et la lui a donnée pour écrire.»
Certes ma plume de fer n'est pas sans courage. Pourtant elle n'ose
s'attaquer à cette plume d'oie taillée par un «archange».
XV
AU HASARD DE LA MASSUE
Eh bien! non, je ne les massacrerai pas toutes. Elles sont trop, et je
me sens périr d'ennui à lire tant de livres vides. Dans le tas énorme
qui me menace encore, je vais prendre de-ci, de-là, au hasard. Tant
pis ou tant mieux pour qui m'échappera.
Un lot de grandes dames pour commencer.
La comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie a conté son _Séjour aux
Tuileries_ en trois volumes. Cette cousine des Napoléons était bien
placée pour connaître les secrets. Mais une fidélité respectable l'a
empêchée de dire les choses intéressantes. Elle est vague, banale et
apologétique. Elle se manifeste, d'ailleurs, niaise, peu capable de
deviner ou même de voir. Les événements postérieurs soulignent
cruellement plusieurs des niaiseries qu'elle écrit au jour le jour. En
1867, Mme de la Pagerie est dans l'enthousiasme: le roi de Prusse est
venu la voir et, après des compliments personnels, il a dit avec
émotion toute sa sympathie pour Napoléon et Eugénie, qui «salue comme
personne!» Quand «l'année 1869 a remplacé l'année 1868», la comtesse
signale la mort du maréchal Niel, ministre de la Guerre, chargé de
réorganiser l'armée. Enthousiaste comme elle l'est toujours devant un
personnage officiel, elle s'écrie: «On peut dire que la mort l'a
frappé au moment où les plus grandes difficultés étaient surmontées.»
On sait assez généralement, en effet, que le général Lebœuf, «appelé
à continuer son œuvre,» n'eut plus qu'à coudre quelques boutons de
guêtre.
* * * * *
Exilée dans sa jeunesse, plus tard femme d'un ministre italien qui fut
un homme d'état remarquable, adulée des uns, calomniée par d'autres,
parfois persécutée, toujours reine d'une petite cour dont la
composition variable fut souvent peu flatteuse, Mme de Rute a pu
beaucoup voir et beaucoup observer. Elle est d'ailleurs une
infatigable voyageuse. Et partout elle porte une curiosité
sympathique, trop facilement éblouie: elle eut dès les premiers jours
une indulgence facile et lasse de vieillard qui comprend tout; elle
n'a pas encore perdu la jeune faculté de l'enthousiasme. Je ne sais
quel flatteur l'a définie: «la bonté armée.» Hélas! les pauvres
armes, combien courtoises et émoussées.
D'après ses livres, la bonté est bien sa caractéristique, mais une
bonté un peu banale, amalgame de curiosité toujours insatisfaite et de
faiblesse. Parfois elle veut montrer ses griffes: alors on s'aperçoit
qu'elle n'en a point. Elle écrit sur le Portugal, un livre qui
s'applique à être sévère et spirituel, qui reste naïf et aimable. Ses
tentatives d'épigrammes tournent en madrigaux et, si elle essaie un
madrigal, c'est un dithyrambe qui lui échappe. Où le plus indulgent
s'indignerait, elle s'efforce de sourire en personne qui n'est pas
dupe tout à fait; elle admire quand nous souririons. Antonio Ennès,
minuscule imitateur de tous nos romantiques, lui apparaît un grand
génie original, et elle vante _Un Divorce_, gros mélo quelconque,
comme un rare chef-d'œuvre. Malheureusement pour Ennèss,
l'enthousiasme de Mme de Rute est indiscret: non contente de louer,
elle traduit, nous permettant ainsi de juger la pauvreté des
inventions qu'elle admire. Elle fut plus heureuse le jour où elle
s'éprit d'Etchegaray et de son _Grand Galeotto_.
Plus que dans ses traductions, ses récits de voyage et son théâtre
(quoique _l'Aventurière des Colonies_ vaille bien _Un Divorce_), elle
est intéressante dans son recueil de nouvelles, _Énigme sans clef_.
Certes, on y trouve çà et là des réflexions bavardes et ennuyeuses.
Mais ces petites inventions révèlent un esprit aimable et indulgent,
une sensibilité frémissante. Le premier récit, surtout, exprime toute
la douceur faible de cette nature souriante, et son besoin
d'attachement, et sa facilité à juger les pires gredins sur leurs
rares spontanéités nobles, et son naïf et touchant instinct de se
confier toujours même après qu'on l'a dupée. D'autres narrations sont
de matière frêle et insuffisante, d'arrangement trop ingénieux.
Parfois aussi l'émotion est produite par des moyens connus, et nous
sourions en songeant à Maupassant. Mais deux ou trois figures se
dressent d'une beauté simple et originale et _la Parricide_ à elle
seule, me paraît valoir,--excusez, madame, mon peu d'estime pour une
de vos grandes admirations--tout ce que je connais d'Antonio Ennès.
* * * * *
La duchesse d'Uzès, chauffeuse, fabricante de statues et de
prétendants, a essayé deux fois du sport littéraire. Elle n'y a pas
trop mal réussi. Son premier livre, _Pauvre Petite!_ nous est présenté
comme un manuscrit du XVIIIe siècle. Le pastiche est adroit, le ton
dégagé, la phrase alerte. Mais Mme d'Uzès est la plus moderne des
grandes dames: grande dame par la syntaxe, jolie et souriante et
poudrée, moderne par le vocabulaire. Il lui arrive d'oublier le jeu
auquel elle nous a conviés et de copier dans le vieux manuscrit
étonné le mot «névrose».--_Julien Masly_ est un roman psychologique
dont le début m'intéressa. L'auteur a voulu étudier un caractère de
plébéien malheureux, farouche, «isolé dans son indépendance rageuse»,
quelque chose comme un Jean-Jacques moins le génie. Elle lui a donné
d'abord des gestes significatifs et, comme l'intrigue est longue à se
nouer, j'ai espéré quelque temps qu'il n'y en aurait point. Hélas! il
en arrive une, et dès lors les actes deviennent, de plus en plus
absurdes, les très humbles serviteurs de l'action. Julien, dédaigné
par la grande dame qu'il aime, finit dans la folie. Le dénoûment est
gros et invraisemblable: le pauvre garçon jusque-là n'avait paru
«excessif et déséquilibré» que dans le caractère, et chez lui «tous
les sentiments pouvaient se succéder sans transition.» En bonne
psychologie, malgré le romantisme de ses gestes, son cerveau devait
rester sain. Car c'est seulement à la surface de son âme âpre que se
jouaient ses passions brusques, mêlées, amours qui s'exaspèrent en
haines et que font oublier bientôt d'autres amours haineuses.
* * * * *
Mme de Roisel signe ses livres d'un nom plébéien, François Vilars,
peut-être comme on revêt un costume d'une élégance plus négligée quand
on daigne travailler au jardin. Sur le bon terreau plat d'intrigues
déjà ratissées par mille feuilletonistes, elle fait fleurir les
corolles communes d'héroïsmes qui poussent dans trop de romans. Et de
gros drames bien rouges s'étalent laids et lourds comme des pivoines.
Parfois cependant sourit, telle une violette blanche, la grâce simple
d'une idyllette ou rit comme une cascatelle une page de comédie un peu
trop longuement bavarde.
* * * * *
_Leur Fille_, le livre de Jean de Ferrières, est triste, gris, d'une
écriture souvent élégante, précise et discrète, quelquefois maigre
anguleusement. L'auteur aime les séries de menues observations
nuancées, mais il applique sa psychologie fine à des situations
romanesques et ce vrai dans du faux donne un résultat flottant et
inquiétant. Je ne parle que des personnages féminins, à demi vivants
dans un air irrespirable. Les hommes sont faux, franchement, de
noblesse convenue ou d'infamie, point pire, certes, que l'infamie
virile, mais différente et toute féminine.
* * * * *
Mme Schalck de la Faverie n'est pas, non plus, sans talent; mais ici,
que de pédantisme et que de romantisme! Ses livres sont des mélos
effroyables, commençant,--les traîtres!--en gentillesses d'idylles
et qui, pendant quatre cents pages, nous égarent dans les aventures
les plus extravagantes et dans les plus folles digressions
philosophico-lyriques: immenses jardins aux parterres un peu nus
malgré de nombreuses fleurs noires, mais où les sentiers s'encombrent
d'herbes folles, de fleurettes et de ronces. La tristesse de Mme de la
Faverie n'est pas le pessimisme morne de 1880; c'est le fatalisme
gesticulant de 1840. Elle aussi, elle a dû lire le mot [Grec: Anagchê]
sur quelque tour de Notre-Dame. Ses dénoûments sont à triple détente:
1º les méchants tuent la moitié des bons; 2º la justice prend les bons
qui restent pour les assassins et les supprime; 3º les méchants sont
punis par quelque «hasard fortuit» et pourtant providentiel.
Parmi les personnages qui reviennent le plus souvent dans ces récits
d'une imagination bizarre et amusante, je signalerai «la femme
pieuvre.»
Regardez et frémissez:
«Victor Hugo a vu et nous a décrit l'animal.--Nous avons connu la
femme et nous essaierons de la dépeindre...
«... L'appétit de la bête diffère de l'œuvre de la femme en cela que
la bête tue pour avoir une nourriture, et que la femme dont nous
parlons veut quelque chose de plus: l'homme qu'elle tient ne sera pas
une pâture seulement, mais une parure. Cette pieuvre est aussi un
parasite; elle ne pique pas toujours en enlaçant; elle rampe, glisse,
s'identifie d'abord sans blesser.
«Quand vous vous apercevez qu'elle vous gêne, vous étreint, vous
étouffe, il est déjà trop tard! La liane vivante a pris racine dans
votre écorce, ses branches se nourrissent de votre jeune ardeur;
toutes vos fleurs ne servent plus qu'à l'orner elle-même, tandis que
vous vous fanez dans cette absorption lente, qui tient à la fois de la
caresse et de l'engourdissement.
«La nature l'a pourvue de tous les appareils nécessaires à ses
instincts, à ses plans, à ses besoins.
«... La pieuvre de Victor Hugo dévore un homme; la nôtre se plaît à
bercer, magnétiser et engourdir mollement ses victimes.
«Quand la proie se réveille et fait mine de vouloir fuir, les deux
bras charnus se soulèvent; les fossettes se creusent plus profondes;
les petites mains se réunissent et vous enserrent plus solidement que
ne le ferait une chaîne de galérien; la bouche de la pieuvre adhère à
votre bouche: l'homme est perdu!...»
J'arrête à regret la citation, car j'avoue que cette sottise verveuse
m'amuse. Je dois pourtant avertir les jeunes gens: les dégâts de la
femme pieuvre sont particulièrement terribles quand c'est «à l'entrée
de la vie, sous le portique du temple où le convoquait le destin» que
le pauvre bougre «a rencontré cette créature apocalyptique, à la tête
de chérubin qui souffle de la trompette, aux griffes de dragon qui
déchire les anges.»
Outre de nombreux romans, Mme Schalck de la Faverie a publié un poème,
_Coupables ou Victimes?_ sorte de _Jocelyn_ mélodramatique où j'ai
surtout admiré des épigraphes en langues fort diverses: français,
latin, italien, allemand, anglais et même droit. Des vers
grandiloquents sont précédés de ces lignes: «La séparation de corps ne
rompt point le lien du mariage, elle ne fait que le relâcher.
MOURLON.»
* * * * *
Noël Bazan écrit des romans pour _le Petit Journal_, _le Semeur_ ou
_le Républicain de l'Est_. Mais elle est fière surtout de ses deux
recueils de vers. Elle donne «aux autres femmes ces morceaux de _son_
cœur, ces gouttes de _son_ sang... Aux autres femmes... à tous, à
l'humanité. Tant de lèvres lui ont menti, que cela adoucira peut-être
sa souffrance, de pouvoir se reposer sur un cœur vrai.» Elle s'écrie
encore: «J'ouvre aux yeux de tous ce _Livre d'une femme_, que
plusieurs d'entre elles ont pensé, qu'une seule a eu le fier courage
d'écrire, et je sais que beaucoup m'en remercieront.»
Je la remercierais, certes, d'un esprit ému, si elle tenait la moitié
de ces promesses.
Mais l'amour qu'elle chante sur son mirliton est de ces sentiments de
surface dont il est difficile de juger s'ils ont été vaguement sentis
ou décrits seulement:
Ami, te dire que je t'aime,
C'est, je crois, ne t'apprendre rien;
Mais il est, et tu le sais bien,
Des mots qui sont tout un poème.
Et huit vers,--qui ne sont même point destinés à être mis en
musique,--disent à l'ami: «Je t'aime le soir»; huit vers lui
affirment: «Je t'aime la nuit»; huit vers lui répètent: «Je t'aime le
matin.» Nous voilà instruits de beaux et profonds secrets sur l'amour
féminin.
Noël Bazan, comme beaucoup de poètes insincères, abonde en souvenirs
livresques. Quelquefois elle ronsardise gauchement
Au courant de cette vesprée,
Loin du bois qui le vit s'ouvrir,
Le muguet blanc vient de fleurir
Parmi la peluche empourprée.
Ou bien, écrasant d'une lourde incohérence le refrain de Villon, elle
se demande:
A quoi bon rebâtir sur les neiges d'antan?
Quand cette vantarde de sincérité ne mirlitonne pas ou ne se rappelle
pas son cours de littérature, elle se montre abominablement précieuse.
Tantôt elle fait l'homme et se souvient de la bien-aimée:
... J'allais lui tendant le rire des corolles
Pour qu'elle le cachât sous l'aile du baiser.
Tantôt elle morigène un amoureux: «Voyons, mon ami, l'aimes-tu
vraiment? Supposons qu'elle enlaidisse,
Et que cet être exquis n'ait plus la même écorce,
Avec le même feu, l'aimeras-tu demain?»
Je trouve cependant chez elle un sentiment sincère: l'admiration
éperdue pour le cabotin. Jules Truffier, tu es «Apollon» lui-même, et
il suffit de te voir, «quand tu t'emballes», pour ne plus soutenir
«qu'Eros est devenu vieux». Sois jaloux pourtant de Mounet-Sully: il
fait délirer davantage Mme Bazan. Elle lui offre un éventail brisé à
l'applaudir,
Ainsi qu'autrefois l'on offrait
A Jésus l'encens et la myrrhe.
Elle clame au _Bambino_ imprévu:
Le génie est un âpre et merveilleux breuvage...
Tu t'en désaltéras jusques à perdre haleine.
Et elle nous informe, très sérieuse, que Shakespeare «allait tout
détruire» de «son œuvre de granit», quand une vision (heureusement!)
vint lui promettre ce Messie, Mounet-Sully.
* * * * *
Ce que ce pauvre Ledrain doit être abruti par la continuelle lecture
des manuscrits! Il nous garantit que nous trouverons dans _Fleurs des
brumes_ non seulement «ce qu'il peut y avoir de délicate tristesse
dans l'âme féminine», mais encore «les ingénieux motifs et l'art de
bien dire». Il affirme aussi, préfacier libéral, que «par son
tempérament et par son genre de talent», Jane Guy appartient «à la
race de Mlle de Lespinasse». J'ouvre au hasard, très alléché, et je
lis:
M'abusant peut-être j'ai pris
Pour rêverie intérieure
Ce qui n'était qu'hébètement.
Pas très poétique. Je suis mal tombé. Tournons des pages... Je
rencontre ce final:
Viens chaque soir,
O bel œil noir,
A mes yeux bleus
Ouvrir les cieux!
Ledrain est pourtant un homme sérieux, et que la fréquentation des
prophètes juifs a dû rendre difficile en poésie. Je lis tout,
curieusement, âprement, cherchant ce qui a bien pu l'enthousiasmer. Je
trouve d'autres platitudes presque amoureuses; je trouve des moralités
à la Mme Deshoulières sur les oiseaux, les fruits, les orages, les
cerfs-volants. J'arrive enfin à cette conclusion:
C'était un monstre, un être infâme,
Et c'était un ange du ciel;
C'était de l'absinthe et du miel;
En un mot, c'était une femme.
Veinard de Ledrain, va! Pour aimer tant le bouquin, il n'a dû lire que
le titre, qui est gentil.
* * * * *
J'ai encore là devant moi une cinquantaine de volumes lus et un gros
tas de notes laborieuses. Le courage me manque d'utiliser tout cela;
et je cherche des prétextes pour écarter ces dernières gouttes de lie.
Je néglige d'abord les amazones qui, depuis que je les ai dépassées,
m'ont lancé par derrière d'autres livres à la tête. Voici deux mois
que je n'ai parlé de Gyp et de Marie-Anne de Bovet, et vous pensez
bien que je suis en retard d'au moins deux volumes avec chacune de ces
faciles rabâcheuses. Il est vrai que les bavardages réunis sous des
titres inédits, je les avais déjà entendus. Vous parlez beaucoup,
madame et mademoiselle, mais vous vous répétez toujours, infatigables
perroquets de vous-mêmes. Arvède Barine a donné sur quelques
_Névrosés_ des études ni plus ni moins intéressantes que ses travaux
antérieurs. Henry Gréville a publié, je crois, cinq romans depuis six
mois que je me suis débarrassé d'Henry Gréville: je refuse de les
lire. Rachilde a déshonoré une fois de plus un beau talent à bâtir un
château de cartes transparentes. Et j'ai sous la main _le Sang_,
nouveau recueil de phrases de Barbey d'Aurevilly et de Guy de
Maupassant, mises en désordre, rendues incorrectes et salies par les
soins de Jane de la Vaudère. Combien d'autres, que je ne nommerai même
pas, ont recommencé à manifester une ineptie déjà trop connue!
* * * * *
Mais voici deux livres qui mériteraient de longs éloges. _Journées de
Femme_ m'a donné les joies exquises qu'on attend de toute œuvre de
Mme Alphonse Daudet. _Follement et Toujours_ m'a fait connaître une
face inédite du talent de Max Lyan. Ce troisième roman est fort
différent des premiers du même auteur. Je n'y retrouve ni la
composition d'un charme inquiet de la _Fée des Chimères_, ni la
simplicité directe et franche de _Cœur d'Enfant_. Ici nous sommes
dans un labyrinthe anglais, qui m'irriterait un peu, si les phrases
éloquentes du guide et l'histoire passionnée qu'il raconte laissaient
le temps de remarquer l'artifice de l'architecture. Et ce livre n'a
pas la vérité humble, tendre, douloureuse, qui nous émut dans _Cœur
d'Enfant_, ni la jolie ironie délicatement triste qui fait sourire la
_Fée des Chimères_. Cette fois, des sentiments violents, presque fous,
soulèvent des gestes amples chez des êtres puissamment harmonieux; et
les détails, parfois réels, mais un peu soulignés, sont disposés
habilement, pour un effet. Par la noblesse emphatique de certaines
attitudes, par le lyrisme large et pourtant gracieux de certains
mouvements, ce livre, d'une fougue adroite et rythmée, m'a fait songer
à tels tableaux de l'école bolonaise. Et, si je préfère, pour ma part,
le dessin plus spontané des œuvres précédentes, je suis heureux
pourtant de découvrir une note nouvelle en la vaste harmonie du talent
de Max Lyan,--un des moins connus et le plus beau peut-être des
talents féminins d'aujourd'hui.
* * * * *
Après cette dernière joie, je passe indifférent, sans vouloir les
remarquer, devant beaucoup de bas-bleus qui mériteraient pourtant un
coup de massue.
Non, je ne massacrerai pas sœur Marie du Sacré-Cœur. J'éviterai le
sacrilège de toucher à une nonne, et j'épargnerai une vieille femme
vénérable. Celle-ci a cent ans accomplis, est le doyen de la Société
des Gens de Lettres. Qu'elle continue donc à mendier pour bâtir son
école normale de religieuses. Je l'abandonne aux foudres de
Monseigneur Turinaz.
* * * * *
Impunément aussi, Jeanne Amen, peintre de fleurs et directrice d'un
cours de peinture, m'aura, parmi des conseils techniques probablement
utiles, conté tant d'anecdotes indifférentes de professeur aimable et
bavard.
* * * * *
Au lieu de démolir le roman quelconque et les nouvelles médiocres de
Jean Dornis, je recommanderai son manuel sur _la Poésie italienne
contemporaine_. On n'y trouve pas grand effort de critique
personnelle, mais, les opinions des Italiens y sont tantôt résumées,
tantôt délayées. L'écriture est d'une simplicité élégante. Enfin de
nombreuses et larges citations forment une anthologie utile à qui
connaît l'italien. Aux autres, les traductions de Jean Dornis,
intelligentes mais timides, n'apprendront pas grand'chose sur des
poètes d'expression plus que de pensée.
* * * * *
J'ai lu avec intérêt les biographies un peu lentes et monotones de
Marie Dronsart. Elle est au _Correspondant_, avec autant de conscience
mais moins de talent et de sourire, ce que sont à la _Revue des Deux
Mondes_ Bentzon et Arvède Barine.
* * * * *
Qu'Antonia Bossu laisse toujours aller _Au fil de l'eau_ ses vers
lents et la banalité de ses bons sentiments sans imprévu ni
profondeur: je n'essaierai pas de les arrêter.
* * * * *
Je ne dirai même pas à Marga que tout un volume de prose incorrecte et
insipide pour délayer _la Jeune Veuve_ de La Fontaine, c'est beaucoup.
Je ne la féliciterai pas du grand effort intellectuel qui lui a permis
de modifier le dénouement. Quand, la veille du second mariage, très
éprise de son fiancé, l'héroïne se tue pour rester _l'Inconsolée_, je
ne m'émeus pas de cette psychologie inepte, à la René Maizeroy: ma
faculté de s'étonner commence à se fatiguer.
* * * * *
Je ne signalerai pas non plus les points d'exclamation de Max Dufort
et les faux héroïsmes des amoureuses qui, chez elle, sacrifient leur
passion à l'égoïsme paternel.
* * * * *
Et j'écarte Liane de Pougy, et _l'Insaisissable_, sous prétexte que je
ne m'occupe pas des réclames. Il y a pourtant dans celle-ci une jolie
page: le portrait en phototypie de l'auteur-marchandise.
* * * * *
J'ai cité ailleurs quelques-uns «des vers plats, invertébrés» de
Camille Bruno. Depuis j'ai lu d'elle trois romans, et aussi des
piécettes, et encore un drame ignoré de tous, même de mon ami Paul
Peltier, le plus renseigné des critiques dramatiques. Je jette au
panier les notes qui disent et prouvent longuement que la prose de
Camille Bruno louée par M. Léon de Tinseau, est encore plus banale que
ses vers.
* * * * *
Et mon geste les repousse aussi les deux volumes de Marthe Stiévenard,
d'une note jolie pourtant. L'émotion y est trop souvent superficielle
et la facilité banale; mais parfois un sourire me fut sympathique ou
un geste me parut éloquent.
* * * * *
Mme Roy de Montigny, chroniqueuse pour journaux de modes, m'affirme
qu'Adolphe Brisson, en refusant un de ses articles, lui écrivit:
«Votre style est une dentelle.» Et, pour me la montrer, elle cherche
la lettre, qu'elle ne trouve pas. Ne cherchez pas davantage, madame,
je ne me permettrais pas de douter de votre parole. D'ailleurs ce que
vous dites est fort vraisemblable, ne choque en rien ce que je sais
d'Adolphe Brisson, monsieur très poli et très bête. Et puis,--il faut
se méfier de tout le monde,--peut-être, ce jour-là, était-il
malicieusement juste, et se disait-il en aparté: «Je définis la
dentelle quelque chose qui est plat et plein de trous.»
* * * * *
Pourquoi dirais-je du mal de M. ou de Mme Gaure? Ces braves gens se
sont payé un _Voyage de Noces en Italie_ et en ont informé l'univers
par un volume chacun. Monsieur signe Johan Gavre, et madame, Georges
Duhamel. Ils nous apprennent, en un style aussi puissamment nouveau
que leurs renseignements, que le golfe de Naples est beau, qu'une
éruption du Vésuve détruisit Pompéi et qu'il y a des mendiants en
Italie.
* * * * *
Si je n'étais si fatigué, quelles jolies et abondantes perles je
détacherais des coquilles de Maurice de Souillac et de Pierre Dax. Je
veux cependant signaler une des plus belles. O Edmond Rocher, ô Paul
Cirou, ô tous les habiles dessinateurs, essayez de représenter les
yeux qu'imagine Pierre Dax, ces yeux merveilleux qui, au besoin,
savent donner l'oreille: «Deux yeux de turquoise, bordés de velours
noir, allaient de l'un à l'autre des convives, caressaient,
encourageaient, ponctuaient, avec cette attitude consommée qui donne
l'oreille à droite ou à gauche...»
* * * * *
Et voici, insultant à mon découragement, un nouvel escadron
d'amazones. Passent la comtesse d'Apraxin, grande dame et petit
esprit; Mme Albérich-Chabrol, dont les romans sont d'un charme trop
lent, trop vite endormeur; Élisa Bloch, représentant du plus inepte
des salons parisiens et de la plus ridiculement vide des revues; Mme
Adolphe Brisson, née Sarcey, qui, m'affirme-t-on, s'appelle parfois
Sergines et utilise ses ciseaux sur du papier imprimé.
Cavalcadent Marya Chéliga, féministe; Marguerite Comert, la
sully-prud'hommesque; Marie Colombier, ignoble platement. Sautille
Jeanne Chauvin, pie séduite au brillant de tous les boutons de
cristal. Courent devant ma fatigue Mary-James Darmesteter qui, sous
prétexte d'étudier Renan, nous donna un quelconque recueil de morceaux
choisis; Nelly Lieutier, auteur de _l'Oiseau de proie parisien_, et en
qui l'Académie couronna la tante de l'académicien Loti; Berthe Mendès,
qui cite souvent des paroles du Christ et, par zèle féministe sans
doute, les attribue à sainte Thérèse.