L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
910-934
Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb
central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et
écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements
d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son
insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première
campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition
fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions
fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des
Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside;
sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès
d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu
par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions
fatemides en Italie.
SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va
faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est
opportun de jeter un coup d'oeil général sur l'état du pays et de passer
en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des
révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément
détournés.
A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement
jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son
neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un
combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire.
A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité
dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493].
[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.
El-Bekri, trad. article _Idricides_.]
La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de
l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur
ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces
Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre
Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb
extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle
y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494].
Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité
sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux
étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement
augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et
sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un
guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495].
Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence
sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une
expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la
commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un
traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la
ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.
Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort
affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un
secours capable de la protéger contre les ennemis qui
l'entouraient[497].
[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]
[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]
[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]
[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]
CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES
ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du
mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous
le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué
Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à
mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En
même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les
sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides,
durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de
l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis
par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.
Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la
soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui
avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
mécontents.
Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet,
entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.
Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer
cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu
après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,
qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).
Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet
dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par
Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit
l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et
Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en
relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être
avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre
les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute
sa garde de Ketama.
LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE
RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi
et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à
l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les
services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction
des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son
autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement
repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis
de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer
sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi
n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont
le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous
sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des
_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles
et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la
cire[498]».
[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de
Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en
Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur
grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.
Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents
commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un
être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que
sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses,
et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama.
Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux
chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent
dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus
compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués.
L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout
sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité
l'homme auquel il devait le pouvoir.
Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère
Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères,
Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se
précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain
Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient
été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir
nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba
percé de coups sur le cadavre de son frère.
Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida
lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des
prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as
travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers
Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié,
car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit
aux abreuvoirs du trépas!»
Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées
sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux,
Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est;
l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière
sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces
exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs
promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah,
loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit
par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.
[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]
[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la
chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir,
avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour
se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés
d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent
à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,
aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de
ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé
Ben-bou-Khanzir.
Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du
mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,
pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une
heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son
nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus
fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au
mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].
[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de
Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]
ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife
Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues
années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en
respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès
continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son
armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur
Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux
Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle
prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent
contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord
il y avait une amélioration notable[502].»
[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant
Ibn-Haïan.]
Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un
règne de vingt-quatre ans.
Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme
de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa
jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à
démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne
le cédait à personne.
Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler
Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de
l'indépendance nationale et du christianisme.
Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger,
prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de
l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de
Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il
rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui
ouvrirent les portes (décembre 913)[503].
Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se
trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.
[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]
RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine
assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi
suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les
Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent
dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent
expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.
Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque
de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le
gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée
nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle
conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que
Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà
contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes,
car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la
mission de protéger la frontière occidentale.
Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort
d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur
rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan
détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.
La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la
population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en
fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent,
paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les
jetant dans les égoûts.
En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en
Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête
un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le
Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les
rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il
fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi,
ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir
été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].
Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les
gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama,
chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi
envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de
Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite
la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains,
qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se
rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent
massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de
guerre fut frappée sur les survivants[505].
[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,
apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]
[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]
FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette
époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et
Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite
presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les
indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la
reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa
couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa
capitale.
La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main
avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne
laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.
Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et
des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent
creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port
naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.
En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le
peuple et les marchands vinrent s'établir[506].
[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri,
passim. El-Kaïrouani, p. 95.]
EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah
cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il
sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes
fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de
résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête
le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de
retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer
l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut
accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du
commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].»
Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une
simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il
n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape
devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant
réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son
fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa
facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de
Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège
de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le
commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être
emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans
l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux
Caire.
Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife
un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le
maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans
plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut
abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se
réfugier à Barka.
La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait
dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par
Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires
chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes
envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette
ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva
Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se
décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.
[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]
[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]
Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la
suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté
en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de
gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut
arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux
frères[509].
[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p.
95-96. Ibn-Hammad, passim.]
L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait
à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des
nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les
uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed
n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob
dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre
ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie
de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les
Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent
l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux
attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de
son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix
avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait
besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les
Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de
vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510].
Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se
démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais
les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir,
l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à
méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre
nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir
malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain
fatemide l'envoya au supplice[511].
Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le
commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les
révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de
Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population.
Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite,
et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme
gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].
[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]
[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]
[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]
PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les
difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne
l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait
à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd,
le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant
allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides,
Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à
Messala l'ordre de se mettre en marche.
Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd
l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de
la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa
famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se
jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala
livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de
l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue
avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].
[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.
141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]
Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs
mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en
laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de
Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit
royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant.
Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife
oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit
pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors
ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont
les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre
à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils
Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919,
cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en
marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se
rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au
pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le
gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza,
il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi
n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était
l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en
vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux
habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.
Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique:
coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient
avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant
mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de
repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et
enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se
préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.
Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au
secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides
lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En
920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des
choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses
conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette
retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le
mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant,
dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer
ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514].
[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,
passim. El-Kaïrouani, p. 96.]
CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre
de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une
nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu
par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des
Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps
d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et
parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança
contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa
capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença
le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de
traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide
et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à
Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin
Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb,
jusqu'auprès de Fès.
L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince
edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne
tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses
troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris,
l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses
trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des
Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité.
Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui
résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud
l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du
précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour
recevoir les félicitations de son maître[515].
Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa,
continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile,
pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M.
Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du
mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La
générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs
tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le
projet.
[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et
suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]
Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du
joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne
fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et
qu'ils se virent forcés à la soumission.
Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte,
sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais
les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,
n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.
SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les
Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser
en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions
d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon
Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours
de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son
expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à
El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet
événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes
s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après
plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de
sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le
mehdi.
Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et
Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les
Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque
toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de
la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom
des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.
[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p.
230.]
[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]
EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des
échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en
Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit
El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne
des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara
par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le
ketamien.
Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes
ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et
la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé
Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour
l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de
bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan
soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès,
Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).
[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude
de frapper son ennemi à la veine du bras.]
[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,
art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]
En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à
Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette
époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades
d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où
il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents
entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut
conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut
arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès
et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux
Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça.
Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en
essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se
brisa la cuisse et mourut misérablement.
EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès
d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les
Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en
confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince
Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa
par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des
Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il
dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais
temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa
route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara,
et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était
conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança
dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se
retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.
Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna.
Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il
les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan.
De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette
localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi,
Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à
couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il
lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila
prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à
l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers
partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa.
Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula
dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].
[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.
El-Kaïrouani, p. 96.]
Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de
conserver ses droits d'héritier présomptif (928).
Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la
tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant
été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite
république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les
régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes,
l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir
assiéger Milan.
SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb
Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des
régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à
poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans
dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le
pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue.
Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées,
était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le
rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à
Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de
réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça
se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522];
quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah,
nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au
pillage et achevèrent l'oeuvre de destruction commencée, quelques années
auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province
de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,
descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se
réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.
[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]
Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous
avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec
Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux),
en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par
les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après
le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays
compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef
victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força
Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.
Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de
conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville
tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par
les derniers représentants de cette dynastie (931).
[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]
MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES
FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent
en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher
contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très
séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des
Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il
était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant
En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les
ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide
pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal
du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le
Mag'reb.
Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi
expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis
du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne
possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne
sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance.
L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest,
sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa
sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça
attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la
Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les
troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce
qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le
général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer.
Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et
vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion,
qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès,
où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné
la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en
Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme
gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524].
[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,
569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]
MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée,
Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de
soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait
sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au
moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.
Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la
grande Syrte au coeur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune
avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en
proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur
sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le
dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver,
étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au
début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont
les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait
tout, il eût été renversé après un court règne.
Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie
n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et
c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se
maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives
militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut,
dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué
pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant
l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé
officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut
les félicitations du peuple.
Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la
religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient
pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage,
une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis
que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et
enlevé la pierre noire de la Kaâba[525].
[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.
El-Kaïrouani, p. 96.]
EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,
nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe
pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une
alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en
Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans
le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de
villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante.
Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon,
puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un
riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans
cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux
passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.
Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition
d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement
servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.
En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage
dans les environs de cette ville[526].
[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.
Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]