LES DERNIERS ROIS BERBÈRES
46 avant J.-C.--43 après J.-C.
Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans
d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion
s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous
Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité
d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de
Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba;
Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de
Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province
Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique
romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après
tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité
qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais
au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les
luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les
compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de
nouvelles occasions d'y participer.
Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne
les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins
conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé;
aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus
Pompée.
ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le
prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du
royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne,
les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut
d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint
redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur.
Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable
pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et
s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au
jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à
la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par
son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui
avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume
paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le
secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et
ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie
sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son
ancien chef.
«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de
qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il
n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier
acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans
une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce
nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans
la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un
Numide.
[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.]
[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit,
car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la
Berbérie.]
LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du
partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La
Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne
province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le
commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre
possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer
l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait
cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la
guerre éclata entre eux.
Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la
Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la
retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités
voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant
Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia
le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette
tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant
laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.
ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité
par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une
attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit.
Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt
trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le
prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui
les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé
par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une
sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le
champ de bataille.
La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de
Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de
Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de
l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux
ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en
mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si
manifestement contre lui.
Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius,
qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion,
celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite.
La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une
montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son
lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps
Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui
escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les
soldats laissés à sa garde.
Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser
hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci
ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à
l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats
tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant
ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais
démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis.
«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à
Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il
rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il
quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut
encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de
consacrer son titre de roi[120]».
[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._,
lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]
Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En
43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un
nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango.
L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la
bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les
triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la
Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à
César-Octavien, avec les régions de l'Occident.
ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme
d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de
féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de
la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla
prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration
ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et
bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens
soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son
autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de
Sextius.
Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus,
envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais
Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché
contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites,
Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion
Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez
difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs,
Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par
Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la
crainte.
Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers
numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à
attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se
prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort.
Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission.
Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à
ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne.
L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique
pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en
prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et
durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration.
Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On
sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses
privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses
habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité?
Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu
favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des
habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un
héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très
florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard
à des conjectures.
Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la
Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II,
roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils.
Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances
de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans
la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux
lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une
révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même.
En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son
absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son
royaume et occuper les principales villes.
Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les
ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui
coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès
d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus
tard à Methone[121].
[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit
trancher la tête (31).]
Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit
son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère,
vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant
plusieurs années. Il mourut en 33.
LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par
Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta
l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions
s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son
autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius
Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des
incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la
limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le
nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards
pour les forcer à rentrer dans leurs limites.
En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de
Bokkus au domaine du peuple romain.
Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie
romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la
colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille
citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner
à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus,
déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut
aussi éphémère que le précédent[122].
[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.]
Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de
Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette
province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard
(en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses
provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune
Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la
Cyrénaïque.
La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à
s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à
son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le
pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En
vain Antoine essaya-t-il, à Paroetonium, de rappeler ses soldats à la
fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla
chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.
Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.
ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son
autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y
implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les
indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les
préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à
l'empire[123].
Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis
par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se
trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de
Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le
gouvernement de l'Egypte [124].
[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.]
[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]
Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé
de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la
république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des
préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment
où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division:
les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces
étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les
autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites
prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125].
L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées
parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon
les circonstances.
La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique.
Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied
oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de
Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine.
Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules.
[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]
JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29
et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un
simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle
application de son système qui consistait à chercher à se rallier les
indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver
un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé.
Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été
élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'oeil de César. Les maîtres
les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les
connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un
raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et
gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui
gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en
lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était
beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'oeuvre d'un homme.
[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris
1883.]
[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]
[Note 128: _Auton_, c. VII.]
Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur
le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses
franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la
partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait
érigée en province après sa victoire.
Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent
l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en
sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle
fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son
administration avait été paisible et heureuse.
JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le
trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste,
renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste
contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des
deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol
sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de
Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert,
c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.
Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres
d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut
maintenue comme corps permanent d'occupation.
Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour
complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères
études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée
s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui
aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages
d'histoire, de géographie, de botanique, etc.
Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son
gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_
(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait
due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues
avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et
était magistrat municipal de Carthagène.
[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]
[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces
localités et nous croyons qu'il a raison.]
[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue
africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).]
[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.]
RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du
désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus
avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A.
Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le
désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur
avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles
_razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards.
Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates
Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par
Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens
indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius
Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces
contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie
fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des
Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la
pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma)
dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination
romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à
Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les
noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134].
Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de
nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de
Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient
soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus
sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la
guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits
l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les
Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le
massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba
furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de
nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces
Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil
triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il
reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les
Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé
de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une
partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière
méridionale[135].
[Note 133: Pline.]
[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]
[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius,
lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]
MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui,
peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba
s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie,
et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou
pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les
renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain
qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.
Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le
magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa
capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la
Chrétienne_.
Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé
auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée,
qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné
entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis
la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le
titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de
Gadès et quinquennal de Karthagène[138].
[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]
[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après
Pomponius Mela.]
[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la
Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs
filio._; Thorin, 1883.]
RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de
Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie.
Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande
d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les
Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant
laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à
l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit
son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F.
Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant
marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas,
avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert.
L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour
former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la
romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre
les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un
butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui
abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de
confiance, il entreprend le siège de Thala.
[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p.
74.]
[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.]
Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des
opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et
le force à prendre encore la route du sud (20).
Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il
faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu
de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un
traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute
réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et,
lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le
chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus
grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le
général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes
fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an,
poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois
qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les
profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni
adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit
considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en
Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_.
Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du
roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour
intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu
par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le
départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta
au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre
de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement
mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel.
Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de
l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au
rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder
la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de
secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions
maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à
lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les
issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les
reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp
par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24).
Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité,
l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette
révolte avait duré huit ans[141].
Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle
Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur
fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la
toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié
et d'ami.
La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains
décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province
d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire,
légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la
province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la
Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un
proconsul (37)[142].
Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit,
lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin
l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances;
puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de
l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer
de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices
sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On
ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en
exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs
versions.
[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]
[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]
[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de
Marc-Antoine.]
RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La
nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en
Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de
la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut
plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa
décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.
Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur
Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra
au coeur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas
et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des
solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des
rochers qui semblent noircis par le feu[144]».
Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en
rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi
des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.
La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être
un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant
à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à
l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le
titre de colonie.
[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]
[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger
_Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de
Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]
DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an
42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des
provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité
du Sénat. Voici quelle fut la répartition:
1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul.
2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et
Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie
par un proconsul résidant à Karthage.
3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la
province d'Afrique.
4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.
5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.
Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs
(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des
pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de
second ordre.
Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou
les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la
nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même
chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet
empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L.
Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le
commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du
prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui
engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours
de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous
avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de
rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu.
C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était
un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses
troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.
Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire,
illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes
institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte
qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois
spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand
compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs
l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son
commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un
an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son
caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les
pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce
sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la
fortune des provinciaux.»
Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les
propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui
accompagnaient le proconsul complétaient son oeuvre.
Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer
Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée
par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls
en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se
fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être
pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à
voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la
capitale.
A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de
diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis
aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité
du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était
attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il
était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs
que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était
chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de
l'administration des domaines impériaux.
[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]
[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que
nous renvoyons pour une partie de ces détails.]
[Note 148: Boissière, p. 258.]
Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre
d'agents de toute sorte.
L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos
provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et
les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois
dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il
présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son
emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à
ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]».
Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle:
c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient
part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le
concilium s'occupait de questions administratives et de voeux à présenter
dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur
l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en
accusation.
La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade
et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose,
d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable
État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au
questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un
concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus
étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une
physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de
_flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires
particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].
[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des
Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.]
[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]
[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans
le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir
également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]
Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons,
personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la
métropole.
Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:
1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les
droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du
tribut.
2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart
des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.
3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit
d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_),
mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance
paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur
charge, étaient capables du droit de cité romain.
Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes
exemptes d'impôts.
Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus,
sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_
ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à
l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes
considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et
des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la
cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il
arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés
et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une
cause de ruine.
Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui
provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple
romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes,
mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance
représentative du fermage.
Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt
personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les
réquisitions.
L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en
général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général
cet impôt par une indemnité fixe en argent.
La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées
et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires
pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires.
Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi,
la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation,
même pour les femmes[153].
[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique
sous le nom d'Achour (Dîme).]
[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]
Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste
des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des
municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de
l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver
par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de
concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les
civils ne pénétraient pas.
Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement
attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné
sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la
condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs
maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.
La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le
domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.
[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.]
CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux
Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.
Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume.
Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.
Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46.
En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la
Sétifienne, qui est reprise par Arabion.
En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.
En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en
33.
La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.
Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap.
J.-C.
Ptolémée règne de 23 à 40.