CHAPITRE V

DERNIERS GOUVERNEURS ARABES

772-800

Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de

Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne

sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim de

Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah

fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; sa

mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et

d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de

Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement de

Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la

milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la

dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et

El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.

YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la

nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre parvint en

Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife

El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes

prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie,

en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour

l'Occident. (772).

Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le

commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche

sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les

miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur

tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles

et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec

une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel,

dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba

dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils

avaient rejoint l'armée arabe à Sort.

Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il

connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en

bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il

occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer

l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps

principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors

contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs

retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et

sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le

triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères

tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à

leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des

karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps,

Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la

cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans

les montagnes de Ketama[396].

[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri,

p. 384.]

GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait

assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte

dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la

ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des

Kharedjites.

Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays

des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les

efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en

réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée;

plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient

toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de

leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix

d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de

Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville.

L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les

turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée

envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils

du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de

réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs

positions et en fit «un massacre épouvantable.»

Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins

réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de

paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774,

dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et

construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans

trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps

il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des

transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que

Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que

d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je

sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].»

[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.]

LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu

interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le

théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière,

pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb.

A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était

donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne,

et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul,

véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche

des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être

le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme.

Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont

ils se déclaraient les vassaux[398].

Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah,

continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à

propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un

demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils

El-Yas[400].

Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était

en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe

sur le littoral de la Méditerranée[401].

[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte

arabe.]

[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été

pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par:

_Messie_.]

[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]

[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]

A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient

en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les

Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à

devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.

Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir

les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont

il était le chef reconnu.

Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient

dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède,

que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses

forces en formant de petites royautés autonomes.

L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de

Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du

pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le

loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un

état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude

d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de

révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba),

s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis.

En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife

El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir

des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger

autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger

Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le

siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des

plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution

désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la

ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en

rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les

têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,

après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de

chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et

enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi,

El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une

mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de

cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient

compromis.

[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]

En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un

illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du

prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était

originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la

première invasion et devenue très puissante.

Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant

neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince

parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner.

Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot,

c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite

Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils

de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant

parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à

cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand

conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures

et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait

l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire

reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait

chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de

Murcie.

Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le

premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à

El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait

pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave

marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de

Murcie, où il périt assassiné.

Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour

l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,

Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui

avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut

commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un

fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il

était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les

Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de

lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa

par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une

embuscade tendue par les Basques.

Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore

couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des

Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par

sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes

les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il

appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en

forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403].

[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]

Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse,

roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la

Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et

fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une

partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant

la couronne à son fils Aurélio[404].

[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]

INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787,

Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant

près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de

tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la

mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un

des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les

contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le

Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché

contre eux fut défait près de cette ville.

Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la

mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman

avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première

rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y

poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la

révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis

plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le

remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses

services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte.

Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main

l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de

pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea

préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à

Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils

Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des

propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut

signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme

éïbadite[405].

[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.]

Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi

l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle

dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte

définitive de cette contrée pour le khalifat.

Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre

de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le

trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher

l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste

société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_

(_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne

des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé

d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de

l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure

arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour

leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la

mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II,

se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué

à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents

périrent massacrés (787).

Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre

de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux

minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait

été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent

établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de

l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au

dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit

pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier.

Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres

comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond

du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près

d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien

accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura

fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations

sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait

faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se

proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata,

Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407].

[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville

de Fès.]

[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et

suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad.

de Slane, art. _Idricides_.]

Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur

les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris

de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient

trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le

culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à

professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de

Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit

la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans

lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.

CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire,

Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion

orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren

et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de

Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes,

Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans

Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette

ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait

une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de

Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le

représenter, son frère Soleïman (790).

Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à

poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife

Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays

éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était

familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé

Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans

ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et

comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre,

capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle

Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain

de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est;

mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la

Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires

reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la

rivière et, tout sanglant, continuer sa route.

Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le

khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus

tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que,

grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut

conservé à l'enfant posthume de son fondateur.

Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En

Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait

désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid

n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité

dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le

remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan

au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant

montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes.

Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793,

El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste

qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du

commandement à Kaïrouan (mai 793).

Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta

contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu

d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé

l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud,

écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et

aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui

s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se

changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés

par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les

rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut

défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant

été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré

l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).

ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé

Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec

plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et

recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant

marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais,

bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de

nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan.

Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait

nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en

attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la

mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour

tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En

vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa

sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait

livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant

rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain

nombre d'adhérents.

Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche

vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant

au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps,

El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège

devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa

pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il

avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains.

Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans

du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et

obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès

allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité

du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour

réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance

était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en

le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi

le décider à partir pour i Orient[408].

[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.]

GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit

son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de

mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la

côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait

partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter

sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude.

Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche

qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel.

Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait

Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de

l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife

tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation

réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.

GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de

ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son

incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes

les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine

écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se

mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled.

Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence;

leur chef fut mis à mort.

Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva

l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur

Kaïrouan (octobre 799).

Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à

Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie

sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec

sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan.

IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le

commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur

El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans

cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim

se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre

l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le

fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire

qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce

dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.

Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la

désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur

contre Ibrahim; mais toutes ses manoeuvres échouèrent et il apprit

bientôt que celui-ci marchait contre lui.

Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une

défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre

le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à

condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui

ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan,

d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les

plus compromis[409].

[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.]

IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE

AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les

tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de

le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme

de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce

sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint

cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de

plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la

conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de

décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par

laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant

non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie

par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un

tribut de quarante mille dinars.

Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours

renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe

en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans

le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à

intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner,

moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez

lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette

brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée

d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il

ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur

l'Ifrikiya.

Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier

porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à

Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse

lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive,

l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit

avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette

incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima

à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de

résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint

aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit

définitivement la direction des affaires[410].

[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.]

NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces

événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait

cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.

Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines,

nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle

Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit:

«L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte

de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour

de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous

l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain;

car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la

bénédiction de la famille sacrée[411].»

[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561.

El-Bekri, _Idricides_.]

Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en

septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance

frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui

s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de

vivre!»

On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom,

jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne

négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire

de lui un redoutable guerrier.

L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde

Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de

trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de

son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce

dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec

son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux

frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention,

ceux-ci se retirèrent au Mag'reb.

Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut

remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses

oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de

Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes,

Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem

(800).

Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites

par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par

des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs

conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A

la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne

put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son

royaume.

[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139

et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 57 / 73 题