La réponse fut si prompte, si terrible, que je me bouchai les
oreilles; je dis que je ne pouvais pas supporter ces paroles...
«Ne pas être la femme d'Édouard Rochester, ajoutai-je, voilà le
comble de mes maux; m'éveiller des plus doux songes pour ne
trouver autour de moi que le vide et la tristesse, voilà ce qu'il
m'est encore possible de supporter: mais le quitter immédiatement
et pour toujours, non, je ne le puis pas.»
Mais alors la voix intérieure me répondit que je le pouvais et me
prédit que je le ferais. Je luttai contre ma propre résolution;
J'aurais voulu être faible pour éviter les nouvelles souffrances
que je prévoyais; ma conscience devenait tyrannique, tenait ma
passion à la gorge et lui disait avec hauteur qu'elle avait à
peine trempé son pied délicat dans la fange, mais que bientôt un
bras d'airain la précipiterait dans des gouffres d'agonie.
«Eh bien! alors, m'écriai-je, que je sois mise en pièces, mais que
quelqu'un vienne à mon secours!
-- Non, ce sera toi-même qui te déchireras, et personne ne viendra
à ton aide; tu arracheras toi-même ton oeil droit; tu arracheras
toi-même ta main droite; ton coeur sera la victime, et toi le
sacrificateur.»
Je me levai, frappée d'effroi devant cette solitude hantée par un
juge si inexorable, devant ce silence où se faisait entendre une
voix si terrible; mais je m'aperçus que j'étais tout étourdie. Je
me sentais sur le point de m'évanouir d'inanition et de faiblesse;
je n'avais ni mangé ni bu de toute la journée; je n'avais même pas
déjeuné le matin. Je réfléchis avec une douloureuse angoisse que,
depuis le moment où je m'étais enfermée dans ma chambre, personne
n'était venu me demander comment je me portais ou m'inviter à
descendre; Mme Fairfax ne m'avait pas cherchée; la petite Adèle
elle-même n'avait pas frappé à ma porte. «Les amis vous oublient
toujours dans la mauvaise fortune,» murmurai-je en tirant le
verrou et en sortant de ma chambre. J'allai me frapper contre un
obstacle; ma tête était encore étourdie, ma vue troublée et mes
membres faibles; je fus quelque temps avant de me remettre; je ne
tombai pas à terre; un bras me reçut; je regardai, et je vis
M. Rochester assis sur une chaise devant la porte de ma chambre.
«Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir! me dit-il; j'ai
écouté et j'ai attendu bien longtemps; mais je n'ai pas entendu un
seul mouvement, pas même un sanglot. Si ce silence de mort avait
duré encore cinq minutes, j'aurais enfoncé la porte comme un
voleur de nuit. Ainsi, vous m'évitez; vous vous enfermez et vous
pleurez seule: j'aurais préféré vous voir venir à moi dans un
accès de violence; vous êtes passionnée; je m'attendais à une
scène; je m'étais préparé à voir vos larmes, mais j'avais besoin
qu'elles fussent versées dans mon sein. Un sol insensible les a
reçues, ou vous les avez bien vite essuyées. Non, je me trompe;
vous n'avez pas pleuré du tout; vos joues sont pâles, vos yeux
fatigués, mais je ne vois aucune trace de larmes. Alors votre
coeur a répandu des larmes de sang.»
«Eh bien! Jane, pas un mot de reproche? Rien d'amer, rien de
poignant? Rien qui attriste le coeur ou excite la passion? Vous
restez tranquillement assise où je vous ai placée, et vous me
regardez de vos yeux fatigués et calmes... Jane, je n'ai point eu
l'intention de vous blesser ainsi; si l'homme possédant une seule
petite brebis qui lui est chère comme sa fille, qui mange son
pain, boit dans sa coupe et dort sur son sein, la conduit par
mégarde à la boucherie et la tue, il ne se repentira pas plus
devant la blessure sanglante que moi devant ce que j'ai fait. Me
pardonnerez-vous jamais?»
Je lui pardonnai à l'instant même. Ses yeux exprimaient un remords
si profond, sa voix une pitié si sincère, ses manières une énergie
si mâle, il y avait encore tant d'amour en moi et en lui, que je
lui pardonnai tout, non pas de vive voix, mais au fond de mon
coeur.
«Vous me trouvez bien misérable, Jane?» reprit-il en me regardant
attentivement.
Il s'étonnait, sans doute, de mon silence et de ma douceur,
résultant plutôt de ma faiblesse que de ma volonté.
«Oui, monsieur, répondis-je.
-- Alors dites-le moi sans craindre d'être trop amère, reprit-il;
ne m'épargnez pas.
-- Je ne puis pas; je suis fatiguée et malade; je voudrais un peu
d'eau.»
Il frémit et poussa un profond soupir; puis, me prenant dans ses
bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d'abord dans
quelle pièce il m'avait portée; tout était obscur devant mes yeux;
bientôt je sentis la chaleur vivifiante du feu: car, bien qu'on
fût en été, j'étais froide comme la glace. M. Rochester approcha
du vin de mes lèvres; j'y goûtai et je me sentis ranimée; puis je
mangeai quelque chose qu'il m'offrit, et bientôt je redevins moi-
même. J'étais dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de mon
maître; M. Rochester se tenait tout près de moi. «Si je pouvais
mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aiguës à
supporter, pensai-je, j'en serais bien heureuse; alors je ne
serais pas obligée de faire le douloureux effort qui brisera mon
coeur lorsqu'il faudra me séparer de M. Rochester. Il paraît qu'il
faut le quitter, et pourtant je n'en sens pas le besoin, je ne le
puis pas.
-- Comment êtes-vous maintenant, Jane? me demanda M. Rochester.
-- Beaucoup mieux, monsieur; je serai bientôt tout à fait remise.
-- Goûtez encore au vin, Jane.»
J'obéis; puis il posa le verre sur la table, se plaça devant moi
et me regarda attentivement; tout à coup il se retourna et jeta un
cri plein d'une émotion passionnée. Il marcha rapidement dans la
chambre et revint; il s'arrêta près de moi comme pour m'embrasser;
mais je me rappelai que ses caresses étaient interdites: je
détournai mon visage et je repoussai le sien.
«Comment! qu'est-ce que cela? s'écria-t-il rapidement; oh! je
comprends; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason;
vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose
plus de mes baisers.
-- En tout cas, monsieur, il n'y a pas de place pour moi près de
vous, et je n'ai aucun droit à vos embrassements.
-- Pourquoi, Jane? Je veux vous épargner la peine de parler, et je
vais répondre pour vous: «Parce que j'ai déjà une «femme, me
direz-vous.» Ai-je deviné juste?
-- Oui.
-- Si vous pensez ainsi, il faut que vous ayez de moi une étrange
opinion; il faut que vous me considériez comme un indigne
libertin, comme un vil scélérat qui a cherché à exciter votre
amour désintéressé pour vous conduire dans un piège hardiment
préparé, pour vous dépouiller de votre dignité et de votre
honneur. Qu'avez-vous à répondre à cela? Je vois que vous ne
pouvez rien dire: d'abord, vous êtes encore faible et vous avez
déjà assez de peine à respirer; puis, vous ne pouvez pas vous
habituer à l'idée de m'accuser et de m'avilir; enfin, les portes
sont ouvertes à vos larmes, et si vous parliez trop, elles
couleraient abondamment, et vous ne voulez pas vous irriter ni
faire de scène. Vous vous demandez comment vous allez agir, mais
vous trouvez inutile de parler; je vous connais, et je suis sur
mes gardes.
-- Monsieur, dis-je, je ne désire pas vous faire de mal.»
Ma voix tremblante m'avertit qu'il fallait interrompre ici ma
phrase.
«Vous cherchez à me détruire, non pas dans le sens que vous donnez
à ce mot, mais dans celui que je lui donne. Vous venez presque de
me dire que j'étais un homme marié, et, comme tel, vous
m'éviterez, vous vous éloignerez de moi; tout à l'heure vous avez
refusé de m'embrasser. Vous avez résolu de devenir une étrangère
pour moi, de vivre sous ce toit simplement comme l'institutrice
d'Adèle; si jamais je vous adresse une parole affectueuse, si
jamais un doux sentiment vous porte vers moi, vous vous direz:
«Cet homme a été au moment de faire de moi sa maîtresse; il faut
que je sois de la glace et du roc pour lui;» et en effet vous
serez de la glace et du roc.»
Après avoir éclairci et raffermi ma voix, je répondis:
«Tout est changé pour moi, monsieur, et moi aussi il faut que je
change. Je n'en doute pas: il n'y a qu'un moyen d'éviter la lutte
contre les sentiments, le combat contre les souvenirs; il faut
qu'Adèle ait une autre gouvernante, monsieur.
-- Oh! Adèle ira en pension, c'est décidé depuis longtemps. Je ne
veux pas vous voir tourmentée par les hideux souvenirs que vous
rappellerait Thornfield, cette place maudite, cette tente d'Achan,
ce sépulcre insolent qui montre à la lumière du ciel le fantôme
d'une morte vivante, cet enfer de pierre, habité par un seul
démon, plus redoutable à lui seul que toutes les légions
sataniques. Jane, vous ne resterez pas là, je ne le veux pas; j'ai
eu tort de vous amener à Thornfield, car je savais comment il
était hanté. Avant même de vous voir, j'avais ordonné de vous
cacher tout ce qu'on racontait sur ce lieu maudit, parce que je
craignais qu'aucune gouvernante ne voulût rester avec Adèle, si
elle avait su par qui le château était habité, et mes plans ne me
permettaient pas d'emmener ailleurs ma folle, bien que je possède
une vieille maison, le manoir de Ferndear, plus retirée et plus
cachée que celle-ci, et où j'aurais pu l'enfermer en sûreté; mais
je craignais l'humidité de ce château, placé au milieu des bois,
et ma conscience scrupuleuse s'est refusée à cet arrangement. Il
est probable que les froides murailles m'auraient bientôt
débarrassé d'elle; mais à chacun son vice, et moi je n'ai pas
celui d'assassiner, indirectement même, ceux que je hais le plus.
«Cependant, vous cacher la présence de la folle, c'était comme
recouvrir un enfant d'un manteau et le placer près d'un arbre
élevé; le voisinage de ce démon est empoisonné et le fut toujours.
Mais je fermerai le château de Thornfield; je mettrai des pointes
aiguës au-dessus de la grande porte, des barres de fer devant les
fenêtres du rez-de-chaussée. Je donnerai à Mme Poole deux cents
livres sterling par an pour qu'elle demeure ici avec ma femme,
ainsi que vous appelez cette terrible furie; Grace fait beaucoup
pour de l'argent. Je ferai venir aussi son fils, le gardien de
Grimsby-Retreat, pour lui tenir compagnie et l'aider lorsque ma
femme sera excitée par ses esprits familiers à brûler les gens
dans leur lit, à les frapper, à leur arracher la chair du dessus
les os, et ainsi de suite.
-- Monsieur, interrompis-je, vous êtes inexorable pour cette
malheureuse femme; vous parlez d'elle avec une antipathie
vindicative et une haine furieuse: c'est cruel à vous; elle n'est
pas responsable de sa folie.
-- Ma chère petite Jane (laissez-moi vous appeler ainsi, car vous
êtes ma bien-aimée), vous ne savez pas de qui vous parlez, et
voilà que vous me jugez encore mal. Ce n'est pas parce qu'elle est
folle que je la hais; si vous étiez folle, croyez-vous que je vous
haïrais?
-- Je le crois, en vérité, monsieur.
-- Alors, vous vous trompez; vous ne me connaissez pas, et vous
ignorez de quel amour je suis capable; chaque partie de votre
chair m'est aussi précieuse que la mienne; dans la souffrance et
la maladie, je l'aimerais encore; votre esprit est mon trésor, et
même brisé, il serait toujours mon trésor. Si vous étiez folle,
vous trouveriez pour vous retenir mes bras, au lieu d'une camisole
de forces; quand même vos étreintes seraient furieuses, elles
auraient encore du charme pour moi; si vous vous jetiez sur moi,
comme cette femme l'a fait hier, tout en cherchant à vous dominer,
je vous recevrais dans un embrassement plein de tendresse. Lorsque
vous seriez calme, vous n'auriez pas d'autre garde que moi; je
saurais vous veiller avec une infatigable tendresse, bien que vous
ne pussiez me récompenser par aucun sourire; je ne me lasserais
pas de regarder vos yeux, quand même ils ne me reconnaîtraient
plus. Mais pourquoi songer à cela? Je parlais de quitter
Thornfleld; vous le savez, tout est prêt pour le départ; demain
vous partirez. Je ne vous demande que de passer encore une nuit
sous ce toit, Jane, et alors, adieu pour toujours à ses misères et
à ses terreurs; j'ai un endroit qui sera un sanctuaire sûr contre
les douloureux souvenirs, les indiscrets malencontreux, et même le
mensonge et la calomnie.
-- Prenez Adèle avec vous, monsieur, interrompis-je; elle vous
tiendra compagnie.
-- Que voulez-vous dire, Jane? Ne vous ai-je pas déclaré qu'Adèle
irait en pension? et qu'ai-je besoin d'un enfant pour me tenir
compagnie, d'un enfant qui n'est pas le mien, mais bien le bâtard
d'une danseuse française? Pourquoi m'importuner d'elle? pourquoi,
je vous le demande, voulez-vous me donner Adèle pour compagne?
-- Vous parlez d'une retraite, monsieur; la retraite et la
solitude sont trop tristes pour vous.
-- La solitude, la solitude! répéta-t-il avec irritation. Je vois
qu'il faut en venir au fait; je ne puis pas deviner l'expression
problématique de votre visage. Vous partagerez ma solitude;
comprenez-vous?
Je secouai la tête; il me fallut un certain courage pour risquer
même cette négation muette, lorsque je voyais M. Rochester si
excité. Il se promenait rapidement dans la chambre, et, en
m'entendant, il s'arrêta, comme s'il eût tout à coup pris racine,
il me regarda longtemps, et durement. Je détournai mes yeux de son
visage; je les fixai sur le feu, et je m'efforçai de feindre le
calme.
«Vu la nature remuante de Jane, dit-il enfin, avec plus de
tranquillité que je n'avais lieu d'en attendre d'après son regard,
l'écheveau de soie s'est assez bien dévidé jusqu'ici; mais je
savais bien qu'il arriverait un noeud et que la soie se
brouillerait; le voilà venu; maintenant il faudra passer par
toutes sortes de vexations, d'impatiences et d'ennuis. Par le
ciel! j'ai besoin d'exercer un peu ma force de Samson, et ma main
brisera l'obstacle aussi facilement qu'un fil délié.»
Il recommença à se promener; mais bientôt il s'arrêta de nouveau
devant moi.
«Jane, me dit-il, voulez-vous entendre raison?» Puis, approchant
ses lèvres de mon oreille, il ajouta: «Parce que, si vous ne le
voulez pas, j'emploierai la violence.»
Sa voix était dure, son regard celui d'un homme qui se prépare à
une tentative imprudente, et va se lancer tête baissée, dans une
licence effrénée. Je vis bien qu'il suffisait d'un moment, d'un
nouvel accès de rage pour que je ne fusse plus maîtresse de lui;
je n'avais pour le dominer que l'instant présent; un mouvement de
répulsion, la fuite ou la peur, auraient décidé de mon sort et du
sien; mais je n'étais pas effrayée le moins du monde; je sentais
une force intérieure; je comprenais que j'aurais de l'influence
sur lui, et cette pensée me soutenait. La crise était dangereuse,
mais elle avait son charme; j'éprouvais une sensation semblable à
celle qui doit remplir le coeur de l'Indien au moment où il lance
son canot sur le rapide d'un fleuve. Je m'emparai des mains
crispées de M. Rochester; je desserrai ses doigts, et je lui dis
doucement:
«Asseyez-vous; je parlerai aussi longtemps que vous voudrez, et
j'écouterai tout ce que vous aurez à me dire, que ce soit
raisonnable ou non.»
Il s'assit, mais resta muet. Depuis quelque temps je luttais
contre les larmes, j'avais fait de grands efforts pour les
retenir, parce que je savais que M. Rochester n'aimerait pas à me
voir pleurer; mais je pensais que maintenant je pouvais les
laisser couler aussi longtemps et aussi librement que je le
désirais; si cela l'ennuyait, eh bien, tant mieux. Je donnai donc
un libre cours à mes larmes, et je me mis à pleurer du fond du
coeur.
Bientôt il me supplia ardemment de me calmer; je lui répondis que
je ne le pouvais pas, tant que je le voyais irrité.
«Mais je ne suis pas fâché, Jane, me dit-il; seulement je vous
aime trop, et tout à l'heure votre petite figure avait une
expression si froide et si résolue, que je n'ai pas pu la
supporter. Taisez-vous maintenant, et essuyez vos yeux.»
Sa voix radoucie me prouva qu'il était calmé, et moi, à mon tour,
je redevins plus tranquille. Il fit un effort pour appuyer sa tête
sur mon épaule, mais je ne le voulus pas. Il essaya de m'attirer à
lui; je m'y refusai également.
«Jane, Jane, me dit-il avec un accent de tristesse si profonde que
tous mes nerfs tressaillirent, vous ne m'aimez donc pas? Vous
n'étiez tentée que par ma position; tout ce que vous désiriez,
c'était d'être appelée ma femme; et maintenant que vous me croyez
incapable de devenir votre mari, vous me fuyez comme si j'étais un
reptile immonde ou un monstre malfaisant.»
Ces mots me firent mal; mais que dire, que faire? J'aurais
probablement dû ne rien dire et ne rien faire; mais j'étais
tellement repentante de l'avoir ainsi attristé, que je ne pus pas
m'empêcher de désirer répandre quelques gouttes de baume sur la
blessure que je venais de faire.
«Je vous aime, m'écriai-je, et plus que jamais; mais je ne dois ni
montrer ni nourrir ce sentiment, et je l'exprime ici pour la
dernière fois.
-- La dernière fois, Jane? Comment! croyez-vous que vous pourrez
vivre avec moi, me voir tous les jours, et, tout en continuant à
m'aimer, rester sans cesse froide à mon égard?
-- Non, monsieur; je suis sûre que je ne le pourrai pas; aussi, je
ne vois qu'une chose possible; mais vous allez vous irriter si je
vous dis ce que c'est.
-- Oh! dites toujours; si je me mets en colère, vous avez la
ressource des larmes.
-- Monsieur Rochester, il faut que je vous quitte.
-- Pour combien de temps? Jane, pour quelques minutes? afin de
lisser vos cheveux qui sont un peu en désordre et de baigner votre
visage qui est fiévreux?
-- Il faut que je quitte Adèle et Thornfield, que je me sépare de
vous pour toujours, que je commence une existence nouvelle au
milieu de visages étrangers et de scènes inconnues.
-- Certainement, et je vous l'ai déjà dit. Je passe sous silence
votre folle idée de vous séparer de moi; non, vous allez, au
contraire, devenir une partie de moi-même. Quant à la nouvelle
existence dont vous parlez, vous avez raison; oui, vous serez ma
femme, je ne suis pas marié; vous serez Mme Rochester, de fait et
de nom. Je vous serai fidèle tant que je vivrai; je vous emmènerai
dans une de mes propriétés, au sud de la France; une villa aux
blanches murailles, bâtie sur les bords de la Méditerranée; là,
votre vie sera heureuse, abritée et innocente. Ne craignez pas que
je vous trompe jamais et que je fasse de vous ma maîtresse.
Pourquoi secouez-vous la tête, Jane? Soyez raisonnable, vous allez
encore me rendre fou.»
Sa voix et ses mains tremblèrent; ses larges narines se
dilatèrent, ses yeux devinrent ardents, et pourtant j'osai parler.
«Monsieur, dis-je, votre femme existe; vous-même l'avez déclaré ce
matin; si je vivais avec vous comme vous le désirez, je serais
votre maîtresse; le nier serait un sophisme, un mensonge.
-- Jane, vous oubliez que je ne suis pas un homme doux; je ne suis
ni patient, ni froid, ni à l'abri de la passion; par pitié pour
moi et pour vous, mettez votre doigt sur mon pouls, écoutez-en les
battements et prenez garde.»
Il dégagea son poignet et me le tendit; ses joues et ses lèvres,
que le sang avait abandonnées, devinrent livides. J'étais dans une
grande agitation; je trouvais cruel de le torturer ainsi par une
résistance qui lui était insupportable. Céder était impossible. Je
fis ce que font instinctivement toutes les créatures humaines
lorsqu'elles se trouvent dans un grand danger; je demandai du
secours à un être plus grand que l'homme, et les mots: «Mon Dieu,
aidez-moi!» s'échappèrent involontairement de mes lèvres.
«Je suis un fou, s'écria tout à coup M. Rochester, de lui dire
ainsi que je ne suis pas marié, sans lui expliquer pourquoi;
j'oublie qu'elle ne connaît rien du caractère de cette femme et
des circonstances qui ont décidé notre union infernale; oh! je
suis sûr que Jane sera de mon opinion lorsqu'elle saura tout ce
que je sais. Mettez votre main dans la mienne, Jane, afin que je
sois certain, par la vue et le toucher, que vous êtes près de moi;
je veux vous exposer ma situation en quelques mots; pouvez-vous
m'écouter?
-- Oui, monsieur; pendant des heures, si vous voulez.
-- Je ne vous demande que quelques minutes Jane, avez-vous jamais
entendu dire que je n'étais pas l'aîné de ma famille, que j'avais
un frère plus âgé que moi?
-- Oui, monsieur; Mme Fairfax me l'a dit.
-- Avez-vous entendu dire que mon frère était avare?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien! Jane, mon père ne voulait pas partager ses biens; il
ne pouvait pas se faire à l'idée de diviser ses propriétés et de
m'en donner une portion. Il avait décidé qu'elles appartiendraient
en entier à mon frère; et cependant il ne pouvait pas supporter la
pensée que son fils serait pauvre; il voulut m'enrichir par un
mariage, et il se mit à me chercher une compagne. M. Mason,
planteur et commerçant dans les Indes, était une de ses anciennes
connaissances. Mon père savait que la fortune de M. Mason était
véritablement grande; il prit des informations et apprit que son
ancien ami avait un fils et une fille, et qu'il donnerait à cette
dernière une dot de trente mille livres sterling; c'était
suffisant. Lorsque je sortis du collège, on m'envoya à la Jamaïque
épouser cette fiancée qu'on avait retenue pour moi. Mon père ne me
parla pas de la fortune; mais il me dit que Mlle Mason était
l'orgueil de la ville espagnole, à cause de sa beauté: c'était
vrai. Elle était belle comme Blanche Ingram; grande, brune et
majestueuse. Elle et sa famille me désiraient à cause de ma
naissance; on me montra ma fiancée au bal et splendidement vêtue;
je la vis rarement seule, et j'eus très peu de conversations
intimes. Elle me flattait et déployait pour moi ses charmes et ses
talents. Tous les hommes semblaient l'admirer et m'envier; je fus
ébloui; mes sens furent excités; comme j'étais ignorant et
inexpérimenté, je crus que je l'aimais. Les stupides rivalités de
la société, les fiévreux désirs et l'aveuglement des jeunes gens,
entraînent un homme dans les plus grandes folies; les parents de
Berthe m'encourageaient; ses poursuivants piquaient mon amour-
propre; elle-même m'attirait, et ainsi le mariage fut conclu avant
que j'eusse encore eu le temps de me reconnaître. Oui je ne peux
plus me respecter quand je pense à cet acte; un mépris qui me
torture s'empare de moi. Je ne l'ai jamais ni aimée, ni estimée,
ni connue, je n'étais pas sûr qu'elle eût une seule vertu; je
n'avais remarqué ni modestie, ni bienveillance, ni candeur, ni
délicatesse dans son esprit et ses manières: et je l'ai épousée,
tant j'étais imbécile, aveugle, vil et grossier; j'aurais été
moins coupable si... mais rappelons-nous à qui nous parlons.
«Je n'avais jamais vu la mère de ma fiancée, je la croyais morte.
La lune de miel passée, j'appris mon erreur; elle n'était que
folle et enfermée dans une maison de santé. Il y avait aussi un
jeune frère, un idiot. L'aîné, que vous avez vu (et que je ne puis
pas haïr, bien que je déteste toute sa famille, parce que cet
esprit faible a montré, par son continuel intérêt pour sa
malheureuse soeur, qu'il y avait en lui quelque peu d'affection,
et parce qu'autrefois il a eu pour moi un attachement de chien),
aura probablement, un jour à venir, le même sort que les autres;
mon père et mon frère savaient tout cela; mais ils ne pensèrent
qu'aux trente mille livres, et se joignirent au complot tramé
contre moi.
«C'étaient d'odieuses découvertes: j'étais mécontent de voir qu'on
m'avait traîtreusement caché ce secret; mais, sans la part que ma
femme y avait prise, je n'aurais jamais songé à lui faire un
reproche du malheur de sa famille, même lorsque je m'aperçus que
sa nature était différente de la mienne et que ses goûts ne
pouvaient me convenir. Son esprit était commun, bas, étroit, et
incapable de comprendre rien de noble et d'élevé. Quand je vis que
je ne pouvais pas passer agréablement avec elle une seule soirée,
ni même une seule heure, que toute conversation était impossible,
parce que, quel que fût le sujet que je choisissais, je recevais
immédiatement une réponse dure, grossière, perverse ou stupide;
lorsque je m'aperçus que je ne pouvais même pas avoir une maison
tranquille et bien installée, parce qu'aucun domestique ne pouvait
supporter ses accès de violence, son mauvais caractère, ses ordres
absurdes, tyranniques et contradictoires; eh bien, même alors, je
me contins; j'évitai les reproches; j'essayai de dévorer en secret
mon dépit, et mon dégoût; je réprimai ma profonde antipathie.
«Jane, je ne veux pas vous troubler par d'horribles détails,
quelques mots suffiront pour ce que j'ai à dire. J'ai vécu quatre
ans avec cette femme que vous avez vue là-haut, et je vous assure
qu'elle m'a bien éprouvé. Ses instincts se développaient avec une
rapidité effrayante, ses vices grandissaient à chaque instant; ils
étaient si forts, que la cruauté seule pouvait les dominer, et je
ne voulais pas être cruel. Quelle intelligence de pygmée, quelles
gigantesques tendances au mal, et combien ces tendances me furent
funestes! Berthe Mason, digne fille d'une mère infâme, me traîna à
travers toutes les agonies dégradantes et hideuses qui attendent
un homme lié à une femme sans tempérance ni chasteté.
«Mon frère mourut, et mon père le suivit bientôt. Il y avait
quatre ans que nous étions mariés; j'étais riche, et pourtant
j'étais bien misérable. La nature la plus impure et la plus
dépravée que j'aie jamais connue était unie à moi; la loi et la
société la déclaraient une portion de moi-même, et je ne pouvais
me débarrasser d'elle par aucun moyen légal: car les médecins
découvrirent alors que ma femme était folle; ses excès avaient
développé prématurément les germes de la maladie. Jane, mon récit
vous déplaît, vous avez l'air souffrante; voulez-vous que je
remette la fin à un autre jour?
-- Non, monsieur, finissez-le; je vous plains, je vous plains
sincèrement.
-- Jane, chez quelques-uns la pitié est une chose si dangereuse et
si insultante, qu'on fait bien de prier ceux qui vous l'offrent de
la garder pour eux; mais c'est la pitié qui sort des coeurs durs
et personnels. C'est un sentiment à double face, à la fois
souffrance égoïste d'entendre raconter les douleurs des autres, et
mépris ignorant pour ceux qui les ont endurées; mais telle n'est
pas votre pitié à vous, Jane, ce n'est pas là le sentiment que je
lis dans ce moment sur votre visage, qui anime vos yeux, soulève
votre coeur et fait trembler votre main dans la mienne: votre
pitié, ma bien-aimée, est la mère souffrante de l'amour, ses
angoisses sont les douleurs naturelles de la divine passion; je
l'accepte, Jane. Que la fille s'avance librement; mes bras sont
ouverts pour la recevoir.
-- Maintenant, monsieur, continuez. Que fîtes-vous lorsque vous
vous aperçûtes que votre femme était folle?
-- Jane, je fus bien près du désespoir; entre moi et l'abîme il
n'y avait plus qu'un petit reste de dignité humaine. Aux yeux du
monde, j'étais honteusement déshonoré; mais je résolus d'être pur
à mes yeux. Jusqu'au dernier moment je m'éloignai d'elle pour ne
pas sentir la souillure de ses crimes; je repoussai toute union
avec cet esprit vicieux, et pourtant la société continuait à unir
nos noms et nos personnes; je la voyais et je l'entendais tous les
jours; un peu de son haleine était mêlé à l'air que je respirais.
«Et, d'ailleurs, je me rappelais que j'avais été son mari; alors,
comme maintenant, ce souvenir était odieux pour moi; je savais
que, tant qu'elle vivrait, je ne pourrais pas épouser une autre
femme meilleure qu'elle. Bien qu'elle fût plus âgée que moi de
cinq ans (sa famille et mon père m'avaient trompé, même sur son
âge), il était probable qu'elle vivrait autant que moi, car son
corps était aussi robuste que son esprit était infirme. Ainsi, à
l'âge de vingt-six ans, toutes mes espérances étaient brisées.
«Une nuit, je fus réveillé par les cris de Berthe Mason; depuis
que les médecins l'avaient déclarée folle, elle était enfermée.
C'était par une de ces brûlantes nuits des Indes qui souvent
précèdent un ouragan; ne pouvant m'endormir, je me levai et
j'ouvris la fenêtre; l'air était transformé en un torrent de
soufre, je ne pus trouver de fraîcheur nulle part, les moustiques
entraient par les fenêtres et bourdonnaient dans la chambre.
J'entendais la mer, et le tumulte des flots était semblable au
bruit qu'aurait occasionné un tremblement de terre; de sombres
nuages envahissaient le ciel; la lune brillait au-dessus des
vagues, large et rouge comme la gueule d'un canon; elle jetait une
dernière flamme sur ce sol tremblant à l'approche d'un orage.
Physiquement, j'étais ému par cette lourde atmosphère et cette
scène terrible; les cris de la folle continuaient à retentir à mes
oreilles; elle mêlait mon nom à toutes ses malédictions, avec un
accent de haine digne d'un démon; jamais créature humaine n'a eu
un vocabulaire plus vil que le sien. Bien que je fusse séparé
d'elle par deux chambres, j'entendais chaque mot; dans l'Inde,
toutes les maisons ont des murs très minces, de sorte que ses
hurlements, comparables à ceux du loup, arrivaient jusqu'à moi.
«Cette vie, m'écriai-je enfin, est semblable à l'enfer; dans
l'abîme sans fond réservé aux damnés, on doit respirer le même air
et entendre les mêmes bruits. J'ai le droit de jeter loin de moi
ce fardeau si je le puis; j'échapperai aux souffrances de cette
vie mortelle en délivrant mon âme de la chaîne pesante qui
l'étouffe. Oh! éternité douloureuse, inventée par les fanatiques,
je ne te crains pas; rien ne peut être plus horrible que les
souffrances qui m'accablent; brisons cette existence et retournons
vers Dieu dans notre patrie!»
«En disant ces mots, je m'agenouillai pour ouvrir une boîte qui
contenait une paire de pistolets chargés. Je voulais me tuer; mais
ce désir ne dura qu'un instant, car je n'étais pas fou, et cette
crise de désespoir infini, qui excita en moi le désir et le projet
de la destruction, ne dura qu'un instant.
«Un vent frais venu d'Europe souffla sur l'Océan et entra par la
fenêtre ouverte; l'orage éclata, et, après la pluie, le tonnerre
et les éclairs, le ciel redevint pur. Alors je pris une
résolution, tout en me promenant dans mon jardin humide, sous les
orangers, les grenadiers et les ananas mouillés par l'orage; et,
pendant que la fraîche rosée des tropiques tombait autour de moi,
je raisonnai ainsi. Écoutez-moi, Jane; car c'était une véritable
sagesse qui m'avait montré le chemin que je devais suivre.
«Le doux vent d'Europe continuait à murmurer dans les feuilles
rafraîchies, et l'Atlantique roulait ses vagues glorieuses de leur
liberté. Mon coeur, longtemps brisé et flétri, se ranima en
entendant les accords de l'Oman; il me sembla qu'un sang vivifiant
coulait en moi; mon être tout entier demandait une vie nouvelle;
mon âme aspirait à une goutte d'eau pure. Je sentis l'espérance
renaître, je compris que la régénération était possible; d'un des
berceaux fleuris de mon jardin, j'aperçus la mer plus bleue que le
ciel; l'ancien monde était au delà.
«Va, me disait l'espérance, retourne en Europe! Là, on ne sait pas
que tu portes un nom souillé et que tu traînes après toi un impur
fardeau; tu pourras emmener la folle en Angleterre, l'enfermer à
Thornfield avec les précautions et les soins nécessaires; puis tu
iras voyager où tu voudras et tu formeras les liens qui te
plairont. Cette femme qui t'a si longtemps fait souffrir, qui a
souillé ton nom, outragé ton honneur, flétri ta jeunesse, elle
n'est pas ta femme et tu n'es pas son mari. Veille à ce qu'on
prenne soin d'elle, ainsi que cela doit être, et tu auras fait
tout ce qu'exigent Dieu et l'humanité. Garde le silence sur ce
qu'elle est, tu ne dois le dire à personne; place-la dans un lieu
sûr et commode; cache bien sa honte, et quitte-la.»
«J'agis ainsi; mon père et mon frère n'avaient pas parlé de mon
mariage à leurs connaissances, parce que, dans la première lettre
où je leur appris mon union, je commençais déjà à en être dégoûté;
d'après tout ce que j'avais su de la famille de Berthe Mason, je
voyais un affreux avenir devant moi, et je suppliai mon père et
mon frère de garder le secret. Bientôt la conduite de celle que
mon père m'avait choisie pour femme devint telle, que lui-même eût
rougi de la reconnaître pour sa belle-fille; loin de désirer de
publier ce mariage, il mit autant de soin que moi à le cacher.
«Je la conduisis donc en Angleterre. Il fut bien terrible pour moi
d'avoir un monstre semblable dans un vaisseau; ce fut un grand
soulagement lorsque je la vis installée dans la chambre du
troisième, dont le cabinet secret est devenu, depuis dix ans, le
repaire d'une véritable bête sauvage. J'eus de la peine à lui
trouver une garde: il fallait une personne en qui l'on pût avoir
pleine confiance; sans cela les extravagances de la folle
révéleraient inévitablement mon secret; puis elle avait des jours
et même des semaines de lucidité dont elle se servait pour me
tromper. Enfin j'ai trouvé Grace Poole, à Grimsby-Retreat. Elle et
Carter, qui a pansé Mason le jour où la folle s'est jetée sur lui,
sont les seules personnes qui aient jamais eu connaissance de mon
secret; Mme Fairfax a peut-être soupçonné quelque chose, mais elle
n'a jamais pu savoir rien de précis. Après tout, Grace a été
discrète; mais, malheureusement, plusieurs fois sa vigilance a
fait défaut, à cause d'un vice dont rien ne peut la corriger et
qui résulte probablement de son rude métier. La folle est à la
fois malfaisante et rusée; elle n'a jamais manqué de profiter des
fautes de sa gardienne, une fois pour se saisir du couteau avec
lequel elle a frappé son frère, deux fois pour prendre la clef de
sa chambre: la première, elle a essayé de me brûler dans mon lit;
la seconde, elle est venue vous visiter. Je remercie Dieu d'avoir
veillé sur vous et d'avoir permis que la rage de Berthe s'assouvit
sur votre voile, qui probablement lui rappelait vaguement le
souvenir de son mariage. Je frémis en pensant à ce qui aurait pu
arriver; mon sang se glace dans mes veines quand je songe que
cette créature, qui s'est jetée sur moi ce matin, aurait pu se
cramponner au cou de ma bien-aimée.
-- Et qu'avez-vous fait, monsieur, demandai-je en le voyant
s'interrompre, qu'avez-vous fait, après avoir installé votre femme
ici? Où êtes-vous allé?
-- Ce que j'ai fait, Jane? je me suis transformé en un feu follet.
Où je suis allé? j'ai entrepris des voyages semblables à ceux du
Juif Errant. Je visitai tout le continent; mon désir et mon but
étaient de trouver une femme bonne, intelligente, digne d'être
aimée, et qui fût opposée à celle que je laissais à Thornfield.
-- Mais vous ne pouviez pas vous marier, monsieur.
-- J'étais décidé à le faire; j'étais convaincu que je le pouvais
et que je le devais. Mon intention n'était pas de tromper comme je
l'ai fait; je voulais raconter mon passé et faire mes propositions
ouvertement. Il me semblait évident que tout le monde me
considérerait comme libre d'aimer et d'être aimé, et je n'ai pas
douté un seul instant que je trouverais une femme capable de me
comprendre et de m'accepter, malgré la malédiction qui pesait sur
moi.
-- Eh bien, monsieur?
-- Quand vous questionnez, Jane, vous me faites toujours sourire;
vous ouvrez vos yeux comme un oiseau inquiet, et, de temps en
temps, vous vous agitez brusquement; on dirait que les réponses
n'arrivent pas assez promptement pour vous et que vous voudriez
lire dans le coeur même. Mais, avant que je continue, apprenez-moi
ce que vous voulez dire par votre: «Eh bien, monsieur?» Vous
répétez souvent cette petite phrase, et, je ne sais trop pourquoi,
elle m'entraîne dans des discours sans fin.
-- Je veux dire: Qu'y a-t-il après? Qu'avez-vous fait? qu'est-ce
qui résulte de cela?
-- Précisément; et que désirez-vous savoir maintenant?
-- Si vous avez trouvé une personne qui vous plût, si vous lui
avez demandé de vous épouser, et ce qu'elle a répondu.
-- Je puis vous dire si j'ai trouvé une personne qui me plût et si
je lui ai demandé de m'épouser; mais ce qu'elle m'a répondu est
encore à inscrire dans le livre de la destinée. Pendant dix
longues années, j'errai partout, demeurant tantôt dans une
capitale, tantôt dans une autre, quelquefois à Saint-Pétersbourg,
le plus souvent à Paris; de temps en temps à Rome, Naples ou
Florence. La Providence m'avait donné beaucoup d'argent et le
passeport d'un vieux nom, je pouvais choisir ma société; aucun
cercle ne m'était fermé; je cherchai ma femme idéale parmi les
ladies anglaises, les comtesses françaises, les signoras
italiennes et les grafinnen allemandes: je ne pus pas la trouver.
Il y a des moments où j'ai cru voir une forme et entendre une voix
qui devaient réaliser mon rêve, mais j'étais bientôt déçu. Ne
supposez pas pour cela que je demandais la perfection du corps ou
de l'esprit; je demandais quelqu'un qui me plût, qui fût le
contraire de la créole: je cherchai en vain. Je ne trouvai pas
dans le monde une seule fille que j'eusse voulue pour femme, car
je connaissais les dangers et les souffrances d'un mauvais
mariage. Le désappointement me rendit nonchalant; j'essayai de la
dissipation, jamais de la débauche, je la détestais et je la
déteste: c'était là le vice de ma Messaline indienne. Le dégoût
que me faisait éprouver la débauche restreignait souvent mes
plaisirs. Je m'éloignai de toutes les jouissances qui pouvaient y
ressembler, parce que je croyais ainsi me rapprocher de Berthe et
de ses vices.
«Pourtant je ne pouvais pas vivre seul; j'eus des maîtresses. La
première fut Céline Varans, encore une de ces fautes qui font
qu'un homme se méprise quand il se les rappelle; vous savez déjà
quelle était cette femme, et comment notre liaison se termina.
Deux autres lui succédèrent: une Italienne, nommée Giacinta, et
une Allemande, appelée Clara. Toutes deux passaient pour très
belles; mais que m'importa leur beauté, lorsque j'y fus habitué?
Giacinta était violente et immorale; au bout de trois mois je fus
fatigué d'elle. Clara était honnête et douce, mais lourde, froide
et sans intelligence; elle n'était pas le moins du monde de mon
goût: je fus bien aise de lui donner une somme suffisante pour lui
assurer un état honnête et ainsi me débarrasser convenablement
d'elle. Mais, Jane, je lis dans ce moment-ci, sur votre visage,
que vous n'avez pas bonne opinion de moi; vous voyez en moi un
misérable, dépourvu de principes et de sentiments, n'est-ce pas?
-- En effet, monsieur, je ne vous aime pas autant que certains
jours, je trouve très mal de vivre ainsi, tantôt avec une
maîtresse, tantôt avec une autre, et vous en parlez comme d'une
chose toute simple.
-- Je me suis laissé aller à ce genre de vie, et pourtant je
n'aimais pas cette existence vagabonde; jamais je ne désirerai y
revenir. Louer une maîtresse est ce qu'il y a de pire après
acheter un esclave; tous deux sont inférieurs à vous, souvent par
la nature, toujours par la position, et il est dégradant de vivre
intimement avec des inférieurs. Maintenant je ne puis supporter le
souvenir des moments que j'ai passés avec Céline, Giacinta et
Clara.»
Je sentis la vérité des paroles de M. Rochester, et j'en conclus
que si jamais je m'étais oubliée, si jamais j'avais négligé les
principes appris dans mon enfance, si, poussée par la tentation,
sous un prétexte quelconque et même avec toutes les excuses
possibles, je m'étais décidée à succéder à ces malheureuses
femmes, un jour ma mémoire exciterait chez M. Rochester le même
sentiment que le souvenir de ses maîtresses. Je ne dis rien de ma
conviction, il suffisait de l'avoir; je l'enfermai dans mon coeur,
afin qu'elle pût me servir au jour de l'épreuve.
«Jane, pourquoi ne dites-vous pas: Eh bien, monsieur? car je n'ai
pas fini. Vous paraissez grave, je vois bien que vous me
désapprouvez encore; mais revenons à notre sujet. Au mois de
janvier dernier, débarrassé de toutes mes maîtresses, l'esprit
aigri et endurci par une vie errante, inutile et solitaire,
désillusionné, mal disposé à l'égard des hommes et surtout des
femmes (car je commençais à croire que les femmes fidèles,
intelligentes et aimantes, n'existaient que dans les rêves), je
revins en Angleterre, où m'appelaient des affaires.
«Je me dirigeais vers Thornfield par une froide soirée d'hiver,
Thornfield, château détesté. Je ne m'attendais à y trouver ni
calme ni bonheur; tout à coup j'aperçus une petite ombre
tranquillement assise sur des marches dans le sentier de Hay; je
passai devant elle avec autant d'indifférence que devant l'arbre
qui lui faisait face: je n'avais aucun pressentiment de ce qu'elle
serait pour moi; rien en moi ne m'avait averti que l'arbitre de
mon existence, le génie de ma bonne ou de ma mauvaise conduite,
attendait là sous un humble déguisement; je ne m'en doutai même
pas lorsque, après l'accident arrivé à Mesrour, l'ombre vint vers
moi et m'offrit gravement ses services. C'était une petite
créature élancée et enfantine; on eût dit une linotte qui,
voletant à mes pieds, m'eût proposé de me porter sur ses ailes
délicates. Je fus maussade, mais elle ne voulut pas s'éloigner;
elle resta près de moi avec une étrange persévérance, me regarda
et me parla avec une sorte d'autorité; je devais être aidé par sa
main, et je le fus en effet.
«Lorsque j'eus pressé cette épaule délicate, une sève nouvelle
sembla se répandre dans mon corps. Il était heureux pour moi de
savoir que cette petite elfe reviendrait, qu'elle appartenait à ma
maison; sans cela je n'aurais pas pu, sans regret, la voir
s'échapper et disparaître derrière les buissons. Ce soir-là, je
vous écoutai revenir, Jane; vous ne vous doutiez probablement pas
que je pensais à vous et que j'étudiais vos actions. Le jour
suivant, je vous observai environ une demi-heure, pendant que vous
amusiez Adèle. Je me rappelle que c'était un jour où la neige
tombait, et que vous ne pouviez pas sortir; j'étais dans ma
chambre, dont j'avais laissé la porte entr'ouverte: je pouvais
voir et entendre. Adèle s'emparait de toute votre attention, mais
je voyais bien que vos pensées étaient ailleurs; cependant vous
étiez patiente avec elle, ma petite Jane; pendant longtemps vous
lui avez parlé et vous l'avez amusée. Quand elle vous eut enfin
quittée, vous êtes tombée dans une profonde rêverie, vous vous
êtes mise à vous promener lentement le long du corridor; de temps
en temps, en passant devant une fenêtre, vous regardiez la neige
épaisse qui tombait, vous écoutiez les sanglots du vent, puis vous
repreniez doucement votre marche et votre rêve. Je pense que vos
visions n'étaient pas sombres; la douce lumière de vos yeux
annonçait que vos pensées n'étaient ni tristes ni amères; votre
regard révélait plutôt les beaux songes de la jeunesse, lorsque
celle-ci suit, sur des ailes complaisantes, le vol de l'espérance
jusqu'au ciel idéal. La voix de Mme Fairfax vous ayant réveillée,
vous avez souri de vous-même d'une singulière manière; il y avait
beaucoup de bon sens et de finesse dans votre sourire, Jane; il
semblait dire: «Mes visions sont belles, mais il ne faut pas
oublier que ce ne sont que des visions; mon cerveau a inventé un
ciel rose, un Eden vert et fleuri, mais je sais bien qu'il faut me
frayer ma route dans un rude sentier et lutter contre la tempête.»
Alors vous êtes descendue et vous avez demandé à Mme Fairfax de
vous donner quelque chose à faire, les comptes de la semaine à
régler, je crois, ou quelque autre occupation de ce genre; j'étais
fâché de vous perdre de vue.
«J'attendis le soir avec impatience, qu'alors au moins je pouvais
vous appeler près de moi; je soupçonnais en vous un caractère tout
à fait neuf pour moi, je désirais le sonder plus profondément et
le connaître mieux. Vous entrâtes dans la chambre avec un air à la
fois timide et indépendant; vous étiez simplement habillée, dans
le même genre qu'aujourd'hui. Je vous fis parler; au bout du peu
de temps, je vous trouvai remplie de contrastes étranges: vos
vêtements, vos manières, se ressentaient d'une discipline sévère;
votre aspect était différent et annonçait une nature raffinée,
mais qui ne connaissait pas du tout le monde et qui avait peur de
donner une opinion défavorable d'elle en faisant quelque solécisme
ou en disant une sottise. Mais, lorsqu'on s'adressait directement
à vous, vous leviez sur votre interlocuteur un oeil perçant, hardi
et plein d'ardeur. Il y avait dans votre regard de la puissance et
de la pénétration. Quand je vous faisais quelque question
positive, vous trouviez toujours une réponse facile et prompte.
Bientôt vous fûtes habituée à moi; je crois, Jane, que vous
sentiez une sympathie entre vous et votre maître triste et
maussade, car je fus étonné de voir avec quelle rapidité un
certain bien-être charmant s'empara de vous. Quelque maussade que
je fusse, vous ne témoigniez ni surprise, ni crainte, ni ennui, ni
déplaisir de ma morosité; vous vous contentiez de m'examiner, et
de temps en temps je vous voyais sourire avec une grâce si simple
et si sage que je ne puis la décrire. Ce que j'apercevais me
rendait heureux et excitait ma curiosité; j'aimais ce que je
voyais, et je désirais voir davantage. Pourtant, je vous tins
longtemps à distance et je ne cherchai que rarement votre
compagnie. J'étais intelligent dans mon épicurisme, et je désirais
prolonger le plaisir des découvertes; puis je craignais, en
maniant trop librement la fleur, de voir son éclat se faner, de
voir disparaître le doux charme de sa fraîcheur; je ne savais pas
alors que ce n'était point une floraison passagère et qu'elle
devait toujours garder son brillant éclat, comme si elle eût été
taillée dans un diamant indestructible. Je désirais aussi savoir
si, le jour où je vous éviterais, vous me rechercheriez; mais vous
ne l'avez pas fait, vous êtes restée dans la salle d'étude aussi
tranquille que votre pupitre et votre chevalet; si par hasard je
vous rencontrais, vous passiez devant moi, me faisant simplement
un léger salut comme marque de respect. Pendant tout ce temps-là,
votre expression ordinaire était pensive; vous n'étiez pas triste,
car vous ne souffriez pas, mais votre coeur n'était pas léger,
parce que le présent ne vous offrait nulle joie, et l'avenir bien
peu d'espérances. Je me demandais ce que vous pensiez de moi ou si
même vous pensiez à moi; je vous examinai pour le savoir. Quand
nous causions ensemble, il y avait quelque chose d'heureux dans
votre regard et de satisfait dans vos manières; je vis que vous
aviez un coeur sociable; le silence de la chambre d'étude et la
monotonie de votre vie vous avaient rendue triste. Je me laissai
aller au plaisir d'être bon à votre égard; la bonté éveilla
bientôt votre émotion, votre figure devint douée et votre voix
caressante. J'aimais à entendre prononcer mon nom par vos lèvres
et avec votre accent heureux et reconnaissant; j'étais content
lorsque, par une circonstance quelconque, nous nous rencontrions.
Il y avait dans vos manières une curieuse incertitude lorsque vous
me regardiez: vos yeux exprimaient un peu de doute et un trouble
léger; vous ne saviez pas où me porterait mon caprice, et vous
vous demandiez si j'allais jouer le rôle d'un maître sévère ou
d'un ami doux et bienveillant. Je vous aimais trop, Jane, pour me
poser en maître; quand je vous tendais cordialement la main, votre
jeune visage exprimait tant de lumière et de bonheur, que j'avais
bien de la peine à ne pas vous presser contre mon coeur.
-- Ne me parlez plus de ces jours-là, monsieur,» interrompis-je en
essuyant furtivement une larme.
Ses paroles me torturaient, car je savais ce qu'il me restait à
faire, et prochainement. Tous ces souvenirs et toutes ces
révélations de ce qu'éprouvait M. Rochester rendaient ma tâche
plus difficile.
«Vous avez raison, Jane, reprit-il; pourquoi s'arrêter sur le
passé, quand le présent est plus sûr et l'avenir plus beau?»
Je frissonnai en entendant cette orgueilleuse assertion.
«Vous comprenez bien la situation, n'est-ce pas? continua-t-il.
Après une jeunesse et une virilité passées soit dans une
inexprimable souffrance, soit dans une douloureuse solitude, j'ai
enfin trouvé ce que je puis aimer sincèrement; je vous ai trouvée.
Vous sympathisez avec moi, vous êtes la meilleure partie de moi-
même, mon bon ange. Je suis lié à vous par un fort attachement; je
vous crois bonne, généreuse et aimante; j'ai conçu dans mon coeur
une passion fervente et solennelle; elle me conduit à vous, vous
attire à moi, enlace votre existence à la mienne: flamme pure et
puissante, elle fait un seul être de nous deux.
«C'est parce que je sentais et que je savais cela que j'ai résolu
de vous épouser: me dire que j'ai déjà une femme, c'est une
raillerie inutile; vous savez maintenant que je n'ai qu'un affreux
démon. J'ai eu tort de chercher à vous tromper; mais je craignais
votre entêtement et les préjugés qu'on vous avait donnés dans
votre enfance. Je voulais vous bien posséder avant de me hasarder
à une confidence: c'était lâche à moi; j'aurais dû tant d'abord en
appeler à votre noblesse, à votre générosité, comme je le fais
maintenant; vous raconter ma vie d'agonie, vous dire que j'avais
faim et soif d'une existence plus noble et plus élevée, vous
montrer non pas ma résolution (ce mot est trop faible), mais mon
penchant irrésistible à aimer bien et fidèlement, puisque j'étais
aimé fidèlement et bien. Alors je vous aurais demandé d'accepter
ma promesse de fidélité et de me donner la vôtre; Jane, faites-le
maintenant.»
Il y eut un moment de silence.
«Pourquoi vous taisez-vous, Jane?» me demanda-t-il.
Je subissais une rude épreuve; une main de fer pesait sur moi.
Moment terrible, plein de luttes, d'horreur et de souffrance!
Aucun être humain ne pouvait désirer d'être aimé plus que je ne
l'étais; celui qui m'aimait ainsi, je l'adorais, et il fallait
renoncer à cette idole; mon douloureux devoir était enfermé tout
entier dans ce seul mot: se séparer!
«Jane, reprit M. Rochester, vous comprenez ce que je vous demande;
dites-moi seulement: Je serai à vous!»
-- Monsieur Rochester, je ne serai pas à vous.»
Il y eut encore un long silence.
«Jane, reprit-il avec une douceur qui me brisa et me rendit froide
comme la pierre, car sous cette voix tranquille je sentais les
palpitations du lion; Jane, avez-vous l'intention de me laisser
prendre une route et de choisir l'autre?
-- Oui, monsieur.
-- Jane, reprit-il en se penchant vers moi et en m'embrassant, le
voulez-vous encore?
-- Oui, monsieur.
-- Et maintenant? continua-t-il en baisant doucement mon front et
mes joues.
-- Oui, monsieur! m'écriai-je en me dégageant rapidement de son
étreinte.
-- Oh! Jane, c'est cruel! c'est mal! Ce ne serait pas mal de
m'aimer.
-- Ce serait mal, monsieur, de vous obéir.»
Un regard sauvage souleva ses sourcils et sillonna son visage; il
se leva, mais se retint encore. J'appuyai ma main sur le dossier
d'une chaise, pour me soutenir; j'avais peur, mais ma résolution
était prise.
«Un instant, Jane. Quand vous serez partie, jetez un regard sur ma
triste vie; tout le bonheur s'en ira avec vous. Que me restera-t-
il? Je n'ai qu'une folle pour femme; autant vaudrait me présenter
un des cadavres du cimetière. Que faire, Jane? où aller pour
trouver une compagne? où chercher l'espérance?
-- Faites comme moi; ayez confiance en Dieu et en vous: croyez au
ciel, et espérez que nous nous y retrouverons.
-- Ainsi vous ne voulez pas céder?
-- Non.
-- Alors vous me condamnez à vivre misérable, à mourir maudit?»
Sa voix s'éleva.
«Je vous conseille de vivre pur, et je désire vous voir mourir
tranquille.
-- Vous m'arrachez l'amour et l'innocence»; à la place de l'amour,
vous m'offrez la débauche; et, pour toute occultation, vous me
proposez le vice.
-- Non, monsieur, je ne vous condamne pas plus à cette destinée
que je ne m'y condamne moi-même. Nous sommes nés pour souffrir et
lutter, vous aussi bien que moi; résignez-vous; vous m'oublierez
avant que je vous aie oublié.
-- Vous me considérez comme un imposteur, vous ne croyez pas à ma
loyauté. Je vous ai dit que je ne pourrais jamais changer, et vous
me dites en face que je changerai bientôt; votre conduite prouve
combien vous jugez mal, et combien vos idées sont fausses. Est-il
mieux de jeter dans le désespoir un de ses semblables que de
violer une loi humaine, lorsque personne ne doit en souffrir? car
vous n'avez ni parents ni amis que vous craigniez d'offenser en
demeurant avec moi.»
C'était vrai; et, pendant qu'il parlait, ma raison et ma
conscience se tournaient traîtreusement contre moi; elles criaient
presque aussi haut que mon coeur, et tous ensemble me disaient:
Oh! cède, cède! pense à sa souffrance, pense au danger où tu le
laisses; regarde dans quel abattement il tombe lorsqu'il se voit
abandonné. Souviens-toi que sa nature est impétueuse; songe aux
suites du désespoir; console-le, sauve-le, aime-le! dis-lui que tu
l'aimes et que tu seras à lui. Qui est-ce qui s'inquiète de toi
dans le monde? qui est-ce qui sera offensé ou attristé par ce que
tu feras?»
Et, malgré tout, je continuais à me dire: «Je me dois à moi-même;
plus je suis isolée, moins j'ai d'amis et de soutiens, plus je
dois me respecter. Je garderai les lois données par Dieu et
sanctionnées par l'homme; je serai fidèle aux principes que j'ai
acceptés lorsque j'étais raisonnable et non pas folle comme
maintenant. Les lois et les principes ne nous ont pas été donnés
pour les jours sans épreuves; ils ont été faits pour des moments,
comme celui-ci, alors que le coeur et l'âme se révoltent contre
leur sévérité. Ils sont durs, mais ils ne seront pas violés; si je
pouvais les briser à ma volonté, de quel prix seraient-ils? Ils
ont une grande valeur, je l'ai toujours cru; et si je ne puis plus
le croire maintenant, c'est parce que je suis insensée, que du feu
coule dans mes veines, et que mon coeur bat trop pour que je
puisse en compter les palpitations. À cette heure je dois m'en
tenir aux opinions préconçues, et c'est sur ce terrain solide que
je poserai mes doux pieds!»
Je le fis en effet; M. Rochester me regarda, et devina aussitôt
mon intention. Sa rage fut excitée au plus haut point, et, sans
s'inquiéter des suites de sa colère, il y céda un instant. Il
traversa la chambre, me prit le bras et me saisit par la taille;
Il semblait me dévorer de son regard passionné; physiquement, je
me sentais exposée à l'ardeur d'une fournaise enflammée, moi aussi
impuissante que le chaume; mais je possédais encore mon âme, et
j'éprouvais un sentiment de grande sécurité. Heureusement, l'âme a
un interprète, interprète qui souvent n'a pas conscience de ce
qu'il fait, mais qui est toujours fidèle: je veux parler des yeux.
Les miens se dirigèrent vers la figure ardente de M. Rochester, et
je poussai un soupir involontaire; son étreinte était douloureuse,
et mes forces presque épuisées.
«Jamais, dit-il en serrant les dents, jamais je n'ai vu une
créature aussi frêle et aussi indomptable. Elle est entre mes
mains comme un fragile roseau, continua-t-il en me secouant de
toute la force de son poignet; je pourrais la plier avec un de mes
doigts: et quel bien cela ferait-il, si je la pliais, si je la
domptais, si je la jetais à terre? Regardez ces yeux, regardez
cette enfant résolue, sauvage et indépendante, qui semble me
défier avec plus que le courage, avec la certitude du triomphe!
Quand même je me rendrais maître de la cage, je ne pourrais pas
m'emparer du bel oiseau sauvage; si je brise la fragile prison,
mon outrage ne fera que donner la liberté au captif. Je pourrais
conquérir la maison; mais celle qui l'occupe s'envolerait vers le
ciel, avant que je pusse me déclarer possesseur de sa demeure
d'argile! et c'est cette âme d'énergie, de vertu et de pureté que
je veux, ce n'est pas seulement votre frêle enveloppe. Si vous le
vouliez, vous pourriez voler librement vers moi, et venir vous
abriter près de mon coeur; mais, saisie malgré vous, semblable à
un pur esprit, vous échapperiez à mes embrassements; vous
disparaîtriez avant que j'aie pu respirer votre parfum. Oui venez,
Jane, venez!»
En disant ces mots, il me lâcha et se contenta de me regarder. Il
était plus difficile de résister à ce regard qu'à son étreinte
passionnée; mais je ne voulais pas succomber: j'avais défié sa
colère, il fallait maintenant supporter sa douleur. Je me dirigeai
vers la porte.
«Vous partez, Jane? me dit-il.
-- Oui, monsieur.
-- Vous allez me quitter?
-- Oui.
-- Vous ne reviendrez pas? vous ne voulez pas être mon soutien,
mon sauveur? Mon amour profond, ma grande douleur, mes
supplications, tout cela n'est rien pour vous?»
Quelle inexprimable douleur dans sa voix! combien il me fut dur de
répéter avec fermeté:
«Je pars.
-- Jane! reprit-il.
-- Monsieur Rochester?
-- Eh bien, partez, j'y consens; mais rappelez-vous que vous me
laissez ici dans l'angoisse. Montez dans votre chambre; rappelez-
vous tout ce que je vous ai dit, Jane; jetez un regard sur mes
souffrances, et pensez à moi.»
Il se retourna et alla se cacher le visage contre le sofa.
«Oh! Jane! s'écria-t-il avec un ton de douloureuse angoisse, oh!
Jane, mon espérance, mon amour, ma vie!»
Et alors j'entendis sortir de sa poitrine un profond sanglot.
J'avais déjà gagné la porte, mais je revins sur mes pas, aussi
résolue que lorsque je m'étais retirée. Je m'agenouillai près de
lui; je soulevai son visage et le dirigeai de mon côté,
j'embrassai sa joue et je lissai ses cheveux avec ma main.
-- Dieu vous bénisse, mon cher maître! m'écriai-je; Dieu vous
garde de la souffrance et du mal! puisse-t-il vous diriger, vous
consoler, et vous récompenser de vos bontés passées pour moi!
-- L'amour de ma petite Jane aurait été ma meilleure récompense,
répondit-il; si je ne l'obtiens pas, mon coeur est à jamais brisé;
mais Jane me donnera son amour; elle me le donne noblement,
généreusement.»
Le sang lui monta au visage, ses yeux brillèrent; il se leva et
étendit les bras: mais j'échappai à son étreinte et je quittai
subitement la chambre.
«Adieu!» cria mon coeur, lorsque je m'éloignai. -- «Adieu, pour
toujours!» ajouta le désespoir.
.....................
Cette nuit-là, je ne pensais pas dormir; cependant, à peine fus-je
étendue, qu'un lourd sommeil s'appesantit sur moi. Je fus
transportée en songe aux scènes de mon enfance; je rêvai que
j'étais dans la chambre rouge de Gateshead, que la nuit était
sombre et mon esprit en proie à une étrange terreur; il me sembla
que la petite lumière qui, il y avait bien des années, m'avait
fait évanouir de peur, après avoir glissé le long de la muraille,
venait trembloter au milieu du sombre plafond. Je levai la tête
pour regarder; le plafond se changea en des nuages noirs et
élevés, la petite lumière en une de ces vapeurs rougeâtres qui
entourent la lune. J'attendis le lever de la lune avec une
singulière impatience, comme si ma destinée eût été écrite sur son
disque rouge; elle se précipita hors des nuages comme elle ne l'a
jamais fait. J'aperçus d'abord une main qui sortait des noirs plis
du ciel et qui écartait les nuées; puis je vis, au lieu de la
lune, une ombre blanche se dessinant sur un fond d'azur, et
inclinant son noble front vers la terre. L'ombre ne pouvait se
lasser de me regarder; enfin elle parla à mon esprit; malgré la
distance immense, les sons m'arrivaient clairs et distincts, et
j'entendis l'ombre murmurer à mon coeur:
«Ma fille, fuis la tentation.
-- Oui, ma mère,» répondis-je.
Je me fis la même réponse lorsque je m'éveillai. Il faisait encore
sombre; mais en juillet les nuits sont courtes, l'aurore commence
à poindre presque aussitôt après minuit. «Il ne peut pas être trop
tôt pour entreprendre la tâche que j'ai à accomplir,» pensai-je.
Je me levai; j'étais habillée, car, pour me coucher, je n'avais
retiré que mes souliers; je pris dans mes tiroirs un peu de linge,
un bracelet et un anneau. En cherchant ces objets, mes doigts
rencontrèrent les perles d'un collier que M. Rochester m'avait
forcée d'accepter quelques jours auparavant; je le laissai: il ne
m'appartenait pas; il appartenait à la fiancée imaginaire qui
s'était envolée. Je fis un paquet des autres choses, je mis dans
ma poche ma bourse, qui contenait vingt schellings (c'était tout
ce que je possédais), j'attachai mon châle et mon chapeau; je pris
mon paquet et mes souliers, que je ne voulais pas mettre encore,
puis je sortis de ma chambre.
«Adieu, ma bonne madame Fairfax, murmurai-je en glissant près de
sa porte. Adieu, ma chère petite Adèle,» dis-je en jetant un
regard vers la chambre de l'enfant; je ne pouvais pas entrer pour
l'embrasser, car il fallait tromper la surveillance d'une oreille
bien fine qui veillait peut-être.
J'aurais voulu passer devant la chambre de M. Rochester sans
m'arrêter; mais, lorsque je me trouvai devant sa porte, je sentis
que les battements de mon coeur venaient de s'arrêter, et je fus
obligée d'attendre un instant; là non plus on ne dormait pas.
M. Rochester marchait avec agitation d'un bout de la pièce à
l'autre, et il soupirait sans cesse. Si je le voulais, il y avait
dans cette chambre tout un paradis pour moi, du moins un paradis
d'un moment; je n'avais qu'à entrer et à dire: «Monsieur
Rochester, je vous aimerai; je demeurerai avec vous jusqu'à la
mort;» et alors mes lèvres se seraient rafraîchies à une source de
délices. J'y pensai un instant.
«Ce maître plein de bonté, et qui ne peut pas dormir, attend le
jour avec impatience, me dis-je; demain matin il m'enverra
demander, et je serai partie; il me fera chercher, et en vain; il
se sentira abandonné, il verra que je repousse son amour, il
souffrira et tombera peut-être dans le désespoir.»
Je pensai à tout cela, ma main se dirigea vers le loquet; mais je
la retirai vivement et je m'enfuis.
Je descendis tristement l'escalier; je savais ce que j'avais à
faire et je le faisais machinalement. Je cherchai dans la cuisine
la clef de la porte de côté, un peu d'huile et une plume afin de
graisser la clef et la serrure; je pris du pain et de l'eau, car
j'allais peut-être avoir une longue course à faire, et je ne
voulais pas voir mes forces, déjà si épuisées, me manquer tout à
coup; je fis tout cela dans le plus grand silence. J'ouvris la
porte, je passai et je la refermai doucement. Le matin commençait
à poindre dans la cour; les grandes portes étaient fermées à clef;
heureusement, le guichet de l'une d'elles n'était fermé qu'au
loquet: j'en profitai pour sortir, puis je la poussai derrière
moi: J'étais maintenant hors de Thornfield.
À une distance d'un mille, au delà des champs, s'étendait une
route qui allait dans la direction contraire à Millcote; je
n'avais jamais parcouru cette route, mais souvent je l'avais
remarquée et je m'étais demandé où elle conduisait: ce fut de ce
côté-là que je dirigeai mes pas. Je ne devais plus me permettre
aucune réflexion; je ne devais plus jeter de regards ni en arrière
ni en avant. Je ne devais plus enfin accorder une seule pensée,
soit au présent, soit à l'avenir: le premier était à la fois si
doux et si profondément triste, que d'y songer seulement me
retirerait tout courage et toute énergie; le dernier était confus
et terrible comme le monde après le déluge.
Je longeai les champs, les haies et les sentiers jusqu'au lever du
soleil; je crois que c'était par une belle matinée d'été. Mes
souliers, que j'avais mis en quittant la maison, furent bientôt
mouillés par la rosée; mais je ne regardais ni le soleil levant,
ni les cieux qui souriaient, ni la nature qui s'éveillait. Celui
qui traverse une belle scène pour arriver à l'échafaud ne pense
pas aux fleurs qui s'épanouissent sur la route, mais bien plutôt
au billot, à la hache, à la séparation de ses os et de ses veines,
et au grand déchirement qui devra tout terminer; et moi je pensais
à ma triste fuite, à mes courses errantes. Je ne pouvais
m'empêcher de songer avec agonie à ce que j'avais laissé, à celui
qui épiait dans sa chambre le lever du soleil, espérant me voir
bientôt arriver pour lui dire que je voulais bien lui appartenir
et rester près de lui. J'aspirais à être à lui, j'étais avide de
retour; il n'était point trop tard, je pouvais encore lui épargner
une angoisse bien douloureuse; j'étais sûre que ma fuite n'était
pas découverte; je pouvais revenir, être sa consolation et son
orgueil, l'arracher à la souffrance, peut-être empêcher sa perte.
Oh! combien j'étais aiguillonnée par la crainte de le voir
s'abandonner lui-même! ce qui m'était bien plus douloureux que
s'il m'eût abandonnée. C'était comme un dard recourbé dans mon
sein: si je voulais l'arracher, il me déchirait; si je l'enfonçais
plus avant, il me torturait. Les oiseaux commencèrent à chanter
dans les buissons et les taillis; ils étaient fidèles à leurs
compagnons, eux emblèmes de l'amour. Et moi, qu'étais-je? Au
milieu des souffrances de mon coeur, de mes efforts désespérés
pour accomplir mon devoir, je me détestais. Je n'avais pas la
consolation de me sentir approuvée par moi-même; je n'éprouvais
aucune, joie d'avoir su me respecter; j'avais injurié, blessé,
abandonné mon maître. J'étais haïssable à mes yeux. Pourtant je ne
pouvais pas revenir vers lui. Dieu me conduisait sans doute, car
la douleur avait foulé aux pieds ma volonté et étouffé ma
conscience; je pleurais amèrement en continuant ma route
solitaire; je marchais rapidement comme quelqu'un dans le délire.
Tout à coup je fus prise d'une faiblesse qui, commençant dans
l'intérieur du corps, s'étendit aux membres; je tombai à terre. Je
restai quelque temps ainsi, pressant ma figure contre le gazon
humide. Je craignais, ou plutôt j'espérais mourir là; mais bientôt
je pus me remuer; je rampai d'abord sur mes genoux et sur mes
mains, enfin je me relevai, aussi résolue que jamais à gagner la
route.
Quand je l'eus atteinte, je fus obligée de m'asseoir sous un
buisson pour me reposer; j'entendis un bruit de roues et je vis
une voiture arriver. Je me levai et fis un signe de la main; elle
s'arrêta. Je demandai au conducteur où il allait; il me nomma un
endroit éloigné, et où j'étais sûre que M. Rochester n'avait
aucune connaissance. Je lui demandai quel prix il prenait pour y
conduire; il me répondit trente schillings. Je lui dis que je n'en
avais que vingt; il reprit qu'il tâcherait de s'en contenter.
Comme la voiture était vide, il me permit d'entrer dans
l'intérieur; la portière fut fermée et nous nous mîmes en route.
Vous tous qui lirez ce livre, puissiez-vous ne jamais éprouver ce
que j'ai éprouvé! Puissent vos yeux ne jamais verser un torrent de
larmes aussi amères et aussi déchirantes que les miennes! Puissent
vos prières ne jamais s'élever aussi douloureuses et aussi
désespérées vers le ciel! Puissiez-vous ne jamais craindre de
devenir l'instrument du mal entre les mains de celui que vous
aimez plus que tout!