--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à
toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou
peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction.
Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé
Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes
voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient
kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan,
rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et
le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les
Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés;
ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].
[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373.
El-Kaïrouani, p. 77.]
Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan;
puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la
partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère
et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne,
l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas
pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on
ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par
des sectaires.
DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya
une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab,
chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite
complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.
A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir
avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au
gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille
hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs
officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait
prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au
gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb.
[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]
Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères
aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes
étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à
Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par
Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense
rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes,
se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de
pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une
occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à
son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde
éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la
trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit
la confiance en elle-même.
Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire
qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était
rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A
cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays,
tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours,
Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les
Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient
les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin,
Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de
ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la
sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui,
surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer,
fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée
mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les
Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante
mille Berbères restèrent sur le champ de bataille.
IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un
instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait
un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les
contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis
en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après
s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers
Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la
défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant
repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest.
Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il
compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les
força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui
dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans
l'obéissance.
Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna
de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les
traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il
entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées[388] et
compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent
dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.
[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]
FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.--Cependant
Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest,
atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître
par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle
cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée
Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale
de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un
nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb
central[389].
Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques
années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait
fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des
environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une
population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe,
entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites[390].
[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]
[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.]
GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de
quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de
l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre,
lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de
modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir
(mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à
sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant
la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à
El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la
frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui
traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la
milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci
sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et,
s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique
des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double
difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante,
et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme
religieux.
Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur
chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à
Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les
forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des
Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les
Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et,
après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite
(kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts
plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.
El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les
Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le
général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les
rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et
refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en
débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués.
Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il
quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le
représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à
Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint
aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite
et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa
capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle
armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de
Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la
mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait
pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards
dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord
trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391].
[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.]
GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs,
surnommé Hezarmed[392], désigné par le khalife comme gouverneur de
l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut
reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps
après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et
de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette
position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes.
[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.]
A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de
la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub.
Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli,
fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même
temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des
Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha
cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est;
mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant
Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771).
Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était
retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille
cavaliers[393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles.
Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les
Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille
Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer;
enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des
contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune
chance de salut; employa la division et la corruption pour se
débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de
40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à
l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par
des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
à eux seuls la moitié des assaillants[394].
[Note 393: D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de
15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri,
paraissent plus probables.]
[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri,
p. 379 et suiv.]
Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette
trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui
occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme
il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres
contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement.
Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un
corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de
Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait
supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la
famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des
combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre
d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés
rejoindre le camp des assiégeants.
A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à
sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir
le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction
avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux
rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât
qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.
MORT D'OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint
bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des
contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever
Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes
tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se
réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la
solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de
Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et,
selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à
Kaïrouan[395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine
vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme
et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la
position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se
procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir,
prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas
tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de
colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»
[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.]
Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville,
apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à
envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le
gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle
injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un
chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand
nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).
Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors
en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il
lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec
leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens
était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de
la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient
au service d'Abou-Hatem.
Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères
entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y
eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les
fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir
longtemps de ses succès.