--Oh! oui! reprit-il avec un abattement rempli de frayeur, le prince est

impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Ferrand, avoir porté sa

tête sur l'échafaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plomb fondu qui

brûle et troue les membres, que le supplice que ce misérable endure. À

force de le voir souffrir je finis par m'épouvanter pour mon propre

sort... Que va-t-on décider de moi... que me réserve-t-on, à moi le

complice de Jacques?... Être son geôlier ne peut suffire à la vengeance

du prince... il ne m'a pas fait grâce de l'échafaud... pour me laisser

vivre. Peut-être une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne...

Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre

aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de

salut... Quelquefois, malgré sa promesse, une crainte m'assiège...

peut-être me livrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe! En

dressant l'échafaud pour moi de son vivant, ce serait le dresser aussi

pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la

parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les

lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il

n'importe!... De même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne

s'échappât pas, il serait aussi de mon intérêt de prolonger ses jours...

Mais à chaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il

faudrait presque un miracle pour le sauver... Que faire... que faire?

À ce moment, la tempête était dans toute sa fureur; une cheminée presque

croulante de vétusté, renversée par la violence du vent, tomba sur le

toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.

Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un

mouvement sur son lit.

Polidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur

qui le dominait.

--C'est une sottise de croire aux pressentiments, dit-il d'une voix

troublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre...

Un sourd gémissement du notaire attira l'attention de Polidori.

--Il sort de sa torpeur, se dit-il, en se rapprochant lentement du lit;

peut-être va-t-il tomber dans une nouvelle crise.

--Polidori! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et

tenant ses yeux fermés, Polidori quel est ce bruit?

--Une cheminée qui s'écroule..., répondit Polidori à voix basse,

craignant de frapper trop vivement l'ouïe de son complice; un affreux

ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est

horrible... horrible!

Le notaire ne l'entendit pas et reprit en tournant à demi la tête:

--Polidori, tu n'es donc pas là?

--Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je

t'ai répondu doucement de peur de te causer, comme tout à l'heure, de

nouvelles douleurs, en parlant haut.

--Non... maintenant ta voix arrive à mon oreille sans me faire éprouver

ces affreuses douleurs de tantôt... car il me semblait au moindre bruit

que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce

fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix passionnée

de Cecily qui m'appelait...

--Toujours cette femme infernale... toujours! Mais chasse donc ces

pensées... elles te tueront!

--Ces pensées sont ma vie! Comme ma vie, elles résistent à mes

tortures.

--Mais, insensé que tu es, ce sont ces pensées seules qui causent tes

tortures, te dis-je! Ta maladie n'est autre chose que ta frénésie

sensuelle arrivée à sa dernière exaspération... Encore une fois, chasse

de ton cerveau ces images mortellement lascives, ou tu périras...

--Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec exaltation, oh!

jamais, jamais! Toute ma crainte est que ma pensée s'épuise à les

évoquer... mais, par l'enfer! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent

mirage m'apparaît, plus il ressemble à la réalité... Dès que la douleur

me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily,

ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yeux.

--Quelle fureur indomptable! Il m'épouvante!

--Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux

obstinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà

comme une forme indécise et blanche se dessiner... là... là!

Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa

vision.

--Tais-toi, malheureux.

--Ah! la voilà!...

--Jacques... c'est la mort!

--Ah! je la vois, ajouta Ferrand les dents serrées, sans répondre à

Polidori; la voilà! qu'elle est belle! qu'elle est belle!... Comme ses

cheveux noirs flottent en désordre sur ses épaules!... Et ses petites

dents qu'on aperçoit entre ses lèvres entr'ouvertes... ses lèvres si

rouges et si humides! quelles perles!... Oh! ses grands yeux semblent

tour à tour étinceler et mourir!... Cecily! ajouta-t-il avec une

exaltation inexprimable, Cecily! je t'adore!...

--Jacques! écoute, écoute!

--Oh! la damnation éternelle... et la voir ainsi pendant l'éternité!...

--Jacques! s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces

fantômes!

--Ce n'est pas un fantôme!

--Prends garde! tout à l'heure, tu le sais... tu te figurais aussi

entendre les chants voluptueux de cette femme, et ton ouïe a été tout à

coup frappée d'une douleur effroyable... Prends garde!

--Laisse-moi! s'écria le notaire avec un courroux impatient,

laisse-moi!... À quoi bon l'ouïe, sinon pour l'entendre?... la vue,

sinon pour la voir?...

--Mais, les tortures qui s'ensuivent, misérable fou!

--Je puis braver les tortures pour un mirage! j'ai bravé la mort pour

une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? cette ardente image est pour

moi la réalité... Oh! Cecily! es-tu belle!... Tu le sais bien, monstre,

que tu es enivrante... À quoi bon cette coquetterie infernale qui

m'embrase encore!... Oh! l'exécrable furie! tu veux donc que je

meure!... Cesse... cesse... ou je t'étrangle!... s'écria le notaire en

délire.

--Mais tu te tues, misérable! s'écria Polidori en secouant rudement le

notaire pour l'arracher à son extase.

Efforts inutiles! Jacques continua avec une nouvelle exaltation:

--Ô reine chérie! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire

n'acheva pas.

Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière.

--Qu'as-tu? lui demanda Polidori avec étonnement.

--Éteins cette lumière; son éclat devient trop vif... je ne puis le

supporter: il me blesse...

--Comment! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe

recouverte de son abat-jour, et sa lueur est très-faible...

--Je te dis que la clarté augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh!

c'est trop... cela devient intolérable! ajouta Jacques Ferrand en

fermant les yeux avec une expression de souffrance croissante.

--Tu es fou! cette chambre est à peine éclairée, te dis-je; je viens au

contraire d'abaisser la lampe, ouvre les yeux, tu verras!

--Ouvrir les yeux!... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté

flamboyante dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là,

partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'étincelles

éblouissantes! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis,

poussant un nouveau cri de douleur atroce, il porta les deux mains sur

ses yeux.--Mais je suis aveuglé! cette lumière torride traverse mes

paupières fermées... elle me brûle, elle me dévore... Ah! maintenant,

mes mains me garantissent un peu!... mais éteins cette lampe, elle jette

une flamme infernale!...

--Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbitante

sensibilité dont son ouïe avait été frappée tout à l'heure... puis une

crise d'hallucination... Il est perdu! Le saigner de nouveau dans cet

état serait mortel... Il est perdu!

Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand retentit dans la

chambre.

--Bourreau! éteins donc cette lampe!... Son éclat embrasé pénètre à

travers mes mains qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler

dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes

mes forces, cette lave ardente s'y infiltre... Oh! quelle torture!... Ce

sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait au fond des

orbites un fer aigu chauffé à blanc... Au secours! mon Dieu! au

secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à

d'horribles convulsions de douleur.

Polidori, effrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la

lumière.

Et tous les deux se trouvèrent dans une obscurité profonde.

À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la

porte de la rue...

V

Les visions

Lorsque les ténèbres eurent envahi la chambre où il se trouvait avec

Polidori, les douleurs aiguës de Jacques Ferrand cessèrent peu à peu.

--Pourquoi as-tu autant tardé à éteindre cette lampe? dit Jacques

Ferrand. Était-ce pour me faire endurer les tourments de l'enfer? Oh!

que j'ai souffert... mon Dieu, que j'ai souffert!

--Maintenant, souffres-tu moins?

--J'éprouve encore une irritation violente... mais ce n'est rien auprès

de ce que je ressentais tout à l'heure.

--Je te l'avais dit: dès que le souvenir de cette femme excitera l'un de

tes sens, presque à l'instant ce sens sera frappé par un de ces

terribles phénomènes qui déconcertent la science, et que les croyants

pourraient prendre pour une terrible punition de Dieu...

--Ne me parle pas de Dieu! s'écria le monstre en grinçant des dents.

--Je t'en parlais... pour mémoire... Mais, puisque tu tiens à ta vie, si

misérable qu'elle soit... songe bien, je te le répète, que tu seras

emporté pendant une de ces crises furieuses, si tu les provoques

encore...

--Je tiens à la vie... parce que le souvenir de Cecily est toute ma

vie...

--Mais ce souvenir te tue, t'épuise, te consume!

--Je ne puis ni ne veux m'y soustraire... Je suis incarné à Cecily comme

le sang l'est au corps... Cet homme m'a pris toute ma fortune, il n'a pu

me ravir l'ardente et impérissable image de cette enchanteresse; cette

image est à moi; à toute heure elle est là comme mon esclave... elle dit

ce que je veux; elle me regarde comme je veux... elle m'adore comme je

veux! s'écria le notaire dans un nouvel accès de passion frénétique.

--Jacques! ne t'exalte pas! souviens-toi de la crise de tout à l'heure!

Le notaire n'entendit pas son complice, qui prévit une nouvelle

hallucination.

En effet, Jacques Ferrand reprit en poussant un éclat de rire convulsif

et sardonique:

--M'enlever Cecily! Mais ils ne savent donc pas qu'on arrive à

l'impossible en concentrant la puissance de toutes ses facultés sur un

objet? Ainsi tout à l'heure... je... vais monter dans la chambre de

Cecily, où je n'ai pas osé aller depuis son départ... Oh! voir...

toucher les vêtements qui lui ont appartenu... la glace devant laquelle

elle s'habillait... ce sera la voir elle-même! Oui, en attachant

énergiquement mes yeux sur cette glace... bientôt j'y verrai apparaître

Cecily, ce ne sera pas une illusion, un mirage, ce sera bien elle, je la

trouverai là... comme le statuaire trouve la statue dans le bloc de

marbre... Mais, par tous les feux de l'enfer, dont je brûle, ce ne sera

pas une pâle et froide Galatée.

--Où vas-tu? dit tout d'un coup Polidori en entendant Jacques Ferrand se

lever, car l'obscurité la plus profonde régnait toujours dans cette

pièce.

--Je vais trouver Cecily...

--Tu n'iras pas! l'aspect de cette chambre te tuerait.

--Cecily m'attend là-haut.

--Tu n'iras pas, je te tiens, je ne te lâche pas, dit Polidori en

saisissant le notaire par le bras.

Jacques Ferrand, arrivé au dernier degré de l'épuisement, ne pouvait

lutter contre Polidori qui l'étreignait d'une main vigoureuse.

--Tu veux m'empêcher d'aller trouver Cecily?

--Oui, et d'ailleurs il y a une lampe allumée dans la salle voisine; tu

sais quel effet la lumière a tout à l'heure produit sur ta vue.

--Cecily est en haut... elle m'attend... je traverserais une fournaise

ardente pour aller la rejoindre... Laisse-moi... elle m'a dit que

j'étais son vieux tigre... prends garde, mes griffes sont tranchantes.

--Tu ne sortiras pas! je t'attacherai plutôt sur ton lit comme un fou

furieux.

--Polidori, écoute, je ne suis pas fou, j'ai toute ma raison, je sais

bien que Cecily n'est pas matériellement là-haut... mais, pour moi, les

fantômes de mon imagination valent des réalités...

--Silence! s'écria tout à coup Polidori en prêtant l'oreille, tout à

l'heure j'avais cru entendre une voiture s'arrêter à la porte; je ne

m'étais pas trompé; j'entends maintenant un bruit de voix dans la cour.

--Tu veux me distraire de ma pensée; le piège est grossier.

--J'entends parler, te dis-je, et je crois reconnaître...

--Tu veux m'abuser, dit Jacques Ferrand interrompant Polidori, je ne

suis pas ta dupe...

--Mais, misérable, écoute donc, écoute, tiens, n'entends-tu pas?

--Laisse-moi!... Cecily est là-haut, elle m'appelle; ne me mets pas en

fureur. À mon tour je te dis: Prends garde!... Entends-tu? prends

garde...

--Tu ne sortiras pas...

--Prends garde...

--Tu ne sortiras pas d'ici, mon intérêt veut que tu restes...

--Tu m'empêches d'aller retrouver Cecily, mon intérêt veut que tu

meures... Tiens donc! dit le notaire d'une voix sourde.

Polidori poussa un cri.

--Scélérat! tu m'as frappé au bras, mais ta main était mal affermie; la

blessure est légère, tu ne m'échapperas pas...

--Ta blessure est mortelle... c'est le stylet empoisonné de Cecily qui

t'a frappé; je le portais toujours sur moi; attends l'effet du poison.

Ah! tu me lâches, enfin, tu vas mourir... Il ne fallait pas m'empêcher

d'aller là-haut retrouver Cecily... ajouta Jacques Ferrand en cherchant

à tâtons dans l'obscurité à ouvrir la porte.

--Oh!... murmura Polidori, mon bras s'engourdit... un froid mortel me

saisit... mes genoux tremblent sous moi... mon sang se fige dans mes

veines... un vertige me saisit!... Au secours!... cria le complice de

Jacques Ferrand en rassemblant ses forces dans un dernier cri: Au

secours!... je meurs!...

Et il s'affaissa sur lui-même.

Le fracas d'une porte vitrée, ouverte avec tant de violence que

plusieurs carreaux se brisèrent en éclats, la voix retentissante de

Rodolphe et un bruit de pas précipités semblèrent répondre au cri

d'angoisse de Polidori.

Jacques Ferrand, ayant enfin trouvé la serrure dans l'obscurité, ouvrit

brusquement la porte de la pièce voisine et s'y précipita, son dangereux

stylet à la main...

Au même instant, menaçant et formidable comme le génie de la vengeance,

le prince entrait dans cette pièce par le côté opposé.

--Monstre! s'écria Rodolphe en s'avançant vers Jacques Ferrand, c'est ma

fille que tu as tuée! tu vas...

Le prince n'acheva pas, il recula épouvanté...

On eût dit que ses paroles avaient foudroyé Jacques Ferrand.

Jetant son stylet et portant ses deux mains à ses yeux, le misérable

tomba la face contre terre en poussant un cri qui n'avait rien d'humain.

Par suite du phénomène dont nous avons parlé et dont une obscurité

profonde avait suspendu l'action, lorsque Jacques Ferrand entra dans

cette chambre vivement éclairée, il fut frappé d'éblouissements plus

vertigineux, plus intolérables que s'il eût été jeté au milieu d'un

torrent de lumière aussi incandescente que celle du disque du soleil.

Et ce fut un épouvantable spectacle que l'agonie de cet homme qui se

tordait dans d'épouvantables convulsions, éraillant le parquet avec ses

ongles, comme s'il eût voulu se creuser un trou pour échapper aux

tortures atroces que lui causait cette flamboyante clarté.

Rodolphe, un de ses gens et le portier de la maison qui avait été forcé

de conduire le prince jusqu'à la porte de cette pièce, restaient frappés

d'horreur.

Malgré sa juste haine, Rodolphe ressentit un mouvement de pitié pour les

souffrances inouïes de Jacques Ferrand, il ordonna de le reporter sur un

canapé.

On y parvint non sans peine, car, de crainte de se trouver soumis à

l'action directe de la lampe, le notaire se débattit violemment; mais

lorsqu'il eut la face inondée de lumière, il poussa un nouveau cri...

Un cri qui glaça Rodolphe de terreur.

Après de nouvelles et longues tortures, le phénomène cessa par sa

violence même.

Ayant atteint les dernières limites du possible sans que la mort

s'ensuivît, la douleur visuelle cessa... mais, suivant la marche normale

de cette maladie, une hallucination délirante vint succéder à cette

crise.

Tout à coup Jacques Ferrand se roidit comme un cataleptique; ses

paupières, jusqu'alors obstinément fermées, s'ouvrirent brusquement; au

lieu de fuir la lumière, ses yeux s'y attachèrent invinciblement; ses

prunelles, dans un état de dilatation et de fixité extraordinaires,

semblaient phosphorescentes et intérieurement illuminées. Jacques

Ferrand paraissait plongé dans une sorte de contemplation extatique; son

corps et ses membres restèrent d'abord dans une immobilité complète; ses

traits seuls furent incessamment agités par des tressaillements

nerveux.

Son hideux visage ainsi contracté, contourné, n'avait plus rien

d'humain; on eût dit que les appétits de la bête, en étouffant

l'intelligence de l'homme, imprimaient à la physionomie de ce misérable

un caractère absolument bestial.

Arrivé à la période mortelle de son délire, à travers cette suprême

hallucination, il se souvenait encore des paroles de Cecily qui l'avait

appelé son tigre; peu à peu sa raison s'égara; il s'imagina être un

tigre.

Ses paroles entrecoupées, haletantes, peignaient le désordre de son

cerveau et l'étrange aberration qui s'en était emparée. Peu à peu ses

membres, jusqu'alors roides et immobiles, se détendirent; un brusque

mouvement le fit choir du canapé; il voulut se relever et marcher; mais,

les forces lui manquant, il fut réduit tantôt à ramper comme un reptile,

tantôt à se traîner sur ses mains et sur ses genoux... allant, venant,

deçà et delà, selon que ses visions le poussaient et le possédaient.

Tapi dans l'un des angles de la chambre, comme un tigre dans son

repaire, ses cris rauques, furieux, ses grincements de dents, la torsion

convulsive des muscles de son front et de sa face, son regard

flamboyant, lui donnaient parfois quelque vague et effrayante

ressemblance avec cette bête féroce.

--Tigre... tigre... tigre que je suis, disait-il d'une voix saccadée, en

se ramassant sur lui-même, oui, tigre... Que de sang!... Dans ma

caverne... cadavres déchirés! La Goualeuse... le frère de cette veuve...

un petit enfant... le fils de Louise... voilà des cadavres... ma

tigresse Cecily prendra sa part... Puis, regardant ses doigts décharnés,

dont les ongles avaient démesurément poussé pendant sa maladie, il

ajouta ces mots entrecoupés: Oh! mes ongles tranchants... tranchants et

aigus... Un vieux tigre, moi, mais plus souple, plus fort, plus hardi...

On n'oserait pas me disputer ma tigresse Cecily... Ah! elle appelle!...

elle appelle! dit-il en avançant son monstrueux visage et prêtant

l'oreille.

Après un moment de silence, il se tapit de nouveau le long du mur en

disant:

--Non... j'avais cru l'entendre... elle n'est pas là... mais je la

vois... Oh! toujours, toujours!... Oh! la voilà... Elle m'appelle, elle

rugit, rugit là-bas... Me voilà... me voilà...

Et Jacques Ferrand se traîna vers le milieu de la chambre sur ses genoux

et sur ses mains. Quoique ses forces fussent épuisées, de temps à autre

il avançait par un soubresaut convulsif, puis il s'arrêtait, semblant

écouter attentivement.

--Où est-elle? où est-elle? j'approche, elle s'éloigne... Ah!...

là-bas... oh! elle m'attend... va... va... mords le sable en poussant

tes rugissements plaintifs... Ah! ses grands yeux féroces... ils

deviennent languissants, ils implorent... Cecily, ton vieux tigre est à

toi, s'écria-t-il.

Et d'un dernier élan il eut la force de se soulever et de se redresser

sur ses genoux.

Mais tout à coup se renversant en arrière avec épouvante, le corps

affaissé sur ses talons, les cheveux hérissés, le regard effaré, la

bouche contournée de terreur, les deux mains tendues en avant, il sembla

lutter avec rage contre un objet invisible, prononçant des paroles sans

suite, et s'écriant d'une voix entrecoupée:

--Quelle morsure... au secours... noeuds glacés... mes bras brisés... je

ne peux pas l'ôter... dents aiguës... Non, non, oh! pas les yeux... au

secours... un serpent noir... oh! sa tête plate... ses prunelles de feu.

Il me regarde... c'est le démon... Ah! il me reconnaît... Jacques

Ferrand... à l'église... saint homme... toujours à l'église...

va-t'en... au signe de la croix... va-t'en...

Et le notaire se redressant un peu, s'appuyant d'une main sur le

parquet, tâcha de l'autre de se signer.

Son front livide était inondé de sueur froide, ses yeux commençaient à

perdre de leur transparence; ils devenaient ternes, glauques.

Tous les symptômes d'une mort prochaine se manifestaient.

Rodolphe et les autres témoins de cette scène restaient immobiles et

muets, comme s'ils eussent été sous l'obsession d'un rêve abominable.

--Ah!... reprit Jacques Ferrand toujours à demi étendu sur le parquet et

se soutenant d'une main, le démon... disparu... je vais à l'église... je

suis un saint homme... je prie... Hein? on ne le saura pas... tu crois?

non, non, tentateur... bien sûr! Le secret? Eh bien! qu'elles

viennent... ces femmes... Toutes... oui, toutes... si on ne sait pas.

Et sur cette hideuse physionomie de ce martyr damné de la luxure on put

suivre les dernières convulsions de l'agonie sensuelle... Les deux pieds

dans la tombe que sa passion frénétique avait ouverte, obsédé par son

fougueux délire, il évoquait encore des images d'une volupté mortelle.

--Ah!... reprit-il d'une voix haletante, ces femmes... ces femmes! Mais

le secret! Je suis un saint homme! Le secret! Ah! les voilà! trois...

Elles sont trois! Que dit celle-ci? Je suis Louise Morel... Ah! oui...

Louise Morel... je sais... Je ne suis qu'une fille du peuple... Vois,

Jacques... quelle forêt de cheveux bruns se déploie sur mes épaules...

Tu trouvais mon visage beau... Tiens... prends... garde-le... Que me

donnera-t-elle? Sa tête... coupée par le bourreau... Cette tête morte,

elle me regarde... Cette tête morte... elle me parle... Ses lèvres

violettes, elles remuent... Viens! viens! viens! Comme Cecily... non...

je ne veux pas... je ne veux pas... démon... laisse-moi... va-t'en...

vas-t'en! Et cette autre femme! oh! belle! belle! Jacques... je suis la

duchesse... de Lucenay... Vois ma taille de déesse... mon sourire... mes

yeux effrontés... Viens! viens! oui... je viens... mais attends! Et

celle-ci... qui retourne son visage! Oh! Cecily! Cecily! Oui...

Jacques... je suis Cecily... Tu vois les trois Grâces... Louise... la

duchesse et moi... choisis... Beauté du peuple... beauté patricienne...

beauté sauvage des tropiques... L'enfer avec nous... Viens! viens!...

L'enfer avec vous!... Oui, s'écria Jacques Ferrand en se soulevant sur

ses genoux et en étendant ses bras pour saisir ces fantômes.

Ce dernier élan convulsif fut suivi d'une commotion mortelle.

Il retomba aussitôt en arrière, roide et inanimé ses yeux semblaient

sortir de leur orbite; d'atroces convulsions imprimaient à ses traits

des contorsions surnaturelles, pareilles à celle que la pile voltaïque

arrache au visage des cadavres; une écume sanglante inondait ses lèvres;

sa voix était sifflante, strangulée, comme celle d'un hydrophobe, car,

dans son dernier paroxysme, cette maladie épouvantable... épouvantable

punition de la luxure, offre les mêmes symptômes que la rage.

La vie du monstre s'éteignit au milieu d'une dernière et horrible

vision, car il balbutia ces mots:

--Nuit noire! noire... spectre... squelettes d'airain rougi au feu...

m'enlacent... leurs doigts brûlants... ma chair fume... ma moelle se

calcine... spectre acharné... non! non... Cecily! le feu... Cecily!...

Tels furent les derniers mots de Jacques Ferrand...

Rodolphe sortit épouvanté.

VI

L'hospice[6]

On se souvient que Fleur-de-Marie, sauvée par la Louve, avait été

transportée, non loin de l'île du Ravageur, dans la maison de campagne

du docteur Griffon, l'un des médecins de l'hospice civil où nous

conduirons le lecteur.

Ce savant docteur, qui avait obtenu, par de hautes protections, un

service dans cet hôpital, regardait ses salles comme une espèce de lieu

d'essai où il expérimentait sur les pauvres les traitements qu'il

appliquait ensuite à ses riches clients, ne hasardant jamais sur ceux-ci

un nouveau moyen curatif avant d'en avoir ainsi plusieurs fois tenté et

répété l'application _in anima vili_, comme il le disait avec cette

sorte de barbarie naïve où peut conduire la passion aveugle de l'art, et

surtout l'habitude et la puissance d'exercer, sans crainte et sans

contrôle, sur une créature de Dieu, toutes les capricieuses tentatives,

toutes les savantes fantaisies d'un esprit inventeur.

Ainsi, par exemple, le docteur voulait-il s'assurer de l'effet

comparatif d'une médication nouvelle assez hasardée, afin de pouvoir

déduire des conséquences favorables à tel ou tel système:

Il prenait un certain nombre de malades...

Traitait ceux-ci selon la nouvelle méthode,

Ceux-là par l'ancienne.

Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de

la nature...

Après quoi il comptait les survivants...

Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait

sur l'autel de la science[7].

Le docteur Griffon n'y songeait même pas.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 3 / 24 段