Les premiers jours du printemps approchaient, le soleil commençait à

prendre un peu de force, le ciel était pur, l'air tiède...

Fleur-de-Marie, appuyée sur le bras de la Louve, essayait ses forces en

se promenant dans le jardin de la petite maison du docteur Griffon.

La chaleur vivifiante du soleil et le mouvement de la promenade

coloraient d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la

Goualeuse; ses vêtements de paysanne ayant été déchirés dans la

précipitation des premiers secours qu'on lui avait donnés, elle portait

une robe de mérinos d'un bleu foncé, faite en blouse, et seulement

serrée autour de sa taille délicate et fine par une cordelière de laine.

--Quel bon soleil! dit-elle à la Louve en s'arrêtant au pied d'une

charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arrondissaient autour

d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici,

la Louve?

--Est-ce que vous avez besoin de me demander si je veux? répondit

brusquement la femme de Martial en haussant les épaules.

Puis, ôtant de son cou un châle de bourre de soie, elle le ploya en

quatre, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée et

dit à la Goualeuse:

--Mettez vos pieds là-dessus.

--Mais, la Louve, dit Fleur-de-Marie, qui s'était aperçue trop tard du

dessein de sa compagne pour l'empêcher de l'exécuter; mais, la Louve,

vous allez abîmer votre châle.

--Pas tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve.

Et, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa

sur le châle.

--Comme vous me gâtez, la Louve...

--Hum!... vous ne le méritez guère: toujours à vous débattre contre ce

que je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voilà une

bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières.

--Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade m'a fait du

bien.

--Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander plus

tôt de vous asseoir?

--Ne me grondez pas; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si

bon de marcher quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les

arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!

--Le fait est que vous avez été dans un état désespéré durant deux

jours. Pauvre Goualeuse... oui, on peut vous dire cela maintenant... on

désespérait de vous.

--Et puis figurez-vous, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi

je me suis rappelé qu'une méchante femme qui m'avait tourmentée quand

j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard

elle avait encore voulu me noyer[14]. Alors je me suis dit: «Je n'ai pas

de bonheur... c'est une fatalité, je n'y échapperai pas...»

--Pauvre Goualeuse... ç'a été votre dernière idée quand vous vous êtes

crue perdue?

--Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. Quand je me suis sentie

mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon

Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée

vers lui...

--C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas.

--Oh! non!... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de

s'éveiller avec elle!

--Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.

--Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent

heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir

ma promesse... vous savez, nos châteaux en Espagne de Saint-Lazare?

--Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait

mes frais... comme dit mon homme.

--Pourvu que M. le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me

permet d'écrire à Mme Georges! Elle doit être si inquiète! et peut-être

M. Rodolphe aussi! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en

rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient

morte!

--Comme le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite.

Oh! les brigands!

--Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve?

--Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je

dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de

la famille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine.

--Mais quel intérêt pouvait-on avoir à ma mort? Je n'ai jamais fait de

mal à personne... personne ne me connaît.

--C'est égal... si les Martial sont assez scélérats pour noyer

quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un

intérêt. Quelques mots que la veuve a dits à mon homme dans la prison...

me le prouvent bien.

--Il a donc été voir sa mère, cette femme terrible?

--Oui, il n'y a plus d'espoir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour

Nicolas. On avait découvert bien des choses, mais ce gueux de Nicolas,

dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa soeur pour

un autre assassinat. Ça fait qu'ils y passeront tous. L'avocat n'espère

plus rien; les gens de la justice disent qu'il faut un exemple.

--Ah! c'est affreux! presque toute une famille.

--Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. Il est dans la même prison qu'un

monstre de bandit appelé le Squelette, qui machine un complot pour se

sauver, lui et d'autres. C'est Nicolas qui a fait dire cela à Martial

par un prisonnier sortant; car mon homme a été encore assez faible pour

aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par cette

visite, ce misérable, que l'enfer confonde! a eu le front de faire dire

à mon homme que d'un moment à l'autre il pourrait s'échapper, et que

Martial lui tienne prêts chez le père Micou de l'argent et des habits

pour se déguiser.

--Votre Martial a si bon coeur!

--Bon coeur tant que vous voudrez, la Goualeuse; mais que le diable me

brûle si je laisse mon homme aider un assassin qui a voulu le tuer!

Martial ne dénoncera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup...

D'ailleurs, maintenant que vous voilà en santé, la Goualeuse, nous

allons partir, moi, mon homme et les enfants, pour notre tour de France;

nous ne remettrons jamais les pieds à Paris: c'était bien assez pénible

à Martial d'être appelé fils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait

donc lorsque mère, frère et soeur y auraient passé?

--Vous attendrez au moins que j'aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je

le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais

récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela comment

m'acquitterais-je envers vous? Vous m'avez sauvé la vie... et pendant ma

maladie vous m'avez comblée de soins.

--Justement! maintenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais

demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée...

je vous répète que j'ai fait mes frais.

--Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez

intéressée, c'est moi qui serai reconnaissante.

--Écoutez donc! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le

bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà;

l'avez-vous vu passer devant la grille? Il y a une femme dedans.

--Oh! mon Dieu! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé

reconnaître...

--Qui donc?

--Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien

bonne pour moi.

--Elle sait donc que vous êtes ici?

--Je l'ignore; mais elle connaît la personne dont je vous parlais

toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère,

pourra réaliser nos châteaux en Espagne de la prison.

--Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous au

milieu des bois, dit la Louve en soupirant. Tout ça c'est des féeries...

c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.

Un bruit de pas précipités se fit entendre, derrière la charmille;

François et Amandine qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy,

n'avaient pas quitté la Louve, arrivèrent essoufflés en criant:

--La Louve, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy; ils demandent à

voir tout de suite Fleur-de-Marie.

--Je ne m'étais pas trompée! dit la Goualeuse.

Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de Mme

d'Harville. À peine celle-ci eut-elle aperçu Fleur-de-Marie qu'elle

s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras:

--Pauvre chère enfant... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée

miraculeusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous

retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous

avais tant regrettée!

--Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais

oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-Marie en répondant aux

tendresses de Mme d'Harville avec une grâce et une modestie charmantes.

--Ah! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos

amis qui à cette heure vous pleurent si amèrement...

Fleur-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à

l'écart, dit à Mme d'Harville en la lui présentant:

--Puisque mon salut est si cher à mes bienfaiteurs, permettez-moi de

vous demander leurs bontés pour ma compagne, qui m'a sauvée au risque de

sa vie...

--Soyez tranquille, mon enfant... vos amis prouveront à la brave Louve

qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.

La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeux sur Mme

d'Harville, tant la présence d'une femme de cette dignité lui imposait,

n'avait pu cacher son étonnement en entendant Clémence prononcer son

nom...

--Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la marquise. Je meurs

d'impatience de vous emmener, Fleur-de-Marie; j'ai apporté dans la

voiture un châle, un manteau bien chaud; venez, venez, mon enfant...

Puis, s'adressant au comte: Serez-vous assez bon pour donner mon adresse

à cette courageuse femme, afin qu'elle puisse demain faire ses adieux à

Fleur-de-Marie? De la sorte vous serez bien forcée de venir nous voir,

ajouta Mme d'Harville en s'adressant à la Louve.

--Oh! madame, j'irai bien sûr, répondit celle-ci, puisque ce sera pour

dire adieu à la Goualeuse, j'aurais trop de chagrin de ne pouvoir pas

l'embrasser encore une fois.

Quelques minutes après, Mme d'Harville et la Goualeuse étaient sur la

route de Paris.

Rodolphe, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si

terriblement puni de ses crimes, était rentré chez lui dans un

accablement inexprimable.

Ensuite d'une longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de

lui sir Walter Murph, pour confier à ce vieux et fidèle ami l'écrasante

découverte de la veille au sujet de Fleur-de-Marie.

Le digne squire fut atterré; mieux que personne il pouvait comprendre et

partager l'immensité de la douleur du prince.

Celui-ci, pâle, abattu, les yeux rougis par des larmes récentes, venait

de faire à Murph cette poignante révélation.

--Du courage! dit le squire en essuyant ses yeux; car, malgré son

flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... monseigneur! beaucoup

de courage!... Pas de vaines consolations... ce chagrin doit être

incurable...

--Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que

je ressens aujourd'hui...

--Hier, monseigneur... vous éprouviez l'étourdissement de ce coup; mais

sa réaction vous sera de jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du

courage!... L'avenir est triste... bien triste.

--Et puis hier... le mépris et l'horreur que m'inspiraient cette

femme... mais que Dieu en ait pitié!... elle est à cette heure devant

lui... hier enfin, la surprise, la haine, l'effroi, tant de passions

violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à

présent je ne contiens plus... À peine si je pouvais pleurer... Au moins

maintenant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis

sans forces... je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore...

toujours... Ô mon enfant!... mon pauvre enfant!...

--Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable.

--Et tant d'atroces misères à lui faire oublier! s'écria Rodolphe avec

un accent déchirant... après ce qu'elle a souffert!... Songe au sort qui

l'attendait!

--Peut-être cette transition eût-elle été trop brusque pour cette

infortunée, déjà si cruellement éprouvée?

--Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec

quelle réserve je lui aurais appris sa naissance!... Comme je l'aurais

doucement préparée à cette révélation... C'était si simple... si

facile... Oh! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince

avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé.

Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit:

«Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois enfin heureuse... et pour

toujours heureuse... Tu es ma fille...» Mais non, dit Rodolphe en se

reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oui, je

me serais donc bien contenu et je lui aurais dit d'un air calme: «Mon

enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous

étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de

vos parents... votre père existe... et votre père... c'est moi.» Ici le

prince s'interrompit de nouveau.--Non, non! c'est encore trop brusque,

trop prompt... mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient

tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur moi... tu

comprends, mon ami, tu comprends... Être là, devant sa fille, et se

contraindre! Puis, se laissant emporter à un nouvel accès de désespoir,

Rodolphe s'écria:--Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles? Je

n'aurai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à

penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fille près de moi...

pendant tout un jour... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où

je l'ai conduite à la ferme, ce jour où les trésors de son âme angélique

se sont révélés à moi dans toute leur pureté! J'assistais au réveil de

cette nature adorable... et rien dans mon coeur ne me disait: «C'est ta

fille...» Rien... rien... Ô aveugle, barbare, stupide, que j'étais!...

Je ne devinais pas... Oh! j'étais indigne d'être père!

--Mais, monseigneur...

--Mais enfin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de

ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-je pas adoptée, moi qui pleurais

tant ma fille? Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez

Mme Georges, ne l'ai-je pas gardée près de moi...? Aujourd'hui je

n'aurais qu'à lui tendre les bras... Pourquoi n'ai-je pas fait cela?

pourquoi? Ah! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on

n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour

toujours... parce qu'au lieu d'élever tout de suite à sa véritable

hauteur cette admirable jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon,

était, par l'esprit et par le coeur, plus grande, plus noble peut-être

qu'elle ne le fût jamais devenue par les avantages de la naissance et de

l'éducation... j'ai cru faire beaucoup pour elle en la plaçant dans une

ferme... auprès de bonnes gens... comme j'aurais fait pour la première

mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma

faute... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas

morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais

fils... mauvais père!...

Murph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables; il se tut.

Après un assez long silence, Rodolphe reprit d'une voix altérée:

--Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars...

--Vous avez raison, monseigneur...

--Nous ferons un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval...

J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passe

les seuls jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec

religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle commençait à

lire... les cahiers où elle a écrit... les vêtements qu'elle a portés...

tout... jusqu'aux meubles... jusqu'aux tentures de cette chambre, dont

je prendrai moi-même un dessin exact... Et à Gerolstein... dans le parc

réservé où j'ai fait élever un monument à la mémoire de mon père

outragé... je ferai construire une petite maison où se trouvera cette

chambre... là j'irai pleurer ma fille... De ces deux funèbres monuments,

l'un me rappellera mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui

m'a frappé dans mon enfant... Après un nouveau silence, Rodolphe ajouta:

Ainsi donc, que tout soit prêt... demain matin...

Murph, voulant essayer de distraire un moment le prince de ses sinistres

pensées, lui dit:

--Tout sera prêt, monseigneur; seulement vous oubliez que demain devait

avoir lieu à Bouqueval le mariage du fils de Mme Georges et de

Rigolette... Non-seulement vous avez assuré l'avenir de Germain et doté

magnifiquement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à

leur mariage comme témoin... Alors seulement ils devaient savoir le nom

de leur bienfaiteur.

--Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis

y aller demain... sans assister à cette fête... et je l'avoue, je

n'aurai pas ce courage...

--La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre

chagrin.

--Non, non, la douleur est solitaire et égoïste... Demain tu iras

m'excuser et me représenter auprès d'eux, tu prieras Mme Georges de

rassembler tout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin

de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.

--Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir Mme la marquise

d'Harville?

Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait

toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour

ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son coeur était inondé...

Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection

de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le

frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité

de sa douleur paternelle.

--Je partirai sans voir Mme d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de

jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de

Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle

comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales

qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles

soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité

m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le

déclin de la vie commence aussi.

On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe,

qui fit un mouvement d'impatience chagrine.

Murph se leva et alla ouvrir.

À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire

quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et,

se tournant vers Rodolphe:

--Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me

parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale.

--Va... répondit le prince.

À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses

mains, poussa un long gémissement.

--Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de

fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir

d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est

lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de

Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me

plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon

enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur

son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme

aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais

pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je

lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh!

que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis

allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les

jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais

près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours...

toujours!

Et le malheureux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée

désolante et sans issue; car le propre des grandes douleurs est de

s'aviver incessamment par de terribles redites.

Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pâle, si

pâle que le prince se leva à demi et s'écria:

--Murph, qu'as-tu?

--Rien, monseigneur...

--Tu es bien pâle, pourtant.

--C'est... l'étonnement.

--Quel étonnement?

--Mme d'Harville!

--Mme d'Harville, grand Dieu! un nouveau malheur!...

--Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... là... dans le salon

de service.

--Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!

--Aussi, monseigneur... vous dis-je... la surprise.

--Une telle démarche de sa part... Mais qu'y a-t-il donc, au nom du

ciel?

--Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve...

--Tu me caches quelque chose?

--Sur l'honneur, monseigneur... sur l'honneur... non... je ne sais pas

ce que Mme la marquise m'a dit.

--Mais que t'a-t-elle dit?

--«Sir Walter--et sa voix était émue, mais son regard rayonnait de

joie--ma présence ici doit vous étonner beaucoup. Mais il est certaines

circonstances si impérieuses qu'elles laissent peu le temps de songer

aux convenances. Priez Son Altesse de m'accorder à l'instant quelques

moments d'entretien en votre présence, car je sais que le prince n'a pas

au monde de meilleur ami que vous. J'aurais pu lui demander de me faire

la grâce de venir chez moi; mais c'eût été un retard d'une heure

peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas retardé d'une minute

cette entrevue...», a-t-elle ajouté avec une expression qui m'a fait

tressaillir.

--Mais, dit Rodolphe d'une voix altérée, et devenant plus pâle encore

que Murph, je ne devine pas la cause de ton trouble... de... ton

émotion... de... ta pâleur... il y a autre chose... Cette entrevue...

--Sur l'honneur, je ne... sais rien de plus. Ces seuls mots de la

marquise m'ont bouleversé. Pourquoi? je l'ignore... Mais vous-même, vous

êtes bien pâle, monseigneur.

--Moi? dit Rodolphe en s'appuyant sur son fauteuil, car il sentait ses

genoux se dérober sous lui.

--Je vous dis, monseigneur, que vous êtes aussi bouleversé que moi.

Qu'avez-vous?

--Dussé-je mourir sous le coup... prie Mme d'Harville d'entrer, s'écria

le prince.

Par une sympathie étrange, la visite si inattendue, si extraordinaire de

Mme d'Harville, avait éveillé chez Murph et chez Rodolphe une même vague

et folle espérance; mais cet espoir leur semblait si insensé que ni l'un

ni l'autre n'avaient voulu se l'avouer. Mme d'Harville, suivie de Murph,

entra dans le cabinet du prince.

XI

Le père et la fille

Ignorant, nous l'avons dit, que Fleur-de-Marie fût la fille du prince,

Mme d'Harville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru

pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle

l'avait laissée dans sa voiture, ignorant si Rodolphe voulait se faire

connaître à cette jeune fille et la recevoir chez lui. Mais s'apercevant

de la profonde altération des traits de Rodolphe, qui trahissaient un

morne désespoir; remarquant dans ses yeux les traces récentes de

quelques larmes, Clémence pensa qu'il avait été frappé par un malheur

bien plus cruel pour lui que la mort de la Goualeuse; ainsi, oubliant

l'objet de sa visite, elle s'écria:--Grand Dieu! monseigneur...

qu'avez-vous?

--Vous l'ignorez, madame?... Ah! tout espoir est perdu... Votre

empressement... l'entretien que vous m'avez si instamment demandé...

j'avais cru...

--Oh! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici...

monseigneur... Au nom de mon père, dont vous avez sauvé la vie... j'ai

presque droit de vous demander la cause de la désolation où vous êtes

plongé... Votre abattement, votre pâleur m'épouvantent... Oh! parlez,

monseigneur... soyez généreux... parlez, ayez pitié de mes angoisses...

--À quoi bon, madame? ma blessure est incurable.

--Ces mots redoublent mon effroi, monseigneur; expliquez-vous... Sir

Walter... mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Eh bien! dit Rodolphe d'une voix entrecoupée, en faisant un violent

effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de la mort de

Fleur-de-Marie, j'ai appris qu'elle était ma fille.

--Fleur-de-Marie!... votre fille? s'écria Clémence avec un accent

impossible à rendre.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 7 / 24 段