LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
146-89
L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première
usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
contre les Romains.--première campagne de Métellus contre
Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des
opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'oeil sur
l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il
quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de
toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État,
qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi
bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs
entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la
civilisation punique, allaient connaître les moeurs et le génie romains.
Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette
ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se
relever de ses ruines.
Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage,
lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en
ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons
latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à
laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens
allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou
comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la
loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre,
n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son
importance politique et commerciale[73].
[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête
romaine_, p. 183.]
[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de
Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage,
_la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à
_Junon céleste_.]
[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes
rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]
RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces
graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta.
C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de
la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume
s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée
par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux
frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux
fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de
Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des
Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de
Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous
la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de
ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses
enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les
dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses
talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la
renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter
son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme
que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à
son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de
leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de
trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer
l'oeuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les
artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie.
Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.
[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour,
l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet
auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de
Mannert.]
PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les
yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à
l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina
par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle
n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la
première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale,
s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ
(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi
tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta
et toutes les conquêtes de l'est.
Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il
lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir
les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer
l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à
Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était
à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la
Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine,
s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de
tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et
contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule
campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le
trône de Cirta.
Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la
province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice
contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui
connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie,
des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des
partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en
termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha;
il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à
la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise
au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la
justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée
d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76].
Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à
Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et
replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui
n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que
Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits,
car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne
tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114).
[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]
DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait
réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de
recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que,
malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se
créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en
relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella
son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses
incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la
lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des
Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut
Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en
envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse.
Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il
pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses
dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit,
les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par
surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les
remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette
place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient
un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la
cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut
trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il
les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de
fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu
après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans
cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il
revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette
ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La
nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et
le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se
décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve;
mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le
massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr
Adherbal dans les tourments[77].
[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]
GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait
maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent
fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens
latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer
cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir
encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de
ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition
d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement,
partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique,
s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même,
envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant
perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la
corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un
traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des
chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand
les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix
indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution
immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux
traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le
prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des
intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à
gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa
comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre
les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de
son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il
était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une
justification impossible.
Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de
Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par
Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il
aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la
fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de
l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces
célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et
près de périr, si elle trouve un acheteur_[78]!»
Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée,
se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité
fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha
triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines
démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent
surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever
Suthul[79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du
roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui
l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à
passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya
le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations;
mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.
[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.]
[Note 79: Actuellement Guelma.]
PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succès devaient être
les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue,
ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la
noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à
l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec
activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous
ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de
fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il
essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands
témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était
passée, celle de l'expiation allait commencer.
Au printemps de l'année 108[80], Métellus se met en marche, occupe Vacca
(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position
par lui choisie près du Muthul[81]. L'armée berbère est divisée en deux
corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de
Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi,
est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son
lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt,
la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine,
mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de
Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de
tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour
les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque
tous ses éléphants.
[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p.
261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]
[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus
identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière
plus près de Badja.]
Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer
en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses
adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans
cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en
bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les
fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus
personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se
contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser
entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où
Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux
principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé
par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les
cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui
ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec
énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer
les Romains à lever le siège.
Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été
obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le roi
numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré dans la
province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Métellas songea à
obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint à détacher secrètement
Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il
parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à
abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui être fatale et
l'amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d'un traité
furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le
versement d'une somme considérable et la remise d'éléphants, de
transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par
l'insistance avec laquelle on l'invitait à se rendre au camp romain,
éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s'éloigna au plus
vite[82].
[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.]
DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au
sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui
s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison
romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces
entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le
condamna à expirer dans les tourments.
Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne
et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant
lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas
et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses
portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le
prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille
et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala[83]. Métellus
l'y poursuit, mais Jugurtha s'échappe et va chercher la sécurité chez
les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place.
Après quarante jours d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne
livrent aux Romains que des ruines fumantes.
[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbère; il est commun à une
foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les
recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer
d'une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver
soit dans l'Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]
Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la
colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander
protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de
Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome.
[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.]
Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les
gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout
en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son
beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son
appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé
des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à
entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une
entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant
que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie,
après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les
alliés se mirent en marche directement sur Cirta.
Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp
solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de
couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors
à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de
terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait
arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien
lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).
MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.--Débarqué à Utique, Marius fut
bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts
qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l'effectif
des forces romaines à environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif
des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus
avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien
qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse.
Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des
cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du
camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les
régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait
déposé ses trésors à Capsa[86] et tenait toute la ligne du désert. Quant
à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.
[Note 85: Poulle, _Étude sur la Maurétanie Sétifienne_ (_Recueil de
la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).]
[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.]
Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il
ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche
audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette
place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et
força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l'Ouest. C'était ce
qu'il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l'Occident,
en conservant Cirta comme base d'opérations. Marius vint donc relancer
son ennemi dans les contrées de l'Ouest, et mena avec habileté et succès
cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces
plaines au nord et à l'ouest[87]. Il réussit même à s'emparer d'une
forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa
que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince
numide avait caché ses derniers trésors.
Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses
avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus,
lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le
décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction,
fondirent à l'improviste à la tête de masses considérables[88] sur les
troupes romaines. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, Marius,
secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend
d'habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu'au
soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute
la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la
victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules
et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un
carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89].
[Note 87: D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath;
mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous
rangeons à l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette
question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne
(_Annuaire du la Société archéologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à
l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n° 171), tendant à placer le
Molochath à l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M.
Tauxier (_Revue Africaine_, n° 174), propose d'identifier la Macta au
Mulucha (ou Molochath).]
[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]
[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans
l'article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d'El
Anasser et de l'Ouad Gaamour, à l'O. de Sétif.]
Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta
pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de cette place.
En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient
rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage
de Marius et de Sylla, la prudence et l'habileté du général dans son
ordre de marche, sauvèrent encore l'armée romaine, qui dut, selon Paul
Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90].
[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.]
CHUTE DE JUGURTHA.--Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter
Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à
Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les
malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans
doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement
dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de
terreur[91]. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en
principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le
sénat les justifications de leur maître.
[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.]
A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une
escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de
marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa
rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur
le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son
énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla
fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait
précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de
l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle
habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le
décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour
l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour
consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout
d'abord que Sylla lui fût remis en otage.
Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il livrerait
Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le
dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se
rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d'arrêter les
conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui
prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine
était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le
prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla[92]. Ainsi la trahison
mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être
prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée
triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de
chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il
mourut misérablement.
[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.]
La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux
des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince
numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son
indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba
l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des
indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il
s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn
R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à
l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à
recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin.
PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Après la chute de Jugurtha, les Romains
n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils
attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie
occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la Molochath
jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite,
fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de
Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit à la province
d'Afrique. Gauda, vieillard chargé d'années et faible de caractère,
mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents
historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette
période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée
entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la
famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable
que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie
confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas
reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite des
possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M.
Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la
province sitifienne.
Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant
un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une
transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.
Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui
furent comptées au nombre des alliés libres de Rome[94], premier pas
vers la soumission.
[Note 93: Maurétanie sétifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de
Constantine_, 1863).]
[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.]
COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE
À ROME.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits de l'histoire de
la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la
Berbérie. Nous avons dit[95] que Cyrène fut fondée par une colonie de
Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu
plus d'un siècle heureuse et prospère sous l'autorité de ses rois de la
famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses
(525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les
troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des
indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est
proclamé[96]. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se
rencontre à l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante
éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite
commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement
des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition,
consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le
domaine de leur patrie (350).
[Note 95: Voir _Fondation de Kyrène par les Grecs_, ch. I.]
[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.]
Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui
envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur
soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en
chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit
cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou
peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance,
jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la
suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le
Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322).
Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la
Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi
indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande
puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui était
venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour
combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le
fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir
la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour
combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci,
qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après avoir triomphé
d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission
de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta
gouverneur du pays.
Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de
Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la
Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le
kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens
qu'il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que
faire.
A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après
avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin Ptolémée
Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et donna à la
Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la
célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et
partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de
Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète[99].
Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d'Egypte
(247). Mais Bérénice n'oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de
grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut
donné à la ville d'Hespéride (Ben-Ghazi).
[Note 97: Chapitre I, p. 10.]
[Note 98: Josèphe.]
[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.]
A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée
Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé
pendant quelque temps le trône de l'Egypte, Rome, sollicitée par le
premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du
royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la
Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mécontent de son
lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le
partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s'emparer du trône
d'Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne
qui ne se termina qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la
Cyrénaïque à son fils naturel Apion.
[Note 100: Polybe.]
Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant.
Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années,
entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en
l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province
s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque
ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre
possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir
les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à
l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la
guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la
réduire en province romaine (86).