CHAPITRE VI

L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES

89-46

Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en

Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les

pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il

se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des Césariens

par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de

Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois

de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort de

Juba.--La Numidie orientale est réduite en province

Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.

GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalité où se

trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile

de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui

l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur

le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils.

Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour

celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et

qui n'était parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que

grâce à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant

rejoint son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui

avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le

rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer,

gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il

trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était déclaré pour lui, et y

passa sans doute l'hiver de l'année 88.

Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara de son

royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en

Europe il n'éprouvait que des revers.

DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province

africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus

en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier

ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus

voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se

révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant

l'Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre

de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et

bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille

hommes s'y trouvèrent réunis.

Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea

Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six

légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d'un

grand nombre de bateaux de transport.

Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses

ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en

profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur

camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus

tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand

carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'échapper.

Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de

gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers

maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée.

Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à

se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale.

Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter

secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort.

Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme

récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu[102] (81).

Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de

Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses

deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour

capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce

dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas.

[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]

[Note 102: Florus, _Hist. Rom._]

EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.--Tandis que la Numidie était le

théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l'Espagne par Annius,

lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s'adjoignit à des

pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la

Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches

montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il

alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là,

attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne

tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des

corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s'était mis en état de

révolte contre le souverain maurétanien et s'était emparé de Tanger.

Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint

mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le

commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au

secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il eût opéré

sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva

d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82).

Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit

ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels

s'adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut

dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les

Romains. On sait qu'il se rendit bientôt maître de toute l'Espagne (78)

et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât

une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts

combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans

(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en

Espagne datent de loin.

LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.--Nous avons vu plus haut des

pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La

Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs

des corsaires barbaresques, à l'industrie desquels la conquête de

l'Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la

Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute

sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux

par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des

proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes

les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient

déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu'on leur avait

infligées n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne

connaissait pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux

décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et

chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de

musique[103]». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec

lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient

souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de

la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état

qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des

règles d'obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient;

quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement

conquis par la guerre.

[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.]

En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation

insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables,

divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les

rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la

Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la

soumission ceux qui n'avaient pas péri.

En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l'Afrique;

il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des

relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104].

[Note 104: Boissière, p. 169.]

JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE

POMPÉE.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son

royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement

pendant de longues années, aidé dans l'exercice du pouvoir, par son fils

Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation

survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que

nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale,

voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur

procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause

malgré l'opposition de César qui, d'après Suétone, serait allé, dans son

ardeur à défendre Masintha, jusqu'à saisir par la barbe son adversaire.

Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son

séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti

pompéien.

[Note 105: D'après M. Poulle, _loc. cit._]

En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C'était un

homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec

les Romains l'avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais

son goût pour les choses de la guerre l'avait empêché de tomber dans la

mollesse. Persuadé qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans la

querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en

prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen

de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers

de toute race, qui, profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis

en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi

préparé, il attendit, au coeur de son royaume, que le moment d'agir fût

arrivé.

DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas à

se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux Pompéiens, Attius

Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique,

y proclama l'autorité de son maître et se mit en relations avec Juba.

Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat

la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son

allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans

lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à

Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens

devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une

puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à

chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp

Cornélien[106], où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec

succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la

ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent

le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite,

avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste

sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux

à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son

armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.

[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.]

Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta

sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer

l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents

rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général

romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui,

tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un terrain choisi, à

portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue,

débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient

sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et

innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et

gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement

leur vie. Enflammés par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils

combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La

tête du général romain fut apportée au prince berbère.

Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les

soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut

impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de

s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la

plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains

navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que,

de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de

Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu

s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié

[107].

Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et

commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens.

[Note 107: Appien, _passim_.]

LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE

PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces

événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale

par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable

(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier

auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.

Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti

pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la

Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas

à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme

matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes

et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement

de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs

forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les

Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba

faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il

fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler

chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef

des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la

destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au

parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa

aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi

berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les

événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des

monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition,

qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se

voyait déjà souverain d'un puissant empire[108].

[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.]

CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir

vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait

recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent

et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César

accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire.

Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les

dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans

le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le

proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses

états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils

attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi

une salutaire diversion.

Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa),

après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été

dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et

cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il

allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à

soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants.

Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de

leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien

d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de

renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse

extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la

province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne

voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les

opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion.

Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître

d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait

cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans

sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie

gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli

par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localité

et reçut également la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui

procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des

renforts et des provisions.

[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.]

[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.]

Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes,

comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit

aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à

repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus

critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers;

il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait le gros

de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué,

manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les

ressources de son génie: construisant des machines de guerre,

démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades,

enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines lavées dans

l'eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre

l'île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui

assurèrent le salut des Césariens.

DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Sur ces entrefaites, un

certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel César

était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de

Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par

l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration

de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de

César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une

véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se

mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme

énergique et d'une grande audace, son appui, surtout après sa jonction

avec les troupes de Maurétanie, allait être d'un grand prix pour César.

Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les

remparts de cette ville, l'enleva après un siège de peu de jours[112] et

se rendit maître d'une autre place forte dont on ignore le nom, où se

trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette

forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les

campagnes de la Numidie.

A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une

partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et

couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d'inquiétude le força à

porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les

émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il

fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les

nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son

flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans.

Il n'est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César.

[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste,

_Catil_., c. 21.]

[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.]

BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.--Cependant César, après

s'être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à

s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur

Hadrumète, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce général restait, depuis

deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba

à son secours; mais le prince berbère avait d'autres soucis, ainsi qu'on

l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les

Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché de les laisser à la

merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître

du pays[115].

[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]

[Note 114: El Djem.]

[Note 115: Cf. Hirtius.]

Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à

des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations

contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et établit

son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés

de l'approche du prince numide dont la renommée avait considérablement

exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n'était

pas aussi puissante qu'on l'annonçait. Le dictateur, qui venait de

recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre

l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de

presqu'île. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre

fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les

assiégés et les Pompéiens.

Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur

mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis

s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations

s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé

détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert

leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son

inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba.

Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive,

fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus

grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants

affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de

donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement

aux mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse

et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les

Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres

restèrent sur le champ de bataille.

Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes

environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui,

s'empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie

marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, mais, on

l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n'eut-il

bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la

mort (avril 46).

MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE

ROMAINE.--Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui

échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tâcher

d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en

arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port

d'Hippone[116]. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de

son épée.

[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.]

Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs;

en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre

sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait

trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de

destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision

d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur

cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne

voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait,

pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle

l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère

n'avait plus un asile.

Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le

pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés

par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu

qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius,

puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un

et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il

triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut

réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la

mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.

Ainsi finit le dernier roi de Numidie.

La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46)

sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça

Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter

au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de

Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de

telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et

d'infamie (Dion).

Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi,

furent affranchis d'impôts.

Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait

été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les

territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,

selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de

Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la

colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à

Constantine[117].

[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la

colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se

prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies

de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de

bourgs.]

Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il

reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle

important dans l'histoire de l'Afrique.

Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de

la Numidie.

Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) · 第 37 / 73 题