--Vous m'entendrez... vous dis-je!... Vous souvenez-vous du dernier

jour... où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela vous ne pouviez

plus cacher les suites de notre secrète union, que, comme vous, je

croyais indissoluble... Je connaissais le caractère inflexible de mon

père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi...

Bravant son indignation, je lui déclarai que vous étiez ma femme devant

Dieu et devant les hommes... que dans peu de temps vous mettriez au

monde un enfant, fruit de notre amour... La colère de mon père fut

terrible... il ne voulait pas croire à mon mariage... tant d'audace lui

semblait impossible... il me menaça de son courroux si je me permettais

de lui parler encore d'une semblable folie... Alors je vous aimais comme

un insensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre coeur

d'airain avait battu pour moi... Je répondis à mon père que jamais je

n'aurais d'autre femme que vous... À ces mots, son emportement n'eut

plus de bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'écria

que notre mariage était nul; que, pour vous punir de votre audace, il

vous ferait attacher au pilori de la ville... Cédant à une folle

passion... à la violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père,

à mon souverain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer.

Exaspéré par cette insulte, mon père leva la main sur moi; la rage

m'aveugla... je tirai mon épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph

qui survint et détourna le coup... j'étais parricide de fait... comme je

l'ai été d'intention!... Entendez-vous... parricide! Et pour vous

défendre... vous!...

--Hélas! j'ignorais ce malheur!

--En vain j'avais cru jusqu'ici expier mon crime... le coup qui me

frappe aujourd'hui est ma punition.

--Mais moi, n'ai-je pas aussi bien souffert de la dureté de votre père,

qui a rompu notre mariage? Pourquoi m'accuser de ne pas vous avoir

aimé... lorsque...

--Pourquoi?... s'écria Rodolphe, en interrompant Sarah et jetant sur

elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonnez

plus de l'horreur que vous m'inspirez. Après cette scène funeste dans

laquelle j'avais menacé mon père, je rendis mon épée. Je fus mis au

secret le plus absolu. Polidori, par les soins de qui notre mariage

avait été conclu, fut arrêté; il prouva que cette union était nulle, que

le ministre qui l'avait bénie était un ministre supposé, et que vous,

votre frère et moi, nous avions été trompés. Pour désarmer la colère de

mon père à son égard, Polidori fit plus: il lui remit une de vos lettres

à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seyton.

--Ciel!... il serait possible?

--Vous expliquez-vous mes mépris maintenant?

--Oh! assez... assez.

--Dans cette lettre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un

cynisme révoltant. Vous me traitiez avec un dédain glacial; vous me

sacrifiiez à votre orgueil infernal; je n'étais que l'instrument de la

fortune souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez enfin que

mon père vivait bien longtemps.

--Malheureuse que je suis! À cette heure je comprends tout.

--Et pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le

lendemain, sans m'adresser un seul reproche, il me montra cette

lettre... cette lettre qui à chaque ligne révélait la noirceur de votre

âme, je ne pus que tomber à genoux et demander grâce. Depuis ce jour

j'ai été poursuivi par un remords inexorable. Bientôt, je quittai

l'Allemagne pour de longs voyages; alors commença l'expiation que je me

suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien,

poursuivre le mal, soulager ceux qui souffrent, sonder toutes les plaies

de l'humanité pour tâcher d'arracher quelques âmes à la perdition, telle

est la tâche que je me suis donnée.

--Elle est noble et sainte, elle est digne de vous.

--Si je vous parle de ce voeu, reprit Rodolphe avec autant de dédain que

d'amertume, de ce voeu que j'ai accompli selon mon pouvoir partout où je

me suis trouvé, ce n'est pas pour être loué par vous. Écoutez-moi donc.

Dernièrement j'arrive en France; mon séjour dans ce pays ne devait pas

être perdu pour l'expiation. Tout en voulant secourir d'honnêtes

infortunes, je voulus aussi connaître ces classes que la misère écrase,

abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que quelques

généreuses paroles, suffisent souvent à sauver un malheureux de l'abîme.

Afin de juger par moi-même, je pris l'extérieur et le langage des gens

que je désirais observer. Ce fut lors d'une de ces explorations...

que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, comme

s'il eût reculé devant cette révélation terrible, Rodolphe ajouta après

un moment d'hésitation:--Non... non; je n'en ai pas le courage.

--Qu'avez-vous donc à m'apprendre encore, mon Dieu?

--Vous ne le saurez que trop tôt... mais, reprit-il avec une sanglante

ironie, vous portez au passé un si vif intérêt que je dois vous parler

des événements qui ont précédé mon retour en France. Après de longs

voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux volontés de

mon père; j'épousai une princesse de Prusse. Pendant mon absence vous

aviez été chassée du grand-duché. Apprenant plus tard que vous étiez

mariée au comte Mac-Gregor, je vous redemandai ma fille avec instance:

vous ne me répondîtes pas; malgré toutes mes informations je ne pus

jamais savoir où vous aviez envoyé cette malheureuse enfant, au sort de

laquelle mon père avait libéralement pourvu. Il y a dix ans seulement,

une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! plût à

Dieu qu'elle fût morte, alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur qui

va désormais désespérer ma vie.

--Maintenant, dit Sarah d'une voix faible, je ne m'étonne plus de

l'aversion que je vous ai inspirée depuis que vous avez lu cette

lettre... Je le sens, je ne survivrai pas à ce dernier coup. Eh bien!

oui... l'orgueil et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence

passionnée je cachais un coeur glacé, j'affectais le dévouement, la

franchise; je n'étais que dissimulation et égoïsme. Ne sachant pas

combien vous avez le droit de me mépriser, de me haïr, mes folles

espérances étaient revenues plus ardentes que jamais. Depuis qu'un

double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris une

nouvelle créance à cette prédiction qui me promettait une couronne, et

lorsque le hasard m'a fait retrouver ma fille, il m'a semblé voir dans

cette fortune inespérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai

jusqu'à croire que votre aversion pour moi céderait à votre amour pour

votre enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre

le rang qui lui était dû...

--Eh bien! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie!

Oui, malgré l'horreur que vous m'inspirez; oui, par attachement, que

dis-je? par respect pour les affreux malheurs de mon enfant, j'aurais...

quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un

mariage qui eût légitimé la naissance de notre fille, rendu sa position

aussi éclatante, aussi haute qu'elle avait été misérable!

--Je ne m'étais donc pas trompée!... Malheur!... Malheur!... il est trop

tard!...

--Oh! je le sais! ce n'est pas la mort de votre fille que vous pleurez,

c'est la perte de ce rang que vous avez poursuivi avec une inflexible

opiniâtreté!... Eh bien! que ces regrets infâmes soient votre dernier

châtiment!...

--Le dernier... car je n'y survivrai pas...

--Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'existence de votre

fille depuis que vous l'avez abandonnée.

--Pauvre enfant! bien misérable, peut-être...

--Vous souvenez-vous, reprit Rodolphe avec un calme effrayant, vous

souvenez-vous de cette nuit où vous et votre frère vous m'avez suivi

dans un repaire de la Cité?

--Je m'en souviens; mais pourquoi cette question?... votre regard me

glace.

--En venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces

rues ignobles, de... malheureuses créatures... qui... mais non... non...

Je n'ose pas, dit Rodolphe en cachant son visage dans ses mains, je

n'ose pas... mes paroles m'épouvantent.

--Moi aussi, elles m'épouvantent... qu'est-ce donc encore, mon Dieu?

--Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur

lui-même un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de

leur sexe?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune

fille de seize ans, belle... Oh! belle... comme on peint les anges?...

une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée

depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si

virginale et si pure, que les voleurs et les assassins qui la

tutoyaient... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie...

L'avez-vous remarquée, cette jeune fille... dites? dites, tendre mère?

--Non... je ne l'ai pas remarquée, dit Sarah presque machinalement, se

sentant oppressée par une vague terreur.

--Vraiment? s'écria Rodolphe avec un éclat sardonique. C'est étrange...

je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoutez bien. Lors

d'une de ces explorations dont je vous ai parlé tout à l'heure et qui

avait alors un double but[3], je me trouvais dans la Cité: non loin du

repaire où vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces

malheureuses créatures; je la défendis contre la brutalité de cet

homme... Vous ne devinez pas qui était cette créature... Dites, mère

sainte et prévoyante, dites... vous ne devinez pas?

--Non... je ne... devine pas... Oh! laissez-moi... laissez-moi.

--Cette malheureuse était Fleur-de-Marie...

--Ô mon Dieu!...

--Et vous ne devinez pas... qui était Fleur-de-Marie... mère

irréprochable?

--Tuez-moi... oh! tuez-moi...

--C'était la Goualeuse... c'était votre fille..., s'écria Rodolphe avec

une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des

mains d'un ancien forçat, c'était mon enfant, à moi... à moi... Rodolphe

de Gerolstein! oh! il y avait dans cette rencontre avec mon enfant, que

je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de

providentiel... une récompense pour l'homme qui cherche à secourir ses

frères... une punition pour le parricide...

--Je meurs maudite et damnée..., murmura Sarah en se renversant dans son

fauteuil et en cachant son visage dans ses mains.

--Alors, continua Rodolphe, dominant à peine ses ressentiments et

voulant en vain comprimer les sanglots qui de temps en temps étouffèrent

sa voix, quand je l'ai crue soustraite aux mauvais traitements dont on

la menaçait, frappé de la douceur inexprimable de son accent... de

l'angélique expression de ses traits... il m'a été impossible de ne pas

m'intéresser à elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le naïf

et poignant récit de cette vie d'abandon, de douleur et de misère; car,

voyez-vous, c'est quelque chose d'épouvantable que la vie de votre

fille... madame...

«Oh! il faut que vous sachiez les tortures de votre enfant; oui, madame

la comtesse... pendant qu'au milieu de votre opulence vous rêviez une

couronne... votre fille, toute petite, couverte de haillons, allait le

soir mendier dans les rues, souffrant du froid et de la faim... durant

les nuits d'hiver elle grelottait sur un peu de paille dans le coin d'un

grenier, et puis, quand l'horrible femme qui la torturait était lasse de

battre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour la faire souffrir,

savez-vous ce qu'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les

dents!...

--Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...

--Écoutez encore... S'échappant enfin des mains de la Chouette, errant

sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'arrête comme

vagabonde, on la met en prison... Ah! cela a été le meilleur temps de la

vie de votre fille... madame... Oui, dans sa geôle, chaque soir, elle

remerciait Dieu de ne plus souffrir du froid, de la faim, et de ne plus

être battue. Et c'est dans une prison qu'elle a passé les années les

plus précieuses de la vie d'une jeune fille, ces années qu'une tendre

mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse; oui, au

lieu d'atteindre ses seize ans environnée de soins tutélaires, de nobles

enseignements, votre fille n'a connu que la brutale indifférence des

geôliers, et puis, un jour, dans sa féroce insouciance, la société l'a

jetée, innocente et pure, belle et candide, au milieu de la fange de la

grande ville... Malheureuse enfant... abandonnée... sans soutien, sans

conseil, livrée à tous les hasards de la misère et du vice!... Oh!

s'écria Rodolphe, en donnant un libre cours aux sanglots qui

l'étouffaient, votre coeur est endurci, votre égoïsme impitoyable, mais

vous auriez pleuré... oui... vous auriez pleuré en entendant le récit

déchirant de votre fille!... Pauvre enfant! souillée, mais non

corrompue, chaste encore au milieu de cette horrible dégradation qui

était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour

cette vie où elle était fatalement enchaînée; oh! si vous saviez comme à

chaque instant il se révélait en elle d'adorables instincts! Que de

bonté... que de charité touchante! oui... car c'était pour soulager une

infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait

dépensé le peu d'argent qui lui restait, et qui la séparait de l'abîme

d'infamie où on l'a plongée... Oui! car il est venu un jour... un jour

affreux... où, sans travail, sans pain, sans asile... d'horribles femmes

l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin... l'ont enivrée...

et...

Rodolphe ne put achever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:

--Et c'était ma fille! ma fille!...

--Malédiction sur moi! murmura Sarah en cachant sa figure dans ses mains

comme si elle eût redouté de voir le jour.

--Oui, s'écria Rodolphe, malédiction sur vous! car c'est votre abandon

qui a causé toutes ces horreurs... Malédiction sur vous! car, lorsque la

retirant de cette fange je l'avais placée dans une paisible retraite,

vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices. Malédiction

sur vous! car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...

À ce nom Rodolphe se tut brusquement...

Il tressaillit comme s'il l'eût prononcé pour la première fois.

C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il

savait que sa fille était la victime de ce monstre... Les traits du

prince prirent alors une effrayante expression de rage et de haine.

Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée: que le

meurtrier de sa fille vivait encore... Sarah, malgré sa faiblesse

croissante et le bouleversement que venait de lui causer l'entretien de

Rodolphe, fut frappée de son air sinistre; elle eut peur pour elle...

--Hélas! qu'avez-vous? murmura-t-elle d'une voix tremblante. N'est-ce

pas assez de souffrances, mon Dieu?...

--Non... ce n'est pas assez! ce n'est pas assez..., dit Rodolphe en se

parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais

éprouvé cela... jamais! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de

sang... quelle rage calme et réfléchie!... Quand je ne savais pas qu'une

des victimes du monstre était mon enfant... je me disais: «La mort de

cet homme serait stérile... tandis que sa vie serait féconde, si, pour

la racheter, il acceptait les conditions que je lui impose...» Le

condamner à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait juste...

Et puis la vie sans or, la vie sans l'assouvissement de sa sensualité

frénétique, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma

fille qu'il a livrée, enfant, à toutes les horreurs de la misère...

jeune fille, à toutes les horreurs de l'infamie!... s'écria Rodolphe en

s'animant peu à peu; mais c'est ma fille qu'il a fait assassiner!... Je

tuerai cet homme!...

Et le prince s'élança vers la porte.

--Où allez-vous? Ne m'abandonnez pas... s'écria Sarah, se levant à demi

et étendant vers Rodolphe ses mains suppliantes. Ne me laissez pas

seule!... je vais mourir...

--Seule!... non!... non!... Je vous laisse avec le spectre de votre

fille, dont vous avez causé la mort!...

Sarah, éperdue, se jeta à genoux en poussant un cri d'effroi, comme si

un fantôme effrayant lui eût apparu.

--Pitié! je meurs!

--Mourez donc, maudite!... reprit Rodolphe effrayant de fureur.

Maintenant il me faut la vie de votre complice... car c'est vous qui

avez livré votre fille à son bourreau!

Et Rodolphe se fit rapidement conduire chez Jacques Ferrand.

IV

Furens amoris

La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...

Le pavillon occupé par Jacques Ferrand est plongé dans une obscurité

profonde...

Le vent gémit...

La pluie tombe...

Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit sinistre où

Cecily, avant de quitter pour jamais la maison du notaire, avait exalté

la brutale passion de cet homme jusqu'à la frénésie.

Étendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une

lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une

des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang; une ligature de

drap rouge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient

d'être saigné par Polidori.

Celui-ci, debout auprès du lit, s'appuie d'une main au chevet et semble

contempler les traits de son complice avec inquiétude.

Rien de plus hideusement effrayant que la figure de Jacques Ferrand,

alors plongé dans cette torpeur somnolente qui succède ordinairement aux

crises violentes.

D'une pâleur violacée qui se détache des ombres de l'alcôve, son visage,

inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses

paupières fermées sont tellement gonflées, injectées de sang, qu'elles

apparaissent comme deux lobes rougeâtres au milieu de cette face d'une

lividité cadavéreuse.

--Encore un accès aussi violent que celui de tout à l'heure... et il est

mort..., dit Polidori à voix basse. Arétée[4] l'a dit, la plupart de

ceux qui sont atteints de cette étrange et effroyable maladie périssent

presque toujours le septième jour... et il y a aujourd'hui six jours que

l'infernale créole a allumé le feu inextinguible qui dévore cet homme...

Après quelques moments de silence méditatif, Polidori s'éloigna du lit

et se promena lentement dans la chambre.

--Tout à l'heure, reprit-il en s'arrêtant, pendant la crise qui a failli

emporter Jacques, je me croyais sous l'obsession d'un rêve en

l'entendant décrire une à une, et d'une voix haletante, les monstrueuses

hallucinations qui traversaient son cerveau... Terrible... terrible

maladie!... Tour à tour elle soumet chaque organe à des phénomènes qui

déconcertent la science... épouvantent la nature... Ainsi tout à l'heure

l'ouïe de Jacques était d'une sensibilité si incroyablement douloureuse,

que, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles

brisaient à ce point son tympan qu'il lui semblait, disait-il, que son

crâne était une cloche, et qu'un énorme battant d'airain mis en branle

au moindre son lui martelait la tête d'une tempe à l'autre avec un

fracas étourdissant et des élancements atroces.

Polidori resta de nouveau pensif devant le lit de Jacques Ferrand, dont

il s'était rapproché...

La tempête grondait au-dehors; elle éclata bientôt en longs sifflements,

en violentes rafales de vent et de pluie qui ébranlèrent toutes les

fenêtres de cette maison délabrée...

Malgré son audacieuse scélératesse, Polidori était superstitieux; de

noirs pressentiments l'agitaient; il éprouvait un malaise

indéfinissable; les mugissements de l'ouragan qui troublaient seuls le

morne silence de la nuit lui inspiraient une vague frayeur contre

laquelle il voulait en vain se roidir.

Pour se distraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les

traits de son complice.

--Maintenant, dit-il en se penchant vers lui, ses paupières

s'injectent... On dirait que son sang calciné y afflue et s'y concentre.

L'organe de la vue va, comme tout à l'heure celui de l'ouïe, offrir sans

doute quelque phénomène extraordinaire... Quelles souffrances!... Comme

elles durent!... Comme elles sont variées!... Oh! ajouta-t-il avec un

rire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle

de tourmenteur, elle défie les plus féroces combinaisons des hommes.

Ainsi, dans cette maladie, causée par une frénésie érotique, elle soumet

chaque sens à des tortures inouïes, surhumaines... elle développe la

sensibilité de chaque organe jusqu'à l'idéal, pour que l'atrocité des

douleurs soit idéale aussi.

Après avoir contemplé pendant quelques moments les traits de son

complice, il tressaillit de dégoût, se recula et dit:

--Ah! ce masque est affreux... Ces frémissements rapides qui le

parcourent et le rident parfois le rendent effrayant...

Au-dehors l'ouragan redoublait de furie...

--Quel orage! reprit Polidori en tombant assis dans un fauteuil et en

appuyant son front dans ses mains. Quelle nuit... quelle nuit! Il ne

peut y en avoir de plus funestes pour l'état de Jacques.

Après un long silence il reprit:

--Je ne sais si le prince, instruit de l'infernale puissance des

séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques a prévu que

chez un homme d'une trempe si énergique, d'une organisation si

vigoureuse, l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée

d'une sorte de rage cupide, développerait l'effroyable névrose dont

Jacques est victime... mais cette conséquence était normale, forcée...

«Oh! oui, dit-il en se levant brusquement et comme s'il eût été effrayé

par cette pensée, oui, le prince avait sans doute prévu cela... sa rare

et vaste intelligence n'est étrangère à aucune science... Son coup

d'oeil profond embrasse la cause et l'effet de chaque chose...

Impitoyable dans sa justice, il a dû baser et calculer sûrement le

châtiment de Jacques sur les développements logiques et successifs d'une

passion brutale, exaspérée jusqu'à la rage.

Après un long silence, Polidori reprit:

--Quand je songe au passé... quand je songe aux projets ambitieux que,

d'accord avec Sarah, j'avais autrefois fondés sur la jeunesse du

prince!... Que d'événements! Par quelles dégradations suis-je tombé dans

l'abjection criminelle où je vis, moi qui avais cru efféminer ce prince

et en faire l'instrument docile du pouvoir que j'avais rêvé!... De

précepteur je comptais devenir ministre... Et, malgré mon savoir, mon

esprit, de forfaits en forfaits, j'ai atteint les derniers degrés de

l'infamie... Me voici enfin le geôlier de mon complice.

Et Polidori s'abîma dans de sinistres réflexions qui le ramenèrent à la

pensée de Rodolphe.

--Je redoute et je hais le prince, reprit-il, mais je suis forcé de

m'incliner en tremblant devant cette imagination, devant cette volonté

toute-puissante qui s'élance toujours d'un seul bond en dehors des

routes connues... Quel contraste étrange dans cet homme... assez

tendrement charitable pour imaginer la Banque des travailleurs sans

ouvrage, assez féroce... pour arracher Jacques à la mort afin de le

livrer à toutes les furies vengeresses de la luxure!...

«Rien d'ailleurs de plus orthodoxe, ajouta Polidori avec une sombre

ironie. Parmi les peintures que Michel-Ange a faites des sept péchés

capitaux dans son _Jugement dernier_ de la chapelle Sixtine, j'ai vu la

punition terrifiante dont il frappe la luxure[5]; mais les masques

hideux, convulsifs, de ces damnés de la chair qui se tordaient sous la

morsure aiguë des serpents, étaient moins effrayants que la face de

Jacques pendant son accès de tout à l'heure... il m'a fait peur!

Et Polidori frissonna comme s'il avait encore devant les yeux cette

vision formidable.

Les mystères de Paris, Tome V · 第 2 / 24 段