--Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent

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Eugène Sue

LES MYSTÈRES DE PARIS

Tome V

(1842--1843)

Table des matières

NEUVIÈME PARTIE.

I Les complices.

II Rodolphe et Sarah.

III Vengeance.

IV Furens amoris.

V Les visions.

VI L'hospice.

VII La visite.

VIII Mademoiselle de Fermont.

IX Fleur-de-Marie.

X Espérance.

XI Le père et la fille.

XII Dévouement.

XIII Le mariage.

XIV Bicêtre.

XV Le Maître d'école.

XVI Morel le lapidaire.

DIXIÈME PARTIE.

I La toilette.

II Martial et le Chourineur.

III Le doigt de Dieu.

ÉPILOGUE..

I Gerolstein.

II Gerolstein (suite).

III Gerolstein (suite et fin).

IV La princesse Amélie.

V Les souvenirs.

VI Aveux.

VII La profession.

Dernier chapitre Le 13 janvier.

À Monsieur le rédacteur en chef du _Journal des Débats_

NOTES.

NEUVIÈME PARTIE

I

Les complices

À peine l'abbé fut-il parti que Jacques Ferrand poussa une imprécation

terrible.

Son désespoir et sa rage, si longtemps comprimés, éclatèrent avec furie;

haletant, la figure crispée, l'oeil égaré, il marchait à pas précipités,

allant et venant dans son cabinet comme une bête féroce tenue à la

chaîne.

Polidori, conservant le plus grand calme, observait attentivement le

notaire.

--Tonnerre et sang! s'écria enfin Jacques Ferrand d'une voix éclatante

de courroux, ma fortune entière engloutie dans ces stupides bonnes

oeuvres!... moi qui méprise et exècre les hommes... moi qui n'avais vécu

que pour les tromper et les dépouiller... moi fonder des établissements

philanthropiques... m'y forcer... par des moyens infernaux! Mais c'est

donc le démon que ton maître? s'écria-t-il exaspéré, en s'arrêtant

brusquement devant Polidori.

--Je n'ai pas de maître, répondit froidement celui-ci. Ainsi que toi...

j'ai un juge.

--Obéir comme un niais aux moindres ordres de cet homme! reprit Jacques

Ferrand, dont la rage redoublait. Et ce prêtre!... qu'à part moi j'ai si

souvent raillé d'être, comme les autres, dupe de mon hypocrisie...

chacune des louanges qu'il me donnait de bonne foi était un coup de

poignard... Et me contraindre!... toujours me contraindre!

--Sinon l'échafaud.

--Oh! ne pouvoir échapper à cette domination fatale!... Mais enfin voilà

plus d'un million que j'abandonne. S'il me reste avec cette maison cent

mille francs, c'est tout au plus. Que peut-on vouloir encore?

--Tu n'es pas au bout... Le prince sait par Badinot que ton homme de

paille, Petit-Jean, n'était que ton prête-nom pour les prêts usuraires

faits au vicomte de Saint-Remy, que tu as (toujours sous le nom de

Petit-Jean) si rudement rançonné d'ailleurs pour ses faux. Les sommes

que Saint-Remy a payées lui avaient été prêtées par une grande dame...

probablement encore une restitution qui t'attend. Mais on l'ajourne sans

doute parce qu'elle est plus délicate.

--Enchaîné... enchaîné ici!

--Aussi solidement qu'avec un câble de fer.

--Toi... mon geôlier... misérable.

--Que veux-tu... selon le système du prince, rien de plus logique: il

punit le crime par le crime, le complice par le complice.

--Ô rage!

--Et malheureusement rage impuissante!... car tant qu'il ne m'aura pas

fait dire: «Jacques Ferrand est libre de quitter sa maison...» je

resterai à tes côtés, comme ton ombre... Écoute donc, ainsi que toi je

mérite l'échafaud. Si je manque aux ordres que j'ai reçus comme ton

geôlier, ma tête tombe! Tu ne pouvais donc avoir un gardien plus

incorruptible. Quant à fuir tous deux... impossible. Nous ne pourrions

faire un pas hors d'ici sans tomber entre les mains des gens qui

veillent jour et nuit à la porte de ce logis et à celle de la maison

voisine, notre seule issue en cas d'escalade.

--Mort et furie!... je le sais.

--Résigne-toi donc alors, car cette fuite est impossible. Réussît-elle,

elle ne nous offrirait que des chances de salut plus que douteuses: on

mettrait la police à nos trousses. Au contraire, toi en obéissant et moi

en surveillant l'exactitude de ton obéissance, nous sommes certains de

ne pas avoir le cou coupé. Encore une fois, résignons-nous.

--Ne m'exaspère pas par cet ironique sang-froid... ou bien...

--Ou bien quoi? Je ne te crains pas; je suis sur mes gardes, je suis

armé, et lors même que tu aurais retrouvé pour me tuer le stylet

empoisonné de Cecily...

--Tais-toi.

--Cela ne t'avancerait à rien. Tu sais que toutes les deux heures, il

faut que je donne à qui de droit un bulletin de ta précieuse santé...

manière indirecte d'avoir de nos nouvelles à tous deux. En ne me voyant

pas paraître, on se douterait du meurtre, tu serais arrêté. Et mais...

tiens... je te fais injure en te supposant capable de ce crime. Tu as

sacrifié plus d'un million pour avoir la vie sauve, et tu risquerais ta

tête... pour le sot et stérile plaisir de me tuer par vengeance! Allons

donc, tu n'es pas assez bête pour cela.

--C'est parce que tu sais que je ne puis pas te tuer que tu redoubles

mes maux en les exaspérant par tes sarcasmes.

--Ta position est très-originale... tu ne te vois pas... mais,

d'honneur... c'est très-piquant.

--Oh! malheur! malheur inextricable! de quelque côté que je me tourne,

c'est la ruine, c'est le déshonneur, c'est la mort! Et dire que

maintenant, ce que je redoute le plus au monde... c'est le néant!

Malédiction sur moi, sur toi, sur la terre entière!

--Ta misanthropie est plus large que ta philanthropie. Elle embrasse le

monde. L'autre, un arrondissement de Paris.

--Va... raille-moi, monstre!

--Aimes-tu mieux que je t'écrase de reproches?

--Moi?

--À qui la faute si nous sommes réduits à cette position? À toi.

Pourquoi conserver à ton cou, pendue comme une relique, cette lettre de

moi, relative à ce meurtre qui t'a valu cent mille écus; ce meurtre que

nous avions fait si adroitement passer pour un suicide?

--Pourquoi? misérable! Ne t'avais-je pas donné cinquante mille francs

pour ta coopération à ce crime et pour cette lettre que j'ai exigée, tu

le sais bien, afin d'avoir une garantie contre toi... et de t'empêcher

de me rançonner plus tard en me menaçant de me perdre? Car ainsi tu ne

pouvais me dénoncer sans te livrer toi-même. Ma vie et ma fortune

étaient donc attachées à cette lettre... voilà... pourquoi je la portais

toujours si précieusement sur moi.

--C'est vrai, c'était habile de ta part, car je ne gagnais rien à te

dénoncer, que le plaisir d'aller à l'échafaud côte à côte avec toi. Et

pourtant ton habileté nous a perdus, lorsque la mienne nous avait

jusqu'ici assuré l'impunité de ce crime.

--L'impunité... tu le vois...

--Qui pouvait deviner ce qui se passe? Mais, dans la marche ordinaire

des choses, notre crime devait être et a été impuni, grâce à moi.

--Grâce à toi?

--Oui, lorsque nous avons eu brûlé la cervelle de cet homme... tu

voulais, toi, simplement contrefaire son écriture et écrire à sa soeur

que, ruiné complètement, il se tuait par désespoir. Tu croyais faire

montre de grande finesse en ne parlant pas dans cette prétendue lettre

du dépôt qu'il t'avait confié. C'était absurde. Ce dépôt étant connu de

la soeur de notre homme, elle l'eût nécessairement réclamé. Il fallait

donc au contraire, ainsi que nous avons fait, le mentionner, ce dépôt,

afin que si par hasard l'on avait des doutes sur la réalité du suicide,

tu fusses la dernière personne soupçonnée. Comment supposer que, tuant

un homme pour t'emparer d'une somme qu'il t'avait confiée, tu serais

assez sot pour parler de ce dépôt dans la fausse lettre que tu lui

attribuerais? Aussi qu'est-il arrivé? On a cru au suicide. Grâce à ta

réputation de probité, tu as pu nier le dépôt, et on a cru que le frère

s'était tué après avoir dissipé la fortune de sa soeur.

--Mais qu'importe tout cela aujourd'hui? le crime est découvert.

--Et grâce à qui? Était-ce ma faute si ma lettre était une arme à deux

tranchants? Pourquoi as-tu été assez faible, assez niais pour livrer

cette arme terrible... à cette infernale Cecily?

--Tais-toi... ne prononce pas ce nom! s'écria Jacques Ferrand avec une

expression effrayante.

--Soit... je ne veux pas te rendre épileptique... tu vois bien qu'en ne

comptant que sur la justice ordinaire... nos précautions mutuelles

étaient suffisantes... Mais la justice extraordinaire de celui qui nous

tient en son pouvoir redoutable procède autrement...

--Oh! je ne le sais que trop.

--Il croit, lui, que couper la tête aux criminels ne répare pas

suffisamment le mal qu'ils ont fait... Avec les preuves qu'il a en

mains, il nous livrait tous deux aux tribunaux. Qu'en résultait-il? Deux

cadavres tout au plus bons à engraisser l'herbe du cimetière!

--Oh! oui, ce sont des larmes, des angoisses, des tortures, qu'il lui

faut à ce prince, à ce démon. Mais, je ne le connais pas, moi; mais je

ne lui ai jamais fait de mal. Pourquoi s'acharne-t-il ainsi sur moi?

--D'abord il prétend se ressentir du bien et du mal qu'on fait aux

autres hommes, qu'il appelle naïvement ses frères; et puis il connaît

lui, ceux à qui tu as fait du mal, et il te punit à sa manière.

--Mais de quel droit?

--Voyons, Jacques, entre nous, ne parlons pas de droit: il avait le

pouvoir de te faire judiciairement couper la tête. Qu'en serait-il

résulté? Tes deux seuls parents sont morts, l'État profitait de ta

fortune au détriment de ceux que tu avais dépouillés. Au contraire, en

mettant ta vie au prix de ta fortune, Morel le lapidaire, le père de

Louise, que tu as déshonorée, se trouve, lui et sa famille, désormais à

l'abri du besoin. Mme de Fermont, la soeur de M. de Renneville prétendu

suicidé, retrouve ses cent mille écus; Germain, que tu avais faussement

accusé de vol, est réhabilité et mis en possession d'une place honorable

et assurée, à la tête de la Banque des travailleurs sans ouvrage, qu'on

te force de fonder pour réparer et expier les outrages que tu as commis

contre la société. Entre scélérats on peut s'avouer cela; mais

franchement, au point de vue de celui qui nous tient entre ses serres,

la société n'aurait rien gagné à ta mort, elle gagne beaucoup à ta vie.

--Et c'est cela qui cause ma rage... et ce n'est pas là ma seule

torture!...

--Le prince le sait bien. Maintenant que va-t-il décider de nous? Je

l'ignore. Il nous a promis la vie sauve si nous exécutions aveuglément

ses ordres, il tiendra sa promesse. Mais s'il ne croit pas nos crimes

suffisamment expiés, il saura bien faire que la mort soit mille fois

préférable à la vie qu'il nous laisse. Tu ne le connais pas. Quand il se

croit autorisé à être inexorable, il n'est pas de bourreau plus féroce.

Il faut qu'il ait le diable à ses ordres pour avoir découvert ce que

j'étais allé faire en Normandie. Du reste, il a plus d'un démon à son

service, car cette Cecily, que la foudre écrase!...

--Encore une fois, tais-toi, pas ce nom, pas ce nom!

--Si, si, que la foudre écrase celle qui porte ce nom! c'est elle qui a

tout perdu. Notre tête serait en sûreté sur nos épaules sans ton

imbécile amour pour cette créature.

Au lieu de s'emporter, Jacques Ferrand répondit avec un profond

abattement:

--La connais-tu, cette femme? Dis? l'as-tu jamais vue?

--Jamais. On la dit belle, je le sais.

--Belle! répondit le notaire en haussant les épaules. Tiens, ajouta-t-il

avec une sorte d'amertume désespérée, tais-toi, ne parle pas de ce que

tu ignores. Ne m'accuse pas. Ce que j'ai fait, tu l'aurais fait à ma

place.

--Moi! mettre ma vie à la merci d'une femme!

--De celle-là, oui, et je le ferais de nouveau, si j'avais à espérer ce

qu'un moment j'ai espéré.

--Par l'enfer!... il est encore sous le charme, s'écria Polidori

stupéfait.

--Écoute, reprit le notaire d'une voix calme, basse, et pour ainsi dire

accentuée çà et là par les élans de désespoir incurable, écoute, tu sais

si j'aime l'or? Tu sais ce que j'ai bravé pour en acquérir? Compter dans

ma pensée les sommes que je possédais, les voir se doubler par mon

avarice, endurer toutes les privations et me savoir maître d'un trésor,

c'était ma joie, mon bonheur. Oui, posséder, non pour dépenser, non pour

jouir, mais pour thésauriser, c'était ma vie... Il y a un mois, si l'on

m'eût dit: «Entre ta fortune et ta tête, choisis», j'aurais livré ma

tête.

--Mais à quoi bon posséder, quand on va mourir?

--Demande-moi donc alors: «À quoi bon posséder quand on n'use pas de ce

qu'on possède?» Moi, millionnaire, menais-je la vie d'un millionnaire?

Non, je vivais comme un pauvre. J'aimais donc à posséder... pour

posséder.

--Mais, encore une fois, à quoi bon posséder si l'on meurt?

--À mourir en possédant! oui, à jouir jusqu'au dernier moment de la

jouissance qui vous a fait tout braver, privations, infamie, échafaud;

oui, à dire encore, la tête sur le billot: «Je possède!!!» Oh! vois-tu,

la mort est douce, comparée aux tourments que l'on endure en se voyant,

de son vivant, dépossédé comme je le suis, dépossédé de ce qu'on a

amassé au prix de tant de peine, de tant de dangers! Oh! se dire à

chaque heure, à chaque minute du jour: «Moi qui avais plus d'un million,

moi qui ai souffert les plus rudes privations pour conserver, pour

augmenter ce trésor, moi qui, dans dix ans, l'aurais eu doublé, triplé,

je n'ai plus rien, rien!» C'est atroce! c'est mourir, non pas chaque

jour, mais c'est mourir à chaque minute du jour. Oui, à cette horrible

agonie qui doit durer des années peut-être, j'aurais préféré mille fois

la mort rapide et sûre qui vous atteint avant qu'une parcelle de votre

trésor vous ait été enlevée; encore une fois, au moins je serais mort en

disant: «Je possède!»

Polidori regarda son complice avec un profond étonnement.

--Je ne te comprends plus. Alors pourquoi as-tu obéi aux ordres de celui

qui n'a qu'à dire un mot pour que ta tête tombe? Pourquoi as-tu préféré

la vie sans ton trésor, si cette vie te semble si horrible?

--C'est que, vois-tu, ajouta le notaire d'une voix de plus en plus

basse, mourir, c'est ne plus penser, mourir, c'est le néant. Et Cecily?

--Et tu espères? s'écria Polidori stupéfait.

--Je n'espère pas, je possède.

--Quoi?

--Le souvenir.

--Mais tu ne dois jamais la revoir, mais elle a livré ta tête.

--Mais je l'aime toujours, et plus frénétiquement que jamais, moi!

s'écria Jacques Ferrand avec une explosion de larmes, de sanglots, qui

contrastèrent avec le calme morne de ses dernières paroles. Oui,

reprit-il dans une effrayante exaltation, je l'aime toujours, et je ne

veux pas mourir, afin de pouvoir me plonger et me replonger encore avec

un atroce plaisir dans cette fournaise où je me consume à petit feu. Car

tu ne sais pas, cette nuit, cette nuit où je l'ai vue si belle, si

passionnée, si enivrante, cette nuit est toujours présente à mon

souvenir. Ce tableau d'une volupté terrible est là, toujours là, devant

mes yeux. Qu'ils soient ouverts ou fermés par un assoupissement fébrile

ou par une insomnie ardente, je vois toujours son regard noir et

enflammé qui fait bouillir la moelle de mes os. Je sens toujours son

souffle sur mon front. J'entends toujours sa voix.

--Mais ce sont là d'épouvantables tourments!

--Épouvantables! oui, épouvantables! Mais la mort! mais le néant! mais

perdre pour toujours ce souvenir aussi vivant que la réalité, mais

renoncer à ces souvenirs qui me déchirent, me dévorent et m'embrasent!

Non! non! non! Vivre! vivre! pauvre, méprisé, flétri, vivre au bagne,

mais vivre pour que la pensée me reste, puisque cette créature infernale

a toute ma pensée, est toute ma pensée!

--Jacques, dit Polidori d'un ton grave qui contrasta avec son amère

ironie habituelle, j'ai vu bien des souffrances; mais jamais tortures

n'approchèrent des tiennes. Celui qui nous tient en sa puissance ne

pouvait être plus impitoyable. Il t'a condamné à vivre, ou plutôt à

attendre la mort dans des angoisses terribles, car cet aveu m'explique

les symptômes alarmants qui chaque jour se développent en toi, et dont

je cherchais en vain la cause.

--Mais ces symptômes n'ont rien de grave! c'est de l'épuisement, c'est

la réaction de mes chagrins!... Je ne suis pas en danger, n'est-ce

pas?...

--Non, non, mais ta position est grave, il ne faut pas l'empirer; il est

certaines pensées qu'il faudra chasser. Sans cela, tu courrais de grands

dangers.

--Je ferai ce que tu voudras, pourvu que je vive, car je ne veux pas

mourir. Oh! les prêtres parlent de damnés! jamais ils n'ont imaginé pour

eux un supplice égal au mien. Torturé par la passion et la cupidité,

j'ai deux plaies vives au lieu d'une, et je les sens également toutes

deux. La perte de ma fortune m'est affreuse, mais la mort me serait plus

affreuse encore. J'ai voulu vivre, ma vie peut n'être qu'une torture

sans fin, sans issue, et je n'ose appeler la mort, car la mort anéantit

mon funeste bonheur, ce mirage de ma pensée, où m'apparaît incessamment

Cecily.

--Tu as du moins la consolation, dit Polidori en reprenant son

sang-froid ordinaire, de songer au bien que tu as fait pour expier tes

crimes...

--Oui, raille, tu as raison, retourne-moi sur des charbons ardents. Tu

sais bien, misérable, que je hais l'humanité; tu sais bien que ces

expiations que l'on m'impose, et dans lesquelles des esprits faibles

trouveraient quelques consolations, ne m'inspirent, à moi, que haine et

fureur contre ceux qui m'y obligent et contre ceux qui en profitent.

Tonnerre et meurtre! Songer que pendant que je traînerai une vie

épouvantable, n'existant que pour jouir de souffrances qui effrayeraient

les plus intrépides, ces hommes que j'exècre verront, grâce aux biens

dont on m'a dépouillé, leur misère s'alléger... que cette veuve et sa

fille remercieront Dieu de la fortune que je leur rends... que ce Morel

et sa fille vivront dans l'aisance... que ce Germain aura un avenir

honorable et assuré! Et ce prêtre! ce prêtre qui me bénissait, quand mon

coeur nageait dans le fiel et dans le sang, je l'aurais poignardé! Oh!

c'en est trop! Non! non! s'écria-t-il en appuyant sur son front ses deux

mains crispées, ma tête éclate, à la fin, mes idées se troublent. Je ne

résisterai pas à de tels accès de rage impuissante, à ces tortures

toujours renaissantes. Et tout cela pour toi! Cecily, Cecily! Le

sais-tu, au moins, que je souffre autant, le sais-tu, Cecily, démon

sorti de l'enfer?

Et Jacques Ferrand, épuisé par cette effroyable exaltation, retomba

haletant sur son siège, et se tordit les bras en poussant des

rugissements sourds et inarticulés.

Cet accès de rage convulsive et désespérée n'étonna pas Polidori.

Possédant une expérience médicale consommée, il reconnut facilement que

chez Jacques Ferrand la rage de se voir dépossédé de sa fortune, jointe

à sa passion ou plutôt à sa frénésie pour Cecily, avait allumé chez ce

misérable une fièvre dévorante.

Ce n'était pas tout... dans l'accès auquel Jacques Ferrand était alors

en proie, Polidori remarquait avec inquiétude certains pronostics d'une

des plus effrayantes maladies qui aient jamais épouvanté l'humanité, et

dont Paulus et Arétée, aussi grands observateurs que grands moralistes,

ont si admirablement tracé le foudroyant tableau.

Tout à coup on frappa précipitamment à la porte du cabinet.

--Jacques, dit Polidori au notaire, Jacques, remets-toi... voici

quelqu'un...

Le notaire ne l'entendit pas. À demi couché sur son bureau, il se

tordait dans des spasmes convulsifs.

Polidori alla ouvrir la porte, il vit le maître-clerc de l'étude qui,

pâle et la figure bouleversée, s'écria:

--Il faut que je parle à l'instant à M. Ferrand!

--Silence... il est dans ce moment très-souffrant... il ne peut vous

entendre, dit Polidori à voix basse, et, sortant du cabinet du notaire,

il en ferma la porte.

--Ah! monsieur, s'écria le maître-clerc, vous, le meilleur ami de M.

Ferrand, venez à son secours; il n'y a pas un moment à perdre.

--Que voulez-vous dire?

--D'après les ordres de M. Ferrand, j'étais allé dire à Mme la comtesse

Mac-Gregor qu'il ne pouvait se rendre chez elle aujourd'hui, ainsi

qu'elle le désirait...

--Eh bien?

--Cette dame, qui paraît maintenant hors de danger, m'a fait entrer dans

sa chambre. Elle s'est écriée d'un ton menaçant: «Retournez dire à M.

Ferrand que, s'il n'est pas ici, chez moi, dans une demi-heure, avant la

fin du jour il sera arrêté comme faussaire... car l'enfant qu'il a fait

passer pour morte ne l'est pas... je sais à qui il l'a livrée, je sais

où elle est[1].»

--Cette femme délirait, répondit froidement Polidori en haussant les

épaules.

--Vous le croyez, monsieur?

--J'en suis sûr.

--Je l'avais pensé d'abord, monsieur; mais l'assurance de Mme la

comtesse...

--Sa tête aura sans doute été affaiblie par la maladie... et les

visionnaires croient toujours à leurs visions.

--Vous avez sans doute raison, monsieur; car je ne pouvais m'expliquer

les menaces de la comtesse à un homme aussi respectable que M. Ferrand.

--Cela n'a pas le sens commun.

--Je dois vous dire aussi, monsieur, qu'au moment où je quittais la

chambre de Mme la comtesse, une de ses femmes est entrée précipitamment

en disant: «Son Altesse sera ici dans une heure.»

--Cette femme a dit cela? s'écria Polidori.

--Oui, monsieur, et j'ai été très-étonné, ne sachant de quelle Altesse

il pouvait être question...

«Plus de doute, c'est le prince, se dit Polidori. Lui chez la comtesse

Sarah, qu'il ne devait jamais revoir... Je ne sais, mais je n'aime pas

ce rapprochement... il peut empirer notre position.» Puis, s'adressant

au maître-clerc, il ajouta:--Encore une fois, monsieur, ceci n'a rien de

grave, c'est une folle imagination de malade; d'ailleurs je ferai part

tout à l'heure à M. Ferrand de ce que vous venez de m'apprendre.

Maintenant nous conduirons le lecteur chez la comtesse Sarah Mac-Gregor.

II

Rodolphe et Sarah

Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise

salutaire venait d'arracher au délire et aux souffrances qui pendant

plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus

sérieuses.

Le jour commençait à baisser... Sarah, assise dans un grand fauteuil et

soutenue par son frère Thomas Seyton, se regardait avec une profonde

attention dans un miroir que lui présentait une de ses femmes

agenouillée devant elle.

Cette scène se passait dans le salon où la Chouette avait commis sa

tentative d'assassinat.

La comtesse était d'une pâleur de marbre, que faisait ressortir encore

le noir foncé de ses yeux, de ses sourcils et de ses cheveux; un grand

peignoir de mousseline blanche l'enveloppait entièrement.

--Donnez-moi le bandeau de corail, dit-elle à une de ses femmes, d'une

voix faible, mais impérieuse et brève.

--Betty vous l'attachera, reprit Thomas Seyton, vous allez vous

fatiguer... Il est déjà d'une si grande imprudence de...

--Le bandeau! le bandeau! répéta impatiemment Sarah, qui prit ce bijou

et le posa à son gré sur son front. Maintenant, attachez-le... et

laissez-moi, dit-elle à ses femmes.

Au moment où celles-ci se retiraient, elle ajouta:

--On fera entrer M. Ferrand, le notaire, dans le petit salon bleu...

puis, reprit-elle avec une expression d'orgueil mal dissimulé, dès que

S. A. R. le grand-duc de Gerolstein arrivera, on l'introduira ici.

«Enfin! dit Sarah en se rejetant au fond de son fauteuil, dès qu'elle

fut seule avec son frère, enfin je touche à cette couronne... le rêve de

ma vie... la prédiction va donc s'accomplir!

--Sarah, calmez votre exaltation, lui dit sévèrement son frère. Hier

encore on désespérait de votre vie; une dernière déception vous

porterait un coup mortel.

--Vous avez raison, Tom, la chute serait affreuse, car mes espérances

n'ont jamais été plus près de se réaliser. J'en suis certaine, ce qui

m'a empêchée de succomber à mes souffrances a été ma pensée constante de

profiter de la toute-puissante révélation que m'a faite cette femme au

moment de m'assassiner.

--De même pendant votre délire... vous reveniez sans cesse à cette idée.

--Parce que cette idée seule soutenait ma vie chancelante. Quel

espoir!... princesse souveraine... presque reine!... ajouta-t-elle avec

enivrement.

--Encore une fois, Sarah, pas de rêves insensés; le réveil serait

terrible.

--Des rêves insensés?... Comment! lorsque Rodolphe saura que cette jeune

fille aujourd'hui prisonnière à Saint-Lazare[2], et autrefois confiée au

notaire qui l'a fait passer pour morte, est notre enfant, vous croyez

que...

Seyton interrompit sa soeur:

--Je crois, reprit-il avec amertume, que les princes mettent les raisons

d'État, les convenances politiques avant les devoirs naturels.

--Comptez-vous si peu sur mon adresse?

--Le prince n'est plus l'adolescent candide et passionné que vous avez

autrefois séduit; ce temps est bien loin de lui... et de vous, ma soeur.

Sarah haussa légèrement les épaules et dit:

--Savez-vous pourquoi j'ai voulu orner mes cheveux de ce bandeau de

corail, pourquoi j'ai mis cette robe blanche? C'est que la première fois

que Rodolphe m'a vue, à la cour de Gerolstein, j'étais vêtue de blanc,

et je portais ce même bandeau de corail dans mes cheveux.

--Comment! dit Thomas Seyton en regardant sa soeur avec surprise, vous

voulez évoquer ces souvenirs? vous n'en redoutez pas au contraire

l'influence?

--Je connais Rodolphe mieux que vous. Sans doute mes traits, aujourd'hui

changés par l'âge et par la souffrance, ne sont plus ceux de la jeune

fille de seize ans qu'il a éperdument aimée, qu'il a seule aimée, car

j'étais son premier amour... Et cet amour, unique dans la vie de

l'homme, laisse toujours dans son coeur des traces ineffaçables. Aussi,

croyez-moi, mon frère, la vue de cette parure réveillera chez Rodolphe

non-seulement les souvenirs de son amour, mais encore ceux de sa

jeunesse... Et pour les hommes ces derniers souvenirs sont toujours doux

et précieux.

--Mais à ces doux souvenirs s'en joignent de terribles; et le sinistre

dénoûment de votre amour? et l'odieuse conduite du père du prince envers

vous? et votre silence obstiné lorsque Rodolphe, après votre mariage

avec le comte Mac-Gregor, vous redemandait votre fille alors tout

enfant, votre fille dont une froide lettre de vous lui a appris la mort

il y a dix ans? Oubliez-vous donc que depuis ce temps le prince n'a eu

pour vous que mépris et haine?

--La pitié a remplacé la haine. Depuis qu'il m'a sue mourante, chaque

jour il a envoyé le baron de Graün s'informer de mes nouvelles.

--Par humanité.

--Tout à l'heure, il m'a fait répondre qu'il allait venir ici. Cette

concession est immense, mon frère.

--Il vous croit expirante; il suppose qu'il s'agit d'un dernier adieu,

et il vient. Vous avez eu tort de ne pas lui écrire la révélation que

vous allez lui faire.

--Je sais pourquoi j'agis ainsi. Cette révélation le comblera de

surprise, de joie et je serai là pour profiter de son premier élan

d'attendrissement. Aujourd'hui, ou jamais, il me dira: «Un mariage doit

légitimer la naissance de notre enfant.» S'il le dit, sa parole est

sacrée, et l'espoir de toute ma vie est enfin réalisé.

--S'il vous fait cette promesse, oui.

--Et pour qu'il la fasse, rien n'est à négliger dans cette circonstance

décisive. Je connais Rodolphe, il me hait, quoique je ne devine pas le

motif de sa haine, car jamais je n'ai manqué devant lui au rôle que je

m'étais imposé.

--Peut-être, car il n'est pas homme à haïr sans raison.

--Il n'importe; une fois certain d'avoir retrouvé sa fille, il

surmontera son aversion pour moi, et ne reculera devant aucun sacrifice

pour assurer à son enfant le sort le plus enviable, pour la rendre aussi

magnifiquement heureuse qu'elle aura été jusqu'alors infortunée.

--Qu'il assure le sort le plus brillant à votre fille, soit; mais entre

cette réparation et la résolution de vous épouser afin de légitimer la

naissance de cette enfant, il y a un abîme.

--Son amour de père comblera cet abîme.

--Mais cette infortunée a sans doute vécu jusqu'ici dans un état

précaire ou misérable?

--Rodolphe voudra d'autant plus l'élever qu'elle aura été plus

abaissée.

--Songez-y donc, la faire asseoir au rang des familles souveraines de

l'Europe! la reconnaître pour sa fille aux yeux de ces princes, de ces

rois dont il est le parent ou l'allié!

--Ne connaissez-vous pas son caractère étrange, impétueux et résolu, son

exagération chevaleresque à propos de tout ce qu'il regarde comme juste

et commandé par le devoir?

--Mais cette malheureuse enfant a peut-être été si viciée par la misère

où elle doit avoir vécu, que le prince, au lieu d'éprouver de l'attrait

pour elle...

--Que dites-vous? s'écria Sarah en interrompant son frère. N'est-elle

pas aussi belle jeune fille qu'elle était ravissante enfant? Rodolphe,

sans la connaître, ne s'était-il pas assez intéressé à elle pour vouloir

se charger de son avenir? Ne l'avait-il pas envoyée à sa ferme de

Bouqueval dont nous l'avons fait enlever?...

--Oui, grâce à votre persistance à vouloir rompre tous les liens

d'affection du prince, dans l'espoir insensé de le ramener un jour à

vous.

--Et cependant, sans cet espoir insensé, je n'aurais pas découvert, au

prix de ma vie, le secret de l'existence de ma fille. N'est-ce pas enfin

par cette femme qui l'avait arrachée de la ferme que j'ai connu

l'indigne fourberie du notaire Jacques Ferrand?

--Il est fâcheux qu'on m'ait refusé ce matin l'entrée de Saint-Lazare,

où se trouve, vous a-t-on dit, cette malheureuse enfant; malgré ma vive

insistance, on en a voulu répondre à aucun des renseignements que je

demandais, parce que je n'avais pas de lettre d'introduction auprès du

directeur de la prison. J'ai écrit au préfet en votre nom, mais je

n'aurai sans doute sa réponse que demain, et le prince va être ici tout

à l'heure. Encore une fois, je regrette que vous ne puissiez lui

présenter vous-même votre fille; il eût mieux valu attendre sa sortie de

prison avant de mander le grand-duc ici.

--Attendre! et sais-je seulement si la crise salutaire où je me trouve

durera jusqu'à demain? Peut-être suis-je passagèrement soutenue par la

seule énergie de mon ambition.

--Mais quelles preuves donnerez-vous au prince? Vous croira-t-il?

--Il me croira lorsqu'il aura lu le commencement de la révélation que

j'écrivais sous la dictée de cette femme quand elle m'a frappée,

révélation dont heureusement je n'ai oublié aucune circonstance; il me

croira lorsqu'il aura lu votre correspondance avec Mme Séraphin et

Jacques Ferrand jusqu'à la mort supposée de l'enfant; il me croira

lorsqu'il aura entendu les aveux du notaire, qui, épouvanté de mes

menaces, sera ici tout à l'heure; il me croira lorsqu'il verra le

portrait de ma fille à l'âge de six ans, portrait qui, m'a dit cette

femme, est encore à cette heure d'une ressemblance frappante. Tant de

preuves suffiront pour montrer au prince que je dis vrai, et pour

décider chez lui ce premier mouvement qui peut faire de moi presque une

reine... Ah! ne fût-ce qu'un jour, une heure, au moins je mourrais

contente!

À ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui entrait dans la

cour.

--C'est lui... c'est Rodolphe!..., s'écria Sarah à Thomas Seyton.

Celui-ci s'approcha précipitamment d'un rideau, le souleva et répondit:

--Oui, c'est le prince; il descend de voiture.

--Laissez-moi seule, voici le moment décisif, dit Sarah avec un

sang-froid inaltérable, car une ambition monstrueuse, un égoïsme

impitoyable avait toujours été et était encore l'unique mobile de cette

femme. Dans l'espèce de résurrection miraculeuse de sa fille, elle ne

voyait que le moyen de parvenir enfin au but constant de sa vie.

Après avoir un moment hésité à quitter l'appartement, Thomas Seyton, se

rapprochant tout à coup de sa soeur, lui dit:

--C'est moi qui apprendrai au prince comment votre fille, qu'on avait

crue morte, a été sauvée. Cet entretien serait trop dangereux pour

vous... une émotion violente vous tuerait, et après une séparation si

longue... la vue du prince... les souvenirs de ce temps...

--Votre main, mon frère, dit Sarah.

Puis, appuyant sur son coeur impassible la main de Thomas Seyton, elle

ajouta avec un sourire sinistre et glacial:

--Suis-je émue?

--Non... rien... rien... pas un battement précipité, dit Seyton avec

stupeur, je sais quel empire vous avez sur vous-même. Mais dans un tel

moment, mais quand il s'agit pour vous ou d'une couronne ou de la

mort... car, encore une fois, songez-y, la perte de cette dernière

espérance vous serait mortelle. En vérité, votre calme me confond!

--Pourquoi cet étonnement, mon frère? Jusqu'ici, ne le savez-vous pas?

rien... non, rien n'a jamais fait battre ce coeur de marbre: il ne

palpitera que le jour où je sentirai poser sur mon front la couronne

souveraine. J'entends Rodolphe... laissez-moi...

--Mais...

--Laissez-moi, s'écria Sarah d'un ton si impérieux, si résolu, que son

frère quitta l'appartement quelques moments avant qu'on y eût introduit

le prince.

Lorsque Rodolphe entra dans le salon, son regard exprimait la pitié.

Mais, voyant Sarah assise dans son fauteuil et presque parée, il recula

de surprise, sa physionomie devint aussitôt sombre et méfiante.

La comtesse, devinant sa pensée, lui dit d'une voix douce et faible:

--Vous croyiez me trouver expirante, vous veniez pour recevoir mes

derniers adieux?

--J'ai toujours regardé comme sacrés les derniers voeux des mourants:

mais il s'agit d'une tromperie sacrilège...

--Rassurez-vous, dit Sarah en interrompant Rodolphe, rassurez-vous, je

ne vous ai pas trompé; il me reste, je crois, peu d'heures à vivre.

Pardonnez-moi une dernière coquetterie. J'ai voulu vous épargner le

sinistre entourage qui accompagne ordinairement l'agonie; j'ai voulu

mourir vêtue comme je l'étais la première fois où je vous vis. Hélas!

après dix années de séparation, vous voilà donc enfin? Merci! oh! merci!

Mais, à votre tour, rendez grâces à Dieu de vous avoir inspiré la pensée

d'écouter ma dernière prière. Si vous m'aviez refusé... j'emportais avec

moi un secret qui va faire la joie... le bonheur de votre vie. Joie

mêlée de quelque tristesse... bonheur mêlé de quelques larmes... comme

toute félicité humaine; mais cette félicité, vous l'achèteriez encore au

prix de la moitié des jours qui vous restent à vivre!

--Que voulez-vous dire? lui demanda le prince avec surprise.

--Oui, Rodolphe, si vous n'étiez pas venu... ce secret m'aurait suivie

dans la tombe... c'eût été ma seule vengeance... et encore... non, non,

je n'aurais pas eu ce terrible courage. Quoique vous m'ayez bien fait

souffrir, j'aurais partagé avec vous ce suprême bonheur dont, plus

heureux que moi, vous jouirez longtemps, bien longtemps, je l'espère.

--Mais encore, madame, de quoi s'agit-il?

--Lorsque vous le saurez, vous ne pourrez comprendre la lenteur que je

mets à vous en instruire, car vous regarderez cette révélation comme un

miracle du ciel. Mais, chose étrange, moi qui d'un mot peux vous causer

le plus grand bonheur que vous ayez peut-être jamais ressenti...

j'éprouve, quoique maintenant les minutes de ma vie soient comptées,

j'éprouve une satisfaction indéfinissable à prolonger votre attente...

et puis je connais votre coeur... et, malgré la fermeté de votre

caractère, je craindrais de vous annoncer sans préparation une

découverte aussi incroyable. Les émotions d'une joie foudroyante ont

aussi leurs dangers.

--Votre pâleur augmente, vous contenez à peine une violente agitation,

dit Rodolphe; tout ceci est, je le crois, grave et solennel.

--Grave et solennel, reprit Sarah d'une voix émue; car, malgré son

impassibilité habituelle, en songeant à l'immense portée de la

révélation qu'elle allait faire à Rodolphe, elle se sentait plus

troublée qu'elle n'avait cru l'être; aussi, ne pouvant se contraindre

plus longtemps, elle s'écria:

--Rodolphe... notre fille existe...

--Notre fille!...

--Elle vit! vous dis-je...

Ces mots, l'accent de vérité avec lequel ils furent prononcés, remuèrent

le prince jusqu'au fond des entrailles.

--Notre enfant? répéta-t-il en se rapprochant précipitamment du fauteuil

de Sarah, notre enfant! ma fille!

--Elle n'est pas morte, j'en ai des preuves irrécusables... je sais où

elle est... demain vous la reverrez.

--Ma fille! ma fille! répéta Rodolphe avec stupeur, il se pourrait! elle

vivrait!

Puis tout à coup, réfléchissant à l'invraisemblance de cet événement, et

craignant d'être dupe d'une nouvelle fourberie de Sarah, il s'écria:

--Non... non... c'est un rêve! c'est impossible! vous me trompez, c'est

une ruse, un mensonge indigne!

--Rodolphe! écoutez-moi.

--Non, je connais votre ambition, je sais de quoi vous êtes capable, je

devine le but de cette tromperie!

--Eh bien! vous dites vrai, je suis capable de tout. Oui, j'avais voulu

vous abuser; oui, quelques jours avant d'être frappée d'un coup mortel,

j'avais voulu trouver une jeune fille... que je vous aurais présentée à

la place de notre enfant... que vous regrettiez amèrement.

--Assez... oh! assez, madame.

--Après cet aveu, vous me croirez peut-être, ou plutôt vous serez bien

forcé de vous rendre à l'évidence.

--À l'évidence...

--Oui, Rodolphe, je le répète, j'avais voulu vous tromper, substituer

une jeune fille obscure à celle que nous pleurions; mais Dieu a voulu,

lui, qu'au moment où je faisais ce marché sacrilège... je fusse frappée

à mort.

--Vous... à ce moment!

--Dieu a voulu encore qu'on me proposât... pour jouer ce rôle... de

mensonge... savez-vous qui? notre fille...

--Êtes-vous donc en délire... au nom du ciel?

--Je ne suis pas en délire, Rodolphe. Dans cette cassette, avec des

papiers et un portrait qui vous prouveront la vérité de ce que je vous

dis, vous trouverez un papier taché de mon sang.

--De votre sang?

--La femme qui m'a appris que notre fille vivait encore me dictait cette

révélation, lorsque j'ai été frappée d'un coup de poignard.

--Et qui était-elle? comment savait-elle?...

--C'est à elle qu'on avait livré notre fille... tout enfant... après

l'avoir fait passer pour morte.

--Mais cette femme... son nom?... peut-on la croire? où l'avez-vous

connue?

--Je vous dis, Rodolphe, que tout ceci est fatal, providentiel. Il y a

quelques mois, vous aviez tiré une jeune fille de la misère pour

l'envoyer à la campagne, n'est-ce pas?

--Oui, à Bouqueval.

--La jalousie, la haine, m'égaraient. J'ai fait enlever cette jeune

fille par la femme... dont je vous parle...

--Et on a conduit la malheureuse enfant à Saint-Lazare.

--Où elle est encore.

--Elle n'y est plus. Ah! vous ne savez pas, madame, le mal affreux que

vous avez fait... en arrachant cette infortunée de la retraite où je

l'avais placée... mais...

--Cette jeune fille n'est plus à Saint-Lazare, s'écria Sarah avec

épouvante, et vous parlez d'un malheur affreux!

--Un monstre de cupidité avait intérêt à sa perte. Ils l'ont noyée,

madame... Mais répondez... vous dites que...

--Ma fille! s'écria Sarah, en interrompant Rodolphe et se levant droite,

immobile comme une statue de marbre.

--Que dit-elle? mon Dieu! s'écria Rodolphe.

--Ma fille! répéta Sarah, dont le visage devint livide et effrayant de

désespoir; ils ont tué ma fille!

--La Goualeuse, votre fille!!!... répéta Rodolphe en se reculant avec

horreur.

--La Goualeuse... oui... c'est le nom que m'a dit cette femme surnommée

la Chouette. Morte... morte! reprit Sarah, toujours immobile, toujours

le regard fixe; ils l'ont tuée.

--Sarah! reprit Rodolphe aussi pâle, aussi effrayant que la comtesse,

revenez à vous... répondez-moi. La Goualeuse... cette jeune fille que

vous avez fait enlever par la Chouette à Bouqueval... était...

--Notre fille!

--Elle!!!

--Et ils l'ont tuée!

--Oh! non... non... vous délirez... cela ne peut pas être... Vous ne

savez pas, non, vous ne savez pas combien cela serait affreux. Sarah!

revenez à vous... parlez-moi tranquillement. Asseyez-vous, calmez-vous.

Souvent il y a des ressemblances, des apparences qui trompent; on est si

enclin à croire ce qu'on désire. Ce n'est pas un reproche que je vous

fais... mais expliquez-moi bien... dites-moi bien toutes les raisons qui

vous portent à penser cela, car cela ne peut pas être... non, non! il ne

faut pas que cela soit! cela n'est pas!

Après un moment de silence, la comtesse rassembla ses pensées et dit à

Rodolphe d'une voix défaillante:

--Apprenant votre mariage, pensant à me marier moi-même, je n'ai pas pu

garder notre fille auprès de moi; elle avait quatre ans alors...

--Mais à cette époque je vous l'ai demandée, moi... avec prières,

s'écria Rodolphe d'un ton déchirant, et mes lettres sont restées sans

réponse. La seule que vous m'ayez écrite m'annonçait sa mort!

--Je voulais me venger de vos mépris en vous refusant votre enfant. Cela

était indigne. Mais écoutez-moi... je le sens... la vie m'échappe, ce

dernier coup m'accable...

--Non! non! je ne vous crois pas... je ne veux pas vous croire. La

Goualeuse... ma fille! Ô mon Dieu, vous ne voudriez pas cela!

--Écoutez-moi, vous dis-je. Lorsqu'elle eut quatre ans, mon frère

chargea Mme Séraphin, veuve d'un ancien serviteur à lui, d'élever

l'enfant jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'entrer en pension. La somme

destinée à assurer l'avenir de notre fille fut déposée par mon frère

chez un notaire cité pour sa probité. Les lettres de cet homme et de Mme

Séraphin, adressées à cette époque à moi et à mon frère, sont là... dans

cette cassette. Au bout d'un an on m'écrivit que la santé de ma fille

s'altérait... huit mois après qu'elle était morte, et l'on m'envoya son

acte de décès. À cette époque, Mme Séraphin est entrée au service de

Jacques Ferrand, après avoir livré notre fille à la Chouette, par

l'intermédiaire d'un misérable actuellement au bagne de Rochefort. Je

commençais à écrire cette déclaration de la Chouette, lorsqu'elle m'a

frappée. Ce papier est là... avec un portrait de notre fille à l'âge de

quatre ans. Examinez tout, lettres, déclaration, portrait; et vous, qui

l'avez vue... cette malheureuse enfant... jugez.

Après ces mots qui épuisèrent ses forces, Sarah tomba défaillante dans

son fauteuil.

Rodolphe resta foudroyé par cette révélation.

Il est de ces malheurs si imprévus, si abominables, qu'on tâche de ne

pas y croire jusqu'à ce qu'une évidence écrasante vous y contraigne...

Rodolphe, persuadé de la mort de Fleur-de-Marie, n'avait plus qu'un

espoir, celui de se convaincre qu'elle n'était pas sa fille.

Avec un calme effrayant qui épouvanta Sarah, il s'approcha de la table,

ouvrit la cassette et se mit à lire les lettres une à une, à examiner,

avec une attention scrupuleuse, les papiers qui les accompagnaient.

Ces lettres timbrées et datées par la poste, écrites à Sarah et à son

frère par le notaire et par Mme Séraphin, étaient relatives à l'enfance

de Fleur-de-Marie et au placement des fonds qu'on lui destinait.

Rodolphe ne pouvait douter de l'authenticité de cette correspondance.

La déclaration de la Chouette se trouvait confirmée par les

renseignements dont nous avons parlé au commencement de cette histoire,

renseignements pris par ordre de Rodolphe, et qui signalaient un nommé

Pierre Tournemine, forçat alors à Rochefort, comme l'homme qui avait

reçu Fleur-de-Marie des mains de Mme Séraphin pour la livrer à la

Chouette... à la Chouette, que la malheureuse enfant avait reconnue plus

tard devant Rodolphe au tapis-franc de l'ogresse.

Rodolphe ne pouvait plus douter de l'identité de ces personnages et de

celle de la Goualeuse.

L'acte de décès paraissait en règle; mais Ferrand avait lui-même avoué à

Cecily que ce faux acte avait servi à la spoliation d'une somme

considérable, autrefois placée en viager sur la tête de la jeune fille

qu'il avait fait noyer par Martial à l'île du Ravageur.

Ce fut donc avec une croissante et épouvantable angoisse que Rodolphe

acquit, malgré lui, cette terrible conviction que la Goualeuse était sa

fille et qu'elle était morte.

Malheureusement pour lui... tout semblait confirmer cette créance.

Avant de condamner Jacques Ferrand sur les preuves données par le

notaire lui-même à Cecily, le prince, dans son vif intérêt pour la

Goualeuse, ayant fait prendre des informations à Asnières, avait appris

qu'en effet deux femmes, l'une vieille et l'autre jeune, vêtue en

paysanne, s'étaient noyées en se rendant à l'île du Ravageur, et que le

bruit public accusait les Martial de ce nouveau crime.

Disons enfin que, malgré les soins du docteur Griffon, du comte de

Saint-Remy et de la Louve, Fleur-de-Marie, longtemps dans un état

désespéré, entrait à peine en convalescence, et que sa faiblesse morale

et physique était encore telle qu'elle n'avait pu jusqu'alors prévenir

ni Mme Georges ni Rodolphe de sa position.

Ce concours de circonstances ne pouvait laisser le moindre espoir au

prince.

Une dernière épreuve lui était réservée.

Il jeta enfin les yeux sur le portrait qu'il avait presque craint de

regarder.

Ce coup fut affreux.

Dans cette figure enfantine et charmante, déjà belle de cette beauté

divine que l'on prête aux chérubins, il retrouva d'une manière

saisissante les traits de Fleur-de-Marie... son nez fin et droit, son

noble front, sa petite bouche déjà un peu sérieuse. «Car, disait Mme

Séraphin à Sarah dans une des lettres que Rodolphe venait de lire,

l'enfant demande toujours sa mère et est bien triste.»

C'étaient encore ses grands yeux d'un bleu si pur et si doux... d'un

_bleu de bluet_, avait dit la Chouette à Sarah, en reconnaissant dans

cette miniature les traits de l'infortunée qu'elle avait poursuivie

enfant sous le nom de Pégriotte, jeune fille sous le nom de Goualeuse.

À la vue de ce portrait, les tumultueux et violents sentiments de

Rodolphe furent étouffés par ses larmes.

Il retomba brisé dans un fauteuil et cacha sa figure dans ses mains en

sanglotant.

III

Vengeance

Pendant que Rodolphe pleurait amèrement, les traits de Sarah se

décomposaient d'une manière sensible.

Au moment de voir se réaliser enfin le rêve de son ambitieuse vie, la

dernière espérance qui l'avait jusqu'alors soutenue lui échappait à

jamais.

Cette affreuse déception devait avoir sur sa santé, momentanément

améliorée, une réaction mortelle.

Renversée dans son fauteuil, agitée d'un tremblement fiévreux, ses deux

mains croisées et crispées sur ses genoux, le regard fixe, la comtesse

attendit avec effroi la première parole de Rodolphe.

Connaissant l'impétuosité du caractère du prince, elle pressentait qu'au

brisement douloureux qui arrachait tant de pleurs à cet homme aussi

résolu qu'inflexible, succéderait quelque emportement terrible.

Tout à coup Rodolphe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva debout

et s'approchant de Sarah, les bras croisés sur sa poitrine, l'air

menaçant, impitoyable... il la contempla quelques moments en silence,

puis il dit d'une voix sourde:

--Cela devait être... j'ai tiré l'épée contre mon père... je suis frappé

dans mon enfant... Juste punition du parricide... Écoutez-moi, madame.

--Parricide!... vous! mon Dieu! Ô funeste jour! qu'allez-vous donc

encore m'apprendre?

--Il faut que vous sachiez dans ce moment suprême, tous les maux causés

par votre implacable ambition, par votre féroce égoïsme...

Entendez-vous, femme sans coeur et sans foi? Entendez-vous, mère

dénaturée?...

--Grâce!... Rodolphe...

--Pas de grâce pour vous... qui, autrefois, sans pitié pour un amour

sincère, exploitiez froidement, dans l'intérêt de votre exécrable

orgueil, une passion généreuse et dévouée que vous feigniez de

partager... Pas de grâce pour vous qui avez armé le fils contre le

père!... Pas de grâce pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur

votre enfant, l'avez abandonnée à des mains mercenaires, afin de

satisfaire votre cupidité par un riche mariage... comme vous aviez jadis

assouvi votre ambition effrénée en m'amenant à vous épouser... Pas de

grâce pour vous qui, après avoir refusé mon enfant à ma tendresse, venez

de causer sa mort par vos fourberies sacrilèges!... Malédiction sur

vous... vous... mon mauvais génie et celui de ma race!...

--Ô mon Dieu!... il est sans pitié! Laissez-moi!... laissez-moi!

Les mystères de Paris, Tome V · 第 1 / 24 段