... cria la foule entassée aux fenêtres, un galop jusqu'à la
barrière Saint-Jacques!
--Voilà bientôt l'heure où on va raccourcir les deux _largues_[27].
--Le bourreau fait coup double; c'est drôle!
--Avec accompagnement de cornet à pistons.
--Nous danserons la contredanse de la guillotine!
--En avant la femme sans tête!... cria Tortillard.
--Ça égayera les condamnées.
--J'invite la veuve...
--Moi, la fille...
--Ça mettra le vieux Charlot en gaieté...
--Il chahutera sur sa boutique avec ses employés.
--Mort aux _pantes_! Vivent les _grinches_ et les _escarpes_[28]! cria
le Squelette d'une voix frémissante.
Ces railleries, ces menaces de cannibales, accompagnées de chants
obscènes, de cris, de sifflets, de huées, augmentèrent encore lorsque la
bande du Squelette eut fait, par la violence impétueuse de son
impulsion, une large trouée au milieu de cette foule compacte.
Ce fut alors une mêlée épouvantable; on entendit des rugissements, des
imprécations, des éclats de rire qui n'avaient plus rien d'humain.
Le tumulte fut tout à coup porté à son comble par deux nouveaux
incidents.
La voiture renfermant les condamnées, accompagnée de son escorte de
cavalerie, parut au loin à l'angle du boulevard; alors toute cette
populace se rua dans cette direction en poussant un hurlement de
satisfaction féroce.
À ce moment aussi la foule fut rejointe par un courrier venant du
boulevard des Invalides et se dirigeant au galop vers la barrière de
Charenton. Il était vêtu d'une veste bleu clair à collet jaune,
doublement galonnée d'argent sur toutes les coutures; mais en signe de
grand deuil il portait des culottes noires avec ses bottes fortes; sa
casquette, aussi largement bordée d'argent, était entourée d'un crêpe;
enfin, sur les oeillères de la bride à collier de grelots, on voyait en
relief les armes souveraines de Gerolstein.
Le courrier mit son cheval au pas; mais sa marche devenant de plus en
plus embarrassée, il fut presque obligé de s'arrêter lorsqu'il se trouva
au milieu du flot de populace dont nous avons parlé... Quoiqu'il criât:
«Gare!...» et qu'il conduisît sa monture avec la plus grande précaution,
des cris, des injures et des menaces s'élevèrent bientôt contre lui.
--Est-ce qu'il veut nous monter sur le dos avec son chameau...
celui-là?...
--Que ça de plat d'argent sur le corps... merci! cria Tortillard sous
son masque vert à langue rouge.
--S'il nous embête... mettons-le à pied...
--Et on lui découdra les galuches de sa veste pour les fondre, dit
Nicolas.
--Et on te découdra le ventre si tu n'es pas content, mauvaise
valetaille... ajouta le Squelette en s'adressant au courrier et en
saisissant la bride de son cheval; car la foule était devenue si
compacte que le bandit avait renoncé à son projet de danse jusqu'à la
barrière.
Le courrier, homme vigoureux et résolu, dit au Squelette en levant le
manche de son fouet:
--Si tu ne lâches pas la bride de mon cheval, je te coupe la figure...
--Toi... méchant mufle?
--Oui... Je vais au pas, je crie: «Gare!», tu n'as pas le droit de
m'arrêter. La voiture de monseigneur arrive derrière moi... j'entends
déjà les fouets... Laissez-moi passer.
--Ton seigneur? dit le Squelette. Qu'est-ce que ça me fait à moi, ton
seigneur?... Je l'estourbirai si ça me plaît. Je n'en ai jamais
refroidi, de seigneurs... et ça m'en donne l'envie.