CHAPITRE X

SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE

934-947.

Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général

fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le

désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des

Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de

Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à

l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de

Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie

d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège

d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites

d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid.

RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait

pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire

fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père

pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des

forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui

auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir

pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit

proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les

ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi

et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à

cheval dans les rues d'El-Mehdïa.

[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]

El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un

homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps

auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris

l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la

dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier

fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un

cavalier.

A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle

répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix

d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du

mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa

l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les

remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui,

le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.

Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom

d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu,

mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528].

[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p

328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]

SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE

RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia

apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des

forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir

Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une

éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait

responsables de ses dernières défaites.

Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement

de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les

populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur

gouverneur, s'étaient placées sous la protection de

Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier,

attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant

ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement

sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une

résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs

mois.

El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du

renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu

dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les

descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra

sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en

pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il

voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait

consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que

pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par

Ben-Abou-l'Afia?

Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les

propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés.

Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.

Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le

contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans

toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le

contraignit à chercher un refuge dans le désert.

Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris,

surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de

tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les

Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur

aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale

provisoire.

Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529].

[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529.

Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]

EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces

événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants

résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée

d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats

fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage

et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le

ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à

El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes

captives (935)[530].

En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide

envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare

énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout

entier à l'embellissement de Palerme.

Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et

il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de

nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait

proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort

troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu

Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de

l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj

et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte

devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était

très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à

y intervenir.

[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari,

_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]

[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient

alors le centre de l'Asie.]

L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête

d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant

accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se

mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer

en Ifrikiya.

PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja,

qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à

présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire

confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et

s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des

localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger),

Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus

anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la

prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à

l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux.

Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain

Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps

auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il

avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait

jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en

avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux

s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge

d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire

des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son

courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande

influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très

fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de

Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y

emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de

quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des

Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince

l'investiture du commandement de sa tribu.

Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à

cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop

heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et

destinée à servir de rempart contre eux.

Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le

Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir.

Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila

et de Hamza pour la peupler[534].

[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette

tribu.]

[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]

[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri,

_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]

SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb,

les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et

l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun,

chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son

cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à

l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de

reprendre l'offensive.

Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les

rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait

trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de

venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient

abandonnés à eux-mêmes[535].

En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit

Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à

fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat

ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et

reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb.

Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance

semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu

de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque.

[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]

RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de

Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des

Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était

né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans

un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses

études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem

(évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré,

dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de

la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient

des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la

spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte.

Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais,

dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et

d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui

entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à

l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines

de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser

à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus

kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet

au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire

résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans

le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par

les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le

pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui

n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.

Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante,

commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir

dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez

fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain

fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut

encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua

un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la

faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut

arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien

précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux

instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit

un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.

Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à

Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez

les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les

populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les

Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement

diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années

d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte.

Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit

proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à

mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des

Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le

peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un

conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés

licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles

devaient être réduites en esclavage[536].

[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III,

p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid.

El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau

dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur

l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]

SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid

profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de

ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle

course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur,

qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les

poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés

escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un

refuge derrière les remparts de sa citadelle.

Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire,

avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres,

expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis

dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent

d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid.

Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des

postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait

s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de

Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef

de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est

pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme à l'âne_.

De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute

le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en

empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la

grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus

grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de

l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_:

vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le

sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et

comme monture qu'un âne.

En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit

des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.

Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le

commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une

de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le

général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le

second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde

d'El-Mehdïa.

Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée

de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu

soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en

personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi

et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à

sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au

fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire

eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout,

accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents,

autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au

butin.

Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée.

L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes

indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et

des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son

accoutrement.

PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, où il s'était réfugié,

Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles

essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général,

contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.

L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla

établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de

nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au coeur de sa

puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se

réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En

attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses

troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur

les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans

les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.

Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En

avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre

Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites

furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le

champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à

El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.

Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter

l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés

de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et

arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes

abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après

être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur

Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.

Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement

de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre

pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en

pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son

camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à

mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet

acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne

tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944).

Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage;

les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer

la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils

auraient même, selon Ibn-Khaldoun[537], reçu l'ordre de se joindre aux

Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les

troupes fatemides.

On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au

peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon

maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a

donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats,

mais nous ne nous en dispensons pas!»[538].

[Note 537: _Berbères_, t. III, p. 206.]

[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette

première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir

lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter

aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son

inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des

Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la

ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux

Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane

de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia,

passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes

fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour

reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef

de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains

des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les

rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la

victoire.

Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de

campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière

victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes

sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors

le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de

ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent

les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs

places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus

épouvantables cruautés furent commises[539].

Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade

En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage

de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien

accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait,

dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait

rétabli dans cette ville le culte orthodoxe[540].

L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain.

Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant

pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la

royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était

plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à

couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous

les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put

faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs

voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa

demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes

complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi

qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec

celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la

révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama

et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne,

tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.

[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 532, t. III, p. 207.

El-Kairouani, p. 100.]

[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv.

Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.]

SIÈGE D'EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.--Après être resté pendant 70 jours

dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant

El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite

d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança

jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945).

Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid,

dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville

ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste

camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il

entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa.

Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion,

sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers,

l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma,

sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les

repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre

espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa

le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur

côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était

généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la

configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs

forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se

multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit

trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de

part et d'autre.

Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se

contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de

ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les

envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la

détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se

décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier

lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards

et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur

ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et

monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards[541].

Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier

était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.

Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles

ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite

d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542],

ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer. Dans

les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères

arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans

cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa

composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et

surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à

ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les

lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il

ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens

commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin

de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense

rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut

plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des

Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de

l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui

rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles

suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid,

en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient

indignes de son caractère.

[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce

trait.]

[Note 542: _Berbères_, t. II, p. 56.]

LEVÉE DU SIÈGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de résister à une nouvelle sortie

et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se

vit forcé de lever le siège au plus vite et d'opérer sa retraite sur

Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani,

trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (août 945).

[Note 543: Page 102.]

El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus

l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres

étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et

même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite

des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte.

Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres

places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait

été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de

leurs excès.

Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les

habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à

l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea

complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers

jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous

laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers

dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents

postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans

les campagnes environnantes.

Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni

un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et

Sanhadja et s'avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les

garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à

eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs

mouvements, et, une nuit, il attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son

camp. Les confédérés, surpris avant d'avoir pu se mettre en état de

défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un

grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un

précipice où il trouva la mort[544]. Les débris de l'année, sans penser

à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.

[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de

l'_Histoire des Berbères_, p. 554.)]

Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de

Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des

Kharedjites et de leurs partisans.

Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur

Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec

des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de

son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau

en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de

Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions

contre les tribus de l'Aourès.

Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand

coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement

considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette

place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des

assiégés.

MORT D'EL-KAÏM. RÈGNE D'ISMAÏL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un

dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm cessa de vivre

à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme

successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le

surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait,

un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils[545].

[Note 545: Page 103.]

Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un

homme courageux, instruit et distingué.

Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la

famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les

circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de

prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet

de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père.

Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.

Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte

d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant

renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui

commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par

les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp

des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire.

Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur

camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée.

Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et

le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre

lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être

éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le

recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans.

En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait

son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale

aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid

furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins.

DÉFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu

quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint,

avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp

d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant

plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant

reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les

kharedjites dans le sud.

Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de

Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le

chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut

pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses

femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne

accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.

Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix

en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il

rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides

plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors

d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps

nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de

l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en

masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions.

Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se

plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile

droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les

Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.

Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite

et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit

de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites

le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et

force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en

déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les

vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces

partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent

d'amusement à la lie du peuple.

Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au

sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de

l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de

Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter

dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant

Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la

campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le

siège.

Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se

développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser

aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon

Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à

Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des

cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).

POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.--Alors commença cette chasse

mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl

marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à

travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous;

il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le

khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.

Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab,

vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses

hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait

le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une

bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous

ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de

_l'écorcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds

coupés.

Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des

Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne,

avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et

exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il

avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par

trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant

qu'elle fût tout à fait perdue.

Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en

Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant

leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins

occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction

des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces

indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le

khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en

déroute les adhérents de l'agitateur.

Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut

dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et

l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de

Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes

fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar

l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés[547]. L'armée du

khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par

le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit

beaucoup d'hommes et de matériel.

[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila»,

dit Ibn-Hammad.]

[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par

Ibn-Khaldoun.]

Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par

Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa

fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des

Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir,

dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548],

pour en faire sa capitale.

Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque

temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace

d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête

d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant

Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta

d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt

Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses

partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre

ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.

[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.]

CHUTE D'ABOU-YEZID.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en

attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son

ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du

Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus

alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le

combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les

kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en

désordre.

Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta

en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels

étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le

prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son

secours, et un nouveau combat acharné s'engagea sur son corps. Les

Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de

kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui

valut à cette bataille le nom de _journée des têtes_[549].

L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se

renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé _Tagarboucet_

(l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans

une position tellement escarpée qu'il dut renoncer à l'enlever

sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador

(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença

le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut,

mais Abou-Yezid, entouré de ses fils[550], s'y défendit avec le courage

du désespoir. En vain les assiégeants s'avancèrent, en traversant des

ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier

escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur

lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les

surprit avant qu'ils eussent achevé d'assurer leur victoire. Pendant la

nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort,

afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara,

dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés,

vinrent le soir même faire leur soumission.

[Note 549: Ibn-Hammad.]

[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.]

Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il

n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des

soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s'installa à

son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé de mon ennemi,

disait-il[551], mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de

longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus

laissait disponibles à pacifier la contrée.

[Note 551: Selon lbn-Hammad.]

Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on

donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses

fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte

de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais

l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et

fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était

couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le

portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut

impossible de le retirer.

Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au

khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite

envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit

soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne

rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau

bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes

de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à

El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et

les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.

La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et

Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de

rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un

ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à

réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le

khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus

par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs

furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.

Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups de

laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, dont on

ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie et même les

talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le

succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur

El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause.

Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succès aurait été

bien avantageux pour l'Afrique[552].

[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte

d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.

530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim.

El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hérétique

Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du

_Journal asiatique_.]

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 67 / 73 题