malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à
expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses
essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur
se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après
une victoire assez coûteuse en soldats.
L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus
acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de
funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les
homoeopathes, comme on dit, _au pied du mur_, il aurait voulu leur
offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur
lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de
vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais
la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences
provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de
médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de
corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses
supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la
même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses
homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir
que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les
préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et
il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât
expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et
sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée
eût envoyés dans l'autre monde.
Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les
millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses
patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes
de la _tolérance physiologique_, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction
de la vie.
On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette
libre et autocratique disposition de ses _sujets_:
«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les
condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales
récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le
vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié.
«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité,
monsieur.
«Après tout, on donnait ainsi une chance de vie à un misérable que le
bourreau attendait, et l'on rendait possible une expérience peut-être
utile au salut de tous.
«Les homoeopathes, que vous accablez de vos sarcasmes, ont essayé
préalablement sur eux-mêmes tous les médicaments dont ils se servent
pour combattre les maladies. Plusieurs ont succombé dans ces essais
noblement téméraires, mais leur mort doit être inscrite en lettres d'or
dans le martyrologe de la science. N'est-ce pas à de semblables
expériences que vous devriez convier vos élèves?
«Mais leur indiquer la population d'un hôpital comme une vile matière
destinée à la manipulation thérapeutique, comme une espèce de chair à
canon destinée à supporter les premières bordées de la mitraille
médicale, plus meurtrière que celle du canon; mais tenter vos
aventureuses médications sur de malheureux artisans dont l'hospice est
le seul refuge lorsque la maladie les accable... mais _essayer_ un
traitement peut-être funeste sur des gens que la misère vous livre
confiants et désarmés... à vous leur seul espoir, à vous qui ne répondez
de leur vie qu'à Dieu... Savez-vous que cela serait pousser l'amour de
la science jusqu'à l'inhumanité, monsieur?
«Comment! les classes pauvres peuplent déjà les ateliers, les champs,
l'armée; de ce monde elles ne connaissent que misère et privations, et
lorsqu'à bout de fatigues et de souffrances elles tombent exténuées...
et demi-mortes... la maladie même ne les préserverait pas d'une dernière
et sacrilège exploitation?
«J'en appelle à votre coeur, monsieur, cela ne serait-il pas injuste et
cruel?»
Hélas! le docteur Griffon aurait été touché peut-être par ces paroles
sévères, mais non convaincu.
L'homme est fait de la sorte: le capitaine s'habitue aussi à ne plus
considérer ses soldats que comme des pions de ce jeu sanglant qu'on
appelle une bataille.
Et c'est parce que l'homme est ainsi fait que la société doit protection
à ceux que le sort expose à subir la réaction de ces nécessités
humaines.
Or, le caractère du docteur Griffon une fois admis (et on peut
l'admettre sans trop d'hyperbole), la population de son hospice n'avait
donc aucune garantie, aucun recours contre la barbarie scientifique de
ses expériences: car il existe une fâcheuse lacune dans l'organisation
des hôpitaux civils.
Nous la signalons ici; puissions-nous être entendu...
Les hôpitaux militaires sont chaque jour visités par un officier
supérieur chargé d'accueillir les plaintes des soldats malades et d'y
donner suite si elles lui semblent raisonnables. Cette surveillance
contradictoire, complètement distincte de l'administration et du service
de santé, est excellente; elle a toujours produit les meilleurs
résultats. Il est d'ailleurs impossible de voir des établissements mieux
tenus que les hôpitaux militaires; les soldats y sont soignés avec une
douceur extrême, et traités nous dirions presque avec une commisération
respectueuse.
Pourquoi une surveillance analogue à celle que les officiers supérieurs
exercent dans les hôpitaux militaires n'est-elle pas exercée dans les
hôpitaux civils par des hommes complètement indépendants de
l'administration et du service de santé, par une commission choisie
peut-être parmi les maires, leurs adjoints, parmi tous ceux enfin qui
exercent les diverses charges de l'édilité parisienne, charges toujours
si ardemment briguées? Les réclamations du pauvre (si elles étaient
fondées) auraient ainsi un organe impartial, tandis que, nous le
répétons, cet organe manque absolument; il n'existe aucun contrôle
contradictoire du service des hospices...
Cela nous semble exorbitant.
Ainsi, la porte des salles du docteur Griffon une fois refermée sur un
malade, ce dernier appartenait corps et âme à la science. Aucune oreille
amie ou désintéressée ne pouvait entendre ses doléances.
On lui disait nettement qu'étant admis à l'hospice par charité, il
faisait désormais partie du domaine expérimental du docteur, et que
malade et maladie devaient servir de sujet d'étude, d'observation,
d'analyse ou d'enseignement aux jeunes élèves qui suivaient assidûment
la visite de M. Griffon.
En effet, bientôt le sujet avait à répondre aux interrogatoires souvent
les plus pénibles, les plus douloureux, et cela non pas seul à seul avec
le médecin, qui, comme le prêtre, remplit un sacerdoce et a le droit de
tout savoir; non, il lui fallait répondre à voix haute, devant une foule
avide et curieuse.
Oui, dans ce pandémonium de la science, vieillard ou jeune homme, fille
ou femme, étaient obligés d'abjurer tout sentiment de pudeur ou de
honte, et de faire les révélations les plus intimes, de se soumettre aux
investigations matérielles les plus pénibles devant un nombreux public,
et presque toujours ces cruelles formalités aggravaient les maladies.
Et cela n'était ni humain ni juste: c'est parce que le pauvre entre à
l'hospice au nom saint et sacré de la charité qu'il doit être traité
avec compassion, avec respect; car le malheur a sa majesté[8].
En lisant les lignes suivantes, on comprendra pourquoi nous les avons
fait précéder de quelques réflexions.
Rien de plus attristant que l'aspect nocturne de la vaste salle
d'hôpital où nous introduirons le lecteur.
Le long de ses grands murs sombres, percés çà et là de fenêtres
grillagées comme celles des prisons, s'étendent deux rangées de lits
parallèles, vaguement éclairées par la lueur sépulcrale d'un réverbère
suspendu au plafond.
L'atmosphère est si nauséabonde, si lourde, que les nouveaux malades ne
s'y acclimatent souvent pas sans danger; ce surcroît de souffrances est
une sorte de prime que tout nouvel arrivant paye inévitablement au
sinistre séjour de l'hospice.
Au bout de quelque temps une certaine lividité morbide annonce que le
malade a subi la première influence de ce milieu délétère, et qu'il est,
nous l'avons dit, acclimaté[9].
L'air de cette salle immense est donc épais, fétide.
Çà et là le silence de la nuit est interrompue tantôt par des
gémissements plaintifs, tantôt par de profonds soupirs arrachés par
l'insomnie fébrile... puis tout se tait, et l'on n'entend plus que le
balancement monotone et régulier du pendule d'une grosse horloge qui
sonne ces heures si longues, si longues pour la douleur qui veille.
Une des extrémités de cette salle était presque plongée dans
l'obscurité.
Tout à coup il se fit à cet endroit une sorte de tumulte et de bruit de
pas précipités; une porte s'ouvrit et se referma plusieurs fois; une
soeur de charité, dont on distinguait le vaste bonnet blanc et le
vêtement noir à la clarté d'une lumière qu'elle portait, s'approcha d'un
des derniers lits de la rangée de droite.
Quelques-unes des malades, éveillées en sursaut, se levèrent sur leur
séant, attentives à ce qui se passait.
Bientôt les deux battants de la porte s'ouvrirent.
Un prêtre entra portant un crucifix... les deux soeurs s'agenouillèrent.
À la clarté de la lumière qui entourait ce lit d'une pâle auréole,
tandis que les autres parties de la salle restaient dans l'ombre, on put
voir l'aumônier de l'hospice se pencher vers la couche de misère en
prononçant quelques paroles dont le son affaibli se perdit dans le
silence de la nuit.
Au bout d'un quart d'heure le prêtre souleva l'extrémité d'un drap dont
il recouvrit complètement le chevet du lit...
Puis il sortit...
Une des soeurs agenouillées se releva, ferma les rideaux, qui crièrent
sur leurs tringles, et se remit à prier auprès de sa compagne.
Puis tout redevint silencieux.
Une des malades venait de mourir...
Parmi les femmes qui ne dormaient pas et qui avaient assisté à cette
scène muette, se trouvaient trois personnes dont le nom a été déjà
prononcé dans le cours de cette histoire:
Mlle de Fermont, fille de la malheureuse veuve ruinée par la cupidité de
Jacques Ferrand; la Lorraine, pauvre blanchisseuse, à qui Fleur-de-Marie
avait autrefois donné le peu d'argent qui lui restait, et Jeanne Duport,
soeur de Pique-Vinaigre, le conteur de la Force.
Nous connaissons Mlle de Fermont et la soeur du conteur de la Force.
Quant à la Lorraine, c'était une femme de vingt ans environ, d'une
figure douce et régulière, mais d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes;
elle était phtisique au dernier degré, il ne restait aucun espoir de la
sauver; elle le savait et s'éteignait lentement.
La distance qui séparait les lits de ces deux femmes était assez petite
pour qu'elles pussent causer à voix basse sans être entendues des
soeurs.
--En voilà encore une qui s'en va, dit à demi-voix la Lorraine, en
songeant à la morte et en se parlant à elle-même. Elle ne souffre
plus... Elle est bien heureuse!...
--Elle est bien heureuse... si elle n'a pas d'enfant, ajouta Jeanne.
--Tiens... vous ne dormez pas... ma voisine..., lui dit la Lorraine.
Comment ça va-t-il, pour votre première nuit ici? Hier soir, dès en
entrant, on vous a fait coucher... et je n'ai pas osé ensuite vous
parler, je vous entendais sangloter.
--Oh! oui... j'ai bien pleuré.
--Vous avez donc grand mal?
--Oui, mais je suis dure au mal; c'est de chagrin que je pleurais.
Enfin, j'avais fini par m'endormir, je sommeillais, quand le bruit des
portes m'a éveillée. Lorsque le prêtre est entré et que les bonnes
soeurs se sont agenouillées, j'ai bien vu que c'était une femme qui se
mourait... alors j'ai dit en moi-même un _Pater_ et un _Ave_ pour elle.
--Moi aussi... et, comme j'ai la même maladie que la femme qui vient de
mourir, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier: En voilà une qui ne souffre
plus; elle est bien heureuse!
--Oui... comme je vous le disais... si elle n'a pas d'enfant!
--Vous en avez donc... vous, des enfants?
--Trois..., dit la soeur de Pique-Vinaigre avec un soupir. Et vous?
--J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La
pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère
pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé
tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué,
le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas
ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle
dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait
la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur,
cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme
un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a
retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a
payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon
enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle,
j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.
--Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard
comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais
allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un
moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je
vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est
venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses
moyens, la pauvre enfant...
--Comme c'était bon à elle!
--J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette
chère petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait
une commande...
--Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre!
--Vous la connaissez?
--Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs
fois prononcé devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles étaient amies
ensemble...
--Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes
voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.
--Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine,
blanchisseuse.
--Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à
l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait
étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a
beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la
Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour
vous?
--Elle s'appelait la Goualeuse. Tout mon chagrin est de ne l'avoir pas
revue depuis longtemps... Elle était jolie comme une Sainte Vierge, avec
de beaux cheveux blonds et des yeux bleus si doux, si doux...
Malheureusement, malgré son secours, mon pauvre enfant est mort... à
deux mois; il était si chétif, il n'avait que le souffle... et la
Lorraine essuya une larme.
--Et votre mari?
--Je ne suis pas mariée... je blanchissais à la journée chez une riche
bourgeoise de mon pays: j'avais toujours été sage, mais je m'en suis
laissé conter par le fils de la maison, et alors...
--Ah! oui... je comprends.
--Quand j'ai vu l'état où je me trouvais, je n'ai pas osé rester au
pays; M. Jules, c'était le fils de la riche bourgeoise, m'a donné
cinquante francs pour venir à Paris, disant qu'il me ferait passer vingt
francs tous les mois pour ma layette et pour mes couches; mais, depuis
mon départ de chez nous, je n'ai plus jamais rien reçu de lui, pas
seulement de ses nouvelles; je lui ai écrit une fois, il ne m'a pas
répondu... je n'ai pas osé recommencer, je voyais bien qu'il ne voulait
plus entendre parler de moi...
--Et c'est lui qui vous a perdue, pourtant; et il est riche?
--Sa mère a beaucoup de bien chez nous; mais que voulez-vous? je n'étais
plus là... il m'a oubliée...
--Mais au moins... il n'aurait pas dû vous oublier, à cause de son
enfant.
--C'est au contraire cela, voyez-vous, qui l'aura rendu mal pour moi; il
m'en aura voulu d'être enceinte, parce que je lui devenais un embarras.
--Pauvre Lorraine!
--Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère
petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop
bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre...
--On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a
beaucoup de temps que vous êtes malade?
--Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon
enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à
mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de
poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la
veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le
chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était
l'actrice qui vient de mourir.
--À votre âge, il y a toujours de l'espoir.
--L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
--Celle que les bonnes soeurs veillent maintenant, c'était donc une
actrice?
--Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour.
Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par
malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la
misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas
fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la
salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou
cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle
avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée;
elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que
cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en
morceaux.
--Et ce monsieur... il est venu?
--Non.
--Ah! c'est bien mal.
--À chaque instant la pauvre femme demandait après lui, disant toujours:
«Oh! il viendra, oh! il va venir, bien sûr...» et pourtant elle est
morte sans qu'il soit venu...
--Sa fin lui aura été plus pénible encore.
--Oh! mon Dieu! oui, car ce qu'elle craignait tant arrivera à son pauvre
corps...
--Après avoir été riche, heureuse, mourir ici, c'est triste! Au moins,
nous autres nous ne changeons que de misères...
--À propos de ça, reprit la Lorraine après un moment d'hésitation, je
voudrais bien que vous me rendiez un service.
--Parlez...
--Si je mourais, comme c'est probable, avant que vous sortiez d'ici, je
voudrais que vous réclamiez mon corps... J'ai la même peur que
l'actrice... et j'ai mis là le peu d'argent qui me reste pour me faire
enterrer.
--N'ayez donc pas ces idées-là.
--C'est égal, me le promettez-vous?
--Enfin, Dieu merci, ça n'arrivera pas.
--Oui, mais si cela arrive, je n'aurai pas, grâce à vous, le même
malheur que l'actrice.
--Pauvre dame, après avoir été riche, finir ainsi! Il n'y a pas que
l'actrice dans cette salle qui ait été riche, madame Jeanne.
--Appelez-moi donc Jeanne... comme je vous appelle la Lorraine.
--Vous êtes bien bonne...
--Qui donc encore a été riche aussi?
--Une jeune personne de quinze ans au plus, qu'on a amenée ici hier
soir, avant que vous n'entriez. Elle était si faible qu'on était obligé
de la porter. La soeur dit que cette jeune personne et sa mère sont des
gens très-comme il faut, qui ont été ruinés...
--Sa mère est ici aussi?
--Non, la mère était si mal, si mal, qu'on n'a pu la transporter... La
pauvre jeune fille ne voulait pas la quitter, et on a profité de son
évanouissement pour l'emmener... C'est le propriétaire d'un méchant
garni où elles logeaient qui, de peur qu'elles ne meurent chez lui, a
été faire sa déclaration au commissaire.
--Et où est-elle?
--Tenez... là... dans le lit en face de vous...
--Et elle a quinze ans?
--Mon Dieu! tout au plus.
--L'âge de ma fille aînée!... dit Jeanne en ne pouvant retenir ses
larmes.
VII
La visite
Jeanne Duport, à la pensée de sa fille, s'était mise à pleurer
amèrement.
--Pardon, lui dit la Lorraine attristée, pardon, si je vous ai fait de
la peine sans le vouloir en vous parlant de vos enfants... Ils sont
peut-être malades aussi?
--Hélas! mon Dieu... je ne sais pas ce qu'ils vont devenir si je reste
ici plus de huit jours.
--Et votre mari?
Après un moment de silence, Jeanne reprit en essuyant ses larmes:
--Puisque nous sommes amies ensemble, la Lorraine, je peux vous dire mes
peines, comme vous m'avez dit les vôtres... cela me soulagera... Mon
mari était un bon ouvrier; il s'est dérangé, puis il m'a abandonnée, moi
et mes enfants, après avoir vendu tout ce que nous possédions; je me
suis remise au travail, de bonnes âmes m'ont aidée, je commençais à être
un peu à flot, j'élevais ma petite famille du mieux que je pouvais,
quand mon mari est revenu, avec une mauvaise femme qui était sa
maîtresse, me reprendre le peu que je possédais, et ç'a été encore à
recommencer.
--Pauvre Jeanne, vous ne pouviez pas empêcher cela?
--Il aurait fallu me séparer devant la loi; mais la loi est trop chère,
comme dit mon frère. Hélas! mon Dieu, vous allez voir ce que ça fait que
la loi soit trop chère pour nous, pauvres gens. Il y a quelques jours je
retourne voir mon frère, il me donne trois francs qu'il avait ramassés à
conter des histoires aux autres prisonniers.
--On voit que vous êtes bien bons coeurs dans votre famille, dit la
Lorraine qui, par une rare délicatesse d'instinct, n'interrogea pas
Jeanne sur la cause de l'emprisonnement de son frère.
--Je reprends donc courage, je croyais que mon mari ne reviendrait pas
de longtemps, car il avait pris chez nous tout ce qu'il pouvait prendre.
Non, je me trompe, ajouta la malheureuse en frissonnant; il lui restait
à prendre ma fille... ma pauvre Catherine...
--Votre fille?
--Vous allez voir... vous allez voir. Il y a trois jours, j'étais à
travailler avec mes enfants autour de moi; mon mari entre. Rien qu'à son
air, je m'aperçois tout de suite qu'il a bu. «Je viens chercher
Catherine», qu'il me dit. Malgré moi je prends le bras de ma fille et je
réponds à Duport: «Où veux-tu l'emmener? «--Ça ne te regarde pas, c'est
ma fille; qu'elle fasse son paquet et qu'elle me suive.» À ces mots-là,
mon sang ne fait qu'un tour, car figurez-vous, la Lorraine, que cette
mauvaise femme qui est avec mon mari... ça fait frémir à dire, mais
enfin... c'est ainsi... elle le pousse depuis longtemps à tirer parti de
notre fille--qui est jeune et jolie. Dites, quel monstre de femme!
--Ah! oui, c'est un vrai monstre.
«--Emmener Catherine! que je réponds à Duport, jamais; je sais ce que ta
mauvaise femme voudrait en faire.--Tiens, me dit mon mari, dont les
lèvres étaient déjà toutes blanches de colère, ne m'obstine pas ou je
t'assomme.» Là-dessus il prend ma fille par le bras en lui disant: «En
route! Catherine.» La pauvre petite me saute au cou en fondant en larmes
et criant: «Je veux rester avec maman!» Voyant ça, Duport devient
furieux: il arrache ma fille d'après moi, me donne un coup de poing dans
l'estomac qui me renverse par terre, et une fois par terre... une fois
par terre... Mais voyez-vous, la Lorraine, dit la malheureuse femme en
s'interrompant, bien sûr il n'a été si méchant que parce qu'il avait
bu... enfin il trépigne sur moi... en m'accablant de sottises...
--Faut-il être méchant, mon Dieu!
--Mes pauvres enfants se jettent à ses genoux en demandant grâce;
Catherine aussi; alors il dit à ma fille en jurant comme un furieux: «Si
tu ne viens pas avec moi, j'achève ta mère!» Je vomissais le sang... je
me sentais à moitié morte... je ne pouvais pas faire un mouvement...
mais je crie à Catherine: «Laisse-moi tuer plutôt! mais ne suis pas ton
père!--Tu ne te tairas donc pas», me dit Duport en me donnant un nouveau
coup de pied qui me fit perdre connaissance.
--Quelle misère! Quelle misère!
--Quand je suis revenue à moi, j'ai retrouvé mes deux petits garçons qui
pleuraient.
--Et votre fille?