--Moi... je ne puis bien vous dire cela maintenant, parce que je ne
pourrai le dire toujours avec joie et orgueil, mon amour pour vous sera
mon ange gardien, mon sauveur, ma vertu, mon avenir; tout ce que je
ferai de bien viendra de lui et retournera à lui. Chaque jour je vous
écrirai, pardonnez-moi cette exigence, c'est la seule que je me
permette. Vous, monseigneur, vous me répondrez quelquefois... pour me
donner des nouvelles de celle qu'un moment au moins j'ai appelée ma
fille, dit Clémence sans pouvoir retenir ses pleurs, et qui le sera
toujours dans ma pensée; enfin, lorsque les années nous aurons donné le
droit d'avouer hautement l'inaltérable affection qui nous lie... eh
bien! je vous le jure sur votre fille, si vous le désirez, j'irai vivre
en Allemagne, dans la même ville que vous, pour ne plus nous quitter, et
terminer ainsi une vie qui aurait pu être plus digne.
--Monseigneur! s'écria Murph en entrant précipitamment, celle que Dieu
vous a rendue a repris ses sens, elle renaît. Son premier mot a été:
«Mon père!...» Elle demande à vous voir.
Peu d'instants après, Mme d'Harville avait quitté l'hôtel du prince, et
celui-ci se rendait en hâte chez la comtesse Mac-Gregor, accompagné de
Murph, du baron de Graün et d'un aide de camp.
XIII
Le mariage
Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Fleur-de-Marie, la
comtesse Sarah Mac-Gregor écrasée par cette révélation qui ruinait
toutes ses espérances, torturée par un remords tardif, avait été en
proie à de violentes crises nerveuses, à un effrayant délire; sa
blessure, à demi cicatrisée, s'était rouverte, et une longue syncope
avait momentanément fait croire à sa mort. Pourtant, grâce à la force de
sa constitution, elle ne succomba pas à cette rude atteinte; une
nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.
Assise dans un fauteuil, afin de se soustraire aux oppressions qui la
suffoquaient, Sarah était depuis quelques moments plongée dans des
réflexions accablantes, regrettant presque la mort à laquelle elle
venait d'échapper.
Tout à coup Thomas Seyton entra dans la chambre de la comtesse; il
contenait difficilement une émotion profonde; d'un signe il éloigna les
deux femmes de Sarah; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence
de son frère.
--Comment vous trouvez-vous? lui dit-il.
--Dans le même état... j'éprouve une grande faiblesse... et de temps à
autre des suffocations douloureuses... Pourquoi Dieu ne m'a-t-il pas
retirée de ce monde... dans ma dernière crise?
--Sarah, reprit Thomas Seyton après un moment de silence, vous êtes
entre la vie et la mort... une émotion violente pourrait vous tuer...
comme elle pourrait vous sauver.
--Je n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère.
--Peut-être...
--La mort de Rodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma
fille noyée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant
moi... Ce n'est pas une émotion... c'est un remords incessant. Je suis
réellement mère... depuis que je n'ai plus d'enfant.
--J'aimerais mieux retrouver en vous cette froide ambition qui vous
faisait regarder votre fille comme un moyen de réaliser le rêve de votre
vie.
--Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le
sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces
misères de ma fille.
--Et..., dit Seyton en hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque
parole, si par hasard, supposons une chose impossible, un miracle, vous
appreniez que votre fille vit encore, comment supporteriez-vous une
telle découverte?
--Je mourrais de honte et de désespoir à sa vue.
--Ne croyez pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre
ambition! Car enfin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait,
il vous l'avait dit.
--En admettant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais
pas le droit de vivre. Après avoir reçu la main du prince, mon devoir
serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma fille, d'une mère
dénaturée...
L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par
Rodolphe, qui était dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que
Fleur-de-Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse
était si chancelante qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre;
il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage _in extremis_ qui
devait légitimer la naissance de Fleur-de-Marie. Pour cette triste
cérémonie, le prince s'était fait accompagner d'un ministre, de Murph et
du baron de Graün comme témoins; le duc de Lucenay et lord Douglas,
prévenus à la hâte par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse,
et venaient d'arriver à l'instant même.
Les moments pressaient; mais les remords empreints de la tendresse
maternelle, qui remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition,
rendaient la tâche de Seyton plus difficile encore. Tout son espoir
était que sa soeur le trompait ou se trompait elle-même, et que
l'orgueil de cette femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette
couronne si longtemps rêvée.
--Ma soeur..., dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis
dans une terrible perplexité... Un mot de moi va peut-être vous rendre à
la vie... va peut-être vous tuer...
--Je vous l'ai dit... je n'ai plus d'émotions à redouter...
--Une seule... pourtant...
--Laquelle?
--S'il s'agissait... de votre fille?...
--Ma fille est morte...
--Si elle ne l'était pas?
--Nous avons épuisé cette supposition tout à l'heure... Assez, mon
frère... mes remords me suffisent.
--Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard
incroyable... inespéré... votre fille avait été arrachée à la mort...
mais si... elle vivait?
--Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.
--Eh bien! donc, que Dieu me pardonne et vous juge!... elle vit
encore...
--Ma fille?
--Elle vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai
fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le voeu de
votre vie est enfin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes
souveraine.
Thomas Seyton avait prononcé ces mots en attachant sur sa soeur un
regard rempli d'angoisse, épiant sur son visage chaque signe d'émotion.
À son grand étonnement, les traits de Sarah restèrent presque
impassibles: elle porta seulement ses deux mains à son coeur en se
renversant dans son fauteuil, étouffa un léger cri qui parut lui être
arraché par une douleur subite et profonde... puis sa figure redevint
calme.
--Qu'avez-vous, ma soeur?
--Rien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes voeux sont
comblés!...
«Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton, l'ambition domine...
elle est sauvée...» Puis s'adressant à Sarah:--Eh bien! ma soeur, que
vous disais-je?
--Vous aviez raison..., reprit-elle avec un sourire amer et devinant la
pensée de son frère, l'ambition a encore étouffé en moi la maternité...
--Vous vivrez! et vous aimerez votre fille...
--Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...
--Et ce calme est réel?
--Abattue, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre?
--Vous comprenez maintenant mon hésitation de tout à l'heure?
--Non, je m'en étonne; car vous connaissiez mon ambition... Où est le
prince?
--Il est ici.
--Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une
indifférence affectée: Ma fille est là... sans doute?
--Non... vous la verrez plus tard.
--En effet... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...
--Ma soeur... je ne sais... mais votre air est étrange... sinistre.
--Voulez-vous que je rie? Croyez-vous que l'ambition assouvie ait une
expression douce et tendre?... Faites venir le prince!
Malgré lui Seyton était inquiet du calme de Sarah. Un moment il crut
voir dans ses yeux des larmes contenues; après une nouvelle hésitation,
il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.
--Maintenant, dit Sarah, pourvu que je voie... que j'embrasse ma fille,
je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... Rodolphe,
pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y
parviendrai... Le voici.
Rodolphe entra et ferma la porte.
--Votre frère vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah.
--Tout...
--Votre... ambition... est satisfaite?
--Elle est... satisfaite...
--Le ministre... et les témoins... sont là...
--Je le sais...
--Ils peuvent entrer... je pense?...
--Un mot... monseigneur...
--Parlez... madame...
--Je voudrais... voir ma fille...
--C'est impossible...
--Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille!
--Elle est à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce matin une
violente secousse... cette entrevue lui serait funeste...
--Mais au moins... elle embrassera sa mère...
--À quoi bon? Vous voici princesse souveraine...
--Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé
ma fille...
Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement.
--Comment! s'écria-t-il, vous soumettez la satisfaction de votre
orgueil...
--À la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous
surprend... monseigneur?...
--Hélas!... oui.
--Verrai-je ma fille?
--Mais...
--Prenez garde, monseigneur, les moments sont peut-être comptés... Ainsi
que l'a dit mon frère... cette crise peut me sauver comme elle peut me
tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon
énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le
saisissement d'une telle découverte... Je veux voir ma fille... ou
sinon... je refuse votre main... et si je meurs... sa naissance ne sera
pas légitimée...
--Fleur-de-Marie... n'est pas ici... il faudrait l'envoyer chercher...
chez moi.
--Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les
moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se
fera... pendant le temps que Fleur-de-Marie mettra à se rendre ici.
--Quoique ce sentiment m'étonne de votre part... il est trop louable
pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-Marie... Je vais
lui écrire...
--Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée...
Pendant que Rodolphe écrivait quelques mots à la hâte, la comtesse
essuya la sueur glacée qui coulait de son front, ses traits jusqu'alors
calmes trahirent une souffrance violente et cachée; on eût dit que
Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissimulation
douloureuse.
Sa lettre écrite, Rodolphe se leva et dit à la comtesse:
--Je vais envoyer cette lettre à ma fille par un de mes aides de camp.
Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentrer avec le ministre et
les témoins?...
--Vous le pouvez... ou plutôt... je vous en prie, sonnez... ne me
laissez pas seule... Chargez sir Walter de cette commission... Il
ramènera les témoins et le ministre.
Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...
--Priez mon frère d'envoyer ici sir Walter Murph, dit la comtesse.
La femme de chambre sortit.
--Cette union est triste, Rodolphe... dit amèrement la comtesse. Triste
pour moi... Pour vous, elle sera heureuse!
Le prince fit un mouvement.
--Elle sera heureuse pour vous, Rodolphe, car je n'y survivrai pas!
À ce moment, Murph entra.
--Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'instant cette lettre à ma fille
par le colonel; il la ramènera dans ma voiture... Prie le ministre et
les témoins d'entrer dans la salle voisine.
--Mon Dieu! s'écria Sarah d'un ton suppliant lorsque le squire eut
disparu, faites qu'il me reste assez de forces pour la voir! que je ne
meure pas avant son arrivée!
--Ah! que n'avez-vous toujours été aussi bonne mère!
--Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement,
l'abnégation... Oui, tout à l'heure, quand mon frère m'a appris que
notre fille vivait... laissez-moi dire notre fille, je ne le dirai pas
longtemps, j'ai senti au coeur un coup affreux; j'ai senti que j'étais
frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance
de notre enfant serait légitimée, et je mourrais ensuite...
--Ne parlez pas ainsi!
--Oh! cette fois, je ne vous trompe pas... vous verrez!
--Et aucun vestige de cette ambition implacable qui vous a perdue!
Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que votre repentir fût si tardif?
--Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. À ce
moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est
que ma vie vous eût été un horrible fardeau...
--Sarah! de grâce...
--Rodolphe... une dernière prière... votre main...
Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comtesse, qui la prit
vivement entre les siennes.
--Ah! les vôtres sont glacées! s'écria Rodolphe avec effroi.
--Oui... je me sens mourir! Peut-être, par une dernière punition... Dieu
ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma fille!
--Oh! si... si! il sera touché de vos remords.
--Et vous, mon ami, en êtes-vous touché?... me pardonnez-vous?... Oh! de
grâce, dites-le! Tout à l'heure, quand notre fille sera là, si elle
arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce
serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le
voudrez pas... Une fois que je serai morte, qu'est-ce que cela vous fait
qu'elle m'aime?
--Rassurez-vous... elle ne saura rien!
--Rodolphe... pardon!... oh! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne
suis-je pas assez malheureuse?...
--Eh bien! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre
enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse
femme!
--Vous me pardonnez... du fond du coeur?...
--Du fond du coeur... dit le prince d'une voix émue.
La comtesse pressa vivement la main de Rodolphe contre ses lèvres
défaillantes avec un élan de joie et de reconnaissance, puis elle dit:
--Faites entrer le ministre, mon ami, et dites-lui qu'ensuite il ne
s'éloigne pas... Je me sens bien faible!
Cette scène était déchirante; Rodolphe ouvrit les deux battants de la
porte du fond; le ministre entra, suivi de Murph et du baron de Graün,
témoins de Rodolphe, et du duc de Lucenay et de lord Douglas, témoins de
la comtesse; Thomas Seyton venait ensuite.
Tous les acteurs de cette scène douloureuse étaient graves, tristes et
recueillis: M. de Lucenay lui-même avait oublié sa pétulance habituelle.
Le contrat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R.
Gustave-Rodolphe V, grand-duc régnant de Gerolstein, et Sarah Seyton de
Halsbury, comtesse Mac-Gregor (contrat qui légitimait la naissance de
Fleur-de-Marie) avait été préparé par les soins du baron de Graün; il
fut lu par lui et signé par les époux et leurs témoins.
Malgré le repentir de la comtesse, lorsque le ministre dit d'une voix
solennelle à Rodolphe: «Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour
épouse Mme Sarah Seyton de Halsbury, comtesse Mac-Gregor?» et que le
prince eut répondu «Oui» d'une voix haute et ferme, le regard mourant de
Sarah étincela; une rapide et fugitive expression d'orgueilleux triomphe
passa sur ses traits livides; c'était le dernier éclat de l'ambition qui
mourait avec elle.
Durant cette triste et imposante cérémonie, aucune parole ne fut
échangée entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de
Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent en silence saluer
profondément le prince, puis sortirent.
Sur un signe de Rodolphe, Murph et M. de Graün les suivirent.
--Mon frère, dit tout bas Sarah, priez le ministre de vous accompagner
dans la pièce voisine, et d'avoir la bonté d'y attendre un moment.
--Comment vous trouvez-vous, ma soeur? Vous êtes bien pâle...
--Je suis sûre de vivre, maintenant, ne suis-je pas grande-duchesse de
Gerolstein? ajouta-t-elle avec un sourire amer.
Restée seule avec Rodolphe, Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant
que ses traits se décomposaient d'une manière effrayante:
--Mes forces sont à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!
--Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.
--Je ne l'espère plus... cette contrainte... Oh! il fallait une force
surhumaine... Ma vue se trouble déjà!
--Sarah! dit le prince en s'approchant vivement de la comtesse et
prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... maintenant, elle ne
peut tarder...
--Dieu ne voudra pas m'accorder... cette dernière consolation.
--Sarah! écoutez, écoutez... Il me semble entendre une voiture... Oui,
c'est elle... voilà votre fille!
--Rodolphe, vous ne lui direz pas... que j'étais une mauvaise mère!
articula lentement la comtesse qui déjà n'entendait plus.
Le bruit d'une voiture retentit sur les pavés sonores de la cour.
La comtesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus
incohérentes; Rodolphe était penché vers elle avec anxiété; il vit ses
yeux se voiler.
--Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après ma
mort, les honneurs de mon rang! murmura-t-elle enfin.
Ce furent les derniers mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe,
dominante de toute sa vie revenait encore malgré son repentir sincère.
Tout à coup Murph entra.
--Monseigneur... la princesse Marie...
--Non! s'écria vivement Rodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Seyton
d'amener le ministre. Puis, montrant Sarah qui s'éteignait dans une
lente agonie, Rodolphe ajouta:
--Dieu lui refuse la consolation suprême d'embrasser son enfant.
Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Gregor avait cessé de vivre.
XIV
Bicêtre
Quinze jours s'étaient passés depuis que Rodolphe, en épousant Sarah _in
extremis,_ avait légitimé la naissance de Fleur-de-Marie.
C'était le jour de la mi-carême. Cette date établie, nous conduirons le
lecteur à Bicêtre. Cet immense établissement, destiné, ainsi que chacun
sait, au traitement des aliénés, sert aussi de lieu de refuge à sept ou
huit cents vieillards pauvres, qui sont admis à cette espèce de maison
d'invalides civils[15] lorsqu'ils sont âgés de soixante-dix ans ou
atteints d'infirmités très-graves.
En arrivant à Bicêtre, on entre d'abord dans une vaste cour plantée de
grands arbres, coupée de pelouses vertes ornées en été de plates-bandes
de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus salubre que ce
promenoir spécialement destiné aux vieillards indigents dont nous avons
parlé; il entoure les bâtiments où se trouvent, au premier étage, de
spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée
des réfectoires d'une admirable propreté, où les pensionnaires de
Bicêtre prennent en commun une nourriture saine, abondante, agréable et
préparée avec un soin extrême, grâce à la paternelle sollicitude des
administrateurs de ce bel établissement.
Un tel asile serait le rêve de l'artisan veuf ou célibataire qui, après
une longue vie de privations, de travail et de probité, trouverait là le
repos, le bien-être qu'il n'a jamais connus.
Malheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend à tout, envahit
tout, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande partie
d'anciens domestiques qui jouissent de ces retraites, grâce à
l'influence de leurs derniers maîtres.
Ceci nous semble un abus révoltant.
Rien de plus méritoire que les longs et honnêtes services domestiques,
rien de plus digne de récompense que ces serviteurs qui, éprouvés par
des années de dévouement, finissaient autrefois par faire presque partie
de la famille; mais, si louables que soient de pareils antécédents,
c'est le maître qui en a profité, et non l'État, qui doit les rémunérer.
Ne serait-il donc pas juste, moral, humain, que les places de Bicêtre et
celles d'autres établissements semblables appartinssent de droit à des
artisans choisis parmi ceux qui justifieraient de la meilleure conduite
et de la plus grande infortune?
Pour eux, si limité que fût leur nombre, ces retraites seraient au moins
une lointaine espérance qui allégerait un peu leurs misères de chaque
jour. Salutaire espoir qui les encouragerait au bien, en leur montrant
dans un avenir éloigné sans doute, mais enfin certain, un peu de calme,
de bonheur pour récompense. Et, comme ils ne pourraient prétendre à ces
retraites que par une conduite irréprochable, leur moralisation
deviendrait pour ainsi dire forcée.
Est-ce donc trop de demander que le petit nombre de travailleurs qui
atteignent un âge très-avancé à travers des privations de toutes sortes
aient au moins la chance d'obtenir un jour à Bicêtre du pain, du repos,
un abri pour leur vieillesse épuisée?
Il est vrai qu'une telle mesure exclurait à l'avenir de cet
établissement les gens de lettres, les savants, les artistes d'un grand
âge, qui n'ont pas d'autre refuge.
Oui, de nos jours, des hommes dont les talents, dont la science, dont
l'intelligence ont été estimés de leur temps, obtiennent à grand-peine
une place parmi ces vieux serviteurs que le crédit de leur maître envoie
à Bicêtre.
Au nom de ceux-là qui ont concouru au renom, aux plaisirs de la France,
de ceux-là dont la réputation a été consacrée par la voix populaire,
est-ce trop demander que de vouloir pour leur extrême vieillesse une
retraite modeste mais digne?
Sans doute c'est trop; et pourtant citons un exemple entre mille: on a
dépensé huit ou dix millions pour le monument de la Madeleine, qui n'est
ni un temple ni une église: avec cette somme énorme que de bien à faire!
Fonder, je suppose, une maison d'asile où deux cent cinquante ou trois
cents personnes jadis remarquables comme savants, poëtes, musiciens,
administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces
professions ont successivement leurs représentants parmi les
pensionnaires de Bicêtre), auraient trouvé une retraite honorable.
Sans doute c'était là une question d'humanité, de pudeur, de dignité
nationale pour un pays qui prétend marcher à la tête des arts, de
l'intelligence et de la civilisation; mais l'on n'y a pas songé...
Car Hégésippe Moreau et tant d'autres rares génies sont morts à
l'hospice ou dans l'indigence...
Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif
éclat, portent aujourd'hui à Bicêtre la houppelande des bons pauvres.
Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable[16]
où un étranger sans ressource trouve au moins pour une nuit un toit, un
lit et un morceau de pain...
Car les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les
embauchements n'ont pas même pour se garantir des intempéries des
saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail
en vente[17]. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans
ouvrage, et dans cette Bourse-là il ne se fait que d'honnêtes
transactions, car elles n'ont pour fin que d'obtenir un rude labeur et
un salaire insuffisant dont l'artisan paye un pain bien amer...
Car...
Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a
sacrifié d'utiles fondations à cette grotesque imitation de temple grec,
enfin destiné au culte catholique.
Mais revenons à Bicêtre et disons, pour complètement énumérer les
différentes destinations de cet établissement, qu'à l'époque de ce récit
les condamnés à mort y étaient conduits après leur jugement. C'est donc
dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa fille
Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain;
la mère et la fille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en
cassation. Nicolas, le Squelette et plusieurs autres scélérats étaient
parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfèrement à
Bicêtre.
Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice
lorsqu'en venant de Paris on y entrait par la cour des Pauvres.
Grâce à un printemps hâtif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà
de pousses verdoyantes; les grandes pelouses de gazon étaient d'une
fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'émaillaient de
perce-neige, de primevères, d'oreilles d'ours aux couleurs vives et
variées; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards
pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaient çà et là, ou
devisaient, assis sur des bancs: leur physionomie sereine annonçait
généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance
tranquille.