RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS
750-772
Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire
de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de
Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de
Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à
Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman
débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les
Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites
des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège
du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.
SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la
mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était
échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en
révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient
leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb
central[372].
Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la
Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait
jusque sur les oasis du désert marocain[373].
Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis
une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer
un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé
_en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du
culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants
de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables
entre les Berbères[374].
Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à
jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par
d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.
[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]
[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]
[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]
VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait
été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb
était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire
une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de
Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra,
soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut
vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses
succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une
soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant
que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient
devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans
le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et
avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375].
[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]
De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le
représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la
Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage
et les populations soumises, dit-on, à la capitation.
Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé
à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife
s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les
grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du
khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance.
Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas
lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait
pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très
irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à
son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants.
Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son
suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la
prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife
abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les
vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses
sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je
rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un
manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance.
ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et
secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais
un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient
son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des
réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère
de l'émir, avait épousé la soeur d'un des conjurés et cette femme le
poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il
éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son
fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura
l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le
complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment
opportun pour frapper.
Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer
son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman
était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes
enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent
pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son
meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se
tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme
pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui
traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de
lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après
cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les
conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la
victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et
Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le
cadavre (755).
Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire
indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa
carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle
Amran[376].
[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de
la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.]
LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort
d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et
El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce
temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis.
Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa
rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en
présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties
acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée
de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à
Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de
cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son
oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas
aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.
Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable.
El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de
lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378].
Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne;
mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser
El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci,
soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa
sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais
les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des
partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par
un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes
contre l'usurpateur.
El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus).
El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre
755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en
présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança
vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute
personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu
n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai
vengé sa mort[379].»
[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la
direction de Zaghouan.]
[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.]
[Note 379: _Ibid._, p. 371.]
El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les
yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de
lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires
s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un
coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par
une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant
qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman
était vengé.
El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans
les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme
trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents.
Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez
les Ourfeddjouma.
Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain
qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de
tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre
jusqu'au bout leur oeuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils
un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été
déposé par Abd-er-Rahman.
Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux
armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte;
il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne
contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi
Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre
les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort
des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il
dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à
son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans
les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife
abbasside.
Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan.
Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les
repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans
leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite
troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la
bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la
profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le
commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent
plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira
dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort.
Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut
à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).
Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à
profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent
leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables
traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la
population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui
avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380].
[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]
LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya
était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même.
Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les
rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à
l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de
la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de
l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines
kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé
Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes
de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain
Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa,
capitale de cette petite royauté indépendante[381].
GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre précédent
qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans;
mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification
fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à
Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de
la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché
contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors
le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut
et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba,
nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl,
les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747,
celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné.
Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les
luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à
décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui
prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les
chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette
situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de
Pédro, qui forma la souche des rois de Galice[382].
[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]
[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et
_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire,
_Histoire d'Espagne_, t. I et II.]
L'OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses
allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une
nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les
membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la
mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et
impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de
Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis[383] et à
passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après
avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka,
il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas
reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la
conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de
rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore
obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet,
puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des
amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec
leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au
courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie
oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez
eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain
et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par
Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec
un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses
partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province
d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile[384].
[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist.
des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy,
p. 11 et suiv.]
[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]
Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à
égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une
expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de
grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation
générale.
FONDATION DE L'EMPIRE OMÉÏADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se
préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des
intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en
marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de
Séville. De là, il marcha sur Cordoue.
Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la
grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les
Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec
Abd-er-Rahman.
Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et,
séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre
de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé,
Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par
Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le
prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya
bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour
Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le
prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande
modération dans le succès.
Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait
briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était
à jamais perdue pour le khalifat.
Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à
mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais
la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une
déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un
cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et
s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les
Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des
rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son
succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister
à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes.
[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]
Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant
ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En
739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait
et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant
aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans
Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette
ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes
rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.