CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES

910-934

Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb

central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et

écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements

d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par

Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son

insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première

campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition

fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions

fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des

Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside;

sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès

d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu

par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions

fatemides en Italie.

SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va

faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est

opportun de jeter un coup d'oeil général sur l'état du pays et de passer

en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des

révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément

détournés.

A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement

jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son

neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un

combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire.

A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité

dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493].

[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.

El-Bekri, trad. article _Idricides_.]

La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de

l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur

ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces

Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre

Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb

extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle

y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494].

Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité

sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux

étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement

augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et

sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un

guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495].

Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence

sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une

expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la

commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un

traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la

ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.

Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort

affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un

secours capable de la protéger contre les ennemis qui

l'entouraient[497].

[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]

[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]

[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]

[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]

CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES

ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du

mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous

le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué

Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à

mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En

même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les

sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides,

durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de

l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis

par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.

Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la

soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui

avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques

mécontents.

Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet,

entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.

Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer

cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu

après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,

qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).

Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet

dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par

Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit

l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et

Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en

relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être

avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.

Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre

les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute

sa garde de Ketama.

LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE

RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi

et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à

l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les

services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction

des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son

autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement

repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis

de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer

sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi

n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont

le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous

sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des

_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles

et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la

cire[498]».

[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de

Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en

Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur

grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.

Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents

commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un

être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que

sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses,

et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama.

Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux

chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent

dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus

compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués.

L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout

sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité

l'homme auquel il devait le pouvoir.

Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère

Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères,

Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se

précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain

Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient

été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir

nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba

percé de coups sur le cadavre de son frère.

Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida

lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des

prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:

«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as

travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers

Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié,

car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit

aux abreuvoirs du trépas!»

Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées

sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux,

Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est;

l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière

sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces

exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs

promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah,

loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit

par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.

[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]

[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la

chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir,

avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour

se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés

d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent

à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,

aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de

ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé

Ben-bou-Khanzir.

Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du

mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,

pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une

heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son

nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus

fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au

mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].

[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de

Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife

Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues

années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en

respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès

continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son

armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur

Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux

Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle

prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent

contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord

il y avait une amélioration notable[502].»

[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant

Ibn-Haïan.]

Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un

règne de vingt-quatre ans.

Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme

de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa

jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à

démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne

le cédait à personne.

Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit

une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler

Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de

l'indépendance nationale et du christianisme.

Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger,

prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de

l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de

Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il

rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui

ouvrirent les portes (décembre 913)[503].

Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917,

Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se

trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.

[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]

RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine

assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi

suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les

Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent

dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent

expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.

Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque

de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le

gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée

nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle

conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que

Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà

contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes,

car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la

mission de protéger la frontière occidentale.

Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort

d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur

rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan

détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.

La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la

population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en

fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent,

paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les

jetant dans les égoûts.

En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en

Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête

un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le

Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les

rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il

fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi,

ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir

été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].

Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les

gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama,

chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi

envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de

Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite

la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains,

qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se

rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent

massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de

guerre fut frappée sur les survivants[505].

[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,

apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]

[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]

FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette

époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et

Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite

presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les

indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la

reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa

couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa

capitale.

La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main

avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne

laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.

Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et

des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent

creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port

naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.

En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le

peuple et les marchands vinrent s'établir[506].

[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri,

passim. El-Kaïrouani, p. 95.]

EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah

cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il

sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes

fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de

résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête

le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de

retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer

l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut

accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du

commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].»

Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une

simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il

n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape

devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant

réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son

fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa

facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de

Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège

de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le

commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être

emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans

l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux

Caire.

Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife

un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le

maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans

plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut

abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se

réfugier à Barka.

La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait

dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par

Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils

d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires

chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes

envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette

ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva

Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se

décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.

[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]

[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]

Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la

suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté

en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de

gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut

arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux

frères[509].

[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p.

95-96. Ibn-Hammad, passim.]

L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait

à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des

nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les

uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed

n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob

dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre

ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie

de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les

Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent

l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux

attaques constantes des vaisseaux du mehdi.

Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de

son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix

avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait

besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les

Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de

vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510].

Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se

démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais

les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir,

l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à

méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre

nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir

malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain

fatemide l'envoya au supplice[511].

Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le

commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les

révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de

Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population.

Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite,

et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme

gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].

[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]

[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]

[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]

PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les

difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne

l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.

Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait

à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd,

le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant

allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides,

Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à

Messala l'ordre de se mettre en marche.

Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd

l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de

la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa

famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se

jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala

livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de

l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue

avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].

[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.

141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]

Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs

mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en

laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de

Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit

royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant.

Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife

oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit

pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.

NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors

ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont

les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre

à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils

Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919,

cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en

marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se

rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au

pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le

gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza,

il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi

n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était

l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en

vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux

habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.

Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique:

coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient

avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant

mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de

repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et

enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se

préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.

Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au

secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides

lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En

920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des

choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses

conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette

retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le

mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant,

dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer

ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514].

[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,

passim. El-Kaïrouani, p. 96.]

CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre

de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une

nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu

par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des

Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps

d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et

parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança

contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa

capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença

le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de

traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide

et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à

Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin

Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb,

jusqu'auprès de Fès.

L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince

edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne

tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses

troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris,

l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses

trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des

Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité.

Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui

résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud

l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du

précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour

recevoir les félicitations de son maître[515].

Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En

Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa,

continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile,

pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M.

Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du

mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La

générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs

tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le

projet.

[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et

suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]

[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]

Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du

joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne

fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et

qu'ils se virent forcés à la soumission.

Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte,

sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais

les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,

n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.

SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les

Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser

en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions

d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon

Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours

de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son

expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à

El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet

événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes

s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après

plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de

sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le

mehdi.

Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et

Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les

Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque

toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de

la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom

des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.

[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p.

230.]

[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]

EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des

échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en

Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit

El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne

des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara

par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le

ketamien.

Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes

ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et

la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé

Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour

l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de

bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan

soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès,

Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).

[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude

de frapper son ennemi à la veine du bras.]

[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,

art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]

En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à

Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette

époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades

d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où

il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents

entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut

conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.

Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut

arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès

et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux

Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça.

Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en

essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se

brisa la cuisse et mourut misérablement.

EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès

d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les

Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en

confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince

Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa

par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des

Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il

dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais

temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa

route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara,

et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était

conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança

dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se

retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.

Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,

Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna.

Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il

les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan.

De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette

localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi,

Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à

couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il

lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila

prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à

l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers

partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa.

Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula

dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].

[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.

El-Kaïrouani, p. 96.]

Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de

conserver ses droits d'héritier présomptif (928).

Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la

tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant

été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite

république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les

régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes,

l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir

assiéger Milan.

SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb

Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des

régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à

poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans

dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le

pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue.

Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées,

était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le

rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à

Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de

réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça

se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522];

quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah,

nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au

pillage et achevèrent l'oeuvre de destruction commencée, quelques années

auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province

de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,

descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se

réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.

[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]

Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous

avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec

Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux),

en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par

les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après

le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays

compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef

victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força

Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.

Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de

conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville

tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par

les derniers représentants de cette dynastie (931).

[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]

MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES

FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent

en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher

contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très

séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des

Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il

était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant

En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les

ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide

pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal

du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le

Mag'reb.

Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi

expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis

du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne

possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne

sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance.

L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest,

sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa

sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça

attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la

Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les

troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce

qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le

général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer.

Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et

vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion,

qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès,

où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné

la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en

Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme

gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524].

[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,

569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]

MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée,

Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de

soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait

sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au

moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.

Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la

grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune

avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en

proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur

sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le

dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver,

étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au

début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont

les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait

tout, il eût été renversé après un court règne.

Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie

n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et

c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se

maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives

militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut,

dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué

pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant

l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé

officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut

les félicitations du peuple.

Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la

religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient

pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage,

une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis

que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et

enlevé la pierre noire de la Kaâba[525].

[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.

El-Kaïrouani, p. 96.]

EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,

nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe

pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une

alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en

Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans

le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de

villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante.

Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon,

puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un

riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans

cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux

passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.

Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition

d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement

servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.

En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage

dans les environs de cette ville[526].

[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.

Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 66 / 73 题