PÉRIODE VANDALE
415-531
Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface
gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales
envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les
Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric
avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien
III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des
Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de
Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des
Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de
Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de
Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant
d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire
de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup
d'oeil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve
siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que
ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est
que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales
causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions
commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à
diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et
cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans
un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde.
Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à
triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur
sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de
bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les
uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de
près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs moeurs deviennent
moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien
que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir
prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos
bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut
ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du
donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque
novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son
compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent
eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de
la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs
les Manichéens ont la majorité.
Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les
orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de
succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la
colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des
campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes;
les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent
toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre
peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces
sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres,
quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne
à frapper.
Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus
belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord
à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire
de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en
Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de
ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre,
par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les
Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de
Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des
Donatistes.
En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient,
rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop
grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle
nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la
conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel
prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient
schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius
Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en
appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel
édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir
précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères.
Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent
l'occasion de se venger.
[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la
compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se
dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une
large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que
les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le
triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n°
72 et suivants.)]
[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]
[Note 225: _Sermon_ 273.]
[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]
[Note 227: Medaourouch.]
BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août
423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un
jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte
Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur
d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des
vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien
III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la
régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière
militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des
limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte
d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste
sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines,
depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes
qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur
de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses
conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de
l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des
premiers rangs dans l'empire.
[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]
Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps
entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues
de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait
Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et,
comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver
à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce
conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on
voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à
merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion
fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que
le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille
du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.
Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher
contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans
peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons
de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la
révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée
qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique
pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses
derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait
avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi
des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui
cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il
conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230].
[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de
Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface,
nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant
des propriétés en Afrique.]
[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist.
du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143.
Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]
LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été
écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice
(416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis
l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur
l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au
moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas
tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards
sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui
explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été
acceptée.
Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains,
Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le
détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser
d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.
[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429.
Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.]
[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V.
Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]
Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est,
s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage.
Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait
d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain
légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes.
Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent
leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent
pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface
avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs.
Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses
efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur
entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les
conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en
Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur
rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus
facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés
par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population,
les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour
braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché
à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en
avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint
de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les
Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs
forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le coeur de la
Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les
Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises
des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège
d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour
démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville
intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs
et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils
laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu
fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de
cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put
résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août
430.
[Note 233: Guelma].
[Note 234: Bône].
[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv.
Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]
Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de
l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface
crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui
avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les
plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar
se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône
ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au
pillage et l'incendièrent.
Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter
devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les
récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également
responsables de la perte de l'Afrique.
FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies
restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres
guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces;
il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était
préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom
de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à
Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas
connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à
l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par
serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il
occupait en Afrique[236].
[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]
C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de
grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement
touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut
employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du
reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son
frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de
celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant
les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré
le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent
cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été
sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent
furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de
s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il
leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que
les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe,
car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec
Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les
Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale,
profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre
contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit
facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19
oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans
les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus
ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de
mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les
plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des
flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage
de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi
cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six
siècles.
Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous
ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires
vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace
jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien
envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à
s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire
sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une
flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par
suite d'une invasion des Huns.
NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE
VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à
traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la
Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la
limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et
_Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la
Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238].
Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux
colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays
ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En
445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux
habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs
impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique.
Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des
emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.
[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]
[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p.
17.]
Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la
_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est
de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux,
et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de
toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide
des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les
terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et
des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux
fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement
des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en
leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot,
le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les
catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités
et de colonies latines.
En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les
indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le
prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard
sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance,
quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et
autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire.
[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.]
[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]
=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se
préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares,
et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer
ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut
remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie
cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait
en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son
éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte
de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son
tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à
venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien,
s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit
Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241].
Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment
attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps
l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de
nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les
Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime
se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le
peuple (12 juin 455).
Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût
éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant
quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit
charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments
publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers,
membres des principales familles, qui furent réduits à l'état
d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et
les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem
qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage
Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son
fils Hunéric[242].
[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]
[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]
SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement
donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la
souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette
occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie,
après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation
de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des
courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers
en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la
Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des
corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral
africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une
partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant,
été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux
Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme
actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir,
car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux
échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet,
il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur
cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par
des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour
retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna
l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien
inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux
chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires
dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la
flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner
ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put
recommencer ses courses.
Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même
l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger
cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme
suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les
Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le
commandement de Basiliscus.
L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque,
tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur
Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de
Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation
de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en
intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas:
profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi
eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à
annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en
déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis
qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).
[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]
APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts
tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat
que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus
audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la
Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les
Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui
forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il
eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba
avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son
héritage.
Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses
enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de
combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon,
empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une
partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut
annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui
reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la
Méditerranée occidentale (476).
Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric
mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été
qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes
figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la
nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous
nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par
Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval
l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant
le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art
et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à
semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à
entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain
qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des
moeurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse
sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était
presque le repos.
Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la
colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais
sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas
énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme
celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les
maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier
acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245].
[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]
[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]
RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du
roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des
qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en
apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés
s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses
réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric
céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des
affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son
père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens
étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui
servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit
des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans
la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de
la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les
suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout
le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations
horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques,
prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent
soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert,
dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.
[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]
[Note 247: Le Kef.]
RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une
insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de
la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et
des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les
indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite
ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour
s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance.
Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les
tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au
Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions
littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de
l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les
indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il
ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés
pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter
les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions
sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les
catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait
institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir
appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du
prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les
effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric
s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le
fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent
décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric
furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même,
Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et
maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince
étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait
envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un
caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien
de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité
fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248].
[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]
CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant
adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la
religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où
tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent
appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme
les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés.
Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement
motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme
préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la
condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du
Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures
de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus
grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres
ariens.
Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit
années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques
prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à
son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva
aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher
les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la
ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même
jusqu'auprès de Kapça[249].
[Note 249: Gafsa.]
Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les
catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par
les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et
reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La
lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses
forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il
à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel
il lui abandonna le reste de la Sicile.
Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond
hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'oeuvre d'apaisement
commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du
catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par
la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des
avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron
de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit
pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des
évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui
unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes
relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre soeur de
Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce
n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la
domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la
situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette
contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait
incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande
partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais
Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus
arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il
donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit
placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros
de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette
forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils
ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des
chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce
temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon,
sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis.
De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards
isolés[250].
En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il
recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les
catholiques.
[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]
RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son
premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de
s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua,
en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents,
il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse
à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité
d'une réconciliation.
Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des
Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte
qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses
adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les
Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main
du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie;
mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les
craindre.
Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel
il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur
le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui
hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses
propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un
caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière
absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé
l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de
révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée
par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène
recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les
rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs
attaques imminentes.
Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà
provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec
les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer,
petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un
parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques
avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette
occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et
obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en
empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre
contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours
à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à
Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince
captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus
dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer
fit crever les yeux à Oamer.
L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il
l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa
cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire.
Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a
transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric
complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales
qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de
mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il
ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque,
livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses
regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des
autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la
force à la force...».
Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la
royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.