CHAPITRE XI

FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE

947-973

État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à

Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile;

victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour,

avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie

oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife

fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de

Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité

fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort

d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des

Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en

Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête

de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les

Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le

Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte

le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des

Fatemides d'Afrique.

ÉTAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de

deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte

de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie

du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le

reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il

restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité

fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des

Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà.

Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad,

y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le

pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls

éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner

contre lui la moindre hostilité.

Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur

domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte

d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet

agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une

habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur

du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour

les Oméïades.

En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non

moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les

forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les

Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé

l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd

de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand:

fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure

captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun

commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient

reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli[553].

[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv.

Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 270, t. II, p.

148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_.

Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.]

EXPÉDITION D'EL-MANSOUR À TIHARET.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de

son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant

convoqué ses alliés à Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette

localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre

917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la

fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne.

[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.]

Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos

de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers

avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la

cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant

dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus

zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un

hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le

khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina,

lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes

à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant,

il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours

lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus

sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet.

Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza,

celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue

auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et

était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé

_Djezaïr-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi

par son père du commandement de ces trois dernières places[555].

Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est,

le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait

la mort de son père et son avènement sous le titre

d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18

janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un

chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un

homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet

office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556].

Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux.

[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]

[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._]

Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,

était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait

l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il

fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife.

Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son

fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et

tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur

le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût

été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre

nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la

famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes

furent dispersées.

SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN

ITALIE.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de

la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux

aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait

effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour

cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie

méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un

état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes,

tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A

Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu

à peu l'autorité.

Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un

de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en

Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le

titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa

famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint

à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à

mort.

Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le

joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le

trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des

troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté,

ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une

armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs

étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante

et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de

nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y

remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées

dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).

Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de

l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir

le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio[557].

[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248.

Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]

MORT D'EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transporté sa

demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El

Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre

d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide

avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.

Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite

d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le

mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de

trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept.

[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point

avec tous les autres auteurs.]

Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier

présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'_El-Moëzz

li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune

homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il

reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la

direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans

ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de

l'état de défense des frontières[559].

[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142.]

LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.--De graves

événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.

Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait

été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme

de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour

oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de

rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide

envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne

musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se

trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer

que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus

sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les

places de Tanger et de Ceuta[560].

Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et

Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement

détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient

reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé

le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était

venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré

avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes

n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla,

il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les

populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point

d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à

l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes

environnantes en fournirent les premiers habitants[561].

[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569.

El-Bekri, _Idricides_.]

[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 148, t. III, p. 213,

t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]

Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès,

même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.

Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille

miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de

suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines

Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom

d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562].

[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 264.]

La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des

descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade,

malgré les revers qu'elle avait éprouvés.

LES MAG'RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu

qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de

Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des

dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir

en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de

cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les

Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força

El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à

celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.

Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade

envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son

amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie

d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage

en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils

d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur

les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever

Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer,

rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa

personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut

avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se

fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du

Mag'reb (954).

Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des

Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à

son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce

chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se

tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées

dans le Mag'reb.

RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife

oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de

Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à

intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre

la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un

courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz

donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec

la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès

d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.

Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu

après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya.

Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui

ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne.

L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires,

opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point,

alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra

en Espagne.

Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus

sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au

coeur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il

apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère

Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec

les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale,

En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563].

[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv.

Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p.

542.]

CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ

FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser

l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc

réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire

(_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général,

n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes.

Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de

Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses

guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec

quelques Mag'raoua.

C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le

Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est

possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en

pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une

soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut

de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla

fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime

promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en

Ifrikiya.

Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur

puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où

commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut

entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue

d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les

assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher

sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré

indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à

son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes;

puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité

fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à

l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On

dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes

marines et des poissons de mer dans des urnes.

De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de

courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad

pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait

prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques

jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de

soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était

El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce

prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya

sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa

famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance.

Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son

commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme

capitale la ville de Basra.

Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit

au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme

représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et

Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il

donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en

récompense de sa fidélité.

A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale

et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans

des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa

et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564].

[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543,

555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim.

El-Kaïrouani, p. 106, 107.]

GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait

en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie

entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la

trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes

thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le

siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les

infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.

Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin

nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile

va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses

troupes, puis il se retire.

En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses

forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent

favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur

les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut

conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore

Phocas[565].

[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]

ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS

EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et

remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La

grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à

Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le

trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent

livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon.

Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son

royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des

Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à

Burgos.

Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien

faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques

mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants.

Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge,

Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16

octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant

quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque

toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume

réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans

l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées.

Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants,

trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons,

trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].

El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de

Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à

relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus

de longue durée[567].

[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]

[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.]

SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur

kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils

tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de

Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand

nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom

d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place

de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint

l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de

succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à

Byzance.

De graves événements venaient de se produire dans la métropole

chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne

régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé

par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un

eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait

acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et

qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.

Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une

armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le

commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté,

El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères

(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine,

l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans

l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra,

près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre).

L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour

ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent

la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan

mourut dans le mois de novembre suivant.

Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière.

Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité,

ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes

furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la

ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à

Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand

nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.

Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au

tribut et les contraignit à signer une trêve[568].

[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]

PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife

fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb,

à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades

cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les

généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés

comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille

aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous

l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme

traîtres (961).

Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide

et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître

sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul

reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau

souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui

s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau

l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par

les tribus du haut Moulouïa.

Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain

d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même

temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de

Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569].

[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p.

544, 569. Kartas, p. 125, 126.]

ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la

dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient

cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils

devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la

révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les

entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les

avait à coeur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître

que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.

L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile

et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du

reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et

même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside,

ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession

de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse:

les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates,

ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient

les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et

l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites.

[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les

jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour

au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes

les prescriptions de la religion musulmane.]

Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967,

une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le

khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute

hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à

l'administration de l'île.

Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il

enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les

Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites,

Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de

onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette

compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit,

favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.

Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient

éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir

assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre,

des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet

que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses

derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre

des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à

néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre

les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer

était mort depuis quelques années, et le système des razias avait

recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint

en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les

impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968).

[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv.

Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et

suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.]

Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le

départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets

d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire

ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à

l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au

commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on,

pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le

commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses

principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son

brave chef.

Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une

députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la

soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors

en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement

populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à

combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en

avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au

Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors

proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des

Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans

combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume,

depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait

tant d'efforts stériles.

Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle

qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea

indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue

s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses

généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée.

Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide

(novembre-décembre 969).

[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]

Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce

rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de

l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les

Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les

convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas

contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la

fameuse mosquée El-Azhar[573].

[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]

RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le

Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants

succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y

avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua,

commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et

Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem.

Les agents oméïades avaient également réussi à exciter

Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il

était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être

toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un

autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain

Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et

en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha

contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent,

et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui

s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de

poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après,

Abou-Djâfer faisait sa soumission.

La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en

un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites,

Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les

autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard

de la révolte.

Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans

tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et

Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur

eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou

fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise

passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un

combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en

abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur

chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après

avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les

pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On

expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de

cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide

dans le Mag'reb[574].

[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III,

p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.]

MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE

MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de

Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les

derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le

gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla

rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de

Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort

de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à

la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au

dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses

guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette

fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant,

les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les

rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par

ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent

(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter

à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville.

[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le

nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.]

A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père

et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur

infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme

d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la

campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers

choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les

partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis,

reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes

dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le

désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les

poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit

de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.

Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.

Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où

les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause

oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau

et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante

campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en

partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient

allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir

vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer

à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure,

ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].

En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette

ville et la fit conduire à Achir[577].

[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.]

[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235,

255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]

EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide

obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites,

achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de

la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan

les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut

avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.

Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des

adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement

d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et

s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé

contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre.

Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre

l'Egypte.

Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être

annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le

commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis

longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais

El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à

quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En

présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla

d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de

la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir

pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et

Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de

prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon

définitif du pays.

La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains

sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il

divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien

Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En

Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement;

El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât

à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur

Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la

direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la

révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île,

comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de

gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife

le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le

dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à

deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et

quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination;

enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister

Bologguine[578].

[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p.

110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari,

_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]

EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au

commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son

heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands

honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_

(l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il

voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son

intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de

conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux

Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de

ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille,

qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui

prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans

le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs

adhérents du pays.

Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné

jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres

de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien

l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours

considéré comme lieu de séjour temporaire.

El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin

suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla

fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous

perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en

Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en

Mag'reb[579].

[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p.

111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et

suiv.]

Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car

nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la

dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple

berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va

fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 68 / 73 题