--Un nouveau sujet, messieurs! dit le prince de la science en parcourant

la pancarte qu'un élève lui présenta. Maladie, fièvre lente, nerveuse...

Peste! s'écria le docteur avec une expression de satisfaction profonde,

si l'interne de service ne s'est pas trompé dans son diagnostic, c'est

une excellente aubaine, il y a fort longtemps que je désirais une fièvre

lente nerveuse... car ce n'est généralement pas une maladie de pauvres.

Ces affections naissent presque toujours ensuite de graves perturbations

dans la position sociale du sujet, et il va sans dire que plus la

position est élevée, plus la perturbation est profonde. C'est du reste

une affection des plus remarquables par ses caractères particuliers.

Elle remonte à la plus haute antiquité, les écrits d'Hippocrate ne

laissent aucun doute à cet égard, et c'est tout simple: cette fièvre, je

l'ai dit, a presque toujours pour cause les chagrins les plus violents.

Or, le chagrin est vieux comme le monde. Pourtant, chose singulière,

avant le dix-huitième siècle cette maladie n'avait été exactement

décrite par aucun auteur; c'est Huxham, qui honore à tant de titres la

médecine de cette époque, c'est Huxham, dis-je, qui le premier a donné

une monographie de la fièvre nerveuse, monographie qui est devenue

classique... et pourtant c'est une maladie de vieille roche, ajouta le

docteur en riant. Eh! eh! eh! elle appartient à cette grande, antique et

illustre famille _febris_ dont l'origine se perd dans la nuit des temps.

Mais ne nous réjouissons pas trop, voyons si en effet nous avons le

bonheur de posséder un échantillon de cette curieuse affection. Cela se

trouverait doublement désirable, car il y a très-longtemps que j'ai

envie d'essayer l'usage interne du phosphore... Oui, messieurs, reprit

le docteur en entendant dans son auditoire une sorte de frémissement de

curiosité, oui, messieurs, du phosphore; c'est une expérience fort

curieuse que je veux tenter, elle est audacieuse! Mais _audaces fortuna

juvat..._ et l'occasion sera excellente. Nous allons d'abord examiner si

le sujet va nous offrir sur toutes les parties de son corps, et

principalement la poitrine, cette éruption miliaire si symptomatique

selon Huxham, et vous vous assurerez vous-mêmes, en palpant le sujet, de

l'espèce de rugosité que cette éruption entraîne. Mais ne vendons pas la

peau de l'ours avant de l'avoir mis par terre, ajouta le prince de la

science qui se trouvait décidément fort en gaieté.

Et il secoua légèrement l'épaule de Mlle de Fermont pour l'éveiller.

La jeune fille tressaillit et ouvrit ses grands yeux creusés par la

maladie.

Que l'on juge de sa stupeur, de son épouvante...

Pendant qu'une foule d'hommes entouraient son lit et la couvaient des

yeux, elle sentit la main du docteur écarter sa couverture et se glisser

dans son lit, afin de lui prendre la main pour lui tâter le pouls.

Mlle de Fermont, rassemblant toutes ses forces dans un cri d'angoisse et

de terreur, s'écria:

--Ma mère!... Au secours!... Ma mère!...

Par un hasard presque providentiel, au moment où les cris de Mlle de

Fermont faisaient bondir le vieux comte de Saint-Remy sur sa chaise, car

il reconnaissait cette voix, la porte de la salle s'ouvrit, et une jeune

femme, vêtue de deuil, entra précipitamment, accompagnée du directeur de

l'hospice.

Cette femme était la marquise d'Harville.

--De grâce, monsieur, dit-elle au directeur avec la plus grande anxiété,

conduisez-moi auprès de Mlle de Fermont.

--Veuillez vous donner la peine de me suivre, madame la marquise,

répondit respectueusement le directeur. Cette demoiselle est au numéro

17 de cette salle.

--Malheureuse enfant!... ici... ici..., dit Mme d'Harville en essuyant

ses larmes. Ah! c'est affreux.

La marquise, précédée du directeur, s'approchait rapidement du groupe

rassemblé auprès du lit de Mlle de Fermont, lorsqu'on entendit ces mots

prononcés avec indignation:

--Je vous dis que cela est un meurtre infâme, vous la tuerez, monsieur.

--Mais, mon cher Saint-Remy, écoutez-moi donc...

--Je vous répète, monsieur, que votre conduite est atroce. Je regarde

Mlle de Fermont comme ma fille; je vous défends d'en approcher; je vais

la faire immédiatement transporter hors d'ici.

--Mais, mon cher ami, c'est un cas de fièvre lente nerveuse,

très-rare... Je voulais essayer du phosphore... C'était une occasion

unique. Promettez-moi au moins que je la soignerai, n'importe où vous

l'emmeniez, puisque vous privez ma clinique d'un sujet aussi précieux.

--Si vous n'étiez pas un fou... vous seriez un monstre, reprit le comte

de Saint-Remy.

Clémence écoutait ces mots avec une angoisse croissante; mais la foule

était si compacte autour du lit qu'il fallut que le directeur dît à

haute voix:

--Place, messieurs, s'il vous plaît, place à Mme la marquise d'Harville

qui vient voir le numéro 17.

À ces mots, les élèves se rangèrent avec autant d'empressement que de

respectueuse admiration, en voyant la charmante figure de Clémence, que

l'émotion colorait des plus vives couleurs.

--Madame d'Harville! s'écria le comte de Saint-Remy en écartant rudement

le docteur et en se précipitant vers Clémence. Ah c'est Dieu qui envoie

ici un de ses anges. Madame... je savais que vous vous intéressiez à ces

deux infortunées. Plus heureuse que moi, vous les avez trouvées...

tandis que moi, c'est... le hasard... qui m'a conduit ici... et pour

assister à une scène d'une barbarie inouïe. Malheureuse enfant! Voyez,

madame... voyez. Et vous, messieurs, au nom de vos filles ou de vos

soeurs, ayez pitié d'une enfant de seize ans, je vous en supplie...

laissez-la seule avec madame et ces bonnes religieuses. Lorsqu'elle aura

repris ses sens... je la ferai transporter hors d'ici.

--Soit... je signerai sa sortie! s'écria le docteur; mais je

m'attacherai à ses pas... mais je me cramponnerai à vous. C'est un sujet

qui m'appartient... et vous aurez beau faire... je la soignerai... je ne

risquerai pas le phosphore, bien entendu, mais je passerai les nuits

s'il le faut... comme je les ai passées auprès de vous, ingrat

Saint-Remy... car cette fièvre est aussi curieuse que l'était la vôtre.

Ce sont deux soeurs qui ont le même droit à mon intérêt.

--Maudit homme, pourquoi avez-vous tant de science? dit le comte sachant

qu'en effet il ne pourrait confier Mlle de Fermont à des mains plus

habiles.

--Eh! mon Dieu, c'est tout simple! lui dit le docteur à l'oreille, j'ai

beaucoup de science parce que j'étudie, parce que j'essaye, parce que je

risque et pratique beaucoup sur mes sujets... soit dit sans calembour.

Ah çà! j'aurai donc ma fièvre lente, vilain bourru?

--Oui... mais cette jeune fille est-elle transportable?

--Certainement.

--Alors... pour Dieu... retirez-vous.

--Allons, messieurs, dit le prince de la science, notre clinique sera

privée d'une étude précieuse... mais je vous tiendrai au courant.

Et le docteur Griffon, accompagné de son auditoire, continua sa visite,

laissant M. de Saint-Remy et Mme d'Harville auprès de Mlle de Fermont.

IX

Fleur-de-Marie

Pendant la scène que nous venons de raconter, Mlle de Fermont, toujours

évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des

deux religieuses; l'une d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de

la jeune fille, pendant que Mme d'Harville, penchée sur le lit, essuyait

avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la malade.

Profondément ému, M. de Saint-Remy contemplait ce tableau touchant,

lorsqu'une funeste pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il

s'approcha de Clémence et lui dit à voix basse:

--Et la mère de cette infortunée, madame?

La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy et lui répondit avec une

tristesse navrante:

--Cette enfant... n'a plus de mère... monsieur.

--Grand Dieu!... morte!!!

--J'ai appris seulement hier soir, à mon retour, l'adresse de Mme de

Fermont... et son état désespéré. À une heure du matin, j'étais chez

elle avec mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... La misère dans

toute son horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère

expirante!

--Oh! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui

était présente!

--Son dernier mot a été: «Ma fille!»

--Quelle mort... mon Dieu!... Elle, mère si tendre, si dévouée. C'est

épouvantable!

Une des religieuses vint interrompre l'entretien de M. de Saint-Remy et

de Mme d'Harville, en disant à celle-ci:

--La jeune demoiselle est bien faible... elle entend à peine; tout à

l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... cette

secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là...

en attendant que la malade revienne tout à fait à elle, je vous

offrirais ma chaise.

--Donnez... donnez, dit Clémence en s'asseyant auprès du lit; je ne

quitterai pas Mlle de Fermont; je veux qu'elle voie au moins une figure

amie lorsqu'elle ouvrira les yeux... ensuite je l'emmènerai avec moi,

puisque le médecin trouve heureusement qu'on peut la transporter sans

danger.

--Ah! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de

Saint-Remy; mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom;

tant de chagrins tant d'émotions... Je suis le comte de Saint-Remy,

madame... le mari de Mme de Fermont était mon ami le plus intime.

J'habitais à Angers... J'ai quitté cette ville dans mon inquiétude de ne

recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et dignes femmes; elles

avaient jusqu'alors habité cette ville, et on les disait complètement

ruinées: leur position était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles

avaient vécu dans l'aisance.

--Ah! monsieur... vous ne savez pas tout... Mme de Fermont a été

indignement dépouillée.

--Par son notaire, peut-être? Un moment j'en avais eu le soupçon.

--Cet homme était un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le

seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit Clémence avec exaltation

en songeant à Rodolphe, un génie providentiel en a fait justice, et j'ai

pu fermer les yeux de Mme de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa

fille. Sa mort a été ainsi moins cruelle.

--Je le comprends; sachant à sa fille un appui tel que le vôtre, madame,

ma pauvre amie a dû mourir plus tranquille...

--Non-seulement mon vif intérêt est à tout jamais acquis à Mlle de

Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...

--Sa fortune!... Comment? Le notaire...?

--A été forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un

crime horrible...

--Un crime?...

--Cet homme avait assassiné le frère de Mme de Fermont pour faire croire

que ce malheureux s'était suicidé après avoir dissipé la fortune de sa

soeur...

--C'est horrible! mais c'est à n'y pas croire... et pourtant, par suite

de mes soupçons sur le notaire, j'avais conservé de vagues doutes sur la

réalité de ce suicide... car Renneville était l'honneur, la loyauté

même. Et la somme que le notaire a restituée...?

--...Est déposée chez un prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle;

elle sera remise à Mlle de Fermont.

--Cette restitution ne suffit pas à la justice des hommes, madame!

L'échafaud réclame ce notaire... car il n'a pas commis un meurtre, mais

deux meurtres... La mort de Mme de Fermont, les souffrances que sa fille

endure sur ce lit d'hôpital, ont été causées par l'infâme abus de

confiance de ce misérable!

--Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi

atrocement combiné.

--Que dites-vous, madame?

--S'il s'est défait du frère de Mme de Fermont par un prétendu suicide,

afin de s'assurer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une

malheureuse jeune fille qu'il avait intérêt à perdre en la faisant

noyer... certain qu'on attribuerait cette mort à un accident.

M. de Saint-Remy tressaillit, regarda Mme d'Harville avec surprise en

songeant à Fleur-de-Marie et s'écria:

--Ah! mon Dieu, madame, quel étrange rapport!...

--Qu'avez-vous, monsieur?

--Cette jeune fille! où a-t-il voulu la noyer?

--Dans la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit...

--C'est elle! c'est elle! s'écria M. de Saint-Remy.

--De qui parlez-vous, monsieur?

--De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre...

--Fleur-de-Marie!!!

--Vous la connaissez, madame?

--Pauvre enfant... je l'aimais tendrement... Ah! si vous saviez,

monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se

fait-il?...

--Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les premiers

secours...

--Les premiers secours? À elle? Et où cela?

--À l'île du Ravageur... quand on l'a eu sauvée...

--Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée?

--Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la

Seine... Mais qu'avez-vous, madame?

--Ah! monsieur, je n'ose croire encore à tant de bonheur... mais je

crains encore d'être dupe d'une erreur... Je vous en supplie, dites-moi,

cette jeune fille... comment est-elle?

--D'une admirable beauté... une figure d'ange.

--De grands yeux bleus... des cheveux blonds?

--Oui, madame.

--Et quand on l'a noyée... elle était avec une femme âgée.

--En effet, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est

encore bien faible), elle nous a dit cette circonstance... Une femme

âgée l'accompagnait.

--Dieu soit béni! s'écria Clémence en joignant les mains avec ferveur,

je pourrai _lui_ apprendre que sa protégée vit encore[12]. Quelle joie

pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de cette pauvre enfant

avec des regrets si pénibles!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez

combien ce que vous m'apprenez me rend heureuse... et pour moi, et pour

une personne... qui, plus que moi encore, a aimé et protégé

Fleur-de-Marie! Mais, de grâce, à cette heure... où est-elle?

--Près d'Asnières... dans la maison de l'un des médecins de cet

hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a

d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleur-de-Marie a été

transportée; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants.

--Et elle est hors de tout danger?

--Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on

lui permettra d'écrire à ses protecteurs.

--Oh! c'est moi, monsieur... c'est moi qui me chargerai de ce soin... ou

plutôt c'est moi qui aurai la joie de la conduire auprès de ceux qui, la

croyant morte, la regrettent si amèrement.

--Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître

Fleur-de-Marie sans rester sous le charme de cette angélique créature:

sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire

indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui depuis l'a veillée

jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne

courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habituellement emporté

qu'on l'a surnommée la Louve... jugez! Eh bien! un mot de Fleur-de-Marie

la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir,

lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque

désespéré de la vie de Fleur-de-Marie.

--Cela ne m'étonne pas... je connais la Louve.

--Vous, madame? dit M. de Saint-Remy surpris, vous connaissez la

Louve[13]?

--En effet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en

souriant doucement; car Clémence était heureuse... oh! bien heureuse...

en songeant à la douce surprise qu'elle ménageait au prince.

Quel eût été son enivrement si elle avait su que c'était une fille qu'il

croyait morte... qu'elle allait ramener à Rodolphe!...

--Ah! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour

moi... que je voudrais qu'il le fût aussi pour d'autres; il me semble

qu'il doit y avoir ici bien des infortunes honnêtes à soulager, ce

serait une digne manière de célébrer l'excellente nouvelle que vous me

donnez.

Puis, s'adressant à la religieuse qui venait de faire boire quelques

cuillerées d'une potion à Mlle de Fermont:

--Eh bien!... ma soeur, reprend-elle ses sens?

--Pas encore... madame... elle est si faible. Pauvre demoiselle! À peine

si l'on sent les battements de son pouls.

--J'attendrai pour l'emmener qu'elle soit en état d'être transportée

dans ma voiture... Mais, dites-moi, ma soeur, parmi toutes ces

malheureuses malades, n'en connaîtriez-vous pas qui méritassent

particulièrement l'intérêt et la pitié, et à qui je pourrais être utile

avant de quitter cet hospice?

--Ah! madame... c'est Dieu qui vous envoie..., dit la soeur; il y a là,

ajouta-t-elle en montrant le lit de la soeur de Pique-Vinaigre, une

pauvre femme très-malade et très à plaindre: elle n'est entrée ici qu'à

bout de ses forces; elle se désole sans cesse parce qu'elle a été

obligée d'abandonner deux petits enfants qui n'ont qu'elle au monde pour

soutien. Elle disait tout à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait

sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui

avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et

qu'après ce temps ils ne pourraient plus s'en charger.

--Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma soeur, dit Mme d'Harville en

se levant et en suivant la religieuse.

Jeanne Duport, à peine remise de la crise violente que lui avaient

causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de

l'entrée de Clémence d'Harville dans la salle de l'hospice.

Quel fut son étonnement lorsque la marquise, soulevant les rideaux de

son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rempli de

commisération et de bonté:

--Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants; j'en

aurai soin; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite

retrouver!

Jeanne Duport croyait rêver.

À cette même place où le docteur Griffon et son studieux auditoire lui

avaient fait subir une cruelle inquisition, elle voyait une jeune femme

d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de pitié, de

consolation et d'espérance.

L'émotion de la soeur de Pique-Vinaigre était si grande qu'elle ne put

prononcer une parole; elle joignit seulement les mains comme si elle eût

prié, en regardant sa bienfaitrice inconnue avec adoration.

--Jeanne, Jeanne! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à cette

bonne dame... Puis la Lorraine ajouta, en s'adressant à la marquise: Ah!

madame, vous la sauvez! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses

enfants, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne?

--Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune

inquiétude, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains

délicates et blanches la main brûlante de Jeanne Duport. Rassurez-vous,

ne soyez plus inquiète de vos enfants; et même, si vous le préférez,

vous sortirez aujourd'hui de l'hospice; on vous soignera chez vous: rien

ne vous manquera. De la sorte, vous ne quitterez pas vos chers

enfants... Si votre logement est insalubre ou trop petit, on vous en

trouvera tout de suite un plus convenable, afin que vous soyez, vous

dans une chambre et vos enfants dans une autre... Vous aurez une bonne

garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque

vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous mettrai à même

d'attendre qu'il vous en arrive; et, dès aujourd'hui, je me charge de

l'avenir de vos enfants!

--Ah! mon bon Dieu! Qu'est-ce que j'entends?... Les chérubins descendent

donc du ciel comme dans les livres d'église! dit Jeanne Duport

tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi

tant de bontés pour moi? Qu'ai-je fait pour cela? Ça n'est pas possible!

Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant pleuré, tant souffert! Ne

plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade... Mais c'est comme

un miracle du bon Dieu!

Et la pauvre femme disait vrai.

Si l'on savait combien il est doux et facile de faire souvent et à peu

de frais de ces _miracles_!

Hélas! pour certaines infortunes abandonnées ou repoussées de tous, un

salut immédiat, inespéré, accompagné de paroles bienveillantes, d'égards

tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l'apparence

surnaturelle d'un miracle?...

Ainsi était-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer,

mais seulement de rêver à la probabilité de la fortune inouïe que lui

assurait Mme d'Harville?

--Ce n'est pas un miracle, ma bonne mère, répondit Clémence vivement

émue; ce que je fais pour vous, ajouta-t-elle en rougissant légèrement

au souvenir de Rodolphe, ce que je fais pour vous m'est inspiré par un

généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il

faut remercier et bénir...

--Ah! madame, je bénirai vous et les vôtres! dit Jeanne Duport en

pleurant. Je vous demande pardon de m'exprimer si mal, mais je n'ai pas

l'habitude de ces grandes joies... c'est la première fois que cela

m'arrive.

--Eh bien! voyez-vous, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi

parmi les riches des Rigolettes et des Goualeuses... en grand, il est

vrai, mais, quant au bon coeur, c'est la même chose!

Mme d'Harville se retourna toute surprise vers la Lorraine, en lui

entendant prononcer ces deux noms.

--Vous connaissez la Goualeuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette?

demanda Clémence à la Lorraine.

--Oui, madame... La Goualeuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour

moi, mais dame! selon ses pauvres moyens, ce que vous faites pour

Jeanne... Oui, madame! Oh! ça me fait du bien à dire et à répéter à tout

le monde! La Goualeuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher

sur la paille... et le cher petit ange m'a établie, moi et mon enfant,

dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse

avait fait ces dépenses-là par pure charité, car elle me connaissait à

peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas,

madame? dit la Lorraine avec exaltation.

--Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte,

dit Clémence les yeux mouillés de douces larmes.

--Il en a été de même de Mlle Rigolette, qui, selon ses moyens de petite

ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jours, offert ses

services à Jeanne.

--Quel singulier rapprochement! se dit Clémence de plus en plus émue,

car chacun de ces deux noms, la Goualeuse et Rigolette, lui rappelait

une noble action de Rodolphe. Et vous, mon enfant, que puis-je pour

vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les noms que vous venez de

prononcer avec tant de reconnaissance vous portassent bonheur.

--Merci, madame, dit la Lorraine avec un sourire de résignation amère;

j'avais un enfant... il est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je

n'ai plus besoin de rien.

--Quelle idée sinistre! À votre âge... si jeune, il y a toujours de la

ressource!

--Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas! J'ai vu

encore cette nuit mourir une poitrinaire dans la salle... on meurt bien

doucement, allez! Je vous remercie toujours de vos bontés.

--Vous vous exagérez votre état...

--Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien; mais, puisque vous êtes

si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...

--Parlez... dites... que voulez-vous?

--J'avais demandé un service à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à

vous, elle s'en va...

--Eh bien! ce service, ne puis-je vous le rendre?

--Certainement, madame... un mot de vous aux soeurs ou au médecin

arrangerait tout.

--Ce mot, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'agit-il?

--Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte

d'être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même peur... Jeanne

m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enterrer.

--Ah! c'est horrible dit Clémence en frissonnant d'épouvante; il faut

venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et

des terreurs même au delà de la tombe!...

--Pardon, madame, dit timidement la Lorraine; pour une grande dame riche

et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien

triste... je n'aurais pas dû la faire!

--Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une

misère que j'ignorais, et cette science ne sera pas stérile... Soyez

tranquille, quoique ce moment fatal soit bien éloigné d'ici, quand il

arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte!

--Oh! merci, madame! s'écria la Lorraine: si j'osais vous demander la

permission de baiser votre main...

Clémence présenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine.

--Oh! merci, madame! J'aurai quelqu'un à aimer et à bénir jusqu'à la

fin... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma

mort!

Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tombe avaient

péniblement affecté Mme d'Harville; se penchant à l'oreille de la soeur

qui venait l'avertir que Mlle de Fermont avait complètement repris

connaissance, elle lui dit:

--Est-ce que réellement l'état de cette jeune femme est désespéré?

Et, d'un signe, elle lui indiqua le lit de la Lorraine.

--Hélas! oui, madame; la Lorraine est condamnée... elle n'a peut-être

pas huit jours à vivre!

Une demi-heure après, Mme d'Harville, accompagnée de M. de Saint-Remy,

emmenait chez elle la jeune orpheline, à qui elle avait caché la mort de

sa mère.

Le jour même un homme de confiance de Mme d'Harville, après avoir été

visiter, rue de la Barillerie, la misérable demeure de Jeanne Duport, et

avoir recueilli sur cette digne femme les meilleurs renseignements, loua

aussitôt, sur le quai de l'École, deux grandes chambres et un cabinet

bien aéré, meubla en deux heures ce modeste mais salubre logis, et,

grâce aux ressources instantanées du Temple, le soir même, Jeanne Duport

fut transportée dans cette demeure, où elle trouva ses enfants et une

excellente garde-malade.

Le même homme de confiance fut chargé de réclamer et de faire enterrer

le corps de la Lorraine lorsqu'elle succomberait à sa maladie.

Après avoir conduit et installé chez elle Mlle de Fermont, Mme

d'Harville partit aussitôt pour Asnières, accompagnée de M. de

Saint-Remy, afin d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez

Rodolphe.

X

Espérance

Les mystères de Paris, Tome V · 第 6 / 24 段