Je ne me rappelle que très confusément les trois jours et les
trois nuits qui suivirent mon arrivée dans cette maison; je
pensais peu; je ne faisais rien. Je sais que j'étais dans une
petite chambre et dans un lit étroit. Il me semblait que j'étais
attachée à ce lit, car j'y restais aussi immobile qu'une pierre,
et m'en arracher eut presque été me tuer. Je ne faisais point
attention au temps; je ne m'apercevais pas de l'arrivée du soir ou
du matin. Je voyais quand quelqu'un entrait dans la chambre ou la
quittait; je pouvais même dire qui c'était; je comprenais ce qui
se disait, lorsque celui qui parlait était près de moi; mais je ne
pouvais pas répondre: il m'était aussi impossible d'ouvrir mes
lèvres que de remuer mes membres. Anna était celle qui me visitait
le plus souvent; je n'aimais pas à la voir, parce que je sentais
qu'elle m'aurait voulue loin de là, qu'elle ne comprenait pas ma
position et qu'elle était mal disposée à mon égard. Diana et Marie
entraient dans la chambre une ou deux fois par jour, et je les
entendais murmurer à côté de moi des phrases semblables à celles-
ci:
--C'est bien heureux que nous l'ayons fait entrer.
-- Oh oui! car on l'aurait certainement trouvée morte le
lendemain, si elle fût restée dehors toute la nuit. Je me demande
ce qui a pu lui arriver.
-- Elle a supporté de grandes souffrances, je crois, la pauvre
voyageuse pâle et amaigrie!
-- À en juger d'après sa manière de parler, ce n'est pas une
personne sans éducation; son accent est très pur, et les vêtements
qu'on lui a retirés, bien que souillés et mouillés, étaient beaux
et presque neufs.
-- Elle a une figure singulière, maigre et hagarde, et qui me
plaît pourtant; quand elle est animée et en bonne santé, je parie
que sa physionomie doit être agréable.»
Pas une seule fois je ne les entendis regretter l'hospitalité
qu'ils m'avaient accordée; pas une seule fois je ne les vis
témoigner, à mon égard, de défiance ou d'aversion. Je me sentais
bien.
M. Saint-John ne vint me voir qu'une seule fois; il me regarda, et
dit que mon état léthargique était la réaction inévitable qui
devait suivre toute fatigue excessive. Il déclara inutile
d'envoyer chercher un médecin; il était sûr, disait-il, que,
livrée à elle-même, la nature n'en agirait que mieux. Il ajouta
que chacun de mes nerfs avait été violemment excité et qu'il
fallait un profond sommeil à tout le système; que je n'avais pas
de maladie et que ma convalescence, une fois commencée, serait
rapide. Il dit toutes ces choses en peu de mots et à voix basse.
Après une pause, il ajouta, du ton d'un homme peu accoutumé à
l'expansion:
«Une physionomie extraordinaire, et qui certainement n'indique ni
la vulgarité ni la dégradation.
-- Loin de là, répondit Diana; à dire vrai, Saint-John, je
m'attache à cette pauvre petite créature; je voudrais pouvoir la
garder toujours.
-- Il est probable que ce sera impossible, répondit M. Saint-John;
vous verrez qu'elle se trouvera être quelque jeune lady qui, ayant
eu un malentendu avec ses amis, les aura quittés dans un moment
d'irréflexion. Nous réussirons peut-être à la leur rendre, si elle
n'est pas trop entêtée; mais je vois sur son visage des lignes qui
indiquent une telle force de volonté que je doute un peu du
succès. Il me regarda quelques minutes, puis ajouta: «Sa figure
exprime la sensibilité, mais elle n'est pas jolie.
-- Elle est si malade, Saint-John!
-- Malade ou non, elle ne peut être jolie; la grâce et l'harmonie
manquent dans ses traits.»
Le troisième jour, je fus mieux; le quatrième, je pus parler,
remuer, me lever sur mon lit et me tourner. Anna m'apporta un peu
de gruau et une rôtie sans beurre; je pense que ce devait être
vers l'heure du dîner. Je mangeai avec plaisir; cette nourriture
me sembla bonne, et je ne lui trouvai pas cette saveur fiévreuse
qui, jusque-là, avait empoisonné tout ce que j'avais mangé. Quand
Anna me quitta, je me sentais forte et animée, comparativement du
moins à ce que j'étais auparavant. Au bout de quelque temps, je
fus rassasiée de repos et tourmentée par le besoin de l'action. Je
désirais me lever; mais quels vêtements mettre? je n'avais que mes
habits mouillés et tachés de boue, avec lesquels j'étais tombée
dans la mare et je m'étais couchée à terre. J'eus honte de
paraître ainsi vêtue devant mes bienfaiteurs; mais cette
humiliation me fut épargnée. Sur une chaise, au pied du lit,
j'aperçus tous mes habits propres et séchés. Ma robe de soie noire
était pendue au mur; toutes les traces de boue avaient été
enlevées; les plis formés par la pluie avaient disparu; en un mot,
elle était propre et en état d'être portée. Mes bas et mes
souliers, bien nettoyés, étaient redevenus présentables. Il y
avait dans la chambre de quoi me laver et une brosse et un peigne
pour arranger mes cheveux. Après bien des efforts qui m'obligèrent
à me reposer toutes les cinq minutes, je parvins enfin à
m'habiller. Mes vêtements pendaient le long de mon corps, car
j'avais beaucoup maigri; mais je m'enveloppai dans un châle pour
cacher l'état où j'étais. Enfin, j'étais propre; je n'avais plus
sur moi ni taches de boue ni traces de désordre, deux choses que
je détestais tant et qui m'avilissaient à mes propres yeux. Je
descendis l'escalier de pierre en m'aidant de la balustrade;
j'arrivai à un passage bas si étroit qui me conduisit bientôt à la
cuisine.
En y entrant, je sentis l'odeur du pain nouvellement cuit, et la
chaleur d'un feu généreux arriva jusqu'à moi. On sait combien il
est difficile d'arracher les préjugés d'un coeur qui n'a pas subi
la bonne influence de l'éducation, car ils y sont aussi fortement
enracinés que les mauvaises herbes dans les pierres. Aussi Anna
avait-elle été d'abord froide et roide à mon égard; dernièrement
elle s'était un peu radoucie, et lorsqu'elle me vit propre et bien
habillée, elle alla même jusqu'à sourire.
«Comment! vous vous êtes levée! dit-elle; alors vous êtes mieux;
vous pouvez vous asseoir dans ma chaise, sur la pierre du foyer,
si vous le désirez.»
Elle m'indiqua le siège; je le pris. Elle continua son ouvrage, me
regardant de temps en temps du coin de l'oeil; puis se tournant de
mon côté après avoir retiré quelques pains du four, elle me dit
tout à coup:
«Avez-vous jamais mendié avant de venir ici?»
Un instant je fus indignée; mais, me rappelant que la colère
serait hors de propos, et qu'en effet elle avait dû me prendre
pour une mendiante, je lui répondis tranquillement, mais avec une
certaine fermeté:
«Vous vous trompez lorsque vous supposez que je suis une
mendiante; je ne suis pas plus une mendiante que vous ou que vos
jeunes maîtresses.»
Après une pause, elle reprit:
«Je ne comprends pas cela; et pourtant vous n'avez pas de maison
ni de magot, je parie.
-- On peut n'avoir ni maison ni argent (car je suppose que c'est
là ce que vous voulez dire), sans être pour cela une mendiante
dans le sens où vous l'entendez.
-- Êtes-vous savante? me demanda-t-elle au bout de quelque temps.
-- Oui.
-- Mais vous n'avez jamais été en pension?
-- Si, pendant huit ans.»
Ella ouvrit ses yeux tout grands.
«Alors pourquoi ne pouvez-vous pas vous suffire! reprit-elle.
-- Jusqu'ici je me suis suffi à moi-même, et j'espère que je me
suffirai plus tard encore. Qu'allez-vous faire de ces groseilles?
demandai-je en la voyant apporter une corbeille de fruits.
-- Des tartes.
-- Donnez-les-moi, je vais les éplucher.
-- Je ne vous demande pas de m'aider.
-- Mais il faut que je fasse quelque chose; donnez-les-moi.
-- Vous n'avez pas été habituée aux gros ouvrages; je le vois à
vos mains, dit-elle; vous avez peut-être été couturière?
-- Non, vous vous trompez; mais peu importe ce que j'ai été: ne
vous en tourmentez pas plus; mais dites-moi le nom de la maison où
vous demeurez?
-- Il y en a qui l'appellent Marsh-End, d'autres Moor-House.
-- Et le maître de la maison s'appelle M. Saint-John.
-- Il ne demeure pas ici; il n'y est que depuis peu de temps; sa
maison est dans sa paroisse, à Morton.
-- Le village qui est à quelques milles d'ici?
-- Oui.
-- Et qu'est-il?
-- Il est pasteur.»
Je me rappelai la réponse que m'avait faite la vieille femme de
charge du presbytère quand je lui avais demandé à voir le pasteur.
«Alors, repris-je, c'était ici la maison de son père?
-- Oui, le vieux M. Rivers demeurait ici; et son père, son grand-
père et son arrière-grand-père y avaient demeuré avant lui.
-- Alors, le monsieur que j'ai vu s'appelle M. Saint-John Rivers?
-- Oui, Saint-John est comme son nom de baptême.
-- Et ses soeurs s'appellent Diana et Marie Rivers?
-- Oui.
-- Leur père est mort?
-- Il y a trois semaines. Il est mort subitement.
-- Ils n'ont pas de mère?
-- Elle est morte il y a plusieurs années.
-- Demeurez-vous depuis longtemps dans la famille?
-- Depuis trente ans. Je les ai élevés tous les trois.
-- Cela prouve que vous avez été une servante honnête et fidèle.
Je le déclarerai hautement, bien que vous ayez eu l'impolitesse de
m'appeler une mendiante.»
Elle me regarda de nouveau avec surprise.
«Je crois, dit-elle, que je me suis tout à fait trompée sur votre
compte; mais il y a tant de fripons dans le pays qu'il ne faut pas
m'en vouloir.
-- Et bien que vous ayez voulu me chasser, continuai-je un peu
sévèrement, à un moment où l'on n'aurait pas mis un chien à la
porte.
-- Oui, c'était dur. Mais que faire? Je pensais plus aux enfants
qu'à moi; elles n'ont que moi pour prendre soin d'elles et je suis
quelquefois obligée d'être un peu vive.»
Je gardai le silence pendant quelques minutes.
«Il ne faut pas me juger trop sévèrement, reprit-elle de nouveau.
-- Je vous juge sévèrement, repris-je, et je vais vous dire
pourquoi. Ce n'est pas tant parce que vous m'avez refusé un abri,
et que vous m'avez traitée de menteuse, que parce que vous venez
de me reprocher de n'avoir ni maison ni argent. On a vu les gens
les plus vertueux du monde réduits à un dénûment aussi grand que
le mien; et si vous étiez chrétienne, vous ne regarderiez pas la
pauvreté comme un crime.
-- C'est vrai, répondit-elle; M. Saint-John me le dit aussi. Je
vois que je m'étais trompée, mais maintenant j'ai une tout autre
opinion de vous, car vous avez l'air d'une jeune fille propre et
convenable.
-- Cela suffit, je vous pardonne à présent; donnez-moi une poignée
de main.»
Elle mit sa main rude et enfarinée dans la mienne; un sourire
bienveillant illumina son visage, et, à partir de ce moment, nous
fûmes amies.
Anna aimait évidemment à parler. Pendant que j'épluchais les
fruits et qu'elle-même faisait la pâte de la tourte, elle se mit à
me donner une infinité de détails sur son ancien maître, sa
maîtresse et les enfants; c'est ainsi qu'elle appelait les jeunes
gens.
«Le vieux M. Rivers, me dit-elle, était un homme simple, et
pourtant aucune famille ne remonte plus haut que la sienne; Marsh-
End a toujours appartenu aux Rivers (et elle affirmait qu'il y
avait au moins deux cents ans que la maison était bâtie). Elle
doit paraître bien humble et bien triste, continua la servante,
comparée au grand château de M. Olivier, dans la vallée de Morton.
Mais je me rappelle le père de M. Olivier, ouvrier et travaillant
dans la fabrique d'aiguilles, tandis que la famille de M. Rivers
est de vieille noblesse. Elle remonte jusqu'au temps des Henri,
comme on peut bien le voir dans les registres de l'église; et
pourtant, mon maître était comme les autres, rien ne le
distinguait des paysans: il était chaussé de gros souliers,
s'occupait de ses fermes, et ainsi de suite. Quant à ma maîtresse,
c'était différent: elle aimait à lire et à étudier, et ses enfants
ont suivi son exemple. Il n'y a jamais eu, et il n'y a encore
personne comme eux dans ce pays. Tous trois ont aimé l'étude
presque du moment où ils ont su parler, et ils ont toujours été
d'une pâte à part. Quand M. John fut grand, on l'envoya au collège
pour en faire un ministre. Les jeunes filles, aussitôt qu'elles
eurent quitté la pension, cherchèrent à se placer comme
gouvernantes, car on leur avait dit que leur père avait perdu
beaucoup d'argent par suite d'une banqueroute, qu'il n'était pas
assez riche pour leur donner de la fortune, qu'il leur faudrait se
tirer d'affaire elles-mêmes. Pendant longtemps elles ne sont
restées que très peu à la maison. Ces temps-ci, elles sont venues
y passer quelques semaines à cause de la mort de leur père. Elles
aiment beaucoup Marsh-End, Morton, les rochers de granit et les
montagnes environnantes. Bien qu'elles aient habité Londres, et
plusieurs autres grandes villes, elles disent toujours qu'il n'y a
rien de tel que le pays où l'on est né. Et puis, elles sont si
bien ensemble! elles ne se disputent jamais; c'est la famille la
plus unie que je connaisse.»
Ayant achevé d'éplucher mes groseilles, je demandai où étaient les
deux jeunes filles et leur frère.
«Ils ont été faire une promenade à Morton, me répondit-elle, mais
ils seront de retour dans une demi-heure pour prendre le thé.».
Ils revinrent, en effet, à l'heure indiquée par Anna; ils
entrèrent par la cuisine. Lorsque M. Saint-John me vit, il me
salua simplement, et continua son chemin. Les deux jeunes filles
s'arrêtèrent: Marie m'exprima, en quelques mots pleins de bonté et
de calme, le plaisir qu'elle avait à me voir en état de descendre;
Diana me prit la main et pencha sa tête vers moi.
«Avant de vous lever, vous auriez dû me demander permission, me
dit-elle; vous êtes encore bien pâle et bien faible. Pauvre
enfant! pauvre jeune fille!»
La voix de Diana me rappela le roucoulement de la tourterelle; son
regard me charmait, et j'aimais à le rencontrer. Tout son visage
était rempli d'attrait pour moi. La figure de Marie était aussi
intelligente, ses traits aussi jolis; mais son expression était
plus réservée; ses manières, quoique douces, étaient moins
familières. Il y avait une certaine autorité dans le regard et
dans la parole de Diana; évidemment, elle avait une volonté. Il
était dans ma nature de me soumettre avec plaisir à une autorité
semblable à la sienne; lorsque ma conscience et ma dignité me le
permettaient, j'aimais à plier sous une volonté active.
«Et que faites-vous ici? Continua-t-elle; ce n'est pas votre
place. Marie et moi nous nous tenons quelquefois dans la cuisine,
parce que chez nous nous aimons à être libres jusqu'à la licence;
mais vous, vous êtes notre hôte. Entrez dans le salon.
-- Je suis très bien ici.
-- Pas du tout; Anna fait du bruit autour de vous, et vous couvre
de farine.
-- Et puis le feu est trop chaud pour vous, ajouta Marie.
-- Certainement, reprit Diana; venez, il faut obéir.»
Et, me tenant toujours la main, elle me fit lever et me conduisit
dans une chambre intérieure.
«Asseyez-vous là, me dit-elle, en me plaçant sur le sofa, pendant
que nous nous déshabillerons et que nous préparerons le thé; car
c'est encore un de nos privilèges dans notre petite maison des
montagnes, nous préparons nous-mêmes nos repas quand nous y sommes
disposées, et qu'Anna est occupée à pétrir, à cuire, à laver ou à
repasser.»
Elle ferma la porte et me laissa seule avec M. Saint-John, qui
était assis en face de moi, un livre ou un journal à la main.
J'examinai d'abord le salon, ensuite celui qui l'occupait.
Le salon était une petite pièce simplement meublée, mais propre et
confortable. Les chaises, de forme antique, étaient brillantes à
force d'avoir été frottées, et la table de noyer eût pu servir de
miroir. Quelques vieux portraits d'hommes et de femmes décoraient
le papier fané du mur; un buffet vitré renfermait des livres et un
ancien service de porcelaine. Il n'y avait aucun ornement inutile
dans la chambre; pas un meuble moderne, excepté pourtant deux
boites à ouvrage et un pupitre en bois de rose, placés sur une
table de côté. Tout enfin, y compris le tapis et les rideaux,
était à la fois vieux et bien conservé.
M. Saint-John, aussi immobile que les tableaux suspendus au mur,
les yeux fixés sur son livre et les lèvres complètement fermées,
était facile à examiner, et même l'examen n'aurait pas été plus
aisé si, au lieu d'être un homme, il eût été une statue. Il
pouvait avoir de vingt-huit à trente ans; il était grand et
élancé; son visage attirait le regard. Il avait une figure
grecque, des lignes très pures, un nez droit et classique, une
bouche et un menton athéniens. Il est rare qu'une tête anglaise
s'approche autant des modèles antiques. Il avait bien pu être un
peu choqué de l'irrégularité de mes traits, les siens étaient si
harmonieux! Ses grands yeux bleus étaient voilés par des cils
noirs; quelques mèches de cheveux blonds tombaient négligemment
sur son front élevé et pâle comme l'ivoire.
Quels traits charmants! direz-vous. Et pourtant, en regardant
M. Saint-John, il ne me vint pas une seule fois à l'idée qu'il dût
avoir une nature charmante, souple, sensitive, ni même douce. Bien
qu'il fût immobile en ce moment, il y avait dans sa bouche, son
nez et son front, quelque chose qui semblait indiquer
l'inquiétude, la dureté ou la passion. Il ne me dit pas un mot, ne
me regarda pas une seule fois, jusqu'à ce que ses soeurs fussent
de retour. Diana, qui allait et venait pour préparer le thé,
m'apporta un petit gâteau cuit dans le four.
«Mangez cela maintenant, me dit-elle; vous devez avoir faim; Anna
m'a dit que depuis le déjeuner vous n'aviez mangé qu'un peu de
gruau.»
J'acceptai, car mon appétit était aiguisé. M. Rivers ferma alors
son livre, s'approcha de la table, et, au moment où il s'assit,
fixa sur moi ses yeux bleus, semblables à ceux d'un tableau. Son
regard était si direct, si scrutateur, et indiquait tant de
résolution, qu'il fut bien évident pour moi que, si M. Rivers ne
m'avait pas encore examinée, c'était avec intention et non pas par
timidité.
«Vous avez très faim? me dit-il.
-- Oui, monsieur,» répondis-je.
Il était dans ma nature de répondre brièvement à une question
brève, et simplement à une question directe.
«Il est heureux, reprit-il, que la fièvre vous ait forcée à vous
abstenir ces trois derniers jours: il y aurait eu du danger à
céder dès le commencement à votre appétit vorace. Maintenant vous
pouvez manger, mais il faut pourtant de la modération.»
Ma réponse fut à la fois impolie et maladroite.
«J'espère, monsieur, dis-je, que je ne me nourrirai pas longtemps
à vos dépens.
-- Non, répondit-il froidement; quand vous nous aurez indiqué la
demeure de vos amis, nous leur écrirons et vous leur serez rendue.
-- Je vous dirai franchement qu'il n'est pas en mon pouvoir de le
faire, car je n'ai ni demeure ni amis.»
Tous trois me regardèrent, mais sans défiance; leurs regards
n'exprimaient pas le soupçon, mais plutôt la curiosité. Je parle
surtout des deux jeunes filles: car, bien que les yeux de Saint-
John fussent limpides dans le sens propre du mot, au figuré il
était presque impossible d'en mesurer la profondeur; c'étaient
plutôt des instruments destinés à sonder les pensées des autres
que des agents propres à révéler les siennes. Sa réserve et sa
perspicacité étaient plutôt faites pour embarrasser que pour
encourager.
«Voulez-vous dire, reprit-il, que vous n'avez aucun parent?
-- Oui, monsieur; aucun lien ne m'attache à un être vivant. Je
n'ai le droit de réclamer d'abri sous aucun toit d'Angleterre.
-- C'est une position bien singulière à votre âge.»
Je vis son regard se diriger vers mes mains, qui étaient croisées
sur la table. Je me demandais ce qu'il cherchait; je le compris
bientôt par la question qu'il me fit.
«Vous n'avez jamais été mariée?» me demanda-t-il.
Diana se mit à rire.
«Comment, Saint-John! s'écria-t-elle; elle a tout au plus dix-sept
ou dix-huit ans.
-- J'ai près de dix-neuf ans, dis-je, mais je ne suis pas mariée.»
Je sentis le rouge me monter au visage, car ce mot de mariage
avait réveillé chez moi des souvenirs amers et cuisants. Tous
virent mon embarras et mon émotion; mais le frère, plus sombre et
plus froid, continua à me regarder jusqu'à ce que le trouble m'eût
amené des larmes dans les yeux.
«Où avez-vous demeuré en dernier lieu? demanda-t-il de nouveau.
-- Vous êtes trop curieux, Saint-John,» murmura Marie à voix
basse.
Mais, appuyé sur la table, M. Rivers demandait une réponse par son
regard ferme et perçant.
«Le nom du lieu où j'ai demeuré et de la personne avec laquelle
j'ai vécu est mon secret, répondis-je.
-- Et, dans mon opinion, vous avez le droit de le garder et de ne
répondre ni à Saint-John ni aux autres questionneurs indiscrets,
remarqua Diana.
-- Et pourtant, si je ne sais rien sur vous ni sur votre histoire,
je ne puis pas venir à votre aide, dit-il; et vous avez besoin de
secours, n'est-ce pas?
-- J'en ai besoin et j'en cherche; je désire que quelque véritable
philanthrope me procure un travail dont le salaire suffise pour
faire face aux premières nécessités de la vie.
-- Je ne sais si je suis un véritable philanthrope, mais je désire
vous aider autant qu'il est en mon pouvoir pour atteindre un but
aussi honnête. Mais dites-moi d'abord ce que vous avez été
accoutumée à faire, puis ce que vous pouvez faire.»
J'avais avalé mon thé; ce breuvage m'avait restaurée comme du vin
aurait restitué un géant; il avait donné du ton à mes nerfs sans
force, et je pus m'adresser avec fermeté à ce juge jeune et
pénétrant.
«Monsieur Rivers, dis-je en me tournant vers lui, et en le
regardant comme il me regardait, c'est-à-dire ouvertement et sans
timidité, vous et vos soeurs m'avez rendu un grand service, le
plus grand qu'un homme puisse rendre à son semblable: vous m'avez
arrachée à la mort par votre noble hospitalité; ce bienfait vous
donne un droit illimité à ma reconnaissance, et un certain droit à
ma confiance. Je vous dirai sur la voyageuse que vous avez
recueillie tout ce que je puis dire sans compromettre la paix de
mon esprit, ma propre sécurité morale et physique, et surtout
celle des autres. Je suis orpheline, fille d'un ministre; mes
parents sont morts avant que j'aie pu les connaître. Je me trouvai
dans une position dépendante. Je fus élevée à une école de
charité; je vous dirai même le nom de l'établissement où j'ai
passé six années comme élève et deux comme maîtresse: c'était à
Lowood, Institution des Orphelins, comté de... Vous aurez entendu
parler de cela, monsieur Rivers; le révérend Robert Brockelhurst
était trésorier.
-- J'ai entendu parler de M. Brockelhurst, et j'ai vu l'école.
-- J'ai quitté Lowood il y a à peu près un an pour devenir
institutrice dans une maison. J'avais une bonne place et j'étais
heureuse; cette place, j'ai été obligée de la quitter quatre jours
avant le moment où je suis arrivée ici; je ne puis pas, je ne dois
pas dire la raison de mon départ: ce serait inutile, dangereux, et
paraîtrait incroyable. Je ne suis pas à blâmer; je suis aussi pure
qu'aucun de vous; je suis malheureuse et je le serai pendant
quelque temps, car la cause qui m'a fait fuir cette maison où
j'avais trouvé un paradis est à la fois étrange et vile. Lorsque
je partis, deux choses seulement me paraissaient importantes, la
promptitude et le secret: aussi, pour atteindre mon but, ai-je
laissé derrière moi tout ce que je possédais, excepté un petit
paquet; mais, dans ma hâte et mon trouble, je l'ai oublié dans la
voiture qui m'a amenée à Whitcross. Je suis donc arrivée ici sans
rien; j'ai dormi deux nuits en plein air; j'ai marché deux jours
sans franchir le seuil d'une porte; pendant ce temps, je n'ai
mangé que deux fois; et alors, épuisée par la faim, la fatigue et
le désespoir, j'allais voir commencer mon agonie: mais vous,
monsieur Rivers, vous n'avez pas voulu me laisser mourir de faim
devant votre porte, et vous m'avez recueillie sous votre toit. Je
sais tout ce que vos soeurs ont fait pour moi depuis; car, pendant
ma torpeur apparente, je voyais ce qui se passait autour de moi,
et j'ai vu que je devais à leur compassion naturelle, spontanée et
généreuse, autant qu'à votre charité évangélique.
-- Ne la faites plus parler maintenant, Saint-John, dit Diana en
me voyant m'arrêter; elle n'est pas en état d'être excitée; venez
vous asseoir sur le sofa, mademoiselle Elliot.»
Je tressaillis involontairement; j'avais oublié mon nouveau nom.
M. Rivers, à qui rien ne semblait échapper, l'eut bientôt
remarqué.
«Vous dites que votre nom est Jane Elliot? me demanda-t-il.
-- Je l'ai dit, et c'est en effet le nom par lequel je désire être
appelée pour le moment; mais ce n'est pas mon véritable nom, et,
quand je l'entends, il sonne étrangement à mes oreilles.
-- Vous ne voulez pas dire votre véritable nom?
-- Non; je crains par-dessus tout qu'on ne découvre qui je suis,
et j'évite tout ce qui pourrait trahir mon secret.
-- Et vous avez bien raison, dit Diana. Maintenant, mon frère,
laissez-la tranquille un moment!»
Mais Saint-John, après avoir réfléchi quelque temps, reprit avec
son ton imperturbable et sa pénétration ordinaire:
«Vous ne voudriez pas accepter longtemps notre hospitalité; vous
voudriez vous débarrasser, aussitôt que possible, de la compassion
de mes soeurs, et surtout de ma charité (car j'ai bien remarqué la
distinction que vous faisiez entre nous: je ne vous en blâme pas,
elle est juste); vous désirez être indépendante.
-- Oui, je vous l'ai déjà dit; montrez-moi ce que je dois faire ou
comment je dois me procurer de l'ouvrage: c'est tout ce que je
vous demande. Envoyez-moi, s'il le faut, dans la plus humble
ferme; mais, jusque-là, permettez-moi de rester ici; car j'aurais
bien peur s'il fallait recommencer à lutter contre les souffrances
d'une vie vagabonde.
-- Certainement vous resterez ici, me dit Diana en posant sa main
blanche sur ma tête.
-- Oh! oui» répéta Marie avec la sincérité peu expansive qui lui
était naturelle.
-- Vous le voyez, me dit Saint-John; mes soeurs ont du plaisir à
vous garder, comme elles auraient du plaisir à garder et à soigner
un oiseau à demi gelé, qu'un vent d'hiver aurait poussé vers leur
demeure. Quant à moi, je me sens plutôt disposé à vous mettre en
état de vous suffire à vous-même. Je ferai mes efforts pour
atteindre ce but; mais ma sphère est étroite: je ne suis qu'un
pauvre pasteur de campagne; mon secours sera des plus humbles, et
si vous dédaignez les petites choses, cherchez un protecteur plus
puissant que moi.
-- Elle vous a déjà dit qu'elle voulait bien faire tout ce qui
était honnête et en son pouvoir, répondit Diana; et vous savez,
Saint-John, qu'elle ne peut pas choisir son protecteur; elle est
bien forcée de vous accepter, malgré votre esprit pointilleux.
-- Je serai couturière, lingère, domestique, bonne d'enfants même,
si je ne puis rien trouver de mieux, répondis-je.
-- C'est bien, dit Saint-John. Si telles sont vos dispositions, je
vous promets de vous aider dans mon temps et à ma manière.»
Il reprit alors le livre qu'il lisait avant le thé; je me retirai
bientôt, car j'étais restée debout, et j'avais parlé autant que
mes forces me le permettaient.