Certes je pourrais relever dans son livre nombre de fautes et

d'erreurs, des métaphores qui s'embrouillent, des périphrases

solennellement bêtes. Mais ces herbes mauvaises s'agitent sous un

grand vent de passion, parmi d'admirables fleurs.

La première partie du roman chante une enfance de petite fille. Elle

est toute parfumée et souriante «de ces choses tendres et éphémères

qui sortent de la bouche des enfants, comme la brise des lèvres du

printemps».

Ces pages ressemblent à je ne sais plus quelle fraîche joie qui fait

dire à l'héroïne: «C'était comme le premier printemps de ma vie.

Chaque objet était revêtu de riches couleurs et de formes enivrantes;

tout avait des mouvements plus suaves, des ondulations plus

voluptueuses.» Et elle célèbre la nature «embellie, animée par un

jeune cœur avide qui recevait de toutes les impressions un

ébranlement profond de sensibilité».

Elle restera, d'ailleurs, toujours «un de ces précieux instruments qui

renferment des pleurs et des extases». Des gens mourront qu'elle aime.

Elle ne cessera point d'aimer leur compagnie, de leur demander le

secret de leur cœur et de «parer les morts de tous leurs actes

romanesques comme d'une guirlande flétrie, mais odorante encore».

Elle passera par la grande douleur d'amour, mais elle sortira de

l'épreuve plus noble, plus tendre et plus capable de secourir. «Ma

peine,--dira-t-elle magnifiquement,--était comme une étole sacerdotale

que je revêtais pour ouvrir ainsi qu'un tabernacle les portes des

cœurs.»

Je ne puis m'attarder à citer les plus belles des images qui font

sourire et briller chaque page. Je ne résiste pas cependant au plaisir

d'écrire, en me la récitant tout haut, cette phrase dont j'aime et la

vie lumineuse et le rythme chanteur:

«L'Ourse, que les Bretons nomment Ar-c'har kam, dirigeait vers le Nord

son char boiteux, et la Voie lactée, que je connaissais mieux sous le

nom de Chemin de Saint-Jacques, laissait deviner à travers un voile

d'argent l'infinité de ses soleils, pressés comme des pèlerins.»

L'Académie a couronné ce prestigieux écrivain. Mais elle ignore le

livre exalté et émouvant, et ses lauriers sont allés à _Tablettes

d'argile_, recueil de contes assyriens et égyptiens, jeux d'érudit,

froids, indifférents, souvent maladroits jusqu'au ridicule, où «la

déesse Saf» devient le «premier bas-bleu du monde», et où nous voyons

les scribes des pharaons «manger des sandwichs» cachées «dans les

poches de leurs serviettes».

XIV

JE PENSE, DONC JE SUIS

Les maximes, jeu de salon en vogue chez les précieuses, devinrent

chose littéraire grâce à l'esprit systématique et à la forte précision

de La Rochefoucauld. Pascal ne s'amusa point à de telles frivolités,

mais la mort fit des ruines avec ce qui n'était pas encore construit,

et du temple qu'il ne put bâtir, il reste de merveilleuses colonnes:

on ne les dresse pas aussi solides quand on sait d'avance qu'elles

n'auront rien à supporter, et les _Pensées_ sont puissantes parce

qu'elles étaient destinées à soutenir le poids du plus vaste des

livres. La Bruyère, entre deux portraits vigoureux, laisse tomber une

pensée banale dans une expression amusante. Vauvenargues, qui mourut

jeune, employa ce moyen jeune et bégayant pour exprimer son âme noble

et délicate. Rivarol et Chamfort, esprits amuseurs, laissèrent des

mots qui sont pour la sottise des salons ce que sont pour la sottise

du peuple les plaisanteries d'almanach et les calembours. Joubert

occupa ses loisirs de malade à ouvrer finement de frêles pensées: il

serait injuste d'exiger d'un valétudinaire l'effort d'une œuvre, et

on peut admirer l'ingéniosité de son jeu de patience.

* * * * *

La comtesse Diane joue avec grâce le noble jeu archaïque.

Sully-Prudhomme la présente en une préface charmante, un peu longue

seulement et ennuyeuse. Il s'aperçoit vers la fin que ses éloges

manquent de hardiesse: «Je n'ai guère fait jusqu'ici que rendre grâce

chez vous à l'auteur de n'avoir pas les défauts qui me déplaisent. Il

serait temps enfin de le remercier des mérites positifs de son

œuvre.» Mais, malgré complaisance et snobisme, l'aimable poète ne

trouve plus rien à dire. Il s'en tire par un compliment au public

mondain; à lui de rendre pleine justice au petit livre «par son

approbation souveraine qui n'est jamais suspecte.»

Le succès n'a pas manqué au petit livre. Ému par l'«approbation

souveraine qui n'est jamais suspecte», j'ai lu en prenant des notes et

en essayant de dégager les idées générales de Mme de Beausacq,

comtesse au joli nom de vaudeville. J'ai réussi le plus souvent à

savoir ce qu'elle pensait au moment où elle écrivait telle ligne;

j'ignore, autant qu'elle-même, ce qu'elle pense: les _Maximes de la

Vie_ se contredisent comme de vulgaires proverbes.

Je trouve, page 12, cette définition souriante «L'oubli est le pardon

involontaire.» Mais la page 5 affirme: «Qui oublie a pardonné, qui

pardonne va tâcher d'oublier.» Ainsi «le pardon involontaire serait un

effort qui succéderait au pardon! Comprenez-vous ce que vous dites,

comtesse? Moi je crois comprendre ceci: un jour, vous vous êtes amusée

d'une subtilité; le lendemain, vous vous êtes réjouie d'une antithèse:

jamais vous n'avez pensé.--Son opinion sur l'avarice n'est pas moins

hésitante que son sentiment sur l'oubli. Tantôt elle affirme,

admirative: «Le but de l'avare n'est pas d'amasser de l'or: c'est de

mettre en réserve de la puissance.» Tantôt elle dénigre: «L'avare se

prive de tout, de peur d'être privé un jour de quelque chose».

Je n'insiste pas. Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville,

me trouverait naïf si je persistais à la prendre au sérieux. Elle joue

vaniteusement. Elle ne veut pas nous forcer à réfléchir. Elle tient à

montrer son adresse: elle ramasse les sottises dites chez elle, puis

elle les condense, les renferme en des formules jolies et fragiles, et

elle jongle avec sans trop en casser. Encore que ses exercices soient

un peu bien connus et faciles, il y aurait cruauté à lui refuser le

«petit bravo» qu'on accorde à tous les amateurs.

J'applaudis tout le temps, en dissimulant parfois un bâillement.

J'applaudis les innombrables couples de définitions: «La constance

demeure, la persévérance tient à avancer.» Je souris poliment, pendant

qu'on m'explique une fois de plus la distance qui sépare la sincérité

de la franchise, l'affection de la tendresse, la solitude de

l'isolement, l'impertinence de l'insolence, la discrétion de la

délicatesse; et je me sens tout aise d'apprendre qu'entre convaincre

et persuader il y a une nuance. Je remercie, très touché: «Vous êtes

vraiment trop bonne, comtesse, de prendre ainsi toute la peine pour

vous et de me dispenser de consulter moi-même un dictionnaire des

synonymes.»

Quelquefois, pour varier, on joue à la profondeur; mais on a plus de

concision que de précision, et la plaisanterie semble vraiment trop

simple qui consiste à prendre un mot dans deux sens que rien ne

détermine et à nous lancer à la tête des phrases telles: «La

galanterie est l'amour... sans amour.»

Un mathématicien de mes amis admirait:

--Voyez comme le vide de la galanterie est bien exprimé! Je pose:

galanterie = amour - amour.

et je n'ai aucune peine à résoudre l'équation:

galanterie = 0.

Il ajoutait, enthousiaste:

--Et que d'applications fécondes de cette géniale formule! Je puis

dire aussi: «La politesse est la bonté sans bonté», ou «l'hypocrisie

est la vertu sans vertu», ou «l'apparence est la réalité sans

réalité», ou...

Je l'interrompis, un peu agacé:

--Ou: «La préciosité est l'esprit sans esprit.»

Il s'effara un instant; puis il affirma très grave:

--Pascal distingue l'esprit géométrique de l'esprit de finesse. Il a

raison: les définitions géométriques sont génératrices; les

définitions fines sont annihilatrices. Mme de Beausacq abonde en

définitions fines.

Je n'ai jamais su si mon ami le mathématicien se moquait de Mme de

Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville, ou s'il se foutait de

moi.

* * * * *

Maria Star est un peu moins banale que la comtesse Diane. Son petit

livre, _Autour du Cœur_, contient deux sortes de pensées: des pensées

longues (5 à 12 lignes) et des pensées courtes. Les pensées longues

sont du vide dans des phrases lentes et vagues et flasques. Parmi les

pensées courtes, quelques-unes ont une vivacité spirituelle et valent

par la nouveauté malicieuse, non point certes de l'idée,--seuls les

perroquets aujourd'hui disent des «pensées»,--mais de l'expression

rapidement cinglante. Quand Maria Star s'occupe de la vanité du

«monde», on a parfois le plaisir d'entendre comme un sifflement de

cravache. Par malheur, cette mondaine qui médit même du «monde» n'a

que de l'esprit et, dès qu'elle touche aux choses du cœur, comme

l'esprit ne suffit plus, tout devient incertain, hésitant ou

franchement faux. Souvent même on est choqué par ce qu'il y a de viril

et de donjuanesque dans ces pensées signées d'un nom de femme. «Dans

le royaume de l'amour, la mendicité est interdite. Ne demandez rien,

prenez tout.» Cela est encore féminin, si l'on veut, puisque

raccrocheur. Mais ceci: «La conquête est meilleure que la possession.»

Cette fois, visiblement, Maria Star répète une sottise et une sottise

d'homme. Peut-être le bel et bête Hugues Le Roux, qui signe la préface

de ce «bréviaire délicat (oh! oh!) de sagesse féminine (ah! ah! ah!)

et mondaine (hélas!)» s'est-il souvenu de son vieux métier de

secrétaire et a-t-il raboté pour la patronne quelques-unes de ces

platitudes. Mais,--ne l'oublions pas,--c'est surtout quand une femme

met bas un livre que la recherche de la paternité est interdite, et il

est indiscret de sourire en nommant les parrains.

* * * * *

Clémence Royer est un esprit grave et même lourd qui, certes, ne

songerait jamais à jongler avec des maximes. Elle passe pour le plus

vaste des actuels cerveaux féminins; de bons juges estiment sa

puissance généralisatrice et sa force logique, et Renan la déclara

«presque un homme de génie». Malgré le «presque» et le sourire de

Renan, l'éloge reste un peu gros. Mme Clémence Royer, écrivain

pénible, a un vrai talent philosophique, mais un talent de disciple.

Elle emprunte à Darwin ses principes et elle vaut surtout par la

dialectique nette, vigoureuse, ingénieuse parfois dans sa lourdeur,

qui lui permet de tirer d'intéressantes conclusions de détail et

d'indiquer quelques applications inaperçues des vérités ou des erreurs

évolutionnistes. Elle a aussi un intéressant instinct mathématique et

architectonique. En face d'un événement de l'histoire, elle se demande

souvent ce qui serait advenu de tout un peuple, cet événement

supprimé. De telles rêveries semblent au départ capricieuses et

féminines. Mais bientôt la puissance lourde des reconstructions

exprime un esprit géométrique qui s'amuse à bâtir sur des hypothèses

branlantes des équilibres d'univers. J'ai plaisir à voir avec quelle

conviction elle remplit de mortier ses châteaux de cartes. Malgré

l'inélégance du geste et la maladresse de la phrase, on est intéressé

parce qu'on se sent en présence d'un cerveau qui travaille.

Il y a bien longtemps que l'Université de Lausanne partagea le prix

d'économie politique entre elle et Proudhon, et depuis elle ne s'est

jamais désintéressée de la sociologie. La _Fronde_ lui est aujourd'hui

une tribune commode, et elle y expose copieusement ses idées sociales.

Ici encore, elle est un génie constructeur, abominablement latin,

organisateur et tyrannique. Elle ne se trouve pas assez gouvernée:

elle exige un quatrième pouvoir, «le pouvoir enseignant.» Elle

s'irrite de l'originalité de pensée, attaque celui «qui n'en veut

croire que son _logos_, son démon intime». Il lui faut un enseignement

d'Etat seul et tout-puissant, une orthodoxie scientifique. Elle exige

qu'on impose à l'enfant «la vérité actuellement connue des faits

historiques ou naturels».

Je regrette pour elle qu'elle se soit laissée entraîner à la politique

quotidienne et que sa pensée, sous le vent des partis, tourne,

girouette lourde et grinçante. Un exemple de ces naïves palinodies. Le

5 mai 1898, en un article intitulé: _le Colin-Maillard électoral_,

elle proclame très nette: «Si j'étais électeur, j'exigerais de mon

candidat qu'il se déclare anticlérical, antimilitariste,

antiprotectionniste, c'est-à-dire antiméliniste, mais je lui

demanderais en outre d'être antirevisionniste et même antiradical, si

le radicalisme consiste aujourd'hui à être inopportunément

opportuniste et à se mettre un masque sur la figure pour mieux séduire

les gens».

Mais, le 6 juillet de la même année, elle applaudit Brisson qui, pour

être ministre, vient d'abandonner tout son programme, et elle s'écrie:

«Pour le moment, le devoir des patriotes, c'est d'être des

républicains de gouvernement».

Revenez, esprit sérieux, lourd et naïf, à la noblesse d'études moins

actuelles.

* * * * *

Paul Redonnel, hautain poète et métaphysicien dans _les Chansons

éternelles_, est parfois un critique bien irrespectueux. N'a-t-il pas

surnommé une de nos plus éminentes penseuses, Mme Clémence

Badère,--Démence Baderne? Pourtant je connais peu d'œuvres aussi

puissamment originales que _la Vérité sur le Christ_. La préface nous

informe que l'auteur est une ignorante de génie et qu'il n'est pas

nécessaire d'étudier pour connaître les vérités historiques. «L'homme

de génie proprement dit n'a pas toujours besoin de livres pour

s'aider;--quant à moi, je serai brave comme Jeanne d'Arc que Dieu seul

inspira». D'ailleurs, elle n'est pas absolument sans lecture, elle a

parcouru «quelques passages d'un livre de M. Darwin».

Voici deux ou trois vérités scientifiques «que Dieu seul inspira».

D'abord une explication nouvelle des fossiles:

«Ces pierres n'étaient-elles pas des ébauches d'animaux ou de

créatures humaines, que le soleil n'aurait pu réchauffer, se trouvant,

par une cause quelconque, à l'abri de ses rayons et qui, par cette

même cause, auraient échappé à l'Intelligence suprême qui n'aurait pu

les animer, les vivifier, et seraient, à la longue, par l'effet du sol

battu par les pluies, rentrées dans la terre et se seraient pétrifiées

avant d'avoir la forme parfaite.»

Quittons les ténèbres de la préhistoire:

«Les Gaulois, qui vivaient depuis des siècles dans des sentiments de

fraternité, malgré qu'ils connussent l'amour sexuel, furent envahis

par les Francs».

Sur Jésus, une grande révélation: il n'était pas le fils, il était

l'époux de la Vierge Marie.

Mais le livre a surtout un but moral. Il enseigne la chasteté:

«Nous ne devons pas engendrer; c'est, selon moi, une erreur qui s'est

transmise de génération en génération».

Et, deux pages plus loin, la démonstration faite, l'auteur triomphe:

«Je le répète, c'est une erreur qui s'est transmise de génération en

génération, et qui, à la longue, est devenue une habitude, et

ensuite, d'âge en âge, de siècle en siècle, est passée par le contact

de la civilisation, qui l'a admise à l'état de besoin.»

Pauvres hommes! combien ils sont à plaindre de leur

erreur-habitude-besoin! Figurez-vous que «cette action, en leur

faisant un autre sang, a changé leur caractère».

Ce malthusianisme si originalement radical est le centre de la

philosophie de Clémence Badère. Le lecteur me dispensera d'exposer le

reste, d'indiquer comment elle puérilise la vieille doctrine de

l'hylozoïsme, comment elle mêle et embrouille le dogme de la chute et

le système de l'évolution. J'aime mieux citer quelques lignes d'un

noble féminisme.

Écoutez cette plainte poignante:

«Quand, par exemple, une femme veut parvenir en littérature, il lui

faut une protection, et son protecteur, très souvent, lui impose

certaines conditions; et il en est parfois qui ont la déloyauté de ne

pas se rendre après.»

Fi! les vilains poseurs de lapins...

Encore une citation, pour achever la confusion de Paul Redonnel et de

ses habitudes «d'insolence littéraire». Voici un souhait d'une

noblesse bien touchante, et qu'applaudira plus d'une demi-mondaine

surmenée:

«Si l'homme, au lieu d'entraîner à sa perte la femme qui s'éprend de

lui, la respectait en s'en tenant avec elle à un amour platonique,

qui est généralement le mieux goûté;

«Si, par reconnaissance de cet amour qu'elle éprouve pour lui, il lui

donnait la même somme ou le même bien-être qu'il lui eût donné si elle

lui eût accordé toutes ses faveurs;

«Ne serait-ce pas plus sage et plus généreux de sa part, que de lui

faire commettre un acte qu'elle ignore, et qu'elle ignorerait

peut-être toujours si on ne le lui montrait pas?»

Liane de Pougy, l'insaisissable, est-elle du même avis: plus de

michés, rien que des poires?

* * * * *

Mme Eulalie-Hortense Jousselin est l'auteur d'un livre intitulé _les

Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, œuvre écrite «à

l'académie des larmes» et pleine de «découvertes» qui «ont été très

discutées», car «beaucoup de personnes n'ont pas compris que c'est une

bible». Il paraît que son «génie» de «prophète» a attiré à Mme

Jousselin de terribles persécutions: elle se plaint particulièrement

qu'on ait publié plusieurs de ses idées dans des livres signés

Fontenelle et qu'on ait souillé le nom du «neveu du grand Corneille...

dans l'espérance d'anéantir» le nom de Mme Jousselin «si connu, et

_sa_ réputation si universelle».

Je n'aurai pas l'outrecuidance de juger «une bible». En face de Mme

Jousselin, comme en face d'une montagne ou de tout autre spectacle

colossal, mon admiration reste muette. Devant ces puissances énormes

on n'a plus qu'un devoir descriptif, et on tremble en essayant de les

faire connaître à qui ne les a point vues. Heureusement Mme Jousselin

a eu la condescendance de résumer elle-même son livre et de dire en

quelques lignes vigoureuses ce qu'on en doit penser. Je n'ai donc qu'à

copier, respectueusement, en un frisson religieux:

«Ce livre est divisé en cinq grands chapitres:

«Dans le premier: _l'Enfer au milieu des Fleurs_, l'enfant qui vient

de naître est comparé au vieillard et il est parlé du laboureur...

Dans le second: _Erreurs humaines_, le Christ est surnommé

Enri-errant, etc. Dans le troisième: _la Prison pour tous_, l'univers

est comparé à une cellule, l'auteur découvre le Purgatoire et l'Enfer,

et fait voir que le sang ne parle pas, etc. Dans le quatrième: _les

Ames_, l'auteur parle de l'aveugle de naissance et démontre ce

mystère; il découvre deux âmes célestes et deux âmes matérielles;

explique pourquoi nous rêvons pendant notre sommeil: ce passage est

suprême. Dans le dernier chapitre: _Outre terre_, l'auteur découvre

des lois sur la nature; fait parler les éléments terrestres d'une

manière la plus dramatique, et enfin nous montre les Planètes

rocheuses, et ses habitants, dans un tableau si radieux qu'on s'y

voit transporté.

«Enfin, cette merveille est un trait de lumière, une œuvre de

découvertes et de maximes qui laissera l'auteur chef de religion.

«Il est évident que Mme Jousselin la reine de la philosophie moderne,

dont l'école a bouleversé tant de cerveaux, a montré dans ses

_Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, pour ne pas dire plus,

autant d'imagination qu'Homère, Michel-Ange, Géricault, Cuvier, Linné,

Geoffroy Saint-Hilaire et Newton».

* * * * *

Le roman, genre souple et séduisant, est le mode d'exposition préféré

par quelques penseuses.

Esther de Suze a publié _Cœur brisé_, longue nouvelle d'un romantisme

désolé. J'aime la première partie: une petite fille découvre lentement

les tristesses de la vie et les exprime par de gracieux bégaiements ou

par des gestes mélancoliques d'une beauté frêle. Malheureusement la

petite fille grandit, et son «immortel ennui» entre dans une formule

trop connue. Esther de Suze a d'autres torts. Elle délaie en roman le

sujet d'une ode ou d'une «méditation», et elle n'hésite devant aucun

procédé pour grossir le petit livre: quand elle ne trouve pas d'autre

moyen de répéter les lieux-communs pessimistes, elle fait lire

l'_Ecclésiaste_ à son héroïne et copie pour notre usage quinze versets

aggravés de commentaires rabâcheurs.--L'écriture est d'une débutante

qui veut tout le temps être admirable et qui souvent bavarde, sans

plus savoir ce qu'elle dit, zigzague en une griserie verbale. Il faut

l'excuser, à ces moments-là, avec une de ses belles phrases, et

répéter: «Un vertige lui était venu des lointains inconsciemment en

fermentation de son âme d'intellectuelle».

* * * * *

J'ai lu de la baronne Madeleine Deslandes (Ossitt) deux volumes: _A

quoi bon?_ et _Ilse_. C'est, chaque fois, l'histoire d'une femme qui

aime profondément et pour toujours, d'un homme qui aime à demi et pour

peu de temps. Les deux héroïnes meurent de la cruauté inconsciente des

deux mâles. Eux restent pour tirer les conclusions et déplorer dans:

_A quoi bon?_ «le trop tard inexorable et fatal de toute existence»,

dans _Ilse_ «comme tout est inutile.»

Ces deux éditions de la même histoire schaupenhauerienne sont de

valeur très inégale. _A quoi bon?_ est une banalité prétentieuse.

_Ilse_ est arrangée en légende gentiment puérile, écrit avec une

naïveté précieuse, qui a par endroits je ne sais quelle grâce

maniérée. J'aimerais assez ce dernier livre si un épilogue de vie

triviale ne venait écraser la joliesse fleurie,--fleur de papier,

certes, sans parfum, mais adroitement chiffonnée,--du conte idyllique.

* * * * *

Mme Julia Bécour a publié sous son nom des contes enfantins d'une

imagination souvent bizarre, parfois amusante. Sous le pseudonyme de

Paul Grendel, elle a donné d'ennuyeux romans à thèse, mal construits,

où s'élèvent entre personnages secondaires d'interminables discussions

sans nul rapport avec l'affabulation banale. Tâchons, du moins, d'en

retirer quelque enseignement nouveau et sachons désormais que les

jésuites sont fourbes, que les matérialistes sont grossiers et que le

spiritisme est la vérité. Paul Grendel nous apprend encore qu'une

jeune fille a tort de prendre un amant et qu'un mari ne saurait

tromper sa femme sans être «un misérable.»

* * * * *

Les premières pages que j'ai lues de J. de Tallenay me furent une joie

noble et inquiète. Sa pensée me semblait platonicienne hardiment; son

écriture, vivante d'une vie qui s'élance et qui retombe, qui tâtonne

dans le mystère, toute secouée par des terreurs et des espoirs. En des

sujets analogues à ceux qu'aime Gilbert-Augustin Thierry, je la

trouvais bien supérieure à ce marchand d'au-delà bourgeois pour

lecteurs de la _Revue des Deux-Mondes_. Mais des lenteurs de la

phrase, des longueurs de l'alinéa, du balin-balan endormi du chapitre,

et de la répétition des mêmes effets, et du rabâchage des mêmes idées,

et du recommencement des mêmes scènes, une brume d'ennui s'éleva qui,

peu à peu, noya pour mes regards tous les mérites harmonieux. Je

m'irritais de rencontrer pour la dixième fois le même dialogue

piétinant et de voir admirables aspirations et merveilleux

pressentiments devenir, hélas! des bavardages.

* * * * *

Je ne suis ni occultiste ni aliéniste, et je ne me sens pas la

compétence de juger les livres de Mme Lucie Grange, qui parfois signe

Hab, parce qu'elle est aussi le médium Habimélah. La voyante du

boulevard Montmorency publie des communications d'Hermès Trismégiste

lui-même. C'est bien assez d'irriter tous les bas-bleus, sans

m'attirer encore la colère d'une aile-bleue. Je préfère m'incliner

respectueusement, lâche devant le mystère. Mon intelligence alourdie

de chair n'aura pas la présomption de critiquer ce grand désincarné,

et je tremble religieusement devant un livre écrit avec une plume

d'esprit. Écoutez. C'est Habimélah qui parle:

«De ses immenses ailes qui couvraient son corps, ramenées en avant

comme une sorte de voile pudique (oh! oh! messieurs les esprits

auraient-ils aussi des «parties honteuses» et exactement les mêmes

préjugés que nous?), il tira une des plus belles plumes et il m'en fit

présent. Je le remerciai et le questionnai.

«Il ne répondit que par un doux sourire, me faisant remarquer qu'elle

était taillée comme une plume à écrire.»

Ailleurs Hermès lui-même rappelle l'événement:

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 11 / 14 段