--Monsieur, dit Mme Georges[18] à M. Herbin, j'ai cru pouvoir

accompagner mon fils et ma belle-fille, quoique je ne connaisse pas M.

Morel. La position de cet excellent homme m'a paru si intéressante que

je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil

complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-t-on dit, lui

reviendra ensuite de l'épreuve à laquelle vous allez le soumettre.

--Je compte du moins beaucoup, madame, sur l'impression favorable que

doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait

l'habitude de voir.

--Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morel avec

émotion, en montrant Rigolette au docteur, notre bonne petite voisine

était occupée à me secourir moi et mes enfants.

--Mon père connaissait bien aussi M. Germain, qui a toujours eu beaucoup

de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie,

elle reprit: Monsieur et madame sont les portiers de notre maison... ils

avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant

qu'ils le pouvaient.

--Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être

dérangé pour venir ici; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que cette

visite ne doit pas vous coûter?

--Môssieur, dit Pipelet en s'inclinant gravement, l'homme doit

s'entraider ici-bas... il est frère... sans compter que le père Morel

était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison

par suite de son arrestation et celle de cette chère Mlle Louise.

--Et même, reprit Anastasie, et même que je regrette toujours que

l'écuellée de soupe brûlante que j'ai jetée sur le dos des recors

n'aurait pas été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur

plomb fondu?

--C'est vrai; je dois rendre ce juste hommage à l'affection que mon

épouse avait vouée aux Morel.

--Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur Herbin à la mère de

Germain, la vue des aliénés, nous traverserons plusieurs cours pour nous

rendre au bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de faire conduire

Morel et j'ai donné l'ordre ce matin qu'on ne le menât pas à la ferme

comme à l'ordinaire.

--À la ferme, monsieur? dit Mme Georges, il y a une ferme ici?

--Cela vous surprend, madame? je le conçois. Oui, nous avons ici une

ferme dont les produits sont d'une très-grande ressource pour la maison

et qui est mise en valeur par des aliénés[19].

--Ils y travaillent? en liberté, monsieur?

--Sans doute, et le travail, le calme des champs, la vue de la nature,

est un de nos meilleurs moyens curatifs... Un seul gardien les y

conduit, et il n'y a presque jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y

rendent avec une satisfaction véritable... et le petit salaire qu'ils

gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites

douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis,

voyant une légère nuance d'appréhension sur les traits de Mme Georges,

le docteur ajouta: Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes

vous serez aussi rassurée que moi.

--Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.

--Anastasie, dit tout bas M. Pipelet, qui était resté en arrière avec sa

femme, quand je songe que si l'infernale poursuite de Cabrion eût

duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces

malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques,

enchaînés par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les

bêtes féroces du Jardin des Plantes!

--Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont

comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent une femme... Ils se jettent

aux barreaux de leurs cages en poussant des roucoulements affreux... Il

faut que leurs gardiens les apaisent à grands coups de fouet et en leur

lâchant sur la tête des immenses robinets d'eau glacée qui tombent de

cent pieds de haut... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.

--Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit

gravement Alfred; un malheur est si vite arrivé!

--Sans compter que ça ne serait pas généreux de ma part d'avoir l'air de

les narguer, car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est

nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon

Alfred, quand je pense que si je t'avais refusé ton bonheur, tu serais

probablement, à l'heure qu'il est, fou d'amour comme un de ces

enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage

aussitôt que tu verrais une femme, et à rugir après, pauvre vieux

chéri... toi qui, au contraire, t'ensauves dès qu'elles t'agacent.

--Ma pudeur est ombrageuse, c'est vrai, et je ne m'en suis pas mal

trouvé. Mais, Anastasie, la porte s'ouvre, je frissonne... Nous allons

voir d'abominables figures, entendre des bruits de chaînes et des

grincements de dents...

M. et Mme Pipelet n'ayant pas, ainsi qu'on le voit, entendu la

conversation du docteur Herbin, partageaient les préjugés populaires qui

existent encore à l'endroit des hospices d'aliénés, préjugés qui, du

reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.

La porte de la cour s'ouvrit.

Cette cour, formant un long parallélogramme, était plantée d'arbres,

garnie de bancs; de chaque côté régnait une galerie d'une étrange

construction; des cellules largement aérées avaient accès sur cette

galerie; une cinquantaine d'hommes, uniformément vêtus de gris, se

promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contemplatifs, assis

au soleil.

Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinairement

des excentricités de costume et de la singularité physiognomonique des

aliénés; il fallait même une longue habitude d'observation pour

découvrir sur beaucoup de ces visages les indices certains de la folie.

À l'arrivée du docteur Herbin, un grand nombre d'aliénés se pressèrent

autour de lui, joyeux et empressés, en lui tendant leurs mains avec une

touchante expression de confiance et de gratitude, à laquelle il

répondit cordialement en leur disant:

--Bonjour, bonjour, mes enfants.

Quelques-uns de ces malheureux, trop éloignés du docteur pour lui

prendre la main, vinrent l'offrir avec une sorte d'hésitation craintive

aux personnes qui l'accompagnaient.

--Bonjour, mes amis, leur dit Germain en leur serrant la main avec une

bonté qui semblait les ravir.

--Monsieur, dit Mme Georges au docteur, est-ce que ce sont des fous?

--Ce sont à peu près les plus dangereux de la maison, dit le docteur en

souriant. On les laisse ensemble le jour; seulement, la nuit on les

renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.

--Comment! ces gens sont complètement fous?... Mais quand sont-ils donc

furieux?...

--D'abord... dès le début de leur maladie, quand on les amène ici; puis

peu à peu le traitement agit, la vue de leurs compagnons les calme, les

distrait... la douceur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord

fréquentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des

plus méchants.

C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux longs

cheveux noirs, au grand front bilieux, au regard profond, à la

physionomie des plus intelligentes. Il s'approcha gravement du docteur

et lui dit d'un ton d'exquise politesse, quoique se contraignant un peu:

--Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et

de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qu'il y

a une injustice flagrante à priver ce malheureux de ma conversation pour

le livrer... (et le fou sourit avec une dédaigneuse amertume) aux

stupides divagations d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien

hasarder, complètement étranger aux moindres notions d'une science

quelconque, tandis que ma conversation distrairait l'aveugle. Ainsi,

ajouta-t-il avec une extrême volubilité, je lui aurais dit mon avis sur

les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarquer que les

équations aux différences partielles, dont l'interprétation géométrique

se résume en deux faces orthogonales, ne peuvent être intégrées

généralement à cause de leur complication. Je lui aurais prouvé que les

surfaces conjuguées sont nécessairement toutes isothermes, et nous

aurions cherché ensemble quelles sont les surfaces capables de composer

un système triplement isotherme... Si je ne me fais pas illusion,

monsieur... comparez cette récréation aux stupidités dont on entretient

l'aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce

n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien?

--Ne prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les élucubrations

d'un fou, dit tout bas le docteur; il aborde ainsi parfois les plus

hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui

ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est immense.

Il parle toutes les langues vivantes; mais il est, hélas! martyr du

désir et de l'orgueil du savoir; il se figure qu'il a absorbé toutes les

connaissances humaines en lui seul, et qu'en le retenant ici on replonge

l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.

Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse

avec une respectueuse anxiété:

--Mon cher monsieur Charles, votre réclamation me semble de toute

justice, et ce pauvre aveugle, qui, je crois, est muet, mais

heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme infini à la

conversation d'un homme aussi érudit que vous. Je vais m'occuper de vous

faire rendre justice.

--Du reste, vous persistez toujours, en me retenant ici, à priver

l'univers de toutes les connaissances humaines que je me suis

appropriées en me les assimilant, dit le fou en s'animant peu à peu et

en commençant à gesticuler avec une extrême agitation.

--Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Heureusement

l'univers ne s'est pas encore aperçu de ce qui lui manquait; dès qu'il

réclamera, nous nous empresserons de satisfaire à sa réclamation; en

tout état de cause, un homme de votre capacité, de votre savoir, peut

toujours rendre de grands services.

--Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature

physique, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'oeil égaré.

--Je le sais, mon cher ami.

--Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau! s'écria-t-il en

fermant les poings. Mais alors je vous briserai comme verre, ajouta-t-il

d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gonflées

à se rompre.

--Ah! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé

un regard calme, fixe, perçant, et donnant à sa voix un accent caressant

et flatteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps

modernes...

--Et passés! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour son

orgueil.

--Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant

des temps passés... présents...

--Et futurs... ajouta le fou avec fierté.

--Oh! le vilain bavard, qui m'interrompt toujours, dit le docteur en

souriant et en lui frappant amicalement sur l'épaule. Ne dirait-on pas

que j'ignore toute l'admiration que vous inspirez et que vous

méritez!... Voyons, allons voir l'aveugle... conduisez-moi près de lui.

--Docteur, vous êtes un brave homme; venez, venez, vous allez voir ce

qu'on l'oblige d'écouter quand je pourrais lui dire de si belles choses,

reprit le fou complètement calmé en marchant devant le docteur d'un air

satisfait.

--Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa

mère et de sa femme, dont il avait remarqué l'effroi lorsque le fou

avait parlé et gesticulé violemment; un moment, j'ai craint une crise.

--Eh! mon Dieu, monsieur, autrefois, au premier mot d'exaltation, au

premier geste de menace de ce malheureux, les gardiens se fussent jetés

sur lui; on l'eût garrotté, battu, inondé de douches, une des plus

atroces tortures que l'on puisse rêver... Jugez de l'effet d'un tel

traitement sur une organisation énergique et irritable, dont la force

d'expansion est d'autant plus violente qu'elle est plus comprimée. Alors

il serait tombé dans un de ces accès de rage effroyables qui défiaient

les étreintes les plus puissantes, s'exaspéraient par leur fréquence et

devenaient presque incurables; tandis que, vous le voyez, en ne

comprimant pas d'abord cette effervescence momentanée ou en la

détournant à l'aide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque

chez beaucoup d'insensés, ces bouillonnements éphémères s'apaisent aussi

vite qu'ils s'élèvent.

--Et quel est donc cet aveugle dont il parle, monsieur? est-ce une

illusion de son esprit? demanda Mme Georges.

--Non, madame, c'est une histoire fort étrange, répondit le docteur. Cet

aveugle a été pris dans un repaire des Champs-Élysées, où l'on a arrêté

une bande de voleurs et d'assassins; on a trouvé cet homme enchaîné au

milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si

horriblement mutilé qu'on n'a pu la reconnaître.

--Ah! c'est affreux... dit Mme Georges en frissonnant[20].

--Cet homme est d'une épouvantable laideur, toute sa figure est corrodée

par le vitriol. Depuis son arrivée ici il n'a pas prononcé une parole.

Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un

singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées

pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement toutes les

demandes qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible

d'avoir aucun renseignement sur sa position; ses accès semblent causés

par une fureur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas

une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d'attentions; ils

guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas! selon le

degré de leur intelligence. Tenez... le voici...

Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur

à la vue du Maître d'école, car c'était lui.

Il n'était pas fou, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.

Il avait massacré la Chouette, non dans un accès de folie, mais dans un

accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors

de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.

Ensuite de son arrestation à la taverne des Champs-Élysées, sortant de

son délire passager, le Maître d'école s'était éveillé dans une des

cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provisoirement les

insensés. Entendant dire autour de lui: «C'est un fou furieux», il

résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mutisme complet

afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on

douterait de son insanité prétendue.

Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre

de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour

ces manifestations, afin d'échapper à la pénétrante observation du

médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte,

n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.

Le très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son

véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il

était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à le dénoncer; on ne

pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à

Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.

Oui, toujours, tel était alors l'unique voeu, le seul désir de cet

homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses méchants

instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau

de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette

âme de fer.

À force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le

souvenir de ses crimes passés, privé de toute communication avec le

monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par

s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette; alors

lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes; mais ce

n'était pas là de la folie, c'était la puissance du souvenir porté à sa

dernière expression.

Ainsi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution

athlétique, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues

années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison,

devait passer ces longues années parmi les fous, dans un mutisme

complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'échafaud pour

ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle

parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui

s'augmentait en raison de son repentir.

Le Maître d'école était assis sur un banc; une forêt de cheveux

grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses

genoux, il appuyait son menton dans sa main. Quoique ce masque affreux

fût privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche

fût difforme, un désespoir écrasant, incurable, se manifestait encore

sur ce visage monstrueux.

Un aliéné d'une figure triste, bienveillante et juvénile, agenouillé

devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le

regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces

seuls mots: «Des fraises... des fraises... des fraises...»

--Voilà pourtant, dit gravement le fou savant, la seule conversation que

cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont

fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il me saura gré de

me mettre en communication avec lui.

--Je n'en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à

figure mélancolique contemplait l'abominable figure du Maître d'école,

avec compassion et répétait de sa voix douce: «Des fraises... des

fraises... des fraises...»

--Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'autres paroles

que celles-là, dit le docteur à Mme Georges, qui regardait le Maître

d'école avec horreur; quel événement se rattache à ces mots, les seuls

qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...

--Mon Dieu, ma mère, dit Germain à Mme Georges, combien ce malheureux

aveugle paraît accablé!...

--C'est vrai, mon enfant, répondit Mme Georges, malgré moi mon coeur se

serre... sa vue me fait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'humanité

sous ce sinistre aspect!

À peine Mme Georges eut-elle prononcé ces mots que le Maître d'école

tressaillit; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices; il leva

et tourna si vivement la tête du côté de la mère de Germain que celle-ci

ne put retenir un cri d'effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce

misérable.

Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, et les paroles de

Mme Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.

--Qu'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.

--Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de

sa figure... tout cela m'a effrayée... Tenez, monsieur, pardonnez à ma

faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur; je regrette presque

d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.

--Oh! pour une fois... ma mère... il n'y a rien à regretter...

--Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici,

ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit Rigolette; c'est

si triste... ça navre le coeur.

--Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le

docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est une

peureuse?

--J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et

muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.

--Quelle frimousse... hein! vieux chéri? dit tout bas Anastasie... Eh

bien! auprès de toi... tous les hommes me paraissent aussi laids que cet

affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de...

tu comprends, mon Alfred?...

--Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le

cauchemar...

--Mon ami, dit le docteur au Maître d'école, comment vous

trouvez-vous?...

Le Maître d'école resta muet.

--Vous ne m'entendez donc pas? reprit le docteur en lui frappant

légèrement sur l'épaule.

Le Maître d'école ne répondit rien, il baissa la tête; au bout de

quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...

--Il pleure, dit le docteur.

--Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.

Le Maître d'école frissonna; il entendait de nouveau la voix de son

fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.

--Qu'avez-vous? Quel chagrin vous afflige? demanda le docteur. Le Maître

d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.

--Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.

--Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air

grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de

surfaces orthogonales dans lesquelles les trois systèmes sont isothermes

sont: 1° ceux des surfaces du second ordre; 2° ceux des ellipsoïdes de

révolution autour du petit axe et du grand axe; 3° ceux... Mais, au

fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfléchissant; je

l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné

toujours agenouillé devant le Maître d'école:--Ôte-toi de là... avec tes

fraises...

--Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun de vous

conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre

camarade prendre votre place...

Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur

de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa déférence par un salut, fit un

signe d'adieu au Maître d'école et s'éloigna en répétant d'une voix

plaintive: «Des fraises... des fraises...»

Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène

causait à Mme Georges, lui dit:

--Heureusement, madame, nous allons trouver Morel, et, si mon espérance

se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent homme rendu à

la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.

Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.

Le Maître d'école resta seul avec le fou de science, qui commença de lui

expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloquemment, la marche

imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense

dans le ciel, dont l'état normal est la nuit...

Mais le Maître d'école n'écoutait pas...

Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la

voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qu'il

leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait

plongés la révélation de son nom, il eût plutôt enduré mille morts que

de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui

restait: un moment il avait inspiré quelque pitié à son fils.

Et malgré lui il se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant

de lui infliger un châtiment terrible: «Chacune de tes paroles est un

blasphème, chacune de tes paroles sera une prière: tu es audacieux et

cruel parce que tu es fort, tu seras doux et humble parce que tu seras

faible. Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes

victimes... D'homme tu t'es fait bête féroce... Un jour ton intelligence

se relèvera par l'expiation. Tu n'as pas même respecté ce que respectent

les bêtes sauvages, leur femelle et leurs petits... après une longue vie

consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour

supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme

et ton fils...»

--Nous allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au

bâtiment où se trouve Morel, dit le docteur en sortant de la cour où

était le Maître d'école.

XVI

Morel le lapidaire

Malgré la tristesse que lui avait inspirée la vue des aliénés, Mme

Georges ne put s'empêcher de s'arrêter un moment en passant devant une

cour grillée où étaient enfermés les idiots incurables.

Pauvres êtres, qui souvent n'ont pas même l'instinct de la bête et dont

on ignore presque toujours l'origine; inconnus de tous et d'eux-mêmes...

Ils traversent ainsi la vie, absolument étrangers aux sentiments, à la

pensée, éprouvant seulement les besoins animaux les plus limités...

Le hideux accouplement de la misère et de la débauche, au plus profond

des bouges les plus infects, cause ordinairement cet effroyable

abâtardissement de l'espèce... qui atteint en général les classes

pauvres.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 11 / 24 段