--Oui. Et tout à l'heure, quand vous m'avez fait dire que vous vouliez

me voir à l'instant pour m'apprendre une nouvelle qui me comblerait de

joie, ayez pitié de ma faiblesse, mais un père, fou de douleur d'avoir

perdu son enfant, est capable des plus folles espérances: un moment

j'avais cru que... mais non, non, je le vois, je m'étais trompé.

Pardonnez-moi, je ne suis qu'un misérable insensé.

Rodolphe, épuisé par le contrecoup d'un fugitif espoir et d'une

déception écrasante, retomba sur son siège en cachant sa figure dans ses

mains.

Mme d'Harville restait stupéfaite, immobile, muette, respirant à peine,

tour à tour en proie à une joie enivrante, à la crainte de l'effet

foudroyant de la révélation qu'elle devait faire au prince, exaltée

enfin par une religieuse reconnaissance envers la Providence, qui la

chargeait, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa fille vivait, et

qu'elle la lui ramenait...

Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait

trouver une parole.

Murph, après avoir un moment partagé la folle espérance du prince,

semblait aussi accablé que lui.

Tout à coup la marquise, cédant à un mouvement subit, involontaire,

oubliant la présence de Murph et de Rodolphe, s'agenouilla, joignit les

mains et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une

gratitude ineffable:

--Merci!... Dieu... soyez béni!... je reconnais votre volonté

toute-puissante... merci encore, car vous m'avez choisie... pour lui

apprendre que sa fille est sauvée!...

Quoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de

sincérité et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Murph et

du prince.

Celui-ci redressa vivement la tête au moment où Clémence se relevait.

Il est impossible de dire le regard, le geste, l'expression de la

physionomie de Rodolphe en contemplant Mme d'Harville, dont les traits

adorables, empreints d'une joie céleste, rayonnaient en ce moment d'une

beauté surhumaine.

Appuyée d'une main sur le marbre d'une console, et comprimant sous son

autre main les battements précipités de son sein, elle répondit par un

signe de tête affirmatif à un regard de Rodolphe qu'il faut encore

renoncer à rendre.

--Et où est-elle? dit le prince en tremblant comme la feuille.

--En bas, dans ma voiture.

Sans Murph, qui, prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolphe,

celui-ci sortait éperdu.

--Monseigneur, vous la tueriez! s'écria le squire en retenant le

prince.

--D'hier seulement elle est convalescente. Au nom de sa vie, pas

d'imprudence, monseigneur, ajouta Clémence.

--Vous avez raison, dit Rodolphe en se contenant à peine, vous avez

raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'attendrai que ma

première émotion soit apaisée. Ah! c'est trop, trop en un jour!

ajouta-t-il d'une voix altérée. Puis, s'adressant à Mme d'Harville et

lui tendant la main, il s'écria, dans une effusion de reconnaissance

indicible: Je suis pardonné... vous êtes l'ange de la rédemption.

--Monseigneur, vous m'avez rendu mon père, Dieu veut que je vous ramène

votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mon tour je vous demande pardon

de ma faiblesse. Cette révélation si subite, si inattendue, m'a

bouleversée. J'avoue que je n'aurai pas le courage d'aller chercher

Fleur-de-Marie, mon émotion l'effrayerait.

--Et comment l'a-t-on sauvée? qui l'a sauvée? s'écria Rodolphe. Voyez

mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait cette question.

--Au moment où elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une femme

courageuse.

--Vous la connaissez?

--Demain elle viendra chez moi.

--La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquitter.

--Comme j'ai été bien inspirée, mon Dieu, en n'amenant pas

Fleur-de-Marie avec moi! dit la marquise, cette scène lui eût été

funeste.

--Il est vrai, madame, dit Murph, c'est un hasard providentiel qu'elle

ne soit pas ici.

--J'ignorais si monseigneur désirait être connu d'elle, et je n'ai pas

voulu la lui présenter sans le consulter.

--Maintenant, dit le prince, qui avait passé pour ainsi dire quelques

minutes à combattre, à vaincre son agitation, et dont les traits

semblaient presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous

l'assure. Murph, va chercher ma fille.

Ces mots, _ma fille_, furent prononcés par le prince avec un accent que

nous ne saurions non plus exprimer.

--Monseigneur, êtes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas

d'imprudence.

--Oh! soyez tranquille, je sais le danger qu'il y aurait pour elle. Je

ne l'y exposerai pas. Mon bon Murph, je t'en supplie, va, va!

--Rassurez-vous, madame, reprit le squire, qui avait attentivement

observé le prince, elle peut venir, monseigneur se contiendra.

--Alors, va, va donc vite, mon vieil ami.

--Oui, monseigneur, je vous demande seulement une minute, on n'est pas

de fer, dit le brave gentilhomme en essuyant la trace de ses larmes; il

ne faut pas qu'elle voie que j'ai pleuré.

--Excellent homme! reprit Rodolphe en serrant la main de Murph dans les

siennes.

--Allons, allons, monseigneur, m'y voilà... je ne voulais pas traverser

le salon de service éploré comme une Madeleine.

Et le squire fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:

--Mais, monseigneur, que lui dirai-je?

--Oui, que dira-t-il? demanda le prince à Clémence.

--Que M. Rodolphe désire la voir, rien de plus, ce me semble?

--Sans doute: que M. Rodolphe désire la voir... rien de plus... Allons,

va, va.

--C'est certainement ce qu'il y a de mieux à lui dire, reprit le squire,

qui se sentait au moins aussi impressionné que Mme d'Harville. Je lui

dirai simplement que M. Rodolphe désire la voir. Cela ne lui fera rien

préjuger, rien prévoir; c'est ce qu'il y a de plus raisonnable, en

effet.

Et Murph ne bougeait pas.

--Sir Walter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur.

--C'est vrai, madame la marquise; malgré mes six pieds et mon épaisse

enveloppe, je suis encore sous le coup d'une émotion profonde.

--Mon ami, prends garde, lui dit Rodolphe; attends plutôt un moment

encore, si tu n'es pas sûr de toi.

--Allons, allons, cette fois, monseigneur, j'ai pris le dessus, dit le

squire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings d'Hercule; il est

évident qu'à mon âge cette faiblesse est parfaitement ridicule. Ne

craignez rien, monseigneur.

Et Murph sortit d'un pas ferme, le visage impassible.

Un moment de silence suivit son départ.

Alors Clémence songea en rougissant qu'elle était chez Rodolphe, seule

avec lui. Le prince s'approcha d'elle et lui dit presque timidement:

--Si je choisis ce jour, ce moment, pour vous faire un aveu sincère,

c'est que la solennité de ce jour, de ce moment, ajoutera encore à la

gravité de cet aveu. Depuis que je vous ai vue, je vous aime. Tant que

j'ai dû cacher cet amour, je l'ai caché: maintenant vous êtes libre,

vous m'avez rendu ma fille, voulez-vous être sa mère?

--Moi, monseigneur! s'écria Mme d'Harville. Que dites-vous?

--Je vous en supplie, ne me refusez pas; faites que ce jour décide du

bonheur de toute ma vie, reprit tendrement Rodolphe.

Clémence aussi aimait le prince depuis longtemps avec passion; elle

croyait rêver: l'aveu de Rodolphe, cet aveu à la fois si simple, si

grave et si touchant, fait dans une telle circonstance, la transportait

d'un bonheur inespéré; elle répondit en hésitant:

--Monseigneur, c'est à moi de vous rappeler la distance de nos

conditions, l'intérêt de votre souveraineté.

--Laissez-moi songer avant tout à l'intérêt de mon coeur, à celui de ma

fille chérie; rendez-nous bien heureux, oh! bien heureux, elle et moi;

faites que moi, qui tout à l'heure étais sans famille, je puisse

maintenant dire ma femme, ma fille; faites enfin que cette pauvre enfant

qui, elle aussi tout à l'heure était sans famille, puisse dire... mon

père, ma mère, ma soeur, car vous avez une fille qui deviendra la

mienne.

--Ah! monseigneur, à de si nobles paroles on ne peut répondre que par

des larmes de reconnaissance, s'écria Clémence. Puis, se contraignant,

elle ajouta: Monseigneur, on vient, c'est votre fille.

--Eh bien! notre fille, murmura Clémence au moment où Murph, ouvrant la

porte, introduisit Fleur-de-Marie dans le salon du prince.

La jeune fille, descendue de la voiture de la marquise devant le

péristyle de cet immense hôtel, avait traversé une première antichambre

remplie de valets de pied en grande livrée, une salle d'attente où se

tenaient des valets de chambre, puis le salon des huissiers, et enfin le

salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du

prince en grand uniforme. Qu'on juge de l'étonnement de la pauvre

Goualeuse, qui ne connaissait pas d'autres splendeurs que celles de la

ferme de Bouqueval, en traversant ces appartements princiers,

étincelants d'or, de glaces et de peintures.

Dès qu'elle parut, Mme d'Harville courut à elle, la prit par la main,

et, l'entourant d'un de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à

Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas.

Murph, après avoir confié Fleur-de-Marie à Mme d'Harville, s'était hâté

de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne

se trouvant pas suffisamment sûr de lui.

À la vue de son bienfaiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la

contemplait dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se

mit à trembler.

--Rassurez-vous... mon enfant, lui dit Mme d'Harville, voilà votre

ami... Rodolphe, qui vous attendait impatiemment... il a été bien

inquiet de vous.

--Oh!... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours

immobile et dont le coeur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et

doux visage de sa fille.

Aussi, malgré sa résolution, le prince fut-il un moment obligé de

détourner la tête pour cacher son attendrissement.

--Tenez, mon enfant, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit

Clémence pour détourner l'attention de Fleur-de-Marie; et elle la

conduisit vers un grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeuse

s'assit avec précaution.

Son trouble augmentait de plus en plus: elle était oppressée, la voix

lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mot de

gratitude à Rodolphe.

Enfin, sur un signe de Mme d'Harville, qui, accoudée au dossier du

fauteuil, était penchée vers Fleur-de-Marie et tenait une de ses mains

dans les siennes, le prince s'approcha doucement de l'autre côté du

siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleur-de-Marie, qui tourna

vers lui son visage enchanteur:

--Enfin, mon enfant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous

ne les quitterez plus... Il faut surtout maintenant oublier ce que vous

avez souffert.

--Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous

aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier ce triste passé.

--Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais

quelquefois malgré moi, ce serait pour me dire que sans vous... je

serais encore bien malheureuse.

--Oui, mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres

pensées. Notre tendresse ne vous en laissera pas le temps, ma chère

Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai donné ce nom... à

la ferme.

--Oui, monsieur Rodolphe. Et Mme Georges qui m'avait permis de

l'appeler... ma mère... se porte-t-elle bien?

--Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'importantes nouvelles à vous

apprendre.

--À moi, monsieur Rodolphe?

--Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur...

sur... votre naissance.

--Sur ma naissance?

--On a su quels étaient vos parents. On connaît votre père. Rodolphe

avait tant de larmes dans la voix en prononçant ces mots que

Fleur-de-Marie, très-émue, se retourna vivement vers lui; heureusement

qu'il put détourner la tête.

Un autre incident semi-burlesque vint encore distraire la Goualeuse et

l'empêcher de trop remarquer l'émotion de son père: le digne squire, qui

ne sortait pas de derrière son rideau et semblait attentivement regarder

le jardin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se moucher avec un bruit

formidable, car il pleurait comme un enfant.

--Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, on connaît votre

père... il existe.

--Mon père! s'écria la Goualeuse avec une expression qui mit le courage

de Rodolphe à une nouvelle épreuve.

--Et un jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce

qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haute

condition... d'une grande naissance.

--Et ma mère, madame, la verrai-je?

--Votre père répondra à cette question, mon enfant... mais ne serez-vous

pas bien heureuse de le voir?

--Oh! oui, madame, répondit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.

--Combien vous l'aimerez, quand vous le connaîtrez! dit la marquise.

--De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas,

Marie? ajouta le prince.

--Oh! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goualeuse. Ma

nouvelle vie a commencé du jour où vous avez eu pitié de moi... où vous

m'avez envoyée à la ferme.

--Mais votre père... vous chérit, dit le prince.

--Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.

--Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous

n'aimeriez votre père?

--Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce

que vous avez fait pour moi ce que Dieu seul aurait pu faire, répondit

la Goualeuse avec exaltation, oubliant sa timidité habituelle. Quand

madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, ainsi

que je le disais à tout le monde... oui, monsieur Rodolphe, aux

personnes qui étaient bien malheureuses, je disais: «Espérez, M.

Rodolphe soulage les malheureux.» À celles qui hésitaient entre le bien

et le mal, je disais: «Courage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense

ceux qui sont bons.» À celles qui étaient méchantes, je disais: «Prenez

garde, M. Rodolphe punit les méchants.» Enfin, quand j'ai cru mourir, je

me suis dit: «Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digne de

son intérêt.»

Fleur-de-Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur,

avait surmonté sa crainte, un léger incarnat colorait ses joues, et ses

beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié,

brillaient du plus doux éclat.

Un silence de quelques secondes succéda aux paroles enthousiastes de

Fleur-de-Marie; l'émotion des acteurs de cette scène était profonde.

--Je vois, mon enfant, reprit Rodolphe, pouvant à peine contenir sa

joie, que dans votre coeur j'ai à peu près pris la place de votre père.

--Ce n'est pas ma faute, monsieur Rodolphe. C'est peut-être mal à moi...

mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et

elle ajouta en baissant la tête avec confusion: Et puis, enfin, vous

savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m'avez

comblée de bontés; mais mon père ne le sait pas, lui... ce passé.

Peut-être regrettera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malheureuse

enfant en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit madame... d'une

grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.

--Rougir de vous! s'écria Rodolphe en se redressant, le front altier, le

regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enfant, votre père vous fera

une position si brillante, si haute, que les plus grands parmi les

grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un profond

respect. Rougir de vous! non... non. Après les reines, auxquelles vous

êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles

princesses de l'Europe.

--Monseigneur! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, effrayés de

l'exaltation de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-Marie,

qui regardait son père avec stupeur.

--Rougir de toi! continua-t-il, oh! si j'ai jamais été heureux et fier

de mon rang souverain... c'est parce que, grâce à ce rang, je puis

t'élever autant que tu as été abaissée... entends-tu, mon enfant

chérie... ma fille adorée?... car c'est moi... c'est moi qui suis ton

père!

Et le prince, ne pouvant vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux

pieds de Fleur-de-Marie, qu'il couvrit de larmes et de caresses.

--Soyez béni, mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie en joignant les mains. Il

m'était permis d'aimer mon bienfaiteur autant que je l'aimais... C'est

mon père... je pourrai le chérir sans remords... Soyez... béni... non.

Elle ne put achever... la secousse était trop violente; Fleur-de-Marie

s'évanouit entre les bras du prince.

Murph courut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit:

--Le docteur David... à l'instant... pour Son Altesse Royale...

quelqu'un se trouve mal.

--Malédiction sur moi!... je l'ai tuée... s'écria Rodolphe, en

sanglotant, agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant...

écoute-moi... c'est ton père... Pardon... oh! pardon... de n'avoir pu

retenir plus longtemps ce secret... Je l'ai tuée... mon Dieu! je l'ai

tuée!

--Calmez-vous, monseigneur, dit Clémence; il n'y a sans doute aucun

danger... Voyez... ses joues sont colorées... c'est le saisissement...

seulement le saisissement.

--Mais à peine convalescente... elle en mourra... Malheur! oh! malheur

sur moi!

À ce moment, David, le médecin nègre, entra précipitamment, tenant à la

main une petite caisse remplie de flacons, et un papier qu'il remit à

Murph.

--David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver

mon enfant! s'écria Rodolphe.

Quoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le

docteur courut à Fleur-de-Marie, que Mme d'Harville tenait dans ses

bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et

se retournant vers Rodolphe qui, pâle, épouvanté, attendait son arrêt:

--Il n'y a aucun danger... que Votre Altesse se rassure.

--Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...

--Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'éther, et cette crise aura

cessé.

--Oh! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion.

Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe ajouta:--Elle vit... notre fille

vivra...

Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David

en entrant; il tressaillit et regarda le prince avec effroi.

--Oui, mon vieil ami!... reprit Rodolphe, dans peu de temps ma fille

pourra dire à Mme la marquise d'Harville: «Ma mère...»

--Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était

fausse...

--Que dis-tu?

--Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la

mort de la comtesse Sarah...

--La comtesse!

--Ce matin... on espère la sauver.

--Ô mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince atterré, pendant que

Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.

--Monseigneur, dit David, toujours occupé de Fleur-de-Marie, il n'y a

pas la moindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent; on

pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du

jardin... l'évanouissement cesserait complètement.

Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense

perron formant terrasse; puis, aidé de David, il y roula doucement le

fauteuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.

Rodolphe et Clémence restèrent seuls.

XII

Dévouement

--Ah! madame! s'écria Rodolphe dès que Murph et David se furent

éloignés, vous ne savez pas ce que c'est que la comtesse Sarah? c'est la

mère de Fleur-de-Marie!

--Grand Dieu!

--Et je la croyais morte!

Il y eut un moment de profond silence.

Mme d'Harville pâlit beaucoup, son coeur se brisa.

--Ce que vous ignorez encore, reprit Rodolphe avec amertume, c'est que

cette femme, aussi égoïste qu'ambitieuse, n'aimant en moi que le prince,

m'avait, dans ma première jeunesse, amené à une union plus tard rompue.

Voulant alors se remarier, la comtesse a causé tous les malheurs de son

enfant en l'abandonnant à des mains mercenaires.

--Ah! maintenant, monseigneur, je comprends l'aversion que vous aviez

pour elle.

--Vous comprenez aussi pourquoi, deux fois, elle a voulu vous perdre par

d'infâmes délations! Toujours en proie à une implacable ambition, elle

croyait me forcer de revenir à elle en m'isolant de toute affection.

--Oh! quel calcul affreux!

--Et elle n'est pas morte!

--Monseigneur, ce regret n'est pas digne de vous!

--C'est que vous ignorez tous les maux qu'elle a causés! En ce moment

encore... alors que, retrouvant ma fille... j'allais lui donner une mère

digne d'elle... Oh! non... non... cette femme est un démon vengeur

attaché à mes pas...

--Allons, monseigneur, du courage, dit Clémence en essuyant ses larmes

qui coulaient malgré elle, vous avez un grand, un saint devoir à

remplir. Vous l'avez dit vous-même dans un juste et généreux élan

d'amour paternel, désormais, le sort de votre fille doit être aussi

heureux qu'il a été misérable. Elle doit être aussi élevée qu'elle a été

abaissée. Pour cela... il faut légitimer sa naissance... pour cela, il

faut épouser la comtesse Mac-Gregor.

--Jamais, jamais. Ce serait récompenser le parjure, l'égoïsme et la

féroce ambition de cette mère dénaturée. Je reconnaîtrai ma fille, vous

l'adopterez, et, ainsi que je l'espérais, elle trouvera en vous une

affection maternelle.

--Non, monseigneur, vous ne ferez pas cela; non, vous ne laisserez pas

dans l'ombre la naissance de votre enfant. La comtesse Sarah est de

noble et ancienne maison; pour vous, sans doute, cette alliance est

disproportionnée, mais elle est honorable. Par ce mariage, votre fille

ne sera pas légitimée, mais légitime, et ainsi, quel que soit l'avenir

qui l'attende, elle pourra se glorifier de son père et avouer hautement

sa mère.

--Mais renoncer à vous, mon Dieu! c'est impossible. Ah! vous ne songez

pas ce qu'aurait été pour moi cette vie partagée entre vous et ma fille,

mes deux seuls amours de ce monde.

--Il vous reste votre enfant, monseigneur. Dieu vous l'a miraculeusement

rendue. Trouver votre bonheur incomplet serait de l'ingratitude!

--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime.

--Croyez cela, monseigneur, croyez-le, le sacrifice que vous faites à

vos devoirs vous semblera moins pénible.

--Mais si vous m'aimez, mais si vos regrets sont aussi amers que les

miens, vous serez affreusement malheureuse. Que vous restera-t-il?

--La charité, monseigneur! cet admirable sentiment que vous avez éveillé

dans mon coeur... ce sentiment qui jusqu'ici m'a fait oublier bien des

chagrins, et à qui j'ai dû de bien douces consolations.

--De grâce, écoutez-moi. Soit, j'épouserai cette femme; mais une fois le

sacrifice accompli, est-ce qu'il me sera possible de vivre auprès

d'elle? d'elle, qui ne m'inspire qu'aversion et mépris? Non, non, nous

resterons à jamais séparés l'un de l'autre, jamais elle ne verra ma

fille. Ainsi Fleur-de-Marie... perdra en vous la plus tendre des mères.

--Il lui restera le plus tendre des pères. Par le mariage, elle sera la

fille légitime d'un prince souverain de l'Europe, et, ainsi que vous

l'avez dit, monseigneur, sa position sera aussi éclatante qu'elle était

obscure.

--Vous êtes impitoyable... je suis bien malheureux!

--Osez-vous parler ainsi... vous si grand, si juste... vous qui

comprenez si noblement le devoir, le dévouement et l'abnégation? Tout à

l'heure, avant cette révélation providentielle, quand vous pleuriez

votre enfant avec des sanglots si déchirants, si l'on vous eût dit:

«Faites un voeu, un seul, et il sera réalisé», vous vous seriez écrié:

«Ma fille... oh! ma fille... qu'elle vive!» Ce prodige s'accomplit...

votre fille vous est rendue... et vous vous dites malheureux. Ah!

monseigneur, que Fleur-de-Marie ne vous entende pas!

--Vous avez raison, dit Rodolphe après un long silence, tant de

bonheur... c'eût été le ciel... sur la terre... et je ne mérite pas

cela... Je ferai ce que je dois. Je ne regrette pas mon hésitation, je

lui ai dû une nouvelle preuve de la beauté de votre âme.

--Cette âme, c'est vous qui l'avez agrandie, élevée. Si ce que je fais

est bien, c'est vous que j'en glorifie, ainsi que je vous ai toujours

glorifié des bonnes pensées que j'ai eues. Courage, monseigneur, dès que

Fleur-de-Marie pourra soutenir ce voyage, emmenez-la. Une fois en

Allemagne, dans ce pays si calme et si grave, sa transformation sera

complète, et le passé ne sera plus pour elle qu'un songe triste et

lointain.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 8 / 24 段