CHAPITRE XXVIII

Deux jours sont passés. C'est un soir d'été; le cocher m'a

descendue dans un endroit appelé Whitcross; il ne pouvait pas me

conduire plus loin pour la somme que je lui avais donnée, et je ne

possédais plus un schelling dans le monde; je suis seule, la

voiture est déjà éloignée d'un mille. À ce moment, je m'aperçois

que j'ai oublié mon petit paquet dans la poche de la voiture où je

l'avais placé pour plus de sûreté; il faut maintenant qu'il y

reste, et moi je n'ai plus aucune ressource.

Whitcross n'est pas une ville ni même un hameau; c'est un pilier

de pierre placé à la réunion de quatre routes; il est peint en

blanc, probablement pour qu'on puisse le voir de loin dans

l'obscurité. Au sommet de ce pilier on aperçoit quatre bras qui

indiquent à quelle distance on est des différentes villes; d'après

les indications, la ville la plus proche était distante de dix

milles, et la plus éloignée, de vingt. Les noms bien connus de ces

villes m'apprirent dans quel pays j'étais: c'était un des comtés

du centre, couvert de marécages et entouré de montagnes; à droite

et à gauche on apercevait de grands marais; une série de montagnes

s'étendaient bien loin au delà de la vallée que j'avais à mes

pieds. La population ne devait pas être nombreuse. Je n'apercevais

personne sur les routes qui se déroulaient aux quatre points

cardinaux, larges, blanches et solitaires; elles avaient toutes

été tracées au milieu même des marais, et la bruyère poussait

épaisse et sauvage jusque sur le bord. Cependant le hasard pouvait

amener un voyageur par là, et je désirais ne point être vue; des

étrangers se demanderaient naturellement ce que je faisais là, et

pourquoi j'étais devant ce poteau, errant sans but et comme si je

m'étais égarée. On me questionnerait peut-être, et je ne pourrais

faire que des réponses peu vraisemblables, qui exciteraient le

soupçon.

Aucun lien ne m'attachait alors à la société; aucun charme, aucune

espérance ne m'attiraient vers les hommes; pas un de ceux qui me

verraient ne se sentirait pris de sympathie pour moi. Je n'avais

pour tout parent que la nature, notre mère à tous; aussi ce fut

sur son sein que j'allai chercher le repos.

J'entrai dans la bruyère, je me dirigeai vers un creux que j'avais

aperçu sur le bord du marais; j'enfonçais dans les épaisses

bruyères jusqu'aux genoux. Enfin, dans un coin reculé, je trouvai

un rocher de granit recouvert de mousse; je m'assis dans

l'enfoncement; ma tête était protégée par les larges pierres du

rocher; au-dessus il n'y avait que le ciel.

Même dans cette retraite, il me fallut quelque temps avant d'être

délivrée de toute inquiétude: j'avais une crainte vague que

quelque chat sauvage ne s'élançât sur moi ou qu'un chasseur ne

vint à me découvrir. Si le vent mugissait un peu fort, je

regardais autour de moi et j'avais peur d'apercevoir tout à coup

un taureau sauvage; si un pluvier sifflait, je le prenais pour un

homme; mais voyant que mes appréhensions n'étaient pas fondées, et

calmée d'ailleurs par le profond silence du soir, je pris

confiance. Jusque-là je n'avais pas encore pensé; je n'avais

qu'écouté, regardé et craint: mais maintenant je pouvais réfléchir

de nouveau.

Que devais-je faire? Où devais-je aller? Oh! questions

intolérables pour moi, qui ne pouvais rien faire ni aller nulle

part. Il fallait que mes membres fatigués et tremblants

parcourussent un long chemin avant d'atteindre à une habitation

humaine; il me fallait implorer la froide charité pour obtenir un

abri et forcer la sympathie mécontente des indifférents. Il me

fallait subir un refus presque certain, sans que mon histoire fût

même écoutée, sans que mes besoins fussent satisfaits.

Je touchai la bruyère; elle était humide, bien que réchauffée par

un soleil d'été. Je regardai le ciel; il était pur; une étoile se

levait juste au-dessus de l'endroit où j'étais couchée; la rosée

tombait doucement; on n'entendait même pas le murmure de la brise;

la nature semblait douce et bonne pour moi. Je me dis qu'elle

m'aimait, moi, pauvre délaissée; et ne pouvant espérer des hommes

que les insultes et la méfiance, je me cramponnai à elle avec une

tendresse filiale. «Cette nuit-là, du moins, me dis-je serai son

hôte comme je suis son enfant; ma mère me logera sans me demander

le prix de son bienfait.» Il me restait encore un morceau de pain

que j'avais acheté avec mon dernier argent, dans une ville où nous

passions à la nuit tombante; je vis ça et là des mûres noires et

brillantes comme des perles de jais; j'en cueillis une poignée que

je mangeai avec mon pain. Ma faim fut sinon satisfaite, du moins

apaisée par ce repas d'ermite; je dis ma prière du soir et je

choisis un lieu pour m'étendre.

À côté du rocher, la bruyère était très épaisse; lorsque je fus

étendue, mes pieds étaient tout à fait couverts, et elle s'élevait

à droite et à gauche, assez haut pour ne laisser qu'un étroit

passage à l'air de la nuit. Je pliai mon châle double et je

l'étendis sur moi en place de couverture; une petite éminence

recouverte de mousse me servit d'oreiller; ainsi installée je

n'eus pas le moindre froid, du moins au commencement de la nuit.

Mon repos aurait été doux sans la tristesse qui m'accablait; mais

mon coeur s'affaissait sous sa blessure déchirante; je le sentais

saigner intérieurement: toutes ses fibres étaient brisées. Je

tremblais pour M. Rochester, et une amère pitié s'était emparée de

moi, mes incessantes aspirations criaient vers lui. Mutilée comme

un oiseau dont les ailes sont brisées, je continuais à faire de

vains efforts pour voler vers mon maître.

Torturée par ces pensées, je me levai et je m'agenouillai; la nuit

était venue avec ses brillantes étoiles; c'était une nuit

tranquille et sûre, trop sereine pour que la peur pût s'emparer de

moi. Nous savons que Dieu est partout, mais certainement nous

sentons encore mieux sa présence quand ses oeuvres s'étendent

devant nous sur une plus grande échelle. Lorsque, dans un ciel

sans nuages, nous voyons chaque monde continuer sa course

silencieuse, nous comprenons plus que jamais sa grandeur infinie,

sa toute-puissance et sa présence en tous lieux. Je m'étais

agenouillée afin de prier pour M. Rochester: levant vers le ciel

mes yeux obscurcis de larmes, j'aperçus la voie lactée; en

songeant à ces mondes innombrables qui s'agitent dans le firmament

et ne nous laissent apercevoir qu'une douce traînée de lumière, je

sentis la puissance et la force de Dieu. J'étais sûre qu'il

pourrait sauver ce qu'il avait créé; j'étais convaincue qu'il ne

laisserait périr ni le monde ni les âmes que la terre garde comme

un précieux trésor; ma prière fut donc une action de grâces. «La

source de la vie est aussi le sauveur des esprits,» pensai-je. Je

me dis que M. Rochester était en sûreté; il appartenait à Dieu, et

Dieu le garderait. Je me blottis de nouveau sur le sein de la

montagne, et au bout de quelque temps le sommeil me fit oublier ma

douleur.

Mais le jour suivant, le besoin m'apparut pâle et nu; depuis

longtemps les petits oiseaux avaient quitté leurs nids; depuis

longtemps les abeilles, profitant des belles heures du matin,

recueillaient le suc des fleurs avant que la rosée fut séchée.

Lorsque les longues ombres de l'aurore eurent disparu, lorsque le

soleil brilla dans le ciel et sur la terre, je me levai et je

regardai autour de moi.

Combien la journée était calme, belle et chaude! les marais

s'étendaient devant moi comme un désert doré; partout le soleil

brillait: j'aurais voulu pouvoir vivre là. Je vis un lézard courir

le long du rocher, et une abeille occupée à sucer les baies: à ce

moment, j'aurais voulu devenir abeille ou lézard, afin de trouver

dans ces forêts une nourriture suffisante et un abri constant;

mais j'étais un être humain, et il me fallait la vie des hommes;

je ne pouvais pas rester dans un lieu où elle n'était pas

possible. Je me levai; je regardai le lit que je venais de

quitter; je n'avais aucune espérance dans l'avenir, et je me mis à

regretter que pendant mon sommeil mon créateur n'eût pas emporté

mon âme vers lui, afin que mon corps fatigué, délivré par la mort

de toute lutte nouvelle contre la destinée, n'eût plus qu'à

reposer en paix sur ce sol désert. Mais ma vie m'appartenait

encore avec toutes ses souffrances, ses besoins, ses

responsabilités. Il fallait supporter le fardeau, satisfaire les

besoins, endurer les souffrances, accepter la responsabilité. Je

me mis donc en marche.

Lorsque j'eus regagné Whitcross, je suivis une route à l'abri du

soleil, qui alors était dans toute son ardeur; mon choix ne fut

déterminé que par cette seule circonstance. Je marchai longtemps;

enfin, je pensais que j'avais assez fait et que je pouvais, sans

remords de conscience, céder à la fatigue qui m'accablait, cesser

un moment cette marche forcée, m'asseoir sur une pierre voisine et

me laisser aller à l'apathie qui s'était emparée de mon coeur et

de mes membres, lorsque j'entendis tout à coup le son d'une

cloche: ce devait être la cloche d'une église.

Je me dirigeai du côté du son, et au milieu de ces montagnes

romanesques, dont je ne remarquais plus l'aspect depuis quelque

temps, j'aperçus un village et un clocher. À ma droite, la vallée

était remplie de pâturages, de bois et de champs de grains; un

ruisseau tortueux coulait au milieu du feuillage aux teintes

variées, des champs mûrs, de sombres forêts et des prairies

éclairées par le soleil. Je fus tirée de ma rêverie par un bruit

de roues, et je vis une charrette très chargée qui montait

péniblement le long de la colline; un peu plus loin, j'aperçus

deux vaches et leur gardien. J'étais près du travail et de la vie:

il fallait lutter encore, m'efforcer de vivre et me plier à la

fatigue comme tant d'autres.

J'arrivai dans le village vers deux heures. Au bout de la seule

rue du hameau, j'aperçus des pains à travers la fenêtre d'une

petite boutique; j'en aurais voulu un. «Ce léger soutien me rendra

un peu d'énergie, me dis-je; sans cela il me sera bien difficile

de continuer.» Le désir de retrouver la force me revint dès que je

me vis au milieu de mes semblables; je sentais que je serais bien

humiliée s'il me fallait m'évanouir de faim dans la rue d'un

hameau. N'avais-je rien sur moi que je pusse offrir en échange de

ce pain? Je cherchai. J'avais un petit fichu de soie autour de mon

cou; j'avais mes gants. Je ne savais pas comment on devait s'y

prendre quand on était réduit à la dernière extrémité; je ne

savais pas si l'une de ces deux choses serait acceptée; il était

probable que non; en tous cas, il fallait essayer.

J'entrai dans la boutique; elle était tenue par une femme. Voyant

une personne qui lui semblait habillée comme une dame, elle

s'avança vers moi avec politesse et me demanda ce qu'il y avait

pour mon service. Je fus prise de honte; ma langue se refusa à

prononcer la phrase que j'avais préparée; je n'osai pas lui offrir

les gants à demi usés ni le fichu chiffonné; d'ailleurs je sentais

que ce serait absurde. Je la priai seulement de me laisser

m'asseoir un instant, parce que j'étais fatiguée. Trompée dans son

attente, elle m'accorda froidement ce que je lui demandais; elle

m'indiqua un siège, j'y tombai aussitôt. J'avais envie de pleurer;

mais, comprenant combien le moment était peu favorable pour me

laisser aller à mon émotion, je me contins. Je lui demandai

bientôt s'il y avait dans le village des tailleuses ou des

couturières en linge.

«Oui, me répondit-elle, trois ou quatre; bien assez pour ce qu'il

y a d'ouvrage.»

Je réfléchis. J'étais arrivée au moment terrible; je me trouvais

face à face avec la nécessité; j'étais dans la position de toute

personne sans ressource, sans amis, sans argent. Il fallait faire

quelque chose; mais quoi? Il fallait m'adresser quelque part; mais

où?

Je demandai à la boulangère si elle connaissait, dans le

voisinage, quelqu'un qui eût besoin d'une domestique.

Elle me répondit qu'elle n'en savait rien.

«Quelle est la principale occupation dans ce pays? repris-je, que

fait-on en général?

-- Quelques-uns sont fermiers; beaucoup travaillent à la fonderie

et à la manufacture d'aiguilles de M. Oliver, me répondit-elle.

-- M. Oliver emploie-t-il des femmes?

-- Mais non; c'est un travail fait pour les hommes.

-- Et que font les femmes?

-- Je ne sais pas; les unes font une chose et les autres une

autre; il faut bien que les pauvres gens se tirent d'affaire comme

ils peuvent.»

Elle semblait fatiguée de mes questions, et, en effet, quel droit

avais-je de l'importuner ainsi? Un ou deux voisins arrivèrent; on

avait évidemment besoin de ma chaise: je pris congé et je me

retirai.

Je continuai à longer la rue, regardant toutes les maisons à

droite et à gauche; mais je ne pus trouver aucune raison ni même

aucun prétexte pour entrer dans l'une d'elles. Pendant une heure

j'errai autour du village, m'éloignant quelquefois un peu, puis

revenant sur mes pas. Très fatiguée et souffrant beaucoup du

manque de nourriture, j'entrai dans un petit sentier et je m'assis

sous une haie; mais je me remis bientôt en route, espérant trouver

quelque ressource ou du moins obtenir quelque renseignement. Au

bout du sentier, j'aperçus une jolie petite maison devant laquelle

était un petit jardin bien soigné et tout brillant de fleurs; je

m'arrêtai. Pourquoi m'approcher de la porte blanche et toucher au

bouton luisant? pourquoi les habitants de cette demeure auraient-

ils désiré m'être utiles? Néanmoins je m'approchai et je frappai.

Une jeune femme au regard doux et proprement habillée vint

m'ouvrir la porte; je demandai d'une voix basse et tremblante, car

mon coeur était sans espoir et mon corps épuisé, si l'on avait

besoin d'une servante.

«Non, me répondit-elle, nous ne prenons pas de domestique.

-- Pouvez-vous me dire, continuai-je, où je trouverais un travail

quelconque? Je suis étrangère et ne connais personne ici; je

voudrais travailler à n'importe quoi.»

Mais ce n'était pas l'affaire de cette jeune femme de penser à moi

ou de me chercher une place; d'ailleurs, que de doutes devaient

éveiller à ses yeux ma position et mon histoire! Elle secoua la

tête et me dit qu'elle était fâchée de ne pouvoir me donner aucun

renseignement, et la porte blanche se referma doucement et

poliment, mais elle se referma en me laissant dehors; si elle

l'eût laissée ouverte un peu plus de temps, je crois que je lui

aurais mendié un morceau de pain, car j'étais tombée bien bas.

Je ne pouvais pas me décider à retourner au village, où d'ailleurs

je n'entrevoyais aucune chance de secours. Je me sentais plutôt

disposée à me diriger vers un bois peu distant, et dont l'épais

ombrage semblait inviter au repos; mais j'étais si malade, si

faible, si tourmentée par la faim, que l'instinct me fit errer

autour des demeures humaines, parce que là il y avait plus de

chance de trouver de la nourriture; la solitude ne serait plus ce

qu'elle était autrefois pour moi, et le repos ne me soulagerait

pas, car la faim me poursuivait et me rongeait comme un vautour.

Je m'approchai des maisons; je les quittai; je revins, puis je

m'éloignai de nouveau, repoussée sans cesse par la pensée que je

n'y trouverais rien, que je n'avais pas le droit de réclamer de la

sympathie pour mes souffrances. Le jour s'avançait pendant que

j'errais ainsi comme un chien affamé et perdu. En traversant un

champ, j'aperçus le clocher de l'église devant moi; je marchai

dans cette direction. Près du cimetière, au milieu d'un jardin, je

vis une petite maison bien bâtie, que je pensai être le

presbytère. Je me rappelai que les étrangers qui arrivent dans un

lieu où ils ne connaissent personne et qui cherchent un emploi

s'adressent quelquefois au ministre; c'est la tâche des ministres

d'aider, du moins de leurs avis, ceux qui veulent s'aider eux-

mêmes. Il me semblait que j'avais quelque droit d'aller là

chercher un conseil. Reprenant courage et rassemblant le peu de

forces qui me restaient, j'atteignis la maison; je frappai à la

porte de la cuisine; une vieille femme vint m'ouvrir. Je lui

demandai si c'était bien là le presbytère.

«Oui, me répondit-elle.

-- Le ministre y est-il?

-- Non.

-- Reviendra-t-il bientôt?

-- Non, il n'est pas dans le pays.

-- Est-il allé loin?

-- Pas très loin, à peu près à trois milles; il a été appelé par

la mort subite de son père. Il est à Marsh-End, et ne reviendra

probablement que dans une quinzaine de jours.

-- Y a-t-il des dames dans la maison?»

Elle me répondit qu'elle était seule et qu'elle était femme de

charge. Je ne pouvais pas lui demander du secours à elle; je ne

pouvais pas encore mendier: je partis donc.

Je repris mon fichu de soie et je me remis à penser au pain de la

petite boutique. Oh! si j'avais seulement eu une croûte, une

bouchée de pain pour apaiser mes angoisses! Instinctivement je

retournai vers le village; je revis la boutique et j'entrai. Bien

que la femme ne fût pas seule, je me hasardai à lui demander si

elle voulait me donner un petit pain en échange du fichu de soie.

Elle me regarda d'un air de soupçon et me répondit qu'elle n'avait

jamais fait de marché semblable.

Presque désespérée, je lui demandai la moitié du petit pain; elle

me refusa; de nouveau en me disant qu'elle ne pouvait pas savoir

d'où me venait ce fichu.

Je lui demandai si elle voulait prendre mes gants.

Elle me répondit qu'elle ne pourrait rien en faire.

Mais il n'est point agréable de traîner sur ces détails. Il y a

des gens qui trouvent de la joie à songer à leurs douleurs

passées: quant à moi, il m'est douloureux de penser à ces jours

d'épreuve; je n'aime point à me rappeler ces moments d'abattement

moral et de souffrance physique. Je ne blâmais aucun de ceux qui

me repoussaient; je sentais que c'était là ce à quoi je devais

m'attendre et que je ne pouvais pas l'empêcher. Un mendiant

ordinaire est souvent soupçonné; un mendiant bien vêtu l'est

toujours. Il est vrai que je demandais du travail; mais qui était

chargé de m'en procurer? Ce n'étaient certainement pas les

personnes qui me voyaient pour la première fois et ne savaient pas

à qui elles avaient affaire. Quant à la femme qui ne voulait pas

prendre mon fichu en échange de son pain, elle avait raison, si

l'offre lui semblait étrange ou l'échange peu profitable. Mais

arrêtons-nous maintenant; je suis fatiguée de parler de cela.

Un peu avant la nuit, je passai près d'une ferme. Le fermier était

assis sur le seuil de la porte et mangeait du pain et du fromage

pour son souper; je m'arrêtai et je lui dis:

«Voulez-vous me donner un morceau de pain? j'ai bien faim.»

Il me regarda avec surprise; mais, sans rien répondre, il coupa

une grosse tartine et me la donna. Il ne m'avait pas prise pour

une mendiante, mais pour une dame très originale que son pain noir

aurait tentée; dès que j'eus perdu sa maison de vue, je m'assis et

je me mis à manger.

N'espérant trouver aucun abri dans les maisons, j'allai chercher

un refuge dans le bois dont j'ai déjà parlé; mais ma nuit fut

mauvaise et mon repos sans cesse interrompu. La terre était

humide, et l'air froid; plusieurs fois je fus dérangée par des

bruits de pas et obligée de changer de place; je ne me sentais ni

tranquille ni en sûreté. Il plut vers le matin, et tout le jour

suivant fut humide. Ne me demandez pas, lecteurs, de vous donner

un compte rendu exact de cette journée; comme la veille, je

demandai de l'ouvrage et je fus repoussée; comme la veille, j'eus

faim. Je ne mangeai qu'une seule fois dans tout le jour; passant

devant la porte d'une ferme, je vis une petite fille qui allait

jeter un reste de soupe dans l'auge à cochon; je la priai de me le

donner. Elle me regarda d'un air étonné.

«Maman, cria-t-elle, voilà une femme qui me demande la soupe.

-- Eh bien! donne-la lui, si c'est une mendiante, répondit une

voix dans la maison; le cochon n'en a pas besoin.»

L'enfant versa dans mes mains la soupe qui, en refroidissant,

était devenue presque ferme; je la dévorai avidement.

Voyant la nuit venir, je m'arrêtai dans un sentier solitaire, où

je me promenais depuis plus d'une heure.

«Mes forces m'abandonnent, me dis-je; je sens bien que je ne

pourrai pas aller beaucoup plus loin: vais-je encore passer cette

nuit comme une vagabonde? faudra-t-il, maintenant que la pluie

commence à tomber, poser ma tête sur le sol froid et humide? Je

crains de ne pas pouvoir faire autrement; car qui voudra me

recevoir? Mais ce sera horrible avec cette faim, ce froid, cette

faiblesse, cette tristesse et ce complet désespoir! Il est

probable que je mourrai avant demain matin. Et pourquoi ne puis-je

pas accepter la pensée de la mort? Pourquoi chercher à conserver

une vie sans saveur? Parce que je sais que M. Rochester vit

encore, ou du moins je le crois; puis, la nature se révolte à

l'idée de mourir de faim et de froid. Oh! Providence, soutiens-moi

encore un peu, aide moi, dirige moi!»

Mes yeux voilés errèrent sur le paysage obscurci et brumeux: je

vis que je m'étais éloignée du village. Il était tout à fait hors

de vue; les champs qui l'entouraient avaient même disparu; par des

chemins de traverse j'étais revenue du côté des rochers de granit;

et, entre moi et les montagnes, il n'y avait plus que quelques

champs presque aussi sauvages et aussi incultes que les bruyères.

«Eh bien! me dis-je, j'aime mieux mourir ici que dans une rue ou

sur une route fréquentée, et, s'il y a des corbeaux dans ce pays,

j'aime mieux que les corbeaux et les corneilles rongent ma chair

sur mes os que de voir mon corps emprisonné dans un atelier ou

jeté dans une fosse commune.»

Je me dirigeai du côté de la montagne et je l'atteignis. Il ne

s'agissait plus que de trouver un enfoncement où je me sentirais,

sinon en sûreté, du moins cachée; mais je n'aperçus qu'une surface

unie, sans variations de terrain, verte dans les endroits où

croissaient la mousse et le jonc, noire dans les lieux où le sol

ne portait que des bruyères. La nuit venait et je ne pouvais déjà

plus distinguer ces teintes différentes que grâce aux taches

sombres ou lumineuses qu'elles formaient. Il m'eut été impossible

de remarquer la différence des couleurs depuis la chute du jour.

Mes yeux continuaient à errer sur les montagnes et sur les rochers

dont l'extrémité disparaissait au milieu de ce triste paysage,

quand tout à coup, sur le sommet d'une montagne éloignée,

j'aperçus une lumière. Je pensai d'abord que ce devait être un feu

follet qui allait bientôt s'éteindre; mais la lumière continuait à

briller sans reculer ni avancer. «C'est un feu de joie qu'on

allume,» pensai-je, m'attendant à le voir bientôt s'agrandir; mais

ne le voyant ni grandir ni diminuer, j'en conclus que ce devait

être la lumière d'une maison. «Mais elle est trop éloignée, me

dis-je, pour l'atteindre; et quand même elle serait tout près, à

quoi cela me servirait-il? Je n'irais pas frapper à une porte pour

me la voir fermer à la figure.»

Je me couchai dans le lieu où je me trouvais, et je cachai mon

visage contre terre. Je restai tranquille un instant; le vent de

nuit soufflait sur la montagne et sur moi, et allait mourir au

loin en mugissant; la pluie tombait épaisse et me mouillait

jusqu'aux os. Si mes membres s'étaient engourdis, si de cet état

j'avais passé au doux froid de la mort, la gelée aurait pu tomber

sur moi, je ne l'aurais pas sentie; mais ma chair, vivante encore,

tressaillait sous cette atmosphère humide. Au bout de peu de temps

je me levai.

La lumière était encore là; on la voyait mal à travers la pluie,

mais on la voyait toujours. Je m'efforçai de marcher de nouveau;

je traînai lentement mes membres épuisés dans cette direction.

J'arrivai au delà de la montagne en traversant un marécage qui

aurait été impraticable en hiver, et qui même alors, au milieu des

plus grandes chaleurs, était mou et vacillant. Je tombai deux

fois, mais je me relevai et je pris courage; cette lumière était

tout mon espoir, il fallait l'atteindre.

Après avoir dépassé la montagne, j'aperçus une ligne blanche au

milieu des rochers de granit, je m'approchai. C'était une route

conduisant dans la direction de la lumière, qui brillait alors sur

une petite colline entourée d'arbres; ceux-ci me parurent être des

sapins, autant que l'obscurité me permit de distinguer leur forme

et leur feuillage. Au moment où j'allais l'atteindre, mon étoile

conductrice disparut; quelque obstacle se trouvait entre elle et

moi. J'étendis la main pour sentir ce que c'était: je distinguai

les pierres d'un petit mur; au-dessus il y avait quelque chose

comme une palissade, et en dedans une haie haute et épineuse. Je

continuai à marcher en tâtant; tout à coup un objet blanchâtre

frappa mes yeux; c'était une porte avec un loquet: au moment où je

la touchai, elle glissa sur ses gonds; de chaque côté se trouvait

un buisson noir. Ce devait être un houx ou un if.

Je franchis le seuil et j'aperçus la silhouette d'une maison

noire, basse et longue; mais je ne vis plus la lumière, tout était

sombre. Les habitants de la maison s'étaient-ils retirés pour le

repos du soir? je le craignais. En cherchant la porte, je

rencontrai un angle; je tournai, et alors le doux rayon m'apparut

de nouveau à travers les vitres en losanges d'une petite fenêtre

grillée. Celle-ci était placée à un demi-pied au-dessus du sol, et

rendue plus petite encore par un lierre ou une autre plante

grimpante, dont les feuilles touffues recouvraient toute cette

partie de la maison. L'ouverture était si étroite qu'on avait

regardé comme inutile d'avoir des volets ou des rideaux. Je

m'arrêtai. Écartant un peu le feuillage, je pus voir tout ce qui

se passait à l'intérieur. J'aperçus une pièce propre et sablée, un

dressoir de noyer sur lequel étaient rangées des assiettes d'étain

qui reflétaient l'éclat d'un brillant feu de tourbe, une horloge,

une grande table blanche et quelques chaises. La lumière qui

m'avait guidée brillait sur la table, et, à sa lueur, une vieille

femme, au visage un peu rude, mais d'une propreté scrupuleuse,

comme tout ce qui l'entourait, tricotait un bas.

Je remarquai tous ces détails à la hâte, car ils n'avaient rien

d'extraordinaire. Près du foyer, j'aperçus un groupe plus

intéressant, assis dans une douce union au sein de la chaleur qui

l'entretient. Deux gracieuses jeunes femmes, de véritables ladies,

étaient assises, l'une sur une chaise, l'autre sur un siège plus

bas; toutes deux étaient en grand deuil, et leurs sombres

vêtements faisaient ressortir la blancheur de leur cou et de leur

visage. Un vieux chien couchant reposait sa lourde tête sur les

genoux d'une des jeunes filles; l'autre berçait sur son sein un

chat noir.

Il me sembla étrange de voir de telles jeunes filles dans une

aussi humble cuisine: je me demandai qui elles étaient. Elles ne

pouvaient pas être les enfants de la femme qui travaillait devant

la table, car celle-ci avait l'air d'une paysanne, et les jeunes

filles, au contraire, me parurent délicates et distinguées. Jamais

je n'avais vu de figures semblables aux leurs et pourtant, lorsque

je les regardais, leurs traits me semblaient familiers. Je ne peux

pas dire qu'elles fussent jolies: elles étaient trop pâles et trop

sérieuses pour que ce mot pût leur convenir. Lorsqu'elles étaient

penchées sur leur livre, leur expression pensive allait presque

jusqu'à la sévérité. Sur un guéridon placé entre elles deux,

j'aperçus une chandelle et deux grands volumes qu'elles

consultaient souvent; elles les comparaient au petit livre

qu'elles tenaient à la main, comme quelqu'un qui s'aide d'un

dictionnaire pour une traduction. La scène était aussi silencieuse

que si tous les personnages eussent été des ombres, et cette

pièce, éclairée par le feu, ressemblait à un tableau. Le silence

était si grand que j'entendais les cendres tomber sous la grille

et l'horloge tinter dans son petit coin obscur; il me sembla même

que je distinguais le bruit des aiguilles à tricoter de la vieille

femme. Aussi, lorsqu'une voix rompit enfin cet étrange silence,

les paroles arrivèrent clairement jusqu'à moi.

«Écoutez, Diana, s'écria tout à coup une des studieuses écolières;

Franz et le vieux Daniel sont ensemble pendant la nuit, et Franz

raconte un rêve qui l'a effrayé. Écoutez!»

Et, d'une voix basse, elle se mit à lire quelque chose de tout à

fait inintelligible pour moi; c'était une langue étrangère, mais

ni le français ni le latin. Je ne savais pas si c'était du grec ou

de l'allemand.

«C'est fort, dit-elle, lorsqu'elle eut fini; j'aime cela.»

L'autre jeune fille, qui avait levé la tête pour écouter sa soeur,

répéta, en regardant le feu, la ligne qu'on venait de lui lire.

Plus tard, j'appris la langue et j'eus le livre entre les mains;

aussi vais-je citer la ligne tout de suite, quoiqu'elle n'eut

aucune signification pour moi le jour où je l'entendis pour la

première fois. La voici: «Da trat herfor einer anzusehen wie die

sternen nacht.» (L'un d'eux s'avança pour voir les étoiles pendant

la nuit...)

«Bon, bon! s'écria l'une des soeurs; et je vis briller son oeil

noir et profond. Voyez ici, maintenant; vous avez sous les yeux un

archange dur et puissant; voici ce qu'il dit. Ces lignes valent

cent pages de style ampoulé: «Ich wage die gedanken in der schale

meines zornes und die werke mit dem gevichte meines grimms.» (Je

pèse les pensées dans la balance de ma colère et les oeuvres avec

les poids de mon courroux.) J'aime aussi cela.»

Toutes deux se turent de nouveau.

«Y a-t-il un pays où l'on parle ainsi? demanda la vieille femme en

levant les yeux de dessus son tricot.

-- Oui, Anna; il y a un pays beaucoup plus grand que l'Angleterre

où l'on ne parle pas autrement.

-- Ce qui est sûr, c'est que je ne sais pas comment ils se

comprennent; et si l'une de vous y allait, je parie qu'elle

devinerait tout ce qu'ils disent.

-- Il est probable, en effet, que nous comprendrions quelque

chose, mais pas tout: car nous ne sommes pas aussi savantes que

vous le croyez, Anna; nous ne parlons pas l'allemand, et nous ne

la comprenons qu'à l'aide d'un dictionnaire.

-- Et quel bien cela vous fera-t-il quand vous le comprendrez tout

à fait?

-- Nous avons l'intention de l'enseigner plus tard, ou du moins

les éléments, et alors nous gagnerons plus d'argent que

maintenant.

-- C'est probable. Mais à présent, cessez d'étudier, en voilà

assez pour ce soir.

-- Je le crois en effet, car je suis fatiguée; et vous, Marie?

-- Horriblement. Après tout, c'est un rude travail que d'étudier

une langue sans autre maître qu'un dictionnaire.

-- Oh! oui; surtout une langue aussi difficile que l'allemand.

Mais quand Saint-John arrivera-t-il donc?

-- Il ne tardera certainement pas beaucoup maintenant. Il est

juste dix heures, dit-elle en retirant une petite montre d'or de

sa ceinture; il pleut très fort. Anna, voulez-vous avoir la bonté

d'aller voir si le feu du parloir ne s'éteint pas?»

La femme se leva, ouvrit une porte à travers laquelle j'aperçus

vaguement un passage, et je l'entendis remuer le feu dans une

chambre. Elle revint bientôt.

«Ah! enfants, s'écria-t-elle, cela me fait mal d'aller dans cette

chambre; elle est si triste maintenant, avec ce grand fauteuil

vide, repoussé dans un coin!»

Elle essuya ses yeux avec son tablier, et l'expression des jeunes

filles, de grave qu'elle était, devint triste.

«Mais il est maintenant dans une place meilleure, continua Anna,

nous ne devrions pas désirer qu'il fût ici; et puis on ne peut pas

avoir une mort plus tranquille que ne l'a été la sienne.

-- Vous dites qu'il n'a pas une seule fois parlé de nous? demanda

une des jeunes filles.

-- Il n'en a pas eu le temps; il est parti en une minute, votre

pauvre père. Il avait été un peu souffrant le jour précédent, mais

ce n'était presque rien; et lorsque M. John lui demanda s'il

voulait qu'on envoyât chercher l'une de vous, il se mit à rire. Le

jour suivant, il y a de cela une quinzaine, il avait encore la

tête un peu lourde; il alla se coucher, mais il ne s'est pas

réveillé; il était presque tout à fait mal lorsque votre frère

entra dans la chambre. Oh! enfants, c'était le dernier de la

vieille race; car vous et M. John, vous êtes d'une espèce toute

différente; vous avez beaucoup de rapport avec votre mère; elle

était presque aussi savante que vous. Comme figure, elle

ressemblait à Marie; Diana rappelle plutôt son père.»

Je trouvais que les deux soeurs se ressemblaient tellement, que je

ne pouvais pas comprendre la différence faite entre elles deux par

la servante, car je vis alors que c'était une servante. Toutes

deux étaient blondes et sveltes; toutes deux avaient des figures

intelligentes et distinguées. Il est vrai que les cheveux de l'une

étaient un peu plus foncés que ceux de l'autre, et qu'elles ne se

coiffaient pas toutes deux de la même manière: les cheveux blonds

cendrés de Marie étaient séparés sur le milieu de la tête et

retombaient en boucles bien lissées sur les tempes; les boucles

plus brunes de Diana recouvraient tout son cou. L'horloge sonna

dix heures.

«Je suis sûre que vous voudriez votre souper, observa Anna; et

M. John aussi le désirera lorsqu'il reviendra.»

Et elle se mit à préparer le repas. Les deux jeunes filles se

levèrent et semblèrent vouloir se diriger vers le parloir. Jusque-

là j'avais été si occupée à les regarder, leur tenue et leur

conversation avaient si vivement excité mon intérêt, que j'avais

presque oublié ma triste position; mais maintenant, je me la

rappelais, et, par le contraste, elle me parut encore plus

douloureuse et plus désespérée; et combien il me semblait

difficile d'attendrir sur mon sort les habitants de cette maison,

de leur persuader même que mes besoins et mes souffrances

n'étaient pas un mensonge, d'obtenir d'elles un abri! Lorsque je

m'avançai vers la porte, et que je frappai en tremblant, je

compris que cette dernière idée était une véritable chimère. Anna

vint m'ouvrir.

«Que voulez-vous? me demanda-t-elle avec étonnement, en

m'examinant à la lueur de sa chandelle.

-- Puis-je parler à vos maîtresses? demandai-je.

-- Vous feriez mieux de me dire ce que vous leur voulez. D'où

venez-vous?

-- Je suis étrangère.

-- Que venez-vous faire ici à cette heure?

-- Je voudrais un abri pour cette nuit dans un hangar, ou

ailleurs, et un morceau de pain pour apaiser ma faim.»

Ce que je craignais arriva: la figure d'Anna exprima la défiance.

«Je vous donnerai un morceau de pain, dit-elle après une pause;

mais il n'est pas probable que nous puissions loger une vagabonde.

-- Laissez-moi parler à vos maîtresses.

-- Non. Que pourraient-elles faire pour vous? Vous ne devriez pas

errer par les chemins à cette heure; ce n'est pas bien.

-- Mais où irai-je, si vous me chassez? Que ferai-je?

-- Oh! je suis bien sûre que vous savez où aller et quoi faire.

Tout ce que je vous conseille, c'est de ne rien faire de mal.

Voilà deux sous; maintenant, partez.

-- De l'argent ne pourra pas me nourrir, et je n'ai pas la force

d'aller plus loin. Ne me fermez pas la porte, je vous en supplie,

pour l'amour de Dieu!

-- Il le faut, la pluie entre dans la maison.

-- Dites seulement aux jeunes dames, que je voudrais leur parler;

laissez-moi les voir.

-- Non certainement; vous n'êtes pas ce que vous devriez être, ou

vous ne feriez pas un tel bruit. Partez.

-- Mais je mourrai, si vous me chassez!

-- Je suis bien sûre que non. Je crains que quelque mauvaise

pensée ne vous pousse à errer à cette heure autour des maisons. Si

vous êtes suivie par des voleurs ou des gens de cette espèce, vous

n'avez qu'à leur dire que nous ne sommes pas seules à la maison;

que nous avons un homme, des chiens et des fusils.»

Et alors la servante, honnête mais inflexible, ferma la porte, et

la verrouilla en dedans.

C'était le comble de mes maux. Une douleur infime brisa mon coeur;

un sanglot de profond désespoir le souleva. J'étais épuisée; je ne

pouvais plus faire un pas; je tombai en gémissant sur les marches

mouillées. Je joignis mes mains, et je me mis à pleurer amèrement.

Oh! le spectre de la mort! Oh! mon heure dernière qui approche au

milieu de tant d'horreurs! Hélas! quelle solitude! quel

bannissement loin de mes semblables! Ce n'était pas seulement

l'espérance qui s'était envolée, mais aussi le courage qui m'avait

abandonnée, pour un moment du moins; mais bientôt je m'efforçai de

redevenir ferme.

«Je ne puis que mourir, me dis-je; mais je crois en Dieu, et

j'essayerai d'attendre en silence l'accomplissement de sa

volonté.»

Ces mots, je ne les avais pas seulement pensés, mais je les avais

murmurés à demi-voix; refoulant ma souffrance au fond de mon

coeur, je la forçai à y rester tranquille et silencieuse.

«Tous les hommes doivent mourir, dit une voix tout près de moi;

mais tous ne sont pas condamnés à une mort prématurée et

douloureuse comme serait la vôtre, s'il vous fallait périr de

besoin devant cette porte.

-- Qui est-ce qui a parlé?» demandai-je épouvantée par cette voix

inattendue, et incapable d'espérer aucun secours.

J'aperçus quelque chose près de moi, mais quoi? L'obscurité de la

nuit et la faiblesse de mes yeux m'empêchaient de rien distinguer.

Le nouveau venu frappa un coup long et vigoureux à la porte.

«Est-ce vous, monsieur John? cria Anna.

-- Oui, oui, ouvrez vite.

-- Comme vous devez être mouillé et avoir froid par une semblable

nuit! Entrez, vos soeurs sont inquiètes de vous. Je crois qu'il y

a des gens suspects dans les environs; il y avait tout à l'heure

ici une mendiante, et elle est encore couchée là; voyez. Allons,

levez-vous donc, vous dis-je, et partez.

-- Silence, Anna! il faut que je parle à cette femme; vous avez

fait votre devoir en la chassant, laissez-moi accomplir le mien en

la faisant entrer. J'étais tout près. J'ai entendu votre

conversation avec elle; je crois que c'est un cas tout particulier

et qui demande au moins à être examiné. Jeune femme, levez-vous et

marchez devant moi.»

J'obéis avec peine. Je fus bientôt devant le foyer de la cuisine

brillante et propre que j'avais déjà vue. J'étais faible,

tremblante, et j'avais conscience de mon aspect effrayant et

désordonné; j'étais inondée. Les deux jeunes filles, M. Saint-

John, leur frère, et la vieille servante avaient les yeux fixés

sur moi.

J'entendis quelqu'un demander:

«Saint-John, qui est-ce?

-- Je ne puis pas vous le dire; je l'ai trouvée à la porte,

répondit-on.

-- Elle est pâle, dit Anna.

-- Aussi pâle que la mort ou que l'argile, répondit quelqu'un;

faites-la asseoir ou elle tombera.»

En effet, j'avais le vertige; je me sentais défaillir; mais une

chaise me reçut. J'avais encore conscience de ce qui se passait

autour de moi; seulement je ne pouvais pas parler.

«Peut-être qu'un peu d'eau lui ferait du bien; Anna, allez en

chercher. Voyez, son corps est réduit à rien; comme elle est pâle

et maigre!

-- Un vrai spectre!

-- Est-elle malade, ou a-t-elle seulement faim!

-- Elle a faim, je crois. Anna, est-ce du lait que je vois là?

Donnez-le-moi avec un morceau de pain.»

Diana (je la reconnaissais à cause de ses longues boucles que je

vis flotter entre moi et le feu au moment où elle se pencha de mon

côté), Diana rompit un peu de pain, le trempa dans le lait et

l'approcha de mes lèvres; sa figure était près de la mienne; ses

traits exprimaient de la pitié et sa respiration haletante

annonçait de la sympathie. Lorsqu'elle me dit: «Essayez de

manger», je sentis dans ces simples paroles une émotion qui fut

pour moi comme un baume salutaire.

«Oui, essayez,» répéta doucement Marie.

Et, après m'avoir retiré mon chapeau, elle me souleva la tête. Je

mangeai ce qu'elles m'offraient, faiblement d'abord, puis avec

ardeur.

«Pas trop à la fois; contenez-la, dit le frère. Elle en a assez.»

Et il retira le lait et le pain.

«Encore un peu, Saint-John; regardez comme ses yeux expriment

l'avidité.

-- Pas à présent, ma soeur; voyez si elle peut parler maintenant;

demandez-lui son nom.»

Je sentis que je pouvais parler et je répondis:

«Je m'appelle Jane Elliot.»

Craignant, comme toujours, d'être découverte, j'avais résolu de

prendre ce nom.

«Et où demeurez-vous? où sont vos amis?»

Je restai silencieuse.

«Pouvons-nous envoyer chercher quelqu'un que vous connaissiez?»

Je secouai la tête.

«Quels détails avez-vous à donner sur votre position?»

Maintenant que j'avais franchi le seuil de cette maison, que je me

trouvais face à face avec ses habitants, je ne me sentais plus

repoussée, errante et désavouée par le monde entier; aussi osai-je

me dépouiller de mon apparence de mendiante et reprendre à la fois

mon caractère et les manières qui m'étaient naturelles. Je

commençais à me reconnaître, et lorsque M. Saint-John me demanda

des détails, que j'étais trop faible pour lui donner, je répondis,

après une courte pause:

«Monsieur, je ne puis pas vous donner de détails ce soir.

-- Mais alors, reprit-il, qu'espérez-vous donc que je ferai pour

vous?

-- Rien.» répondis-je.

Mes forces ne me permettaient de faire que de courtes réponses.

Diana prit la parole.

«Voulez-vous dire, demanda-t-elle, que nous vous ayons donné tout

ce dont vous avez besoin et que nous puissions vous renvoyer par

cette nuit pluvieuse?»

Je la regardai; son expression était remarquable et indiquait à la

fois la force et la bonté. Je pris courage; répondant par un

sourire à son regard plein de compassion, je lui dis:

«Je me confierai à vous; quand même je serais un chien errant et

sans maître, je sais que vous ne me chasseriez pas loin de votre

foyer cette nuit; et, les choses étant ce qu'elles sont, je n'ai

aucune crainte. Faites de moi ce que vous voudrez; mais excusez-

moi si je ne vous parle pas longuement aujourd'hui; mon haleine

est courte, et chaque fois que je parle je sens un spasme.

Tous les trois me regardèrent et demeurèrent silencieux.

«Anna, dit enfin M. Saint-John, laissez-la assise ici et ne lui

faites aucune question pour le moment. Dans une dizaine de minutes

donnez-lui le reste du lait et du pain. Marie et Diana, suivez-moi

dans le parloir, et nous causerons de tout ceci.»

Ils se retirèrent; bientôt une des dames rentra, je ne puis pas

dire laquelle; pendant que j'étais assise devant la flamme

vivifiante du foyer, un engourdissement agréable s'était emparé de

moi. La jeune fille donna tout bas quelques ordres à Anna, et, peu

de temps après, je m'efforçai, avec l'aide de la servante, de

monter l'escalier. On me retira mes vêtements mouillés, et bientôt

un lit chaud et sec reçut mes membres engourdis. Je remerciai Dieu

et, au milieu d'un inexprimable épuisement, j'éprouvai une joyeuse

gratitude.

Je m'endormis bien vite.

Jane Eyre; ou Les mémoires d'une institutrice · 第 47 / 61 题