CHAPITRE IX

L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_).

297-415.

État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre

les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence,

usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses

dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions

contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation

administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des

Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des

Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des

Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de

Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II

et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous

Honorius.

ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le

chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient

précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et

demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains

avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant

les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des

efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un

instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes

des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et,

malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque,

la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages

africains.

Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par

des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres

du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez

tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans

les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se

renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des

Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les

tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se

contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.

Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne

Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La

langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées

par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour

d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en

lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes

religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre,

allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité

africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en

couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement

que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre

de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est

facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la

race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers

au milieu d'elle est précaire.

GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées

contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de

fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en

Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes

romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas

être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula

ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en

tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis,

Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la

nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater

expressément[194].»

Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine,

il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était

un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une

autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne

de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes,

refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du

Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur

incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient

avec joie les affres du supplice.

[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.]

[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à

Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]

[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars

295).]

Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs

en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était

la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de

Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi

une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures

extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de

l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait

l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303,

Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de

persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures

prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et

ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les

biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en

prison ou livrés au bourreau.

Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse

d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la

Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de

l'empire, les persécuteurs se mirent à l'oeuvre. En Afrique, ils

déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine

perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement

les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le

martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs

livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent

leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par

sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.

Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes

encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets

extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de

l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait

certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux.

Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on

avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens.

Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul

de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang

des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut

appelée l'ère des martyrs[197].

[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet

dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484

et suiv.]

TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule

abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère,

lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que

Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna

l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère.

On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut

de prescrire un recensement général des personnes et des biens de

l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution

de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la

désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient

réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait

à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître,

l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations

de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique,

qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces

mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes

seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui

quelque fidélité.

[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]

CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance

Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son

fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère.

Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de

Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi

la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306).

En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui

avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul,

avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut

probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les

provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour

Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin

de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur

maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur

route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où

elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors

l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était

dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des

partisans.

Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent

habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la

fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré

mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est

incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien,

était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique,

incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi

porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le

conserver (308).

TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence,

après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de

toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne

pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à

Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son

autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des

populations.

En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le

commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général

Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à

feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les

remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant

rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut

étranglé[199].

[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor,

_Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_,

etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc.

arch. de Constantine_), 1876-77.]

Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les

vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait

son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux

flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de

leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes

les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs

vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les

campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit

livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout.

TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence

s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui

fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son

compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux

empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome.

Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand

nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le

Tibre (28 octobre).

La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie;

on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant

eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à

panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent,

diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires,

et fit relever les cités détruites.

Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons

à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de

ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.

CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME

D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties;

selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit

immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion

nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions

se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves

événements.

Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile

se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient

détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y

prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions

s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre

eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres

et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut

lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra

dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le

siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace

il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents

étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait

de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission

qui se produisit dans l'église d'Afrique.

Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui

avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences

des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles

s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre

Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition

contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés

que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable

conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en

Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui

pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils

formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était

Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent

Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant

qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à

recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence

s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on

lui cassera la tête pour pénitence.»

[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.]

[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au

sud de Constantine.]

Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien,

fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à

leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait,

lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or

ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le

groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient

reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur oeuvre, ils

déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain

Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie

personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent,

contribué à ce résultat.

Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où

sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint

extrême et amena des conflits journaliers.

Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien

qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien

culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne.

Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit

au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces

instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les

Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner

devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur

une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations

contre leur ennemi.

En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des

deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un

grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à

Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et

Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce

concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur

les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur

était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien

des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il

reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait

en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer

leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres

ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait

conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait

comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes».

A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en

Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la

promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires

ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision

au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien.

Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à

y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors

avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par

l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.

Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur

voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août

314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut

devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église

d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir

livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères,

devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux

Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore

satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315,

les décisions des conciles de Rome et d'Arles.

[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est

à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des

documents qui précèdent.]

Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande

modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été

épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec

sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci

se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle

les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans

étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent

souvent par la force leurs positions.

Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le

succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque.

Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite

de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité.

Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix

pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était

fait.

ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR

CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival,

l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort.

Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de

commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire

fut divisé en quatre grandes préfectures.

L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les

Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture

d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité

du préfet du prétoire de cette préfecture.

La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous

l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.

La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.

Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:

1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la

proconsulaire;

2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la

Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la

Sétifienne et la Césarienne.

Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses.

Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se

rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le

directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui

portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués

en Afrique.

«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_,

sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en

Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne

et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.

«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites,

qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps

mobiles.

«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de

cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.

«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi

præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du

vicaire d'Afrique.

«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où

étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.

«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes

mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].»

Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut

modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions

religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement

administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un

appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation

établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur

voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les

fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins

occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre

compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités

reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les

citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.

Le concilium provincial conserva le droit de présenter des voeux et des

doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de

réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le

sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant

quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à

son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut

entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de

s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204].

[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde

romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de

Booking.]

[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par

M. Pallu de Lessert, passim.]

PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes

avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte

d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de

leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des

Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus

réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques

prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider

la trêve.

On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en

Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La

création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée

par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on

observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles

sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des

évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit

parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité

cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans

l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur

peu d'étendue en facilitât l'administration[205].»

Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer,

mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits

les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de

Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique

pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église

catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes

n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206].

[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans

l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_,

2e année, pp. 399 et suiv.)]

[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234.

Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par

l'hôpital militaire.]

A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus

vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs.

Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays

dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi.

Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut

bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant

profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la

continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe.

Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves

fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions

du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et

faire le salut des riches en les ruinant.

Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord

aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie

furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu

à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était

Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et

Theveste[208].

[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).]

[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et

de saint Optat.]

LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la

mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties;

mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance,

restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du

pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique

demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant

et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains.

La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe

de Constant.

Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions

nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les

orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à

ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes

se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils

osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent

vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques

compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces

violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler

leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.

CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à

mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et

étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de

Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles

passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser

l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta

seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de

l'arianisme.

En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie,

chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la

détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait

pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien

qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de

l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec

ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement.

«Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion

et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux

Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea

efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile

et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en

Afrique[209].»

L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il

se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes,

fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent

rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les

Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les

dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de

ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur

Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la

porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions

montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau

de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui

défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent

deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du

gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes

sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés

dans les entrailles de leurs mères.»

Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire

dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de

Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens

traditeurs.

[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi

_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]

[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]

[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.]

[Note 212: Tenès].

EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite,

dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de

la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213],

causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même

attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à

leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices

d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui

fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres,

conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte

que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de

Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour

lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en

atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un

administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs

militaires extraordinaires, de rétablir la paix.

[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]

En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun

nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se

laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour

Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il,

sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des

victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna

la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien

præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire

triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.

RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des

Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus,

Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était

fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait

d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était

s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en

vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il

ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient

tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient

chrétiens.

En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du

Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui

fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui

recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière,

viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille

hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur

la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les

Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée,

s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus

essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie.

Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le

diadème.

À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en

toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte

Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet

habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un

poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les

opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps

d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus.

Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de

traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général

ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en

restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta

son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du

rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par

Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la

contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en

s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers

l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer.

Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de

prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit

au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,

sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit

venu en personne signer le traité.

[Note 214: Tiklat en Kabylie.]

[Note 215: Alger].

Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa

ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il

fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés

au service du rebelle.

Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à

soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et

les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du

Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son

chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier,

hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la

fuite, se jette au coeur des montagnes, puis prend la direction de l'est,

suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur

échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les

Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre

d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans

forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la

douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la

faveur de la nuit[216].

Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il

y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la

dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son

énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux

attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers

Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces

considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur

fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors

gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et

arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait

à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit

dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un

cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau.

Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.

[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.]

[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.]

[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela

semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle

et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est

reformé.]

Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des

tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à

rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux

causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent

sévèrement punis.

Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à

l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père,

Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se

déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant

l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le

vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut

décapité à Karthage.

[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]

La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain

qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies,

si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non

assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine

de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de

Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les

Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine

de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en

vigueur et exécutés strictement.

L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain,

assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des

plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui

auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II,

empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules

d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte

Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre

les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses

soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut

vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut

due à la défection de sa cavalerie maure.

Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que

l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime

ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua

Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son

tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en

possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné,

le trône impérial resta à Théodose.

Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose

mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce

dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.

RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire

l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu

qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus,

s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait

été content de ses services et il était resté sans doute en relations

intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte

Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et

lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le

titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du

proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu

l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un

des neveux de celui-ci.

Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le

pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du

proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte

d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent

faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas

grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il

lui réclamait.

La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses

intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à

l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car

la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi

public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre.

Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se

déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de

ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant

rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé

intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses

deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à

l'empereur.

[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]

CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance,

que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef

débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et

auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un

rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus.

Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes

escarpées et entouré de ses innombrables ennemis.

Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses

montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui

opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en

masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour

parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes:

un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les

Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un

éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur

inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires,

revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur

retraite en déroute[221].

[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]

Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à

atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner

Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte

d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de

reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice.

Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné

l'Afrique pendant douze ans.

Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et

d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir

la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de

son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de

Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il

se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.

L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de

l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à

Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la

succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et

l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer.

La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient

pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes,

ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par

les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la

sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé

du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de

Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut

jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les

Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres.

En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon

absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en

Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux.

Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de

Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres

continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir.

Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur

l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les

Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie,

traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et,

continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En

409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de

la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome.

Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son

secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II.

Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua

à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs

tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur,

Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire;

le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un

territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues

sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une

expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête

détruisit ses navires, et il dut y renoncer.

[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]

Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la

Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une

partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de

prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le

pourraient.

En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en

Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa

révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une

armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli;

après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort.

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 44 / 73 题