accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M.
Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que
je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil
complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui
reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre.
--Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que
doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait
l'habitude de voir.
--Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec
émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine
était occupée à me secourir moi et mes enfants.
--Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup
de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie,
elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils
avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant
qu'ils le pouvaient.
--Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être
dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette
visite ne doit pas vous coûter?
--Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit
s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel
était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison
par suite de son arrestation et celle de cette chère Mlle Louise.
--Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que
l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors
n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur
plomb fondu?
--C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon
épouse avait vouée aux Morel.
--Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de
Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous
rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire
Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme
comme à l'ordinaire.
--À la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici?
--Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une
ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison
et qui est mise en valeur par des aliénés[19].
--Ils y travaillent? en liberté, monsieur?
--Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature,
est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y
conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y
rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils
gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites
douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis,
voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de Mme Georges,
le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes
vous serez aussi rassurée que moi.
--Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.
--Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa
femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût
duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces
malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques,
enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les
bêtes féroces du Jardin des Plantes!
--Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont
comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent
aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il
faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur
lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de
cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.
--Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit
gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé!
--Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de
les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est
nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon
Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais
probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces
enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage
aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux
chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent.
--Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal
trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons
voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des
grincements de dents...
M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la
conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui
existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du
reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.
La porte de la cour s'ouvrit.
Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres,
garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange
construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette
galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se
promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis
au soleil.
Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement
des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des
aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour
découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.
À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent
autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une
touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il
répondit cordialement en leur disant:
--Bonjour, bonjour, mes enfants.
Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui
prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive
aux personnes qui l'accompagnaient.
--Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une
bonté qui semblait les ravir.
--Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?
--Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en
souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les
renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.
--Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc
furieux?...
--D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis
peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les
distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord
fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des
plus méchants.
C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs
cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la
physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur
et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:
--Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et
de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y
a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour
le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux
stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien
hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science
quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi,
ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur
les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les
équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique
se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées
généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les
surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous
aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer
un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion,
monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient
l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce
n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?
--Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations
d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus
hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui
ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense.
Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du
désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les
connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge
l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.
Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse
avec une respectueuse anxiété:
--Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute
justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais
heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la
conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous
faire rendre justice.
--Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver
l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis
appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et
en commençant à gesticuler avec une extrême agitation.
--Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement
l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il
réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en
tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut
toujours rendre de grands services.
--Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature
physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'oeil égaré.
--Je le sais, mon cher ami.
--Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en
fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il
d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées
à se rompre.
--Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé
un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant
et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps
modernes...
--Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son
orgueil.
--Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant
des temps passés... présents...
--Et futurs... ajouta le fou avec fierté.
--Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en
souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas
que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous
méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui.
--Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce
qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses,
reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air
satisfait.
--Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa
mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou
avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise.
--Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au
premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés
sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus
atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel
traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force
d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors
il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient
les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et
devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne
comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la
détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque
chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi
vite qu'ils s'élèvent.
--Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une
illusion de son esprit? demanda Mme Georges.
--Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet
aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté
une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au
milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si
horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître.
--Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20].
--Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée
par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole.
Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un
singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées
pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les
demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible
d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés
par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas
une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils
guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le
degré de leur intelligence. Tenez... le voici...
Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur
à la vue du Maître d'école, car c'était lui.
Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.
Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un
accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors
de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.
Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de
son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des
cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les
insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il
résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet
afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on
douterait de son insanité prétendue.
Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre
de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour
ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du
médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte,
n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.
Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son
véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il
était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne
pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à
Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.
Oui, toujours, tel était alors l'unique voeu, le seul désir de cet
homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants
instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau
de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette
âme de fer.
À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le
souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le
monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par
s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors
lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce
n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa
dernière expression.
Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution
athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues
années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison,
devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme
complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour
ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle
parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui
s'augmentait en raison de son repentir.
Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux
grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses
genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux
fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche
fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore
sur ce visage monstrueux.
Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé
devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le
regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces
seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...»
--Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que
cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont
fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de
me mettre en communication avec lui.
--Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à
figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école,
avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des
fraises... des fraises...»
--Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles
que celles-là, dit le docteur à Mme Georges, qui regardait le Maître
d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls
qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...
--Mon Dieu, ma mère, dit Germain à Mme Georges, combien ce malheureux
aveugle paraît accablé!...
--C'est vrai, mon enfant, répondit Mme Georges, malgré moi mon coeur se
serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité
sous ce sinistre aspect!
À peine Mme Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école
tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva
et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci
ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce
misérable.
Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de
Mme Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.
--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.
--Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de
sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma
faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque
d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.
--Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter...
--Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici,
ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est
si triste... ça navre le coeur.
--Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le
docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une
peureuse?
--J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et
muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.
--Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh
bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet
affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de...
tu comprends, mon Alfred?...
--Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le
cauchemar...
--Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous
trouvez-vous?...
Le Maître d'école resta muet.
--Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant
légèrement sur l'épaule.
Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de
quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...
--Il pleure, dit le docteur.
--Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.
Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son
fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.
--Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître
d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.
--Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.
--Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air
grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de
surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes
sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de
révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au
fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je
l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné
toujours agenouillé devant le Maître d'école:--Ôte-toi de là... avec tes
fraises...
--Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous
conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre
camarade prendre votre place...
Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur
de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un
signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix
plaintive: «Des fraises... des fraises...»
Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène
causait à Mme Georges, lui dit:
--Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance
se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à
la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.
Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.
Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui
expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche
imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense
dans le ciel, dont l'état normal est la nuit...
Mais le Maître d'école n'écoutait pas...
Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la
voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il
leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait
plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que
de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui
restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils.
Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant
de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un
blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et
cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras
faible. Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes
victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence
se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent
les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie
consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour
supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme
et ton fils...»
--Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au
bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où
était le Maître d'école.
XVI
Morel le lapidaire
Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, Mme
Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une
cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.
Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont
on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes...
Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la
pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités...
Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond
des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable
abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes
pauvres.