superficiel par la seule inspection de la physionomie de l'aliéné, il
n'est que trop facile de reconnaître les caractères physiques de
l'idiotisme.
Le docteur Herbin n'eut pas besoin de faire remarquer à Mme Georges
l'expression d'abrutissement sauvage, d'insensibilité stupide ou
d'ébahissement imbécile qui donnait aux traits de ces malheureux une
expression à la fois hideuse et pénible à voir. Presque tous étaient
vêtus de longues souquenilles sordides en lambeaux: car, malgré toute la
surveillance possible, on ne peut empêcher ces êtres, absolument privés
d'instinct et de raison, de lacérer, de souiller leurs vêtements en
rampant, en se roulant comme des bêtes dans la fange des cours[21] où
ils restent pendant le jour.
Les uns, accroupis dans les coins les plus obscurs d'un hangar qui les
abritait, pelotonnés, ramassés sur eux-mêmes comme des animaux dans
leurs tanières, faisaient entendre une sorte de râlement sourd et
continuel.
D'autres, adossés au mur, debout, immobiles, muets, regardaient fixement
le soleil.
Un vieillard d'une obésité difforme, assis sur une chaise de bois,
dévorait sa pitance avec une voracité animale, en jetant de côté et
d'autre des regards obliques et courroucés.
Ceux-ci marchaient circulairement et en hâte dans un tout petit espace
qu'ils se limitaient. Cet étrange exercice durait des heures entières
sans interruption.
Ceux-là, assis par terre, se balançaient incessamment en jetant
alternativement le haut de leur corps en avant et en arrière,
n'interrompant ce mouvement d'une monotonie vertigineuse que pour rire
aux éclats, de ce rire strident, guttural de l'idiotisme.
D'autres enfin, dans un complet anéantissement, n'ouvraient les yeux
qu'aux heures du repas, et restaient inertes, inanimés, sourds, muets,
aveugles, sans qu'un cri, sans qu'un geste annonçât leur vitalité.
L'absence complète de communication verbale ou intelligente est un des
caractères les plus sinistrés d'une réunion d'idiots; au moins, malgré
l'incohérence de leurs paroles et de leurs pensées, les fous se parlent,
se reconnaissent, se recherchent; mais entre les idiots il règne une
indifférence stupide, un isolement farouche. Jamais on ne les entend
prononcer une parole articulée; ce sont de temps à autre quelques rires
sauvages ou des gémissements et des cris qui n'ont rien d'humain. À
peine un très-petit nombre d'entre eux reconnaissent-ils leurs gardiens.
Et pourtant, répétons-le avec admiration, par respect pour la créature,
ces infortunés, qui semblent ne plus appartenir à notre espèce, et pas
même à l'espèce animale, par le complet anéantissement de leurs facultés
intellectuelles; ces êtres, incurablement frappés, qui tiennent plus du
mollusque que de l'être animé, et qui souvent traversent ainsi tous les
âges d'une longue carrière, sont entourés de soins recherchés et d'un
bien-être dont ils n'ont pas même la conscience.
Sans doute, il est beau de respecter ainsi le principe de la dignité
humaine jusque dans ces malheureux qui de l'homme n'ont plus que
l'enveloppe; mais, répétons-le toujours, on devrait songer aussi à la
dignité de ceux qui, doués de toute leur intelligence, remplis de zèle,
d'activité, sont la force vive de la nation; leur donner conscience de
cette dignité en l'encourageant, en la récompensant lorsqu'elle s'est
manifestée par l'amour du travail, par la résignation, par la probité;
ne pas dire enfin, avec un égoïsme semi-orthodoxe: «Punissons ici-bas,
Dieu récompensera là-haut.»
--Pauvres gens! dit Mme Georges en suivant le docteur, après avoir jeté
un dernier regard dans la cour des idiots, qu'il est triste de songer
qu'il n'y a aucun remède à leurs maux!
--Hélas! aucun, madame, répondit le docteur, surtout arrivés à cet âge;
car maintenant, grâce aux progrès de la science, les enfants idiots
reçoivent une sorte d'éducation qui développe au moins l'atome
d'intelligence incomplète dont ils sont quelquefois doués. Nous avons
ici une école[22], dirigée avec autant de persévérance que de patience
éclairée, qui offre déjà des résultats on ne peut plus satisfaisants:
par des moyens très-ingénieux et exclusivement appropriés à leur état,
on exerce à la fois le physique et le moral de ces pauvres enfants, et
beaucoup parviennent à connaître les lettres, les chiffres, à se rendre
compte des couleurs; on est même arrivé à leur apprendre à chanter en
choeur, et je vous assure, madame, qu'il y a une sorte de charme
étrange, à la fois triste et touchant, à entendre ces voix étonnées,
plaintives, quelquefois douloureuses, s'élever vers le ciel dans un
cantique dont presque tous les mots, quoique français, leur sont
inconnus. Mais nous voici arrivés au bâtiment où se trouve Morel. J'ai
recommandé qu'on le laissât seul ce matin, afin que l'effet que j'espère
produire sur lui eût une plus grande action.
--Et quelle est donc cette folie, monsieur? dit tout bas Mme Georges au
docteur, afin de n'être pas entendue de Louise.
--Il s'imagine que s'il n'a pas gagné treize cents francs dans sa
journée pour payer une dette contractée envers un notaire nommé Ferrand,
Louise doit mourir sur l'échafaud pour crime d'infanticide.
--Ah! monsieur, ce notaire... était un monstre! s'écria Mme Georges,
instruite de la haine de cet homme contre Germain. Louise Morel, son
père, ne sont pas les seules victimes. Il a poursuivi mon fils avec un
impitoyable acharnement.
--Louise Morel m'a tout dit, madame, répondit le docteur. Dieu merci, ce
misérable a cessé de vivre. Mais veuillez m'attendre un moment avec ces
braves gens. Je vais voir comment se trouve Morel.
Puis s'adressant à la fille du lapidaire:
--Je vous en prie, Louise, soyez bien attentive. Au moment où je
crierai: «Venez!», paraissez aussitôt, mais seule... Quand je dirai une
seconde fois: «Venez!», les autres personnes entreront avec vous...
--Ah! monsieur, le coeur me manque, dit Louise en essuyant ses larmes.
Pauvre père... Si cette épreuve était inutile!...
--J'espère qu'elle le sauvera. Depuis longtemps je la ménage... Allons,
rassurez-vous, et songez à mes recommandations.
Et le docteur, quittant les personnes qui l'accompagnaient, entra dans
une chambre dont les fenêtres grillées ouvraient sur un jardin.
Grâce au repos, à un régime salubre, aux soins dont on l'entourait, les
traits de Morel le lapidaire n'étaient plus pâles, hâves et creusés par
une maigreur maladive. Son visage plein, légèrement coloré, annonçait le
retour de la santé; mais un sourire mélancolique, une certaine fixité
qui souvent encore immobilisait son regard, annonçaient que sa raison
n'était pas encore complètement rétablie.
Lorsque le docteur entra, Morel, assis et courbé devant une table,
simulait l'exercice de son métier de lapidaire en disant:
--Treize cents francs... treize cents francs... ou sinon Louise sur
l'échafaud... treize cents francs... Travaillons... travaillons...
travaillons...
Cette aberration, dont les accès étaient d'ailleurs de moins en moins
fréquents, avait toujours été le symptôme primordial de sa folie. Le
médecin, d'abord contrarié de trouver Morel en ce moment sous
l'influence de sa monomanie, espéra bientôt faire servir cette
circonstance à son projet. Il prit dans sa poche une bourse contenant
soixante-cinq louis qu'il y avait placés d'avance, versa cet or dans sa
main et dit brusquement à Morel qui, profondément absorbé par son
simulacre de travail, ne s'était pas aperçu de l'arrivée du docteur:
--Mon brave Morel... assez travaillé... Vous avez enfin gagné les treize
cents francs qu'il vous faut pour sauver Louise... les voilà...
Et le docteur jeta sur la table la poignée d'or.
--Louise est sauvée! s'écria le lapidaire en ramassant l'or avec
rapidité. Je cours chez le notaire.
Et se levant précipitamment il courut vers la porte.
--Venez! cria le docteur avec une vive angoisse, car la guérison
instantanée du lapidaire pouvait dépendre de cette première impression.
À peine eut-il dit: «Venez!» que Louise parut à la porte, au moment même
où son père s'y présentait.
Morel, stupéfait, recula deux pas en arrière et laissa tomber l'or qu'il
tenait.
Pendant quelques minutes il contempla Louise dans un ébahissement
profond, ne la reconnaissant pas encore. Il semblait pourtant tâcher de
rappeler ses souvenirs; puis, se rapprochant d'elle peu à peu, il la
regarda avec une curiosité inquiète et craintive.
Louise, tremblante d'émotion, contenait difficilement ses larmes,
pendant que le docteur, lui recommandant par un geste de rester muette,
épiait, attentif et silencieux, les moindres mouvements de la
physionomie du lapidaire. Celui-ci, toujours penché vers sa fille,
commença de pâlir: il passa ses deux mains sur son front inondé de
sueur; puis, faisant un nouveau pas vers elle, il voulut lui parler;
mais sa voix expira sur ses lèvres, sa pâleur augmenta, et il regarda
autour de lui avec surprise, comme s'il sortait peu à peu d'un songe.
--Bien... bien..., dit tout bas le docteur à Louise, c'est bon signe...
quand je dirai: «Venez», jetez-vous dans ses bras en l'appelant votre
père.
Le lapidaire porta les mains sur sa poitrine en se regardant, si cela se
peut dire, des pieds à la tête, comme pour se bien convaincre de son
identité. Ses traits exprimaient une incertitude douloureuse; au lieu
d'attacher ses yeux sur sa fille, il semblait vouloir se dérober à sa
vue. Alors, il se dit à voix basse, d'une voix entrecoupée:
--Non!... non!... un songe... où suis-je?... impossible!... un songe...
ce n'est pas elle... Puis voyant les pièces d'or éparses sur le
plancher: Et cet or... je ne me rappelle pas... Je m'éveille donc?... la
tête me tourne... je n'ose pas regarder... j'ai honte... ce n'est pas
Louise...
--Venez, dit le docteur à voix haute.
--Mon père... reconnaissez-moi donc, je suis Louise... votre fille!...
s'écria-t-elle fondant en larmes et en se jetant dans les bras du
lapidaire, au moment où entraient la femme de Morel, Rigolette, Mme
Georges, Germain et les Pipelet.
--Oh! mon Dieu! disait Morel, que Louise accablait de caresses, où
suis-je? que me veut-on? que s'est-il passé? je ne peux pas croire...
Puis, après quelques instants de silence, il prit brusquement entre ses
deux mains la tête de Louise, la regarda fixement et s'écria, après
quelques instants d'émotion croissante:
--Louise!...
--Il est sauvé! dit le docteur.
--Mon mari... mon pauvre Morel!... s'écria la femme du lapidaire en
venant se joindre à Louise.
--Ma femme! reprit Morel, ma femme et ma fille!
--Et moi aussi, monsieur Morel, dit Rigolette, tous vos amis se sont
donné rendez-vous ici.
--Tous vos amis!... vous voyez, monsieur Morel, ajouta Germain.
--Mademoiselle Rigolette!... Monsieur Germain!... dit le lapidaire en
reconnaissant chaque personnage avec un nouvel étonnement.
--Et les vieux amis de la loge, donc! dit Anastasie en s'approchant à
son tour avec Alfred, les voilà, les Pipelet... les vieux Pipelet...
amis à mort... et allllez donc, père Morel... voilà une bonne
journée...
--Monsieur Pipelet et sa femme!... tant de monde autour de moi!... Il me
semble qu'il y a si longtemps!... Et... mais... mais enfin... c'est toi,
Louise... n'est ce pas?... s'écria-t-il avec entraînement en serrant sa
fille dans ses bras. C'est toi Louise? bien sûr?...
--Mon pauvre père... oui... c'est moi... c'est ma mère... ce sont tous
vos amis... Vous ne vous quitterez plus... vous n'aurez plus de
chagrin... nous serons heureux maintenant, tous heureux.
--Tous heureux... Mais... attendez donc que je me souvienne... Tous
heureux... il me semble pourtant qu'on était venu te chercher pour te
conduire en prison, Louise.
--Oui... mon père... mais j'en suis sortie... acquittée... Vous le
voyez... me voici... près de vous...
--Attendez encore... attendez... voilà la mémoire qui me revient. Puis
le lapidaire reprit avec effroi: Et le notaire?...
--Mort... il est mort, mon père... murmura Louise.
--Mort! lui! alors... je vous crois... nous pouvons être heureux... Mais
où suis-je?... comment suis-je ici? depuis combien de temps... et
pourquoi... je ne me rappelle pas bien...
--Vous avez été si malade, monsieur, lui dit le docteur, qu'on vous a
transporté ici... à la campagne. Vous avez eu une fièvre très-violente,
le délire.
--Oui, oui... je me souviens de la dernière chose avant ma maladie;
j'étais à parler avec ma fille et... qui donc, qui donc?... Ah! un homme
bien généreux, M. Rodolphe... il m'avait empêché d'être arrêté. Depuis,
par exemple, je ne me souviens de rien.
--Votre maladie s'était compliquée d'une absence de mémoire, dit le
médecin. La vue de votre fille, de votre femme, de vos amis, vous l'a
rendue.
--Et chez qui suis-je donc ici?
--Chez un ami de M. Rodolphe, se hâta de dire Germain; on avait songé
que le changement d'air vous serait utile.
--À merveille, dit tout bas le docteur; et s'adressant à un surveillant
il ajouta: Envoyez le fiacre au bout de la ruelle du jardin, afin qu'il
n'ait pas à traverser les cours et à sortir par la grande porte.
Ainsi que cela arrive quelquefois dans les cas de folie, Morel n'avait
aucunement le souvenir et la conscience de l'aliénation dont il avait
été atteint.
Quelques moments après, appuyé sur le bras de sa femme, de sa fille, et
accompagné d'un élève chirurgien que, pour plus de prudence, le docteur
avait commis à sa surveillance jusqu'à Paris, Morel montait en fiacre et
quittait Bicêtre sans soupçonner qu'il y avait été enfermé comme fou.
--Vous croyez ce pauvre homme complètement guéri? disait Mme Georges au
docteur, qui la reconduisait jusqu'à la grande porte de Bicêtre.
--Je le crois, madame, et j'ai voulu exprès le laisser sous l'heureuse
influence de ce rapprochement avec sa famille: j'aurais craint de l'en
séparer. Du reste l'un de mes élèves ne le quittera pas et indiquera le
régime à suivre. Tous les jours j'irai le visiter jusqu'à ce que sa
guérison soit tout à fait consolidée; car non-seulement il m'intéresse
beaucoup, mais il m'a encore été très-particulièrement recommandé, à son
entrée à Bicêtre, par le chargé d'affaires du grand-duché de Gerolstein.
Germain et sa mère échangèrent un coup d'oeil significatif.
--Je vous remercie, monsieur, dit Mme Georges, de la bonté avec laquelle
vous avez bien voulu me faire visiter ce bel établissement, et je me
félicite d'avoir assisté à la scène touchante que votre savoir avait si
habilement prévue et annoncée.
--Et moi, madame, je me félicite doublement de ce succès, qui rend un si
excellent homme à la tendresse de sa famille.
Encore tout émus de ce qu'ils venaient de voir, Mme Georges, Rigolette
et Germain reprirent le chemin de Paris, ainsi que M. et Mme Pipelet.
Au moment où le docteur Herbin rentrait dans les cours, il rencontra un
employé supérieur de la maison qui lui dit:
--Ah! mon cher monsieur Herbin, vous ne sauriez vous imaginer à quelle
scène je viens d'assister. Pour un observateur comme vous, c'eût été une
source inépuisable.
--Comment donc? quelle scène?
--Vous savez que nous avons ici deux femmes condamnées à mort, la mère
et la fille, qui seront exécutées demain?
--Sans doute.
--Eh bien! de ma vie je n'ai vu une audace et un sang-froid pareils à
celui de la mère. C'est une femme infernale.
--N'est-ce pas cette veuve Martial qui a montré tant de cynisme dans les
débats?
--Elle-même.
--Et qu'a-t-elle fait encore?
--Elle avait demandé à être enfermée dans le même cabanon que sa fille
jusqu'au moment de leur exécution. On avait accédé à sa demande. Sa
fille, beaucoup moins endurcie qu'elle, paraît s'amollir à mesure que le
moment fatal approche, tandis que l'assurance diabolique de la veuve
augmente encore, s'il est possible. Tout à l'heure le vénérable aumônier
de la prison est entré dans leur cachot pour leur offrir les
consolations de la religion. La fille se préparait à les accepter,
lorsque sa mère, sans perdre un moment son sang-froid glacial, l'a
accablée, elle et l'aumônier, de si indignes sarcasmes, que ce vénérable
prêtre a dû quitter le cachot après avoir en vain tenté de faire
entendre quelques saintes paroles à cette femme indomptable.
--À la veille de monter à l'échafaud! une telle audace est vraiment
effrayante, dit le docteur.
--Du reste, on dirait une de ces familles poursuivies par la fatalité
antique. Le père est mort sur l'échafaud, un autre fils est au bagne, un
autre, aussi condamné à mort, s'est dernièrement évadé. Le fils aîné
seul et deux jeunes enfants ont échappé à cette épouvantable contagion.
Pourtant cette femme a fait demander à ce fils aîné, le seul honnête
homme de cette exécrable race, de venir demain matin recevoir ses
dernières volontés.
--Quelle entrevue!
--Vous n'êtes pas curieux d'y assister?
--Franchement non. Vous connaissez mes principes au sujet de la peine de
mort, et je n'ai pas besoin d'un si affreux spectacle pour m'affermir
encore dans ma manière de voir. Si cette terrible femme porte son
caractère indomptable jusque sur l'échafaud, quel déplorable exemple
pour le peuple!
--Il y a encore quelque chose dans cette double exécution qui me paraît
très-singulier, c'est le jour qu'on a choisi pour la faire.
--Comment?
--C'est aujourd'hui la mi-carême.
--Eh bien?
--Demain l'exécution a lieu à sept heures. Or, des bandes de gens
déguisés, qui auront passé cette nuit dans les bals de barrières, se
croiseront nécessairement, en rentrant dans Paris, avec le funèbre
cortège.
--Vous avez raison, ce sera un contraste hideux.
--Sans compter que de la place de l'exécution, barrière Saint-Jacques,
on entendra au loin la musique des guinguettes environnantes, car, pour
fêter le dernier jour du carnaval, on danse dans ces cabarets jusqu'à
dix et onze heures du matin.
Le lendemain le soleil se leva radieux, éblouissant.
À quatre heures du matin, plusieurs piquets d'infanterie et de cavalerie
vinrent entourer et garder les abords de Bicêtre.
Nous conduirons le lecteur dans le cabanon où se trouvaient réunies la
veuve du supplicié et sa fille Calebasse.
_Fin de la neuvième partie_
DIXIÈME PARTIE
I
La toilette
À Bicêtre, un sombre corridor percé çà et là de quelques fenêtres
grillées, sortes de soupiraux situés un peu au-dessus du sol d'une cour
supérieure, conduisait au cachot des condamnés à mort.
Ce cachot ne prenait de jour que par un large guichet pratiqué à la
partie supérieure de la porte, qui ouvrait sur le passage à peine
éclairé dont nous avons parlé.
Dans ce cabanon au plafond écrasé, aux murs humides et verdâtres, au sol
dallé de pierres froides comme les pierres du sépulcre, sont renfermées
la femme Martial et sa fille Calebasse.
La figure anguleuse de la veuve du supplicié se détache, dure,
impassible et blafarde comme un masque de marbre, au milieu de la
demi-obscurité qui règne dans le cachot.
Privée de l'usage de ses mains, car par-dessus sa robe noire elle porte
la camisole de force, sorte de longue casaque de grosse toile grise
lacée derrière le dos, et dont les manches se terminent et se ferment en
forme de sac, elle demande qu'on lui ôte son bonnet, se plaignant d'une
vive chaleur à la tête... Ses cheveux gris tombent épars sur ses
épaules. Assise au bord de son lit, ses pieds reposant sur la dalle,
elle regarde fixement sa fille Calebasse, séparée d'elle par la largeur
du cachot...
Celle-ci, à demi couchée et vêtue aussi de la camisole de force,
s'adosse au mur. Elle a la tête baissée sur sa poitrine, l'oeil fixe, la
respiration saccadée. Sauf un léger tremblement convulsif, qui de temps
à autre agite sa mâchoire inférieure, ses traits paraissent assez
calmes, malgré leur pâleur livide.
Dans l'intérieur et à l'extrémité du cachot, auprès de la porte,
au-dessous du guichet ouvert, un vétéran décoré, à figure rude et
basanée, au crâne chauve, aux longues moustaches grises, et assis sur
une chaise. Il garde à vue les condamnées.
--Il fait un froid glacial ici!... et pourtant les yeux me brûlent... et
puis j'ai soif... toujours soif... dit Calebasse au bout de quelques
instants. Puis, s'adressant au vétéran, elle ajouta: De l'eau, s'il vous
plaît, monsieur...
Le vieux soldat se leva, prit sur un escabeau un broc d'étain plein
d'eau, en remplit un verre, s'approcha de Calebasse et la fit boire
lentement, la camisole de force empêchant la condamnée de se servir de
ses mains.
Après avoir bu avec avidité, elle dit:
--Merci, monsieur.
--Voulez-vous boire? demanda le soldat à la veuve.
Celle-ci répondit par un signe négatif.
Le vétéran alla se rasseoir.
Il se fit un nouveau silence.
--Quelle heure est-il, monsieur? demanda Calebasse.
--Bientôt quatre heures et demie, dit le soldat.
--Dans trois heures! reprit Calebasse avec un sourire sardonique et
sinistre, faisant allusion au moment fixé pour son exécution, dans trois
heures...
Elle n'osa pas achever.
La veuve haussa les épaules... Sa fille comprit sa pensée et reprit:
--Vous avez plus de courage que moi... ma mère... Vous ne faiblissez
jamais... vous...
--Jamais!
--Je le sais bien... je le vois bien... Votre figure est aussi
tranquille que si vous étiez assise au coin du feu de notre cuisine...
occupée à coudre... Ah! il est loin, ce bon temps-là!... il est loin!...
--Bavarde!
--C'est vrai... au lieu de rester là à penser... sans rien dire...
j'aime mieux parler... j'aime mieux...
--T'étourdir... poltronne!
--Quand cela serait, ma mère, tout le monde n'a pas votre courage, non
plus... J'ai fait ce que j'ai pu pour vous imiter; je n'ai pas écouté le
prêtre, parce que vous ne le vouliez pas. Ça n'empêche pas que j'ai
peut-être eu tort... car enfin... ajouta la condamnée en frissonnant,
après... qui sait?... et après... c'est bientôt... c'est... dans...
--Dans trois heures.
--Comme vous dites cela froidement, ma mère!... Mon Dieu! mon Dieu!
c'est pourtant vrai... dire que nous sommes là... toutes les deux... que
nous ne sommes pas malades, que nous ne voudrions pas mourir... et que,
pourtant, dans trois heures...
--Dans trois heures, tu auras fini en vraie Martial. Tu auras vu noir...
voilà tout... Hardi, ma fille!
--Cela n'est pas beau de parler ainsi à votre fille, dit le vieux soldat
d'une voix lente et grave; vous auriez mieux fait de lui laisser écouter
le prêtre.
La veuve haussa de nouveau les épaules avec un dédain farouche et reprit
en s'adressant à Calebasse sans seulement tourner la tête du côté du
vétéran:
--Courage, ma fille... nous montrerons que des femmes ont plus de coeur
que ces hommes... avec leurs prêtres... Les lâches!
--Le commandant Leblond était le plus brave officier du 3e chasseurs à
pied... Je l'ai vu, criblé de blessures à la brèche de Saragosse...
mourir en faisant le signe de la croix, dit le vétéran.
--Vous étiez donc son sacristain? lui demanda la veuve en poussant un
éclat de rire sauvage.
--J'étais son soldat... répondit doucement le vétéran. C'était seulement
pour vous dire qu'on peut, au moment de mourir... prier sans être
lâche...
Calebasse regarda attentivement cet homme au visage basané, type parfait
et populaire du soldat de l'empire; une profonde cicatrice sillonnait sa
joue gauche et se perdait dans sa large moustache grise. Les simples
paroles de ce vétéran, dont les traits, les blessures et le ruban rouge
semblaient annoncer la bravoure calme et éprouvée par les batailles,
frappèrent profondément la fille de la veuve.
Elle avait refusé les consolations du prêtre encore plus par fausse
honte et par crainte des sarcasmes de sa mère que par endurcissement.
Dans sa pensée incertaine et mourante, elle opposa aux railleries
sacrilèges de la veuve l'assentiment du soldat. Forte de ce témoignage,
elle crut pouvoir écouter sans lâcheté des instincts religieux auxquels
des hommes intrépides avaient obéi.
--Au fait, reprit-elle avec angoisse, pourquoi n'ai-je pas voulu
entendre le prêtre?... Il n'y avait pas de faiblesse à cela...
D'ailleurs ça m'aurait étourdie... et puis... enfin... après... qui
sait?