PÉRIODE BYZANTINE
531-642
Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition.
Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la
campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et
Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à
Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur
Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de
Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales
d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des
Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de
Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de
Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il
rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique
pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la
domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire
romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son
intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident.
C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de
Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en
livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une
première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de
l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien
«comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à
poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses
depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à
onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique
malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la
grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point
d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint
Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il
apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de
Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il
recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas,
chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en
état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire.
[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]
Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé.
Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le
commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une
grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par
sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des
volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns,
accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une
quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent
réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite
armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement
sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général,
parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon,
dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres
officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut
adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux
de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition;
vingt mille marins les montaient.
DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers
le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut
l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur.
L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le
vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope,
son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette
expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement,
troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent
escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces
secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant
d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait
qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière
rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux
menaces des auxiliaires.
[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]
Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui
souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put
se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les
dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point
de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher
d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les
Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé
fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne
s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque
toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à
Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne
songeait nullement à défendre Karthage.
Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se
dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la
flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet
du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de
procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et
convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord.
Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports
pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on
allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il
redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée
ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu,
il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu
dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires
qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à
une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son
camp de retranchements et à se garder soigneusement par des
avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement
réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la
guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.
[Note 253: Actuellement Capoudia.]
PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione,
ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par
Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de
la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire
rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille
soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère
Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt
vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations
commencèrent contre Godas.
Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de
Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en
Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après
s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait
marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la
flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et
d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il
paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui
envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et
donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le
général byzantin adressait aux principales familles vandales un
manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur
nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer.
[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.]
[Note 255: Lemta et Souça.]
Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre
journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans
cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses
partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était
mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses
amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les
gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville.
Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter
de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour
mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux
mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des
suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le
réaliser.
DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait
donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un
caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la
marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le
reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de
monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean
l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas,
qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne
tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les
reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par
groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes
de Karthage.
Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour
attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui
avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en
reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales
sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent
bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de
bataille.
SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le
double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en
arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il
se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses
impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte
colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les
cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde
et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption,
mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.
Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait
retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de
cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par
petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis,
parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de
son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui
se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter
son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui
et qui étaient démoralisés par leur premier échec.
Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général
byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses
fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà
remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort
désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales.
Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de
former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se
réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum,
y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de
Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256].
Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage.
[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à
excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à
Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de
rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu
sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa
discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la
livrait à ses ennemis.]
Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à
Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux
parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer,
s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de
l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de
Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du
général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage,
fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau,
commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de
la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de
Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses
hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands,
étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port.
Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans
Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville,
monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme
représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et
prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable
campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage
ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été
pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de
Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur
permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les
fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette
ville en état de défense.
[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]
Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de
craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès
lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province
d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait
refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le
nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent
aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les
victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection
divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord
envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite
tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée
de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles
négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général
accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une
baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un
manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une
tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des
chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de
grosses sommes d'argent[258].»
[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]
RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR
KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il
continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait
les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage;
il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui
serait apportée.
En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante,
dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique
et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille
guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu
et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait
bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en
Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement
repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales
et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et
c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!
Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui
avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats,
Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un
point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de
la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux
frères opérèrent leur jonction.
[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]
Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu
après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et
opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer
Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter
des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les
détacher de leurs alliés.
Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre
aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne
put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida
à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu
dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position,
chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre
de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau.
Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait
prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur
côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et
les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures
dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et
toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien
entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois
il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses
troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part
et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant
été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec
habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se
replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour
et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son
camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire
donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une
position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en
état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient
complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles
dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il
abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un
malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette
nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations
et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous
sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite,
sans s'occuper de son voisin.
L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et
fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux
plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre
533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le
produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta
débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put
commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les
Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de
l'empire.
FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence
de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et
empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents
cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses
traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu
permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom
d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de
s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau;
mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien
et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui
aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs
funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef.
Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs
regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris,
mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean
avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à
lui accorder sa grâce.
CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua,
montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la
Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée
qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire
renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et
s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et,
pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les
églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux
autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une
mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses
trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface.
Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les
vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint
la proie des Grecs.
[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses
controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette
montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p.
475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_,
1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette
synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua.
M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais,
en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la
Maurétanie.]
Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des
officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants
sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des
Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli,
était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous
les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre
expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la
partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la
repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était
réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le
réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa
nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara
dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui
avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents
fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des
indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir.
Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce
ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la
condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.
Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec
empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui
donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à
l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire
s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à
l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien
mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux
avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le
commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans.
Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique
à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à
aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de
pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se
dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire
reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche
domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y
finit tranquillement et obscurément sa vie.
DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique
avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette
occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui
leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le
nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses
aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles
de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient
opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils
s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le
pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance
d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune
assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux
indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur
sol.
Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un siècle,
l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand
nombre de guerriers étaient morts dans la dernière guerre; d'autres
avaient été emmenés comme prisonniers en Orient par Bélisaire et
entrèrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales étaient
essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément actif se trouva
absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué pour avoir
augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au
reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientôt
dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les
autres, émigrant isolément, allèrent chercher un asile ailleurs.
[Note 261: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'empire romain_, ch.
41.]
Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que
celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est
fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation
et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.
ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. ÉTAT DES BERBÈRES.--Salomon[262],
premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde charge d'achever
la conquête et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de
l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacène, la
Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par des consuls, et la Numidie, la
Maurétanie et la Sardaigne commandées par des _præses_. Mais cette
organisation était plus théorique que réelle. Sur bien des points le
pays restait absolument livré à lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et
même dans la plus grande partie de la Césarienne, l'occupation se
réduisait à quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyées
dans l'intérieur de la Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et
s'appliquèrent à élever des retranchements, au moyen des pierres éparses
provenant des anciens édifices[263]. Quelques colons se hasardèrent à la
suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de
préserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos
provinces jusqu'au point où la république romaine, _avant les invasions
des Maures_ et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles
étaient les instructions données par l'empereur[264].
[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général
est cité, il est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des
historiens byzantins.]
[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n° 27,
p. 199).]
[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte
curieux des deux rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à
Archélaüs pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.]
En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses
privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de
leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents
et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription.
C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne
devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine.
Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si
les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait
reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les
colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui,
réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à
laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire,
l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation
étrangère.
Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant
des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ était
chef des Maures de la Byzacène. _Yabdas_ était roi indépendant du massif
de l'Aourès, ayant à l'est _Cutzinas_ et à l'ouest _Orthaïas_, dont
l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie
obéissaient à _Massinas_. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre
lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter.
Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien
caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les
Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa
civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les
indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes,
des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut
absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du
Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine.
Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race
autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au VIe
siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans
l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient
six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes moeurs,
mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance,
même manière de combattre... Cette population était restée intacte,
imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés
qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des
Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur
autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la
grande masse des indigènes qui resta impénétrable[265].»
[Note 265: _Revue africaine_, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements
qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du XIXe siècle.]
LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBÈRES.--Ce fut la Byzacène qui donna le
signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés
contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels,
lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères
commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur
un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande
opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être
tous massacrés.
Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles
et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535),
où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse
vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et
croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à
Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et
pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le
gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope
le mont Burgaon[266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur
eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand
carnage de Maures[267].
Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le
ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une
razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la
petite place de Ticisi[268], où s'était porté un officier byzantin du
nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de
soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas
lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa
au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en
présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna
ses montagnes[269].
Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services.
Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de
l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon
leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans
l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur
l'Abigas[270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont
Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au coeur du
pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas
s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre
succès.
[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.]
[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.]
[Note 268: Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du
village de Sigus.]
[Note 269: Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le _Recueil
de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.]
[Note 270: La rivière de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p.
301).]
[Note 271: Le Djebel-Chelia.]
RÉVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une
grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le
poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre
les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de
laquelle était un simple garde nommé Stozas.
Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer et à
passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis l'année
précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était livrée à tous les
excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les
Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientôt
Stozas se trouva à la tête de huit mille hommes, avec lesquels il marcha
sur Karthage. Mais en même temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec
un corps de cent hommes choisis. La présence du grand général ranima le
courage de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé
un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra
bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les
directions, après un simulacre de résistance.
Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête,
lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile.
Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de
l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se
tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où
les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette
province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas
sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats
byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à
l'anarchie (536).
Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité en
Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline et à
reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait sur
Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres.
Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas avait en vain
essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se
mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit
Cellas-Vatari[273]. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il
offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, ne
tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetèrent
sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent la déroute de son
armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et Germain put s'appliquera
rétablir l'ordre en Afrique.
[Note 272: A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.]
[Note 273: M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (_Afrique
ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité _Scales
Veteres_, pense, en raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna,
qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).]
EXPÉDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappelé par l'empereur et
remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, aux fonctions de
gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en Afrique, fut de
reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, que la révolte
avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralité des
Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il[274], attribué à Antalas, le
commandement de tous les Berbères de l'est, en lui assignant une solde
et le titre de fédéré. Au printemps de l'année suivante, il se mit en
marche. La campagne débuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant
poussé une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort
rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrière les
murailles de la ville déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des
canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation
intolérable. Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les
troupes byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas
et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions
qu'ils occupaient.
Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après
avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar,
«position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers
taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à
l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège
se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de
provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal
gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent
à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se
réfugier en Maurétanie.
Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent
les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux points
stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de là
dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout les indigènes à
la soumission et relevant les ruines des cités et des forteresses. Le
souvenir de ses travaux dans la région sitifienne a été conservé par les
inscriptions. Zabi[275], la métropole du Hodna, fut réédifiée par lui et
reçut le nom de Justiniana[276] De là, Salomon s'avança sans doute, vers
l'ouest, jusque dans la région du haut Mina, car le récit de cette
expédition se trouve retracé sur une pierre, dont l'inscription est
relatée par les auteurs arabes[277] et a été retrouvée près de Frenda.
[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n° 118,
p. 293).]
[Note 275: Actuellement Mecila.]
[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n° 27, pp. 190 et suiv.]
[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.]
Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait
enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une
tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme
sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et
avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires,
le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et
mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si
longtemps opprimées.
RÉVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur détacha la
Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à
relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête
de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de
Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la
Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius.
Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
Levathes[278] étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, pour
recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et présenter
leurs doléances, ces malheureux furent massacrés dans la salle où ils
étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient soupçonnés d'un complot.
Un seul d'entre eux s'échappa et appela aux armes les guerriers de la
tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius marcha contre eux, les mit en
déroute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de
leurs enfants. Pudentius avait trouvé la mort dans le combat.
[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.]
Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de
la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré
sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous
marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter
dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures
alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent
vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en
résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il
proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en
forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les
Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut
massacré parles indigènes.
Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais
ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une
rançon de trois mille écus d'or (545).
PÉRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par
Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais
choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie
devint générale.
Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas
portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la
Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures
pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les
populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et
allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient.
Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine.
Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix,
si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette
proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde,
absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre
les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la
Byzacène.
Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers et
de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de
Sicca-Veneria[279]. Aréobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs
officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et,
dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la mort. Les Byzantins se
retirèrent en désordre, tandis que les rebelles élisaient un autre chef.
[Note 279: Le Kef.]
Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde
restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du
moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout.
Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec
les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les
poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de
Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses
garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même.
Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les
soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du
pouvoir.
Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois
maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta
une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas
vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas,
Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier
arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un
festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre
d'Aréobinde.
JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rétablit la paix.--Justinien
voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais
cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était
offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean
Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna
le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en
Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait
donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de
remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort
heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir.
Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en
trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous
les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il
alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les
Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique
qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un
réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et
de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une
défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver
du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et
fut tué par un cavalier romain[281].» Antalas chercha un refuge dans le
désert.
[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.]
[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.]
Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères
étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata
(Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le
nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus
nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On était alors au
coeur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs,
mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de
Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel
aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours
été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de
l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui.
[Note 282: _Johannide_, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl.
Cres. Corippus, lib.V.]
Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient
jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et
ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla
chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au
lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète.
Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept
chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et
l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa
soumission (548).
ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SIÈCLE.--La nation berbère se
trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita,
l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire
la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de
la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait
repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des
principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins
se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées:
«Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la
population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de
l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une
immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à
Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de
Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique[283].»
Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient
de véritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux,
qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous
pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne
peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique
propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait
trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que
l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce
serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la
Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest.
[Note 283: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'Empire romain_, t.
II, ch. XLIII.]
[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.]
Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir
des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des
cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses
derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques
colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs
champs dévastés.
L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.--Privés des
documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase
de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans
suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita.
En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement
assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, qui était
venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on l'avait frustré.
Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable
traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une levée
de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut
envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice[285], qui
contraignit les rebelles à la soumission.
Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu
réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le
signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des
Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre
l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet
d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis,
successeur du précédent (570).
C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses
victoires, Gasmul, en 574, _donne à ses tribus errantes des
établissements fixes_, et s'empare peut-être de Césarée. L'année
suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
Gaules, mais il échoue dans cette entreprise[286].» Si ces faits sont
exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
précis à cet égard.
[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.]
[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions_,
apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).]
Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de
l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle
valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua
Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et
leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites.
Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable
que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de
tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement
général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun
détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état
d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins
de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les
Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement
d'expansion et de reconstitution.
En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement
assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont à peu près
maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour
entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé à traiter avec les
indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et
du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et
font bombance, il les attaque à l'improviste et les massacre sans
peine[287].
[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.]
Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du VIe siècle.
DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le
centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du
pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les
provinces.
L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire,
comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés
à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom
que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le
fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la
Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas
et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point
d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et
de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête
arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida
à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.
Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans
lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En
641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la
Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes.
Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque.
L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.