L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE
43-297
État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État
des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la
Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême
sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique
sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin,
Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime
Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières
persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et
Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de
Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre
les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des
Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.
ÉTAT DE L'AFRIQUE AU IER SIÈCLE; PRODUCTIONS, COMMERCE,
RELATIONS.--Ainsi l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute
l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu
près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle
suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé.
Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient de se
rendre bien compte de sa situation matérielle et de l'état de ses
populations.
L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies latines;
«les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de
cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation
romaine; la carrière des emplois et des honneurs s'ouvrit devant
eux[155]». Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens
s'étaient taillé de beaux domaines et le pays n'avait pas échappé à la
formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des conséquences
si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des
domaines privés plus vastes que ceux de l'État, ils étaient occupés par
un grand nombre de cultivateurs; la maison du maître était entourée de
villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]». Du
reste, la petite propriété était constituée aussi par les concessions
aux vétérans, ou par la vente ou la location à des émigrants. Ainsi les
progrès de la culture[157], loin d'avoir été arrêtés par la conquête,
lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna,
Hadrumète, Utique et surtout Karthage, étaient les principaux ports où
les céréales venaient s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie
chargeaient les grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome
tirait ses approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les
autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la
population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et
faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre
retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait bien
vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci avait arrêté
les convois d'Afrique.
[Note 155: Hase, _Sur l'établissement Romain_ (_Rev. afr._, p.
301).]
[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N° 73, p.
18).]
[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la
culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux
cultivateurs italiens.]
Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour encourager
les importations de blé, Néron exempta de tout impôt les navires servant
au transport du blé. Commode créa la flotte d'Afrique, affectée
spécialement à cet usage, et ses successeurs perfectionnèrent cette
institution. Un préfet de l'_Annone_, résidant en Afrique, fut chargé
d'assurer les approvisionnements.
Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation,
mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle était
de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait beaucoup, de
sorte qu'on ne l'employait guère que dans les gymnases.
Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
marbres, tels étaient ensuite les principaux articles
d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces
servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux
éléphants, il est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en
Berbérie à l'état sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et
autres auteurs. Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les
caravanes.
[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hérodote, Strabon,
Appien, _Bell. civ._, Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.]
Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la métropole
punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa
magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de
tous les points de la Méditerranée se pressaient pour charger les
grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les
bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. Une population punique
importante dominait dans cette ville, elle y avait conservé ses moeurs,
sa langue et sa religion. Le temple d'Astarté (_Tanit_), divinité
phénicienne admise par les Romains dans leur Panthéon, sous le nom de
Juno Coelestis, avait été reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous
verrons plus tard un empereur donner une consécration officielle à ce
culte barbare dont les divinités exigeaient des sacrifices humains.
La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les vins.
«Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait
l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la
haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes,
où elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le
pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la
Nigritie[159]».
[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.]
Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce
étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldoe, Yol-Césarée, Siga (à l'embouchure
de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et
l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient
amené des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II était
magistrat municipal de Carthagène.
ÉTAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple
indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille race berbère
commençait à subir une transformation; diminuée par les guerres
incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de générosité, elle
était refoulée par la colonisation romaine et commençait à s'assimiler
ou à disparaître dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans
toute la Maurétanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons
ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se
préparait à de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se
pressaient les tribus gétules, toujours prêtes à envahir le Tel pour le
piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette
tendance des tribus du désert, par la demande de terres faite par
Tacfarinas à Tibère. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un
mouvement lent et irrésistible, pour s'étendre sur les restes des
vieilles tribus berbères et les remplacer à mesure que la puissance
romaine s'affaiblira.
Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine,
reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi,
particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. «On
utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, mais on ne
les organisait pas à la manière romaine, comme aussi on ne les employait
pas dans l'armée. En dehors de leur propre province, les irréguliers de
Maurétanie furent aussi utilisés, plus tard, en grand nombre, surtout
comme cavaliers, tandis qu'on ne procédait pas ainsi pour les
Numides[160]».
En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province[161], y
avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels ils étaient en
butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu
recours à la justice d'Auguste pour être protégés, ce prince envoya des
ordres à Flavius, préteur de Lybie, pour qu'il veillât à ce qu'ils ne
fussent pas troublés dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En
l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient
maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville,
on avait diverti de l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des
commissaires nommés à cet effet[162]». Nous verrons avant peu l'esprit
d'indiscipline de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur
attirer de terribles répressions.
[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de
Lessert.]
[Note 161: A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter,
vers 320 av. J.-C. V. Josèphe, _contra Appio_, II, 4, cité par M. Cahen
dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).]
[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_,
p. 124.]
LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Après
quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le contre-coup de
l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. Pendant que Vindex
levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius Macer, légat
d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait le titre de
propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le service de
l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva de nouvelles
troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion[163].
Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé par
Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de
se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la légion
Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et
obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les
Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientôt Galba est
assassiné (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succèdent. Ces trois
règnes avaient duré dix-huit mois, triste période remplie par les
meurtres, les révoltes et l'anarchie.
[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.]
[Note 164: Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux
ans.]
[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie
tingitane, Trébonius Garucianus.]
A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer
indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq
ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient des forces
imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le succès; mais
au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, pour, de là,
envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et
ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps
du pouvoir et succomba à son tour en décembre 69.
L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul maître du pouvoir.
C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'était fait
remarquer dans son commandement par une honnêteté bien rare pour
l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, irrités de sa
parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un jour en lui lançant des
raves à la tête.
Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement à
l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être partisan de
Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient réfugiés dans sa
province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents en Gaule et l'on
craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour
conséquence immédiate la famine. Le légat qui commandait les troupes,
Valérius Festus, cédant à son ambition, exploita perfidement cette
situation en peignant, dans ses rapports, la révolte comme imminente. Un
certain Papirius, qui avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive
en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait
mettre à mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les
soldats auxiliaires dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et
demandent le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous
leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est reconnu par
le procurateur B. Massa et mis à mort.
Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort les
soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa les
autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés par
les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).
Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur
pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés des
montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La Phazanie
qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition de Balbus,
fut de nouveau contrainte à la soumission et au paiement d'un tribut.
INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRÉNAÏQUE.--Un certain Jonathas ayant fait
partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès avaient attiré de
si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier à Cyrène. Ayant réuni
autour de lui environ deux mille misérables de son espèce, il alla
camper au désert en proclamant son intention de réformer la religion
juive. Catullus prêteur de Libye, appelé par les orthodoxes juifs,
arriva à la tête de ses troupes et, ayant cerné les rebelles, les
massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu
s'échapper, mais il fut arrêté et comme le préteur voulait le faire
périr il prétendit qu'il avait des révélations importantes à lui faire
sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien
Flavien Josèphe, était un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait
tirer de son prisonnier; se faisant désigner par lui les juifs les plus
riches, il les mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande
terreur pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois
mille de ses principaux citoyens.
Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant le délateur
et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, parmi lesquels
Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. Mais Vespasien,
éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitôt la
liberté aux prisonniers à l'exception de Jonathas qu'il fit brûler vif.
EXPÉDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRÊME SUD.--Après la mort de
Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à Domitien. Sous
son règne, de nouvelles expéditions furent faites au sud de la
Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se
rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en Ethiopie.
Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant massacré les
collecteurs d'impôts, le même général marcha contre eux et après
différentes péripéties en fit un massacre horrible. Domitien annonça au
Sénat que ces incorrigibles pillards étaient détruits[166]. Vers la même
époque, Marsys, roi de cette peuplade, s'étant rendu auprès de Domitien,
alors dans les Gaules, le décida à faire une expédition en Ethiopie où,
disait-il, existaient de grandes quantités d'or.
Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, arriva dans
le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit à lui avec
des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, les troupes romaines
atteignirent, après sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167],
«patrie des rhinocéros» (de 81 à 96).
La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est
vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M.
Ragot[168] si, malgré nos connaissances et les moyens dont nous
disposons actuellement, nous serions à même d'en faire autant.
Malheureusement les détails que nous possédons sur cette expédition se
réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement dite paraît avoir été
assez calme pendant cette période.
[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.]
[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de
Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.]
[Note 168: _Sahara_, p. 191.]
L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Après le court règne de Nerva, Trajan fut
investi du pouvoir suprême (28 janvier 98).
Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans ses
campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui
n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au Djerid. Il
fonda notamment un établissement militaire au lieu appelé ad-Majores (au
nord de Negrin) point stratégique qui commandait les routes du sud et de
l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambèse, date également de
cette époque. C'est là probablement que furent établis les vétérans de
la XXXe légion. Une autre colonie de vétérans était fondée vers la même
époque à Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis.
Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livrée
aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, secondé
par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe
réglée, vendant la justice et étendant à tout ses prévarications.
Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants portèrent leurs
doléances au Sénat[170]. Ils trouvèrent comme défenseurs Tacite et Pline
le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain
de cause.....en principe, car le proconsul, déclaré coupable, fut
simplement exilé sans qu'on le dépouillât de ses richesses mal acquises.
[Note 169: Ibid., p. 192.]
[Note 170: Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été
défendue devant le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait
plaidé sa cause.]
NOUVELLE RÉVOLTE DES JUIFS.--A la fin du règne de Trajan (en l'an 115),
les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis la destruction
du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et irrités par les
mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se mirent en état de
révolte. Le général Lupus ayant marché contre eux, fut vaincu et
contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nommé Andréas (ou Lucus),
était à la tête de ce mouvement qui fut caractérisé par des cruautés
épouvantables. Tout ce qui était romain et grec tomba sous les coups des
rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à
manger la chair de leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par
représailles, ils les forcèrent, à leur tour, à combattre dans le
cirque, ou les firent déchirer par les bêtes féroces. Dans la seule
Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la
mort[171].
[Note 171: Dion Cassius.]
Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes,
qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de
la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans force pour
résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. Alliés aux
révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. Cependant
Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de marcher contre les
rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en
infanterie qu'en cavalerie et même une division navale. Mais c'était une
véritable guerre à entreprendre et il fallut toute l'habileté de ce
général pour triompher de cette révolte qui se prolongea jusqu'à
l'avènement d'Hadrien. La répression que les juifs s'étaient ainsi
attirée fut sévère, et il est probable qu'à cette occasion un grand
nombre d'entre eux émigrèrent dans l'ouest et se mêlèrent à la
population indigène de la Berbérie.
L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commença le
beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des Maures concorde avec
son élévation. C'est à la voix d'un Berbère latinisé du nom de Lusius
Quiétus que les indigènes prennent les armes. Ce chef avait été chargé
de conduire à Trajan un corps de troupes maures, et il s'était tellement
distingué, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Judée, que
l'empereur lui avait donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en
Afrique, il renia la fidélité dont il avait donné des preuves si
éclatantes, pour entraîner ses compatriotes à la révolte.
Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul d'Afrique,
reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui avait pris des
proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais Turbo ne triompha
des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le récompenser de ses
services, il reçut des honneurs particuliers et fut ensuite nommé
gouverneur de la Dacie.
En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur à
passer en Afrique[172]. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien visita la
contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par
lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et
fit établir toute une ligne de postes avancés, pour préserver les
colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au
commencement de 124, le quartier général de la IIIe légion fut transféré
à Lambèse. L'achèvement de la route de Karthage à Théveste, venait
d'avoir lieu, et, en assurant la facilité des communications, permettait
de reporter les lignes plus à l'ouest.
En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre
de villes furent élevées par lui au rang de colonies et il concéda des
terres à ses vétérans. Il imprima une puissante impulsion à la
colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il
reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur de l'Afrique.» Les
villes imitèrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta
construisit à ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est
sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était
ruiné et en partie dépeuplé depuis la révolte des juifs. Il y amena des
colons et fonda de nouveaux établissements, notamment une ville à
laquelle il donna son nom. Adrianopolis.
[Note 172: Une inscription récemment découverte à _Rapidi_, Sour
Djouâb, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Académie des
Inscriptions_, IVe série, t. IX, pp. 198 et suiv.]
[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.]
Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). Les
documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les cas, il
s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation et le pays
garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mère
Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulière qui
prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas changé: il
n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue coïncida avec le
retour des pluies[174].
[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.]
NOUVELLES RÉVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURÈLE ET COMMODE
(138-190).--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en profitèrent
pour envahir de nouveau les contrées colonisées et porter partout le feu
et la révolte. Il est probable que les Gétules se joignirent à cette
levée de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut
venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit
Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux extrémités de la Libye,
vers la chaîne du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent». Les
documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de
se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle
direction les Berbères furent repoussés. M. Ragot[175] pense que
l'empereur se décida à reporter alors la ligne d'occupation et de
fortification jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas,
être bien insuffisante.
Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques
et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les
garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de
l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une
grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer
Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est
certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi
dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules.
«Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de
préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes.
L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la
Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur.
En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur
Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu
du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et
se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le
règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de
l'Afrique (190).
[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]
[Note 176: Jul. Capitolin.]
[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.]
[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]
LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de
Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par
les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de
la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à
repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier
par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la
colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie
et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179].
Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique.
Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y
fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions
ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa
garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains,
en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à
l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de
l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée
dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne
d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à
Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les
Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune
révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si
longtemps en proie à l'insurrection.
[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.]
[Note 180: Hérodien].
On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la
proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que
l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.
PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES
PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes
de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut
une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle
doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son
pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à
Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il
n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on,
les premiers évêques.
Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat;
néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à
devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers
chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au
règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution
sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très
tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne
pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume
n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les
hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était
directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage.
Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas
surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils
adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande
modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au
sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui
_christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit
les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger
d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne
furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante,
commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les
yeux.
Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont
accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.»
Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se
produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement
sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on
l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les
chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les
soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait
à mort[181].
[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]
Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit
de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais
traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les
révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on
les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la
vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique.
Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie
de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept
hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la
province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les
douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à
Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les
chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et
l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser
leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant
de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur
soif de souffrance et de tourments.
Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de
la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant
d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des
supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les
persécutions allaient directement contre leur but.
CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux
commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux
Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur
reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont
il avait si grand besoin.
Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les
habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en
principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la
pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un
réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale,
pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou
coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué
à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par
le bourreau ou cloués au gibet?»
En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but
était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à
tous et en supprimant les exemptions.
[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]
MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à
Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au
poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien
accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal,
grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été
proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Moesa, soeur de
l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son
compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril
218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de
réduire sensiblement les impôts.
Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion,
et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en
Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé
à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une
ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage,
représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_
(Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184].
En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de
Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour
mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne
peu de temps auparavant (222).
[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à
l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.]
[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.]
ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à
l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le
prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les
affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à
l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration.
Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les
frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été
alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne
fournit aucun détail.
[Note 185: Ragot, p. 200.]
En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul
d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs
lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité.
LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235,
Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie
reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de
produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et
les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour
s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur
le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans.
Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la
résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui
laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au
Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A
cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et,
disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se
déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des
démêlés, prononçait sa destitution.
Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries
depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre
les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la
hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient
bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de
Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la
mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi,
le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six
semaines après son élévation.
Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en
Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de
son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les
biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé
les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance
contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que,
pour punir la IIIe légion, il la licencia[187].
[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.]
[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription
trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en
253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des
Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat
à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars
1886.]
Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses
cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté
dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus
empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien
Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens
mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place
le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le
dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que
la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la
Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas
téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain
Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama
empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie
restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint
d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en
Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les
envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les
habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus
aux troupes fidèles.
PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons
atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui
démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé.
L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de
préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place
(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent
successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats.
En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité
et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait
prisonnier par Sapor, roi des Perses.
Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de
l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les
tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région
montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en
profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du
sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de
Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures
cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de
Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en
marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec
les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par
les Babares et périt en combattant.
Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du
Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de
Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la
Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique,
les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de
cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite
Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications
bien solides.
[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques
militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]
PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion
chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque
surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de
Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution
contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de
cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite
bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs
contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la
Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus
de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les
pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en
conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se
produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs
spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de
Tertullien, était en butte aux haines de la populace.
En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles
d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour
le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq
membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes;
sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques.
Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé
le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne
pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius
Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent
chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant
revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le
proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort
par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux
chiens.
Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et
l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à
l'invasion Vandale.
En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par
Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de
l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la
puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état
permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête
qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des
fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient
envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus)
habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était
partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien
(265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale.
Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique
insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef
des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations
de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage.
Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua
Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui
fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de
largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de
cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers
Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191].
[Note 189: Aurélius Victor.]
[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]
[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]
Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par
lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En
passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une
descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de
Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit
et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin.
Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se
souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne
de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde
romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus.
DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en
284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il
s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie,
l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux
maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où
il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui
l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes
s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut
partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins
peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien
qui avait l'Orient pour lot.
Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et
du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la
Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était
en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua,
obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission
éphémère.
Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le
ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain
Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à
Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en
Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les
farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque
sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la
répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les
effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus
indomptées[192] (297).
Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la
révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que
l'empereur essaya de la réduire.
[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1.
IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont
été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette
conjecture nous semble peu justifiée.]
NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de
Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées
et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements
ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les
Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la
reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la
confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila)
avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu
auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque
d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire
et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser
une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans
une époque aussi troublée.
La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec
Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest
conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée
Césarienne.
Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:
1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse
d'Orient.
2° Diocèse d'Afrique comprenant:
La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.
La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.
L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.
La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et
Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga.
La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.
Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).
Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant
du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte
d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193].
[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]
3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et
commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister
peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration
civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le
manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne,
ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce
rattachement à l'Europe.