TROISIÈME GUERRE PUNIQUE

201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de

Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de

Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de

Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite

des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque

résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de

Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de

Karthage.--L'Afrique province romaine.

SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de

l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A

mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons

voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont

paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc

utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes

indigènes.

Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne

Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards

avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la

Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à

les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de

culture.

La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit

à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc

de Massinissa pour assurer sa fidélité.

La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une

famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est

encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne

vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique.

Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja)

elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne

perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de

chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais

leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement

parler, un royaume.

De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc.

(Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à

occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine

décadence.

HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA

MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les

dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les

Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses

concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de

consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'oeil de

l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et

à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le

parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des

Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle

entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le

prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille

de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de

coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître

du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la

république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se

créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la

dernière guerre (195).

Mais les Romains suivaient d'un oeil jaloux le relèvement de Karthage, et

étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès

accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations

aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils

craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la

plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se

débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous

divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal

avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui

avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de

nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus,

où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi

une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque

dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi

Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il

espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un

contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit

l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en

vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à

ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de

fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la

haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il

échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).

EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis

longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage,

et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses

réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé

toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient

reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus,

leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se

faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.

Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une

expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et

ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune

ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années

de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183).

Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires

viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince

numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet

à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent

pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa

fut consacrée par une apparence de légalité[61].

[Note 60: Polybe.]

[Note 61: Tite-Live.]

PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ

libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus

agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa

dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois

renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la

violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en

vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis

dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des

satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal,

envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute

sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.

Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à

son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la

Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il

restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent

enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former

une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de

les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à

des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa

capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation

romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces moeurs nouvelles, il avait

conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de

son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa

magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se

plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la

manière la plus simple et la plus rude[63].

[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit

l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire

qu'il s'attacha à la perfectionner.]

[Note 63: Polybe.]

SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère

s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois

partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le

parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour

conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple

et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme

qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa,

tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré

ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait

pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.

Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à

tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La

violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de

sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés

en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre

Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques

redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des

bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais

les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de

les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir

rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome,

Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le

célèbre _detenda Carthago_.

KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette

conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et

comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte

armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de

Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que

cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour

recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore

chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable;

cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à

Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti

populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions

plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent

se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les

partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).

Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir

que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les

princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer

sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà

fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées

par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en

Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée,

sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux

stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.

DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites,

Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique,

nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises,

fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne

sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des

armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et

détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais

Massinissa, par d'habiles manoeuvres, attira les Karthaginois dans un

terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps

indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans,

chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande

bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal

entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le

jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu

chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges,

les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses

ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être

en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et

perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se

décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les

transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante

ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats

devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient

à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en

pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille

hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés

à Asdrubal (150).

[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]

TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis

longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la

guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait

saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre

n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en

Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal

et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une

ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une

députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout

semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques

n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés

en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à

toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître

ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que

nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»

En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en

Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire

aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois

cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans

leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence,

espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après

avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en

faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient

dictées à Utique.

Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les

Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et

s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux

ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de

tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à

leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes

de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des

vaisseaux, etc.[65].

[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous

suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]

Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer

leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.

HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à

Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une

formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des

armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent

massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation

avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque

distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous

proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère,

prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes

et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de

trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps

suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle

admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards

travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans

les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés

par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie,

transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et

d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une

nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!

A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et

marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient

tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les

entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en

armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se

convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de

siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places

du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie,

tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il

ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes

occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à

Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une

ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve

absolue.

Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi

grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège.

Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne

cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister

aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre

le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la toenia_),

séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche,

il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs

ennemis.

Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le

commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp

d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un

véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de

Scipion.

Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains

pussent obtenir un seul avantage sérieux.

MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant

sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien,

tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur

testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée,

le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable

laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés

comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et

Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du

commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été

de conserver la fidélité aux Romains.

Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le

pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut

cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa

reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à

la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous

les trésors restèrent en commun.

Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant

avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].

[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]

SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage,

sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies,

conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations,

s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et

étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés

et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil

et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le

jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre

les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi

son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa

connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement

suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.

Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent

prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer

son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des

troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le

moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une

expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans

importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua

misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite

désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la

discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur

les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun

renfort.

Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient

d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement

les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui

disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur

jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait

pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à

mort.

SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique

ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix

publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne;

cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait

encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime,

le peuple le nomma consul (147).

A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus

qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage

même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié,

non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au

rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée

à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre

position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que

la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de

nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de

Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des

jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.

Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de

leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp

karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se

trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute

communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large

isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie.

Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades,

complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires

romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins

réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion

entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de

pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la toenia

jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de

La Rochelle.

[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.]

Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que

les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre

dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte

en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains

croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires

puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis

et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à

combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir

infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir

dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages

qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés

sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes

romaines et incendièrent les machines des assiégeants.

Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient

été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand

résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y

faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion

alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait

une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction.

Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et

toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne

tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).

CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction

des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville

assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à

laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général

romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit

sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur

laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais

pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn

et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion

attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de

marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal

et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient;

mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent

écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte:

l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des

plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre

elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que

l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la

citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents.

Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être

conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de

Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui

se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et

l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la

trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui

dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville

prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de

fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un

pareil spectacle.»

Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des

Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant

dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur

laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant

de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi

de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au

nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y

défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres,

la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces

malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter

en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents

incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les

flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146).

[Note 68: Appien, _Pun._]

L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la

Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le voeu de Caton était

exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait

faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller

les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des

offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires,

choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec

Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la

destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans

les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu

de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre

ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par

eux aux dieux infernaux.

Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage

et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent,

au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales

et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les

régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province

romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en

face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles

Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre

reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à

Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire.

Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les

établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit

de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et

nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette

perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle

était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette

action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des

colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui

explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On

en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand

nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du

Louvre[70].

[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]

[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société

archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.]

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 35 / 73 题