Onze heures venaient de sonner à l'horloge lorsque deux fiacres

s'arrêtèrent devant la grille extérieure; de la première voiture

descendirent Mme Georges, Germain et Rigolette; de la seconde, Louise

Morel et sa mère.

Germain et Rigolette étaient, on le sait, mariés depuis quinze jours.

Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur

turbulent qui rayonnaient sur le frais visage de la grisette, dont les

lèvres fleuries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser Mme

Georges, qu'elle appelait sa mère.

Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus

réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance

profonde, presque du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille

qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si

charmantes... ce dont Rigolette n'avait pas l'air de se souvenir le

moins du monde; aussi, dès que son petit Germain mettait l'entretien sur

ce sujet, elle parlait aussitôt d'autre chose, prétextant que ces

souvenirs l'attristaient. Quoiqu'elle fût devenue Mme Germain et que

Rodolphe l'eût dotée de quarante mille francs, Rigolette n'avait pas

voulu, et son mari avait été de cet avis, changer sa coiffure de

grisette contre un chapeau. Certes, jamais l'humilité ne servit mieux

une innocente coquetterie; car rien n'était plus gracieux, plus élégant

que son petit bonnet à barbes plates, un peu à la paysanne, orné de

chaque côté de deux gros noeuds orange, qui faisaient encore valoir le

noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portait longs et bouclés,

depuis qu'elle avait le temps de mettre des papillottes; un col

richement brodé entourait le cou charmant de la jeune mariée; une

écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet

cachait à demi sa taille souple et fine, et, quoiqu'elle n'eût pas de

corset, selon son habitude (bien qu'elle eût aussi le temps de se

lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne faisait pas le plus léger

pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de

marbre.

Mme Georges contemplait son fils et Rigolette avec un bonheur profond,

toujours nouveau.

Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son

enfant, avait été mise en liberté par la chambre d'accusation. Les beaux

traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une

sorte de résignation douce et triste. Grâce à la générosité de Rodolphe

et aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui

l'accompagnait, avait retrouvé la santé.

Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à Mme Georges ce

qu'elle désirait, celle-ci lui répondit que l'un des médecins des salles

d'aliénés lui avait donné rendez-vous à onze heures et demie, ainsi

qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Mme Georges eut le choix

d'attendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui indiqua, soit dans

la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier

parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec

la femme du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et

Rigolette les suivaient à peu de distance.

--Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise! dit la

grisette. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du

Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais monter chez vous; mais

mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut: j'ai attendu dans

le fiacre. Votre voiture a suivi la nôtre; ça fait que je vous retrouve

pour la première fois depuis que...

--Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... Ah! mademoiselle

Rigolette, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon coeur! quel...

--D'abord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la

fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciements, je ne suis plus

Mlle Rigolette, mais Mme Germain: je ne sais pas si vous le savez... et

je tiens à mes titres.

--Oui... je vous savais... mariée... Mais laissez-moi vous remercier

encore de...

--Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit Mme Germain

en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de changer le cours

de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce à

la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à

votre famille, à moi, à Germain, à sa mère!

--M. Rodolphe! Oh! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis

sortie de prison, l'avocat qui était venu de sa part me voir, me

conseiller et m'encourager, m'a dit que grâce à M. Rodolphe, qui avait

déjà tant fait pour nous, M. Ferrand... et la malheureuse ne put

prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses

cruautés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est

toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux...

--Et qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce

digne médecin se réalise.

--Plût au ciel!...

--Cela doit plaire au ciel... Votre père est si bon, si honnête! Et je

suis sûre, moi, que nous l'emmènerons. Le médecin pense maintenant qu'il

faut frapper un grand coup, et que la présence imprévue des personnes

que votre père avait l'habitude de voir presque chaque jour avant de

perdre la raison... pourra terminer sa guérison... Moi, dans mon petit

jugement... cela me paraît certain...

--Je n'ose encore y croire, mademoiselle.

--Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne

Louise... Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez

pas ce que c'est que M. Rodolphe?

--C'est la providence des malheureux.

--D'abord... et puis encore? Vous l'ignorez... Eh bien! je vais vous le

dire...

Puis, s'adressant à son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras

à Mme Georges et causait avec la femme du lapidaire, Rigolette s'écria:

--Ne va donc pas si vite, mon ami... Tu fatigues notre bonne mère... et

puis j'aime à t'avoir plus près de moi.

Germain se retourna, ralentit un peu sa marche et sourit à Rigolette,

qui lui envoya furtivement un baiser.

--Comme il est gentil, mon petit Germain! N'est-ce pas, Louise? Avec ça

l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais-je raison de le

trouver mieux que mes autres voisins, M. Giraudeau, le commis voyageur,

et M. Cabrion? Ah! mon Dieu! à propos de Cabrion... M. Pipelet et sa

femme, où sont-ils donc? Le médecin avait dit qu'ils devaient venir

aussi, parce que votre père avait souvent prononcé leur nom...

--Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis

depuis longtemps.

--Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M.

Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M.

Rodolphe. Figurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée

porter à Germain l'ordre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en

sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de

Germain, je fais une dînette... mais une dînette de vrais gourmands. Il

est vrai que ça ne nous a pas servi à grand-chose; car, quand elle a été

prête, nous n'avons mangé ni l'un ni l'autre, nous étions trop contents.

À onze heures, Germain s'en va; nous nous donnons rendez-vous pour le

lendemain matin. À cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car

j'étais au moins de deux jours de travail en retard. À huit heures, on

frappe, j'ouvre: qui est-ce qui entre? M. Rodolphe... D'abord, je

commence à le remercier du fond du coeur pour ce qu'il a fait pour

Germain; il ne me laisse pas finir. «--Ma voisine, me dit-il, Germain va

venir, vous lui remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un fiacre;

vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval,

près d'Écouen, route de Saint-Denis. Une fois là, vous demanderez Mme

Georges... et bien du plaisir.--Monsieur Rodolphe, je vais vous dire;

c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça

fera trois.--Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez

Mme Georges; c'est une excellente pratique que je vous donne.--Si c'est

comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe.--Adieu, ma

voisine.--Adieu et merci, mon voisin.» Il part, et Germain arrive; je

lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper; nous

montons en voiture, gais comme des fous, nous si tristes la veille...

Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les

larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette Mme Georges que voilà

devant nous, c'était la mère de Germain.

--Sa mère!!!

--Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, et

qu'il n'espérait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux.

Quand Mme Georges a eu bien pleuré, bien embrassé son fils, ç'a été mon

tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de bonnes choses de moi,

car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma

conduite pour son fils. «Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain,

Rigolette sera votre fille aussi.--Si je le veux! mes enfants, de tout

mon coeur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus

gentille femme.» Nous voilà donc installés dans une belle ferme avec

Germain, sa mère et ses oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres petites

bêtes! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la

campagne, les jours passaient si vite que c'était comme un rêve; je ne

travaillais que pour mon plaisir: j'aidais Mme Georges, je me promenais

avec Germain, je chantais, je sautais, c'était à en devenir folle...

Enfin notre mariage est arrêté pour il y a eu hier quinze jours... La

surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voiture? un grand gros

monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M.

Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand

coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur

une plaque de porcelaine bleue: «Travail et sagesse, amour et bonheur.»

J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de

dentelle comme celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des

gants, cette écharpe, un beau châle; enfin, c'était comme un conte de

fées.

--C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme

ça vous a porté bonheur... d'être si bonne, si laborieuse.

--Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas

fait exprès... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi... Mais ça

n'est pas tout: au fond du coffret je découvre un joli portefeuille avec

ces mots: «Le voisin à sa voisine.» Je l'ouvre: il y avait deux

enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi; dans celle de Germain,

je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les

pauvres, avec quatre mille francs d'appointements; lui, dans l'enveloppe

qui m'était destinée, trouve un bon de quarante mille francs sur le...

sur le Trésor... oui... c'est cela, c'était ma dot... Je veux le

refuser; mais Mme Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve

et avec Germain, me dit: «Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter;

c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre

dévouement à ceux qui souffrent... Car c'est en prenant sur vos nuits,

au risque de vous rendre malade et de perdre ainsi vos seuls moyens

d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis malheureux.»

--Oh! ça, c'est bien vrai, s'écria Louise; il n'y en a pas une autre

comme vous au moins... mademoi... madame Germain.

--À la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce que

j'ai fait c'est par plaisir; il me répond: «C'est égal, M. Rodolphe est

immensément riche; votre dot est de sa part un gage d'estime, d'amitié:

votre refus lui causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à

votre mariage, et il vous forcera bien d'accepter.»

--Quel bonheur que tant de richesse tombe à une personne aussi

charitable que M. Rodolphe!

--Sans doute il est bien riche, mais s'il n'était que cela... Ah! ma

bonne Louise, si vous saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui

lui ai fait porter mes paquets!!! Mais patience... vous allez voir... La

veille du mariage... le soir, très-tard, le grand monsieur chauve arrive

en poste; M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il était souffrant, mais

le grand monsieur chauve venait le remplacer... C'est seulement alors,

ma bonne Louise, que nous avons appris que votre bienfaiteur, que le

nôtre, était... devinez quoi?... un prince!

--Un prince?

--Qu'est-ce que je dis, un prince... une altesse royale, un grand-duc

régnant, un roi en petit... Germain m'a expliqué ça.

--M. Rodolphe!

--Hein! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à

cirer ma chambre!

--Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour

faire le bien.

--Vous comprenez ma confusion, ma bonne Louise. Aussi, voyant que

c'était presque un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons été

mariés. Il y a huit jours, M. Rodolphe nous a fait dire, à nous deux

Germain et à Mme Georges, qu'il serait très-content que nous lui

fissions une visite de noce; nous y allons. Dame, vous comprenez, le

coeur me battait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans un

palais: nous traversons des salons remplis de domestiques galonnés, de

messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au côté,

d'officiers en uniforme; que sais-je, moi? et puis des dorures, des

dorures partout, qu'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur

chauve dans un salon avec d'autres messieurs tout chamarrés de

broderies; il nous introduit dans une grande pièce, où nous trouvons M.

Rodolphe... c'est-à-dire le prince, vêtu très-simplement et l'air si

bon, si franc, si peu fier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois,

que je me suis sentie tout de suite à mon aise, en me rappelant que je

lui avais fait m'attacher mon châle, me tailler des plumes et me donner

le bras dans la rue.

--Vous n'avez plus eu peur? Oh! moi, comme j'aurais tremblé!

--Eh bien! moi, non. Après avoir reçu Mme Georges avec une bonté sans

pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant: «Eh

bien! ma voisine, comment vont papa Crétu et Ramonette? (C'est le nom de

mes oiseaux; faut-il qu'il soit aimable pour s'en être souvenu!) Je suis

sûr, a-t-il ajouté, que maintenant vous et Germain vous luttez de chants

joyeux avec vos jolis oiseaux?--Oui, monseigneur. (Mme Georges nous

avait fait la leçon toute la route, à nous deux Germain, nous disant

qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, notre

bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore

parce que nous vous le devons.--Ce n'est pas à moi que vous le devez,

mon enfant, mais à vos excellentes qualités et à celles de Germain.» _Et

cætera, et cætera,_ je passe le reste de ses compliments. Enfin nous

avons quitté ce seigneur le coeur un peu gros, car nous ne le verrons

plus. Il nous a dit qu'il retournait en Allemagne sous peu de jours,

peut-être qu'il est déjà parti; mais, parti ou non, son souvenir sera

toujours avec nous.

--Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux!

--Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien.

J'oubliais de vous dire que c'était à cette ferme-là qu'avait habité une

de mes anciennes compagnes de prison, une bien bonne et bien honnête

petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi rencontré M. Rodolphe;

mais Mme Georges m'avait bien recommandé de n'en pas parler au prince,

je ne sais pas pourquoi... sans doute parce qu'il n'aime pas qu'on lui

parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est qu'il paraît que cette

chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emmenée avec eux, bien

loin, bien loin: tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir

embrassée avant son départ.

--Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi,

elle...

--Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous

parle que de bonheur... à vous qui avez tant de raisons d'être encore

chagrine.

--Si mon enfant m'était resté, dit tristement Louise en interrompant

Rigolette, cela m'aurait consolée; car maintenant quel est l'honnête

homme qui voudra de moi, quoique j'aie de l'argent?

--Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnête homme

capable de comprendre votre position; oui, lorsqu'il saura tout,

lorsqu'il vous connaîtra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer,

et il sera bien sûr d'avoir en vous une bonne et digne femme.

--Vous me dites cela pour me consoler.

--Non, je dis cela parce que c'est vrai.

--Enfin, vrai ou non, ça me fait du bien, toujours, et je vous en

remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme!

Mon Dieu, comme il a l'air content! lui qui, dans les derniers temps,

était toujours si malheureux des plaisanteries de M. Cabrion.

En effet, M. et Mme Pipelet s'avançaient allègrement, Alfred, toujours

coiffé de son inamovible chapeau tromblon, portait un magnifique habit

vert pré encore dans tout son lustre; sa cravate, à coins brodés,

laissait dépasser un col de chemise formidable qui lui cachait la moitié

des joues; un grand gilet à fond jaune vif, à larges bandes marron, un

pantalon noir un peu court, des bas d'une éblouissante blancheur et des

souliers cirés à l'oeuf complétaient son accoutrement.

Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle

tranchait vivement un châle d'un bleu foncé. Elle exposait

orgueilleusement à tous les regards sa perruque fraîchement bouclée et

tenait son bonnet suspendu à son bras par des brides de ruban vert en

manière de ridicule.

La physionomie d'Alfred, ordinairement si grave, si recueillie et

dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante; du plus

loin qu'il aperçut Louise et Rigolette, il accourut en s'écriant de sa

voix de basse:

--Délivré!... parti!

--Ah! mon Dieu! monsieur Pipelet, dit Rigolette, comme vous avez l'air

joyeux! qu'avez-vous donc?

--Parti... mademoiselle, ou plutôt madame, veux-je, puis-je, dois-je

dire, car maintenant vous êtes exactement semblable à Anastasie, grâce

au _conjungo_, de même que votre mari, M. Germain, est exactement

semblable à moi.

--Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dit Rigolette en souriant;

mais qui est donc parti?

--Cabrion! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une

indicible satisfaction, comme s'il eût été dégagé d'un poids énorme. Il

quitte la France à jamais, à toujours... à perpétuité... enfin il est

parti.

--Vous en êtes bien sûr?

--Je l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de

Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un

étui à chapeau, un appuie-mains et une boîte à couleurs.

--Qu'est-ce qu'il vous chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en

arrivant essoufflée, car elle avait difficilement suivi la course

précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? Il

n'a fait qu'en rabâcher toute la route.

--C'est-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me

semblait que mon chapeau était doublé de plomb; maintenant on dirait que

l'air me soulève vers le firmament! Parti... enfin... parti! et il ne

reviendra plus!

--Heureusement, le gredin!

--Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément: je

dirai simplement que c'était un indigne polisson.

--Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne? demanda Rigolette.

--Par un ami de mon roi des locataires. À propos de ce cher homme, vous

ne savez pas? grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous,

Alfred est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une banque

charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait

joliment l'effet d'être celle dont M. Rodolphe était le commis voyageur

en bonnes actions!

--Cela se trouve bien, reprit Rigolette, c'est mon mari qui est le

directeur de cette banque, aussi par le crédit de M. Rodolphe.

--Et allllez donc... s'écria gaiement Mme Pipelet. Tant mieux! tant

mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des

anciens visages que des nouveaux. Mais, pour en revenir à Cabrion,

figurez-vous qu'un grand gros monsieur chauve, en venant nous apprendre

la nomination d'Alfred comme gardien, nous a demandé si un peintre de

beaucoup de talent, nommé Cabrion, n'avait pas demeuré chez nous. Au nom

de Cabrion, voilà mon vieux chéri qui lève sa botte en l'air et qui a la

petite mort. Heureusement le gros grand chauve ajoute: «Ce jeune peintre

va partir pour l'Allemagne; une personne riche l'y emmène pour des

travaux qui l'y retiendront pendant des années... Peut-être même se

fixera-t-il tout à fait à l'étranger.» En foi de quoi le particulier

donna à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des

Messageries.

--Et j'ai le bonheur inespéré de lire sur le registre: «M. Cabrion,

artiste peintre, départ pour Strasbourg et l'étranger par

correspondance.»

--Le départ était fixé à ce matin.

--Je me rends dans la cour avec mon épouse.

--Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur.

--Et enfin, au moment où la voiture s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me

reconnaît, se retourne et me crie: «Je pars pour toujours... à toi pour

la vie!» Heureusement la trompette du conducteur étouffa presque ces

derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enfin,

Dieu soit loué, il est parti.

--Et parti pour toujours, croyez-le, monsieur Pipelet, dit Rigolette en

comprimant une violente envie de rire. Mais ce que vous ne savez pas, et

ce qui va bien vous étonner... c'est que M. Rodolphe était...

--Était?

--Un prince déguisé... une altesse royale.

--Allons donc, quelle farce! dit Anastasie.

--Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolette.

--Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie.

Allllez donc!... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge!... Pardon...

pardon... pardon...

Et elle remit machinalement son bonnet, comme si cette coiffure eût été

plus convenable pour parler d'un prince.

Par une manifestation diamétralement opposée quant à la forme, mais

toute semblable quant au fond, Alfred, contre son habitude, se décoiffa

complètement et salua profondément le vide en s'écriant:--Un prince, une

altesse dans notre loge!... Et il m'a vu sous le linge quand j'étais au

lit par suite des indignités de Cabrion!

À ce moment Mme Georges se retourna et dit à son fils et à Rigolette:

--Mes enfants, voici le docteur.

XV

Le Maître d'école

Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment

spirituelle et distinguée, un regard d'une profondeur, d'une sagacité

remarquables, et un sourire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement

harmonieuse, devenait presque caressante lorsqu'il s'adressait aux

aliénés; aussi la suavité de son accent, la mansuétude de ses paroles

semblaient souvent calmer l'irritabilité naturelle de ces infortunés.

L'un des premiers il avait substitué, dans le traitement de la folie, la

commisération et la bienveillance aux terribles moyens coërcitifs

employés autrefois: plus de chaînes, plus de coups, plus de douches,

plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).

Sa haute intelligence avait compris que la monomanie, que l'insanité,

que la fureur s'exaltent par la séquestration et par les brutalités;

qu'en soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille

distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de

s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus

concentrée par la solitude et par l'intimidation.

Ainsi, l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi

funeste qu'il est salutaire pour les détenus criminels... la

perturbation mentale des premiers s'accroissant dans la solitude, de

même que la perturbation ou plutôt la subversion morale des seconds

s'augmente et devient incurable par la fréquentation de leurs pairs en

corruption.

Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire actuel, avec

ses prisons en commun, véritables écoles d'infamie, avec ses bagnes, ses

chaînes, ses piloris et ses échafauds, paraîtra aussi vicieux, aussi

sauvage, aussi atroce que l'ancien traitement qu'on infligeait aux

aliénés paraît à cette heure absurde et atroce...

Les mystères de Paris, Tome V · 第 10 / 24 段