--Partie!... s'écria la malheureuse mère, avec un accent et des sanglots

déchirants, oui... partie... Mes autres enfants m'ont dit que leur père

l'avait battue... la menaçant, en outre, de m'achever sur la place.

Alors, que voulez-vous? la pauvre enfant a perdu la tête... elle s'est

jetée sur moi pour m'embrasser... elle a aussi embrassé ses petits

frères en pleurant... et puis mon mari l'a entraînée! Ah! sa mauvaise

femme l'attendait dans l'escalier... j'en suis bien sûre!...

--Et vous ne pouviez pas vous plaindre au commissaire?

--Dans le premier moment, je n'étais qu'au chagrin de savoir Catherine

partie... mais j'ai senti bientôt de grandes douleurs dans tout le

corps, je ne pouvais pas marcher. Hélas! mon Dieu! ce que j'avais tant

redouté était arrivé. Oui, je l'avais dit à mon frère, un jour mon mari

me battra si fort... si fort... que je serai obligée d'aller à

l'hospice. Alors... mes enfants... qu'est-ce qu'ils deviendront? Et

aujourd'hui m'y voilà, à l'hospice, et... je dis: «Qu'est-ce qu'ils

deviendront, mes enfants?»

--Mais il n'y a donc pas de justice, mon Dieu! pour les pauvres gens?

--Trop cher, trop cher pour nous, comme dit mon frère, reprit Jeanne

Duport avec amertume. Les voisins avaient été chercher le commissaire...

son greffier est venu, ça me répugnait de dénoncer Duport... mais, à

cause de ma fille, il l'a fallu. Seulement j'ai dit que dans une

querelle que je lui faisais, parce qu'il voulait emmener ma fille, il

m'avait poussée... que cela ne serait rien... mais que je voulais revoir

Catherine, parce que je craignais qu'une mauvaise femme, avec qui vivait

mon mari, ne la débauchât.

--Et qu'est-ce qu'il vous a dit, le greffier?

--Que mon mari était dans son droit d'emmener sa fille, n'étant pas

séparé d'avec moi; que ce serait un malheur si ma fille tournait mal par

de mauvais conseils, mais que ce n'étaient que des suppositions et que

ça ne suffisait pas pour porter plainte contre mon mari. «--Vous n'avez

qu'un moyen, m'a dit le greffier; plaidez au civil, demandez une

séparation de corps et alors les coups que vous a donnés votre mari, sa

conduite avec une vilaine femme, seront en votre faveur, et on le

forcera de vous rendre votre fille; sans cela, il est dans son droit de

la garder avec lui.--Mais plaider! je n'ai pas de quoi, mon Dieu! j'ai

mes enfants à nourrir.--Que voulez-vous que j'y fasse? a dit le

greffier, c'est comme ça.» Oui, reprit Jeanne en sanglotant, il avait

raison... c'est comme ça... dans trois mois ma fille sera peut-être une

créature des rues! tandis que si j'avais eu de quoi plaider pour me

séparer de mon mari, cela ne serait pas arrivé.

--Mais cela n'arrivera pas; votre fille doit tant vous aimer!

--Mais elle est si jeune! À cet âge-là on n'a pas de défense; et puis

la peur, les mauvais traitements, les mauvais conseils, les mauvais

exemples, l'acharnement qu'on mettra peut-être à lui faire faire mal!

Mon pauvre frère avait prévu tout ce qui arrive, lui; il me disait:

«Est-ce que tu crois que si cette mauvaise femme et ton mari s'acharnent

à perdre cette enfant, il ne faudra pas qu'elle y passe[10]?» Mon Dieu

mon Dieu! pauvre Catherine, si douce, si aimante! Et moi qui, cette

année encore, lui voulais faire renouveler sa première communion!

--Ah! vous avez bien de la peine. Et moi qui me plaignais, dit la

Lorraine en essuyant ses yeux. Et vos autres enfants?

--À cause d'eux j'ai fait ce que j'ai pu pour vaincre la douleur et ne

pas entrer à l'hôpital, mais je n'ai pu résister. Je vomis le sang trois

ou quatre fois par jour, j'ai une fièvre qui me casse les bras et les

jambes, je suis hors d'état de travailler. Au moins en étant vite

guérie, je pourrai retourner auprès de mes enfants, si avant ils ne sont

pas morts de faim ou emprisonnés comme mendiants. Moi ici, qui

voulez-vous qui prenne soin d'eux, qui les nourrisse?

--Oh! c'est terrible. Vous n'avez donc pas de bons voisins?

--Ils sont aussi pauvres que moi, et ils ont cinq enfants déjà. Aussi

deux enfants de plus! c'est lourd; pourtant ils m'ont promis de les

nourrir... un peu, pendant huit jours, c'est tout ce qu'ils peuvent, et

encore en prenant sur leur pain, et ils n'en ont pas déjà de trop; il

faut donc que je sois guérie dans huit jours; oh! oui, guérie ou non, je

sortirai tout de même.

--Mais, j'y pense, comment n'avez-vous pas songé à cette bonne petite

ouvrière, Mlle Rigolette, que vous avez rencontrée en prison? elle les

aurait gardés, bien sûr, elle.

--J'y ai pensé, et quoique la pauvre petite ait peut-être aussi bien du

mal à vivre, je lui ai fait dire ma peine par une voisine:

malheureusement elle est à la campagne où elle va se marier, a-t-on dit

chez la portière de sa maison.

--Ainsi dans huit jours... vos pauvres enfants... Mais non, vos voisins

n'auront pas le coeur de les renvoyer.

--Mais que voulez-vous qu'ils fassent? Ils ne mangent pas déjà selon

leur faim, et il faudra encore qu'ils retirent aux leurs pour donner aux

miens. Non, non, voyez-vous, il faut que je sois guérie dans huit jours;

je l'ai demandé à tous les médecins qui m'ont interrogée depuis hier,

mais ils me répondaient en riant: «C'est au médecin en chef qu'il faut

s'adresser pour cela.» Quand viendra-t-il donc, le médecin en chef, la

Lorraine?

--Chut! je crois que le voilà; il ne faut pas parler pendant qu'il fait

sa visite, répondit tout bas la Lorraine.

En effet, pendant l'entretien des deux femmes, le jour était venu peu à

peu.

Un mouvement tumultueux annonça l'arrivée du docteur Griffon, qui entra

bientôt dans la salle, accompagné de son ami le comte de Saint-Remy,

qui, portant, on le sait, un vif intérêt à Mme de Fermont et à sa fille,

était loin de s'attendre à trouver cette malheureuse jeune fille à

l'hôpital.

En entrant dans la salle, les traits froids et sévères du docteur

Griffon semblèrent s'épanouir: jetant autour de lui un regard de

satisfaction et d'autorité, il répondit d'un signe de tête protecteur à

l'accueil empressé des soeurs.

La rude et austère physionomie du vieux comte de Saint-Remy était

empreinte d'une profonde tristesse. La vanité de ses tentatives pour

retrouver les traces de Mme de Fermont, l'ignominieuse lâcheté du

vicomte, qui avait préféré à la mort une vie infâme, l'écrasaient de

chagrin.

--Eh bien! dit au comte le docteur Griffon d'un air triomphant, que

pensez-vous de mon hôpital?

--En vérité, répondit M. de Saint-Remy, je ne sais pourquoi j'ai cédé à

votre désir; rien n'est plus navrant que l'aspect de ces salles remplies

de malades. Depuis mon entrée ici, mon coeur est cruellement serré.

--Bah! bah! dans un quart d'heure vous n'y penserez plus; vous qui êtes

philosophe, vous trouverez ample matière à observations; et puis enfin

il était honteux que vous, un de mes plus vieux amis, vous ne connussiez

pas le théâtre de ma gloire, de mes travaux, et que vous ne m'eussiez

pas encore vu à l'oeuvre. Je mets mon orgueil dans ma profession; est-ce

un tort?

--Non, certes; et après vos excellents soins pour Fleur-de-Marie, que

vous avez sauvée, je ne pouvais rien vous refuser. Pauvre enfant! quel

charme touchant ses traits ont conservé malgré la maladie!

--Elle m'a fourni un fait médical fort curieux, je suis enchanté d'elle.

À propos, comment a-t-elle passé cette nuit? L'avez-vous vue ce matin

avant de partir d'Asnières?

--Non; mais la Louve, qui la soigne avec un dévouement sans pareil, m'a

dit qu'elle avait parfaitement dormi. Pourrait-on aujourd'hui lui

permettre d'écrire?

Après un moment d'hésitation, le docteur répondit:

--Oui... Tant que le sujet n'a pas été complètement rétabli, j'ai craint

pour lui la moindre émotion, la moindre tension d'esprit; mais

maintenant je ne vois aucun inconvénient à ce qu'elle écrive.

--Au moins elle pourra prévenir les personnes qui s'intéressent à

elle...

--Sans doute... Ah çà! vous n'avez rien appris de nouveau sur le sort de

Mme de Fermont et de sa fille?

--Rien, dit M. de Saint-Remy en soupirant. Mes constantes recherches

n'ont eu aucun résultat. Je n'ai plus d'espoir que dans Mme la marquise

d'Harville, qui, m'a-t-on dit, s'intéresse vivement aussi à ces deux

infortunées; peut-être a-t-elle quelques renseignements qui pourront me

mettre sur la voie. Il y a trois jours je suis allé chez elle; on m'a

dit qu'elle arriverait d'un moment à l'autre. Je lui ai écrit à ce

sujet, la priant de me répondre le plus tôt possible.

Pendant l'entretien de M. de Saint-Remy et du docteur Griffon, plusieurs

groupes s'étaient peu à peu formés autour d'une grande table occupant le

milieu de la salle; sur cette table était un registre où les élèves

attachés à l'hôpital, et que l'on reconnaissait à leurs longs tabliers

blancs, venaient tour à tour signer la feuille de présence; un grand

nombre de jeunes étudiants studieux et empressés arrivaient

successivement du dehors pour grossir le cortège scientifique du docteur

Griffon, qui, ayant devancé de quelques minutes l'heure habituelle de sa

visite, attendait qu'elle sonnât.

--Vous voyez, mon cher Saint-Remy, que mon état-major est assez

considérable, dit le docteur Griffon avec orgueil en montrant la foule

qui venait assister à ses enseignements pratiques.

--Et ces jeunes gens vous suivent au lit de chaque malade?

--Ils ne viennent que pour cela.

--Mais tous ces lits sont occupés par des femmes.

--Eh bien?

--La présence de tant d'hommes doit leur inspirer une confusion pénible.

--Allons donc, un malade n'a pas de sexe.

--À vos yeux peut-être; mais aux siens, la pudeur, la honte...

--Il faut laisser ces belles choses-là à la porte, mon cher Alceste; ici

nous commençons sur le vivant des expériences et des études que nous

finissons à l'amphithéâtre sur le cadavre.

--Tenez, docteur, vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes.

Je vous dois la vie, je reconnais vos excellentes qualités; mais

l'habitude et l'amour de votre art vous font envisager certaines

questions d'une manière qui me révolte... Je vous laisse..., dit M. de

Saint-Remy en faisant un pas pour quitter la salle.

--Quel enfantillage! s'écria le docteur Griffon en le retenant.

--Non, non, il est des choses qui me navrent et m'indignent; je prévois

que ce serait un supplice pour moi que d'assister à votre visite. Je ne

m'en irai pas, soit; mais je vous attends ici, près de cette table.

--Quel homme vous êtes avec vos scrupules! Mais je ne vous tiens pas

quitte. J'admets qu'il serait fastidieux pour vous d'aller de lit en

lit; restez donc là, je vous appellerai pour deux ou trois cas assez

curieux.

--Soit, puisque vous y tenez absolument; cela me suffira, et de reste.

Sept heures et demie sonnèrent.

--Allons, messieurs, dit le docteur Griffon. Et il commença sa visite,

suivi d'un nombreux auditoire.

En arrivant au premier lit de la rangée droite, dont les rideaux étaient

fermés, la soeur dit au docteur:

--Monsieur, le n° 1 est mort cette nuit à quatre heures et demie du

matin.

--Si tard? cela m'étonne; hier matin je ne lui aurais pas donné la

journée. A-t-on réclamé le corps?

--Non, monsieur le docteur.

--Tant mieux; il est beau, on ne pratiquera pas d'autopsie; je vais

faire un heureux. Puis, s'adressant à un des élèves de sa suite:--Mon

cher Dunoyer, il y a longtemps que vous désirez un sujet; vous êtes

inscrit le premier, celui-ci est à vous.

--Ah! monsieur, que de bontés!

--Je voudrais plus souvent récompenser votre zèle, mon cher ami; mais

marquez le sujet, prenez possession... il y a tant de gaillards âpres à

la curée... Et le docteur passa outre.

L'élève, à l'aide d'un scalpel, incisa très-délicatement un F et un D

(François Dunoyer) sur le bras de l'actrice défunte[11], pour prendre

possession, comme disait le docteur.

Et la visite continua.

--La Lorraine, dit tout bas Jeanne Duport à sa voisine, qu'est-ce donc

que tout ce monde qui suit le médecin?

--Ce sont des élèves et des étudiants.

--Oh! mon Dieu, est-ce que tous ces jeunes gens seront là lorsque le

médecin va m'interroger et me regarder?

--Hélas! oui.

--Mais c'est à la poitrine que j'ai mal... On ne m'examinera pas devant

tous ces hommes?

--Si, si, il le faut, ils le veulent. J'ai assez pleuré la première

fois, je mourais de honte. Je résistais, on m'a menacée de me renvoyer.

Il a bien fallu me décider; mais cela m'a fait une telle révolution, que

j'en ai été bien plus malade. Jugez donc, presque nue devant tant de

monde, c'est bien pénible, allez!

--Devant le médecin lui seul, je comprends ça, si c'est nécessaire, et

encore ça coûte beaucoup. Mais, pourquoi devant tous ces jeunes gens?...

--Ils apprennent et on leur enseigne sur nous... Que voulez-vous? nous

sommes ici pour ça... c'est à cette condition qu'on nous reçoit à

l'hospice.

--Ah! je comprends, dit Jeanne Duport avec amertume, on ne nous donne

rien pour rien, à nous autres. Mais pourtant, il y a des occasions où ça

ne peut pas être. Ainsi ma pauvre fille Catherine, qui a quinze ans,

viendrait à l'hospice, est-ce qu'on oserait vouloir que devant tous ces

jeunes gens...? Oh! non, je crois que j'aimerais mieux la voir mourir

chez nous.

--Si elle venait ici, il faudrait bien qu'elle se résignât comme les

autres, comme vous, comme moi; mais taisons-nous, dit la Lorraine. Si

cette pauvre demoiselle qui est là en face vous entendait, elle qui,

dit-on, était riche, elle qui n'a peut-être jamais quitté sa mère, ça va

être son tour. Jugez comme elle va être confuse et malheureuse.

--C'est vrai, mon Dieu! c'est vrai; je frissonne rien que d'y penser,

pour elle. Pauvre enfant!

--Silence, Jeanne, voilà le médecin! dit la Lorraine.

VIII

Mademoiselle de Fermont

Après avoir rapidement visité plusieurs malades qui ne lui offraient

rien de curieux et d'attachant, le docteur Griffon arriva enfin auprès

de Jeanne Duport.

À la vue de cette foule empressée qui, avide de voir et de savoir, de

connaître et d'apprendre, se pressait autour de son lit, la malheureuse

femme, saisie d'un tremblement de crainte et de honte, s'enveloppa

étroitement dans ses couvertures.

La figure sévère et méditative du docteur Griffon, son regard pénétrant,

son sourcil toujours froncé par l'habitude de la réflexion, sa parole

brusque, impatiente et brève, augmentaient encore l'effroi de Jeanne.

--Un nouveau sujet! dit le docteur en parcourant la pancarte où était

inscrit le genre de maladie de l'entrante. Après quoi il jeta sur Jeanne

un long coup d'oeil investigateur.

Il se fit un profond silence pendant lequel les assistants, à

l'imitation du prince de la science, attachèrent curieusement leurs

regards sur la malade.

Celle-ci, pour se dérober autant que possible à la pénible émotion que

lui causaient tous ces yeux fixés sur elle, ne détacha pas les siens de

ceux du médecin, qu'elle contemplait avec angoisse.

Après plusieurs minutes d'attention, le docteur, remarquant quelque

chose d'anormal dans la teinte jaunâtre du globe de l'oeil de la

patiente, s'approcha plus près d'elle et, du bout du doigt, lui

retroussant la paupière, il examina silencieusement le cristallin.

Puis, plusieurs élèves, répondant à une sorte d'invitation muette de

leur professeur, allèrent tour à tour observer l'oeil de Jeanne.

Ensuite le docteur procéda à cet interrogatoire:

--Votre nom?

--Jeanne Duport, murmura la malade de plus en plus effrayée.

--Votre âge?

--Trente-six ans et demi.

--Plus haut donc. Le lieu de votre naissance?

--Paris.

--Votre état?

--Ouvrière frangeuse.

--Êtes-vous mariée?

--Hélas, oui! monsieur, répondit Jeanne avec un profond soupir.

--Depuis quand?

--Depuis dix-huit ans.

--Avez-vous des enfants?

Ici, au lieu de répondre, la pauvre mère donna cours à ses larmes

longtemps contenues.

--Il ne s'agit pas de pleurer, mais de répondre. Avez-vous des enfants?

--Oui, monsieur, deux petits garçons et une fille de seize ans.

Ici, plusieurs questions qu'il nous est impossible de répéter, mais

auxquelles Jeanne ne satisfit qu'en balbutiant et après plusieurs

injonctions sévères du docteur; la malheureuse femme se mourait de

honte, obligée qu'elle était de répondre tout haut à de telles demandes

devant ce nombreux auditoire.

Le docteur, complètement absorbé par sa préoccupation scientifique, ne

songea pas le moins du monde à la cruelle confusion de Jeanne, et

reprit:

--Depuis combien de temps êtes-vous malade?

--Depuis quatre jours, monsieur, dit Jeanne en essuyant ses larmes.

--Racontez-nous comment votre maladie vous est survenue.

--Monsieur... c'est que... il y a tant de monde... je n'ose...

--Ah çà! mais d'où sortez-vous, ma chère amie? dit impatiemment le

docteur. Ne voulez-vous pas que je fasse apporter ici un

confessionnal?... Voyons... parlez... et dépêchez-vous...

--Mon Dieu, monsieur, c'est que ce sont des choses de famille...

--Soyez donc tranquille, nous sommes ici en famille... en nombreuse

famille, vous le voyez, ajouta le prince de la science, qui était ce

jour-là fort en gaieté. Voyons, finissons.

De plus en plus intimidée, Jeanne dit en balbutiant et en hésitant à

chaque mot:

--J'avais eu... monsieur... une querelle avec mon mari... au sujet de

mes enfants... je veux dire de ma fille aînée... il voulait l'emmener...

Moi, vous comprenez, monsieur, je ne voulais pas, à cause d'une vilaine

femme avec qui il vivait, et qui pouvait donner de mauvais exemples à ma

fille; alors mon mari, qui était gris... oh! oui, monsieur... sans

cela... il ne l'aurait pas fait... mon mari m'a poussée très-fort... je

suis tombée, et puis, peu de temps après j'ai commencé à vomir le sang.

--Ta, ta, ta, votre mari vous a poussée et vous êtes tombée... vous nous

la donnez belle... il a certainement fait mieux que vous pousser... il

doit vous avoir parfaitement bien frappée dans l'estomac, à plusieurs

reprises... Peut-être même vous aura-t-il foulée aux pieds... Voyons,

répondez! dites la vérité.

--Ah! monsieur, je vous assure qu'il était gris... sans cela il n'aurait

pas été si méchant.

--Bon ou méchant, gris ou noir, il ne s'agit pas de ça, ma brave femme;

je ne suis pas juge d'instruction, moi; je tiens tout bonnement à

préciser un fait: vous avez été renversée et foulée aux pieds avec

fureur, n'est-ce pas?

--Hélas! oui, monsieur, dit Jeanne en fondant en larmes, et pourtant je

ne lui ai jamais donné un sujet de plainte... je travaille autant que je

peux et je...

--L'épigastre doit être douloureux? Vous devez y ressentir une grande

chaleur? dit le docteur en interrompant Jeanne... Vous devez éprouver du

malaise, de la lassitude, des nausées?

--Oui, monsieur... Je ne suis venue ici qu'à la dernière extrémité,

quand la force m'a tout à fait manqué; sans cela, je n'aurais pas

abandonné mes enfants... dont je vais être si inquiète, car ils n'ont

que moi... Et puis Catherine... ah! c'est elle surtout qui me tourmente,

monsieur... si vous saviez...

--Votre langue! dit le docteur Griffon en interrompant de nouveau la

malade.

Cet ordre parut si étrange à Jeanne, qui avait cru apitoyer le docteur,

qu'elle ne lui répondit pas tout d'abord et le regarda avec

ébahissement.

--Voyons donc cette langue dont vous vous servez si bien, dit le docteur

en souriant; puis il baissa du bout du doigt la mâchoire inférieure de

Jeanne.

Après avoir fait successivement et longuement tâter et examiner par ses

élèves la langue du sujet afin d'en constater la couleur et la

sécheresse, le docteur se recueillit un moment. Jeanne, surmontant sa

crainte, s'écria d'une voix tremblante:

--Monsieur, je vais vous dire... des voisins aussi pauvres que moi ont

bien voulu se charger de deux de mes enfants, mais pendant huit jours

seulement... C'est déjà beaucoup... Au bout de ce temps, il faut que je

retourne chez moi... Aussi, je vous en supplie, pour l'amour de Dieu!

guérissez-moi le plus vite possible... ou à peu près... que je puisse

seulement me laver et travailler, je n'ai que huit jours devant moi...

car...

--Face décolorée, état de prostration complète; cependant pouls assez

fort, dur et fréquent, dit imperturbablement le docteur en désignant

Jeanne. Remarquez-le bien, messieurs: oppression, chaleur à l'épigastre:

tous ces symptômes annoncent certainement une _hématémèse_...

probablement compliquée d'une hépatite causée par des chagrins

domestiques, ainsi que l'indique la coloration jaunâtre du globe de

l'oeil; le sujet a reçu des coups violents dans les régions de

l'épigastre et de l'abdomen: le vomissement de sang est nécessairement

causé par quelque lésion organique de certains viscères... À ce propos,

j'appellerai votre attention sur un point très-curieux, fort curieux:

les ouvertures cadavériques de ceux qui sont morts de l'affection dont

le sujet est atteint offrent des résultats singulièrement variables;

souvent la maladie, très-aiguë et très-grave, emporte le malade en peu

de jours, et l'on ne trouve aucune trace de son existence; d'autres fois

la rate, le foie, le pancréas, offrent des lésions plus ou moins

profondes. Il est probable que le sujet dont nous nous occupons a

souffert quelques-unes de ces lésions; nous allons donc tâcher de nous

en assurer, et vous vous en assurerez vous-mêmes par un examen attentif

du malade.

Et, d'un mouvement rapide, le docteur Griffon, rejetant la couverture au

pied du lit, découvrit presque entièrement Jeanne.

Nous répugnons à peindre l'espèce de lutte douloureuse de cette

infortunée, qui sanglotait, éperdue de honte, implorant le docteur et

son auditoire.

Mais à cette menace: «On va vous mettre dehors de l'hospice si vous ne

vous soumettez pas aux usages établis», menace si écrasante pour ceux

dont l'hospice est l'unique et dernier refuge, Jeanne se soumit à une

investigation publique qui dura longtemps, très-longtemps... car le

docteur Griffon analysait, expliquait chaque symptôme, et les plus

studieux des assistants voulurent ensuite joindre la pratique à la

théorie et s'assurer par eux-mêmes de l'état physique du sujet.

Ensuite de cette scène cruelle, Jeanne éprouva une émotion si violente

qu'elle tomba dans une crise nerveuse pour laquelle le docteur Griffon

donna une prescription supplémentaire.

La visite continua.

Le docteur Griffon arriva bientôt auprès du lit de Mlle Claire de

Fermont, victime comme sa mère de la cupidité de Jacques Ferrand.

Terrible et nouvel exemple des conséquences sinistres qu'entraîne après

soi un abus de confiance, ce délit si faiblement puni par la loi.

Mlle de Fermont, coiffée du bonnet de toile fourni par l'hôpital,

appuyait languissamment sa tête sur le traversin de son lit; à travers

les ravages de la maladie, on retrouvait sur ce candide et doux visage

les traces d'une beauté pleine de distinction.

Après une nuit de douleurs aiguës, la pauvre enfant était tombée dans

une sorte d'assoupissement fébrile, et, lorsque le docteur et son

cortège scientifique étaient entrés dans la salle, le bruit de la visite

ne l'avait pas réveillée.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 5 / 24 段