Je me rappelle l'Andromaque de Virgile à qui la souffrance a enseigné

la pitié. Mais il ne faut pas que l'enseignement vienne trop tôt et

soit trop continu. Les _Souvenirs d'une enfant pauvre_ nous disent la

faim et les humiliations, toutes les misères, matérielles et morales

d'une enfance dénuée et orpheline. A en juger par le ton geignard et

haineux de son second livre, Rose Romain n'a pas rencontré la revanche

qui lui était due. On connaît l'égoïsme hargneux des malades, et la

douleur continue est une bien terrible maladie. Rose Romain a toujours

à se plaindre des choses et des hommes, toujours à pleurnicher ou à

juger sévèrement. Elle se plaint de n'avoir pas eu du pain tous les

jours; elle se plaint d'avoir été humiliée par ceux qui avaient trop

de viande (et il n'y a dans cette lamentation ni colère passionnée ni

hauteur de dédain); elle se plaint d'avoir été appelée «tourmentée» et

«décadente» par les critiques; elle se plaint surtout de la

«méchanceté inconsciente du mâle».

Et c'est sa misandrie qui la rend ridicule et intéressante. La

misogynie n'est rare ni chez les hommes, ni même chez les écrivains.

Il suffit de rappeler Euripide, La Fontaine et l'Alfred de Vigny de la

_Colère de Samson_. La femme n'est guère moins portée à ce genre de

généralisations hâtives et dans la conversation nous surprenons à

chaque instant des expressions de la misandrie. Quoique prétende

Frédéric Loliée, la littérature féminine--trop imitatrice

jusqu'ici--en est encore avare. On trouve des traces de ce sentiment

dans les journaux et revues qui combattent l'omnipotence masculine;

mais je ne connais pas de livre qui le proclame aussi nettement que

_l'Inévitable Mal_. Je suis reconnaissant à Mme Rose Romain d'avoir

crié bien haut son âme absurde et sincère.

En dehors de la _Colère de Samson_, la misogynie n'a guère inspiré de

chef-d'œuvre. Les vers pour lesquels les femmes d'Aristophane

fouettent Euripide ne sont point les meilleurs du tragique inégal. Les

plaisanteries de La Fontaine, rarement amusantes, sont parfois

odieuses. La _Colère de Samson_ doit sa beauté non seulement à l'âpre

sincérité de Vigny et à la puissance ordinaire de son verbe, mais

encore à l'héroïsme du poète qui pousse le cri d'angoisse et à tout ce

qu'il y a de souffrance d'amour en cette haine vigoureuse. Celui-ci a

été déçu dans ses noblesses, non dans ses égoïsmes. Rose Romain est

malheureusement une souffrante sans stoïcisme, sans grandeur et sans

art. L'âme qui se lamente ici n'est intéressante que parce qu'elle

souffre: il semble qu'il n'y ait ni esprit ni cœur; une sensibilité

dolente seulement et, avec, la banalité de tous les bons sentiments

appris. Incapable du moindre mal, capable du seul bien ordinaire et

sans élan, une passivité qui se révolte, émouvante comme un chien qui

pleure. Certes, c'est quelque chose, c'est beaucoup plus que toutes

les habiletés et tout le métier du monde, puisque, si petite soit-elle

et si égoïste, on nous montre une âme, une flamme frêle et vivante.

Mais j'attends, impatient, la femme au grand cœur qui, ayant souffert

par l'amour, le maudira avec la noble éloquence de Vigny. Comme le

poète, elle aura tort devant la réflexion équitable, raison devant

notre émotion.

* * * * *

Ce sont encore des façons de frondeuses qu'on trouve à _la Vie

Parisienne_ et nulle part mieux qu'en ce chapitre je ne pourrais

étudier le sourire de Marni ou le ricanement de Marie-Anne de Bovet et

dresser la notice nécrologique de feu le rire de Gyp.

Gyp (comtesse de Martel de Janville, en littérature). Née le (soyons

discret), morte à Lyon le 24 juin 1894. Longtemps la vie de _la Vie

Parisienne_, la gaieté spontanée de ce triste endroit où trop de gens

essaient de rire sans y parvenir et font de l'esprit pour le seul

résultat de mieux montrer leur sottise. De son vivant, eut de la

finesse, une certaine grâce canaille, une élégance en dehors des

règles et des habitudes, faite de hardiesse et de nonchaloir: fut un

charme original. A laissé deux enfants. Bob était bien amusant quand

il était petit: ses étonnements et ses précoces compréhensions,

également embarrassants pour son pauvre abbé, nous disaient de façon

piquante les incohérences de la vie sociale. Bob vieilli a perdu sa

verve, dessine des images plus ridicules que caricaturales et trouve

parfois un mot lourd de recherche. Paulette nous intéressa aussi par

ses révoltes brusques, par son féminisme informulé. Sa figure et son

papotage n'avaient que la beauté du diable. Elle a perdu esprit et

fraîcheur. Ses instincts naïfs de petit animal égoïste et gracieux

s'expriment aujourd'hui en une philosophie qui a tout le pédantisme

lourd de la légèreté voulue. Son anti-sémitisme l'empêche de signer à

_la Fronde_, mais elle doit y écrire sous quelque pseudonyme.

Gyp, très malade de l'abandon de ses enfants, a vivoté quelque temps

de M. Carnot. Le couteau de Caserio l'a achevée.

Sur sa tombe pousse presque chaque mois un champignon sans saveur que

les éditeurs vantent dans les échos des journaux et que Drumont admire

parce qu'il espère en empoisonner Israël.

Quoique depuis sa mort elle ait autant d'esprit que M. Pierre Véron,

ses inepties posthumes ne feront pas oublier sa verve d'autrefois, et

_En ballade_, _Sport-manomanie_ ou le _Journal d'un grinchu_

n'empêcheront pas de relire ce frêle chef-d'œuvre, le _Petit Bob_.

* * * * *

Marni a débuté dans le genre «vie parisienne» en échangeant avec

Maurice Donnay des _Dialogues des courtisanes_: un peu d'observation

diluée dans beaucoup de cet esprit boulevardier qui est la forme la

plus brillante de la sottise. Pourtant le morceau final mérite d'être

signalé pour sa note douloureuse et pénétrante. Les volumes qui sont

de Marni seule contiennent encore trop de cet inepte esprit «vie

parisienne»; mais beaucoup de tableautins y sont frémissants

d'émotion. _Les Enfants qu'elles ont_ marquent le moment exquis de ce

talent. Dans les précédents recueils, l'auteur se croit trop obligée

par la loi du genre et elle s'acharne à la chasse des idées drôles.

Dans les séries suivantes, _Fiacres_, _Celles qu'on ignore_, la

fatigue se laisse un peu sentir et, à côté de pages charmantes, on

rencontre des banalités et d'indifférentes plaisanteries.

Dans Marni, l'homme à la force de l'âge est le mondain quelconque,

bêtement spirituel. Parfois elle le rend odieux en indiquant d'un

trait rapide et adroit quel épouvantable égoïsme se cache sous sa

philosophie gouailleuse. «Ce n'est pas le cœur qui _l_'étouffe» et,

dans tout ce qui n'est pas vie superficielle et banale, dans tout ce

qui montre le fond de l'être, il apparaît, à travers les déchirures de

sa verve, un ignoble mufle. Les amusements idiots et méchants de

quelques petits vicieux, le scepticisme même de quelques enfants

avertissent que le mondain au corps soigné, au langage léger, à l'âme

pourrie, ne disparaîtra pas avec la présente génération. Malgré

l'âpreté sincère et contenue de cette satire, ce n'est pas ici que

j'admire l'originalité de Marni.

Ce que j'aime chez elle, c'est toute la théorie des faibles et des

attendris, tous les cœurs douloureux et qui essaient de consoler. Sur

les chagrins d'enfant elle penche des grands-pères délicieux. Sous les

résignations émouvantes de ses femmes trahies on sent un long passé de

larmes et, parce qu'elles ne pleurent plus, elles nous font pleurer.

Elle a créé d'exquises jeunes filles, d'un esprit avisé, d'un cœur

tendre et que rendent précocement maternelles les fautes et les

douleurs des parents. «Nos mères ont beau être plus vieilles que nous,

quand elles aiment et qu'elles souffrent, elles redeviennent si

faibles, que nous les aimons comme des enfants.»

Plus que ses grands-pères, plus que ses délaissées, plus que ses

jeunes filles, j'adore ses petites filles et l'intelligence émue de

leurs caresses. Oh! leurs mouvements câlins et consolateurs et la

grâce de tel geste si imprévu et à la fois si naturel et tout ce qu'il

y a en elles d'humanité non encore déformée! Oh! la fidélité de leur

souvenir aux malheureux que la loi appelle coupables et leur façon

fraîche de sentir que la vie est autre chose que la société! Attendri,

je pardonne à celle qui a créé un peu de vie humaine d'avoir

quelquefois fabriqué de la vie parisienne. Il fallait plaire aux vieux

messieurs, dirait Jean-Jacques.

Marni, écrivain charmant et pénétrant dans ses dialogues, est

inférieure dans les notes qu'elle signe Simone à _l'Écho de Paris_. Et

elle a donné à _la Fronde_ des critiques dramatiques où elle ne

parlait même plus français. «Feu Toupinel, lequel avait une maîtresse

à Toulouse six mois par an, ne donnant ainsi à sa moitié légitime

qu'une _moitié d'année_ de fidélité, _sur les douze_, auxquels elle

avait droit...» (15 janvier 1898.) Influence du milieu ou excessive

bonté qui craint d'humilier les pauvres consœurs?...

* * * * *

Marie-Anne de Bovet perd à être trop connue. La brusquerie de son

allure, son «dédain superbe pour la morale bourgeoise et pour les

petites vertus», toutes les apparences d'une brutale franchise la font

prendre d'abord pour une nature énergique, en dehors, point toujours

«commode», mais toujours sincère et parfois cruellement spirituelle,

une sorte d'Alceste aux jupons verts. On s'intéresse à lui voir

démolir les préjugés et étaler les contradictions qui composent «la

morale factice». On s'égaie avec elle quand, causant avec des

mondains, elle «s'amuse à leur dire des choses énormes, ou du moins

qui leur paraissent telles, car les énormités, ce sont tout simplement

des vérités».

Mais, on s'en aperçoit bientôt, ce qui l'irrite dans le «monde», c'est

uniquement l'hypocrisie des paroles, nullement l'ignominie des pensées

et des actes; et l'accord qu'elle conseille entre ce qu'on pense et ce

qu'on dit, ce n'est point l'harmonie de la vertu, c'est l'insolence du

cynisme.

Régine de Sylveréal vient d'exposer la doctrine de Mlle de Bovet sur

le mariage. Elle suppose une objection et elle y répond: «Alors vous

faites du mariage un marché!--Parfaitement, et vous aussi. Seulement

moi je l'avoue, voilà toute la différence.» La différence me paraît

insuffisante.

Et ce sont toutes les infamies mondaines qu'adopte ainsi cette grande

réformatrice, qu'elle proclame légitimes, et qu'elle encourage à se

montrer au grand jour. La vertu qu'elle vante, c'est l'impudeur.

La seule préoccupation de cette nature sans générosité, c'est la

crainte d'être dupe. Or elle est dupe à rebours, car elle généralise

ce qu'elle voit dans son pauvre monde factice et, inepte sédentaire de

la pensée, elle nie l'amour et l'amitié, comme elle nierait l'Océan et

la montagne si son corps n'avait voyagé. Elle raille «ces amours

factices et ces amitiés exaltées, au moyen desquelles tant de femmes

oisives trompent le néant de leur cœur et l'inutilisation de leurs

énergies». Mais les sentiments qu'elle proclame sincères manquent

vraiment trop d'exaltation. «L'amitié--affirme-t-elle--est purement

et simplement de la camaraderie, autrement dit une intimité d'occasion

et de surface.» Montaigne, autrement habile pourtant à distinguer les

mensonges et les faux-semblants, doit dire à La Boétie que certains

sceptiques sont de parfaits imbéciles. La Fontaine, à qui on n'en

faisait guère accroire non plus, doit plaindre cette pauvre demoiselle

qui, n'ayant point trouvé le Monomotapa au faubourg Saint-Germain, nie

tranquillement l'existence de la lointaine et douce contrée.

Cette personne, dont le myope bon sens prend des airs si agressifs,

est d'ailleurs le plus ridicule des snobs. Elle croit à «l'âme de

l'armée», le pantalon rouge l'émeut et un titre de duc l'éblouit. Une

des héroïnes qui la représentent est aux anges d'épouser l'ex-amant

d'une grande dame, délire de joie à l'idée de «succéder à une

princesse».

L'esprit de Marie-Anne de Bovet amuse un instant, à la première

rencontre. L'idée d'une seconde conversation est redoutable. Nulle ne

se répète davantage. Les «énormités» qu'elle lance à la tête des gens

sont peu nombreuses et chacune lui a servi une bonne dizaine de fois.

On retrouve tout le stock dans chacun de ses prétendus romans, et elle

les détailla en chroniques dans _la Fronde_. Parfois elle se recopie

textuellement. Quand elle a l'hypocrisie de se démarquer, la seconde

version a moins de verve que la première, la troisième est plus

ennuyeuse que la seconde.

Elle n'a que deux personnages. D'abord elle, sous des noms divers: une

fille garçonnière, paradoxalement cynique, et qui espère étonner

toujours en rabâchant éternellement les mêmes agressions. Et puis le

contraire d'elle, celle dont elle rit, la petite oie sentimentale qui

fait, à force de sentiment, toutes sortes de sottises et même toutes

sortes d'inconscientes vilenies. Le troupeau des scandalisées manque

de vie, absolument, ainsi que les hommes qui traversent la platitude

de ces anecdotes et de ces philosophailleries.

Voulez-vous connaître quelques-uns des noms dont elle étiquette ses

marionnettes. La collection vaut bien celle d'Armand Sylvestre,

l'inepte papa de Lekelpudubec. Dans le salon de Marie-Anne de Bovet,

«le président de Vielmanyère, cette vieille panne de Beurrans, Mme de

Poulquipon» et ses six enfants, «Mme de de la Gardemeur, la femme du

général», des héritières comme «Gisèle de Grossac» et «Yvonne de

Lescarcelle», et deux braves marins, «le commandant Dartimon, l'amiral

de Beaupré» causent du «mariage de Mme de Foljambe avec M. de

Latour-Quicrac».

XIII

PRIMÉES

L'Académie, cette Compagnie de vieillards qui aiment les femmes

et qui les couronnent, ne pouvant faire mieux... ou pis.

J. BARBEY D'AUREVILLY.

Les volailles de lettres primées par l'Académie sont innombrables et,

si j'avais le temps, je découvrirais peut-être parmi elles autant de

dindons que de dindes, autant de Georges Ohnet que de Mary Summer.

Nous avons vu déjà des couronnes récompenser le déroulédisme de Simone

Arnaud, de Jean Rolland, de Daniel Lesueur; l'érudition potinière de

Lucien Pérey; la morale grise et protestante de Mme de Witt, la morale

grise et catholique de Bentzon ou l'ambition romanesque d'Hélène

Vacaresco, cette Bérénice roublarde. Les Quarante signalèrent même à

notre admiration Mme Jane de la Vaudère (pourquoi pas Liane de

Pougy?), cacographe et pornographe.

J'ai réuni dans un même chapitre quelques-unes des primées pour

essayer de déterminer les qualités qui plaisent particulièrement au

jury. On m'affirme que ma méthode ne vaut rien, que les académiciens

(circonstance atténuante) ne lisent pas ce qu'ils applaudissent, et

que, si je veux connaître les raisons de leur choix, je dois, au lieu

d'étudier les volumes prétextes à récompenses, m'informer des

relations des lauréats.

Mais, critique candide, je persiste à chercher dans les livres loués

la raison des louanges. Si le résultat de mon enquête est négatif, je

serai étonné et je pousserai l'indulgence jusqu'à ne pas conclure.

* * * * *

Marianne Damad conte lentement et ennuyeusement des riens. Elle

analyse, avec toutes sortes de prétentions scientifiques, l'âme d'une

couturière anarchiste, mais qui revient à de bons sentiments en voyant

des riches brusquement ruinés; ou bien elle nous dit en un détail

minutieux les discussions d'un veuf et de sa cuisinière. Elle est

encore plus bavarde que Coppée, ayant encore moins à dire. L'Académie

a couronné chez elle un néant gris.

* * * * *

Brada a été couronnée deux fois: pour un roman quelconque, et pour des

_Notes sur Londres_ qui sont loin de valoir celles de Mme Daudet. Ne

la jugez pas sur les livres qui éblouirent ces pauvres immortels: vous

auriez d'elle trop mauvaise opinion, car elle a fait bien mieux, les

_Lettres d'une Amoureuse_. Le commencement m'a enthousiasmé par sa

beauté triomphante. J'étais heureux de voir deux êtres «ravis de la

joie simple de respirer le même air». Je jouissais de tout ce qu'il y

avait de vie harmonieuse dans les cris de volupté, puis dans les

apaisements où la joie et les fleurs «n'exhalaient plus qu'une senteur

si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure». Des vibrations

violentes m'émouvaient qui, lentement, par nuances jolies,

s'amortissaient «en tendresses étouffées et mourantes». Hélas! dès la

quinzième page, des notes fausses m'irritèrent. Elles m'irritaient

d'autant plus que,--je le sentais trop,--elles n'étaient pas là pour

elles-mêmes, isolées et oubliables; mais elles avertissaient de

quelque dénoûment banalement sublime et faux. Et, de plus en plus,

l'amoureuse Claudia parlait au bien-aimé Luc d'une certaine Irène dont

elle n'aurait rien eu à dire s'il n'eût fallu préparer la succession à

l'amour. Et voici qu'elle s'oubliait complètement, qu'elle oubliait

complètement l'adoré et qu'elle ne songeait plus,--l'étrange

amoureuse!--qu'à conter cette histoire étrangère. Or un jour Irène, en

voulant se tuer d'un coup de revolver, réussissait à tuer son mari;

elle se jetait, toute sanglante, dans les bras de Luc, qui sur elle se

refermaient. Et Claudia se retirait, non pas fière et indignée, non

pas furieuse comme une vaincue, mais ni dédaigneuse ni jalouse, sans

souffrir, invitant sa rivale à accepter le bonheur, invitant

l'infidèle à cueillir la joie et se déclarant, elle, puisqu'ils

étaient contents, «divinement heureuse.»

* * * * *

Mary Floran porte double couronne: son nom est applaudi à la fois de

_l'Académie française_ et de la _Société d'Encouragement au Bien_.

Elle mérite ces joies par l'honnêteté de ses sujets, par le gris

abstrait de son écriture et par la sublimité distinguée et discrète de

ses héroïnes: elles savent tous les dévouements muets enseignés dans

les romans pour jeunes filles, et elles ne manquent jamais à aucune

convenance mondaine. Un hasard remarquable: le moins médiocre de ces

gentils enfantillages est précisément celui qu'admira l'Académie.

* * * * *

Mary Summer, deux fois nommée, a eu l'ingratitude de vouloir blaguer

ces bons immortels. Mais elle a trop de snobisme pour s'amuser de

choses aussi respectables: on la sent toute tremblante de son audace

et si éblouie de ce dont elle s'efforce de sourire... Quoi qu'en dise

Augustin Filon, frère de l'auteur, _le Roman d'un Académicien_ n'est

que d'intention «un impertinent petit livre». Il me paraît, ce brave

Augustin, pauvre d'esprit plus encore que sa sœur et plus qu'elle

désireux d'étaler ses misérables richesses. Écoutez-le madrigaliser.

Le XVIIIe siècle, dit-il à Mary, «tu l'as _attrapé_, comme une rare et

subtile maladie d'esprit qui vaudrait mieux que la bonne grosse santé.

Ne dit-on pas que la perle est une maladie de l'huître»? Sans doute,

il croit entendre des rires moqueurs, car il ajoute, agressif: «Et

nous connaissons tant d'huîtres, chère sœur, qui se portent bien.» Il

serait cruel de commenter ces jovialités d'être trop bien portant.

Mary Summer n'est pas bien malade non plus; seulement elle s'orne de

perles fausses. Voici la plus belle: «Ces larmes furent l'étincelle

qui embrase la poudre.»

Le petit livre naïf est beaucoup trop long. Si l'aventure de cet

immortel qui fut aimé et resta froid était arrivée à n'importe qui,

Mary Summer elle-même l'eût trouvée sans intérêt. L'événement était

digne tout au plus d'être conté en une colonne de journal. Il y avait

là, à la rigueur, une nouvelle pour la _Fronde_, non un volume pour

Lemerre. Malgré les quelques perles qu'il laisse apercevoir, j'ai

trouvé le bâillement interminable.

* * * * *

François Deschamps a eu l'idée intéressante d'une «série d'études sur

la bourgeoisie commerçante de Paris pendant ce siècle». _Au Coq d'or_

dit le commerce sous le Directoire. _Au Plat d'étain_ nous le fait

connaître sous la Restauration. _Au Lys d'argent_, sous

Louis-Philippe. _Au Fil de soie_ l'étudiera sous le second Empire, et

_Au Balcon fleuri_ chantera le commerce actuel.

François Deschamps n'a aucune des qualités vigoureuses qu'exigeait

cette grosse entreprise, mais elle a des mérites souriants. Ses livres

sans vérité et sans profondeur ne nous renseignent pas sur des mœurs

spéciales et sont bien impuissants à faire revivre une époque. On peut

leur trouver de la distinction et de la race, si l'on entend par là

qu'ils rappellent aimablement des romans anciens. L'histoire d'un

amour pur auquel s'opposent les parents et qui finit par triompher

remplit presque complètement chaque volume. La place qui reste est

occupée par des enfants trouvés qui, à vingt ans, reconnaissent sans

hésitation une mère inaperçue jusque-là et par des incendies qui

permettent à l'amoureux de conquérir sur le feu, au péril de ses

jours, la bien-aimée qu'on lui refusait. Généralement, c'est le ténor

qui est repoussé par les parents de la première chanteuse. Une fois,

pourtant, la jeune fille est moins riche et doit, par de rares

mérites, conquérir son fiancé. L'Académie a justement récompensé cet

effort pour se renouveler: elle a couronné _Jacques Germain_, ombre de

livre élégant, petit-fils anémié de telle idylle de George Sand.

* * * * *

«Parmi tant d'obscures réminiscences qui viennent solennellement,

comme des vagues envahies par les ténèbres, battre avec un écho

profond la terre de mes souvenirs, il en est un certain nombre qui ont

résisté dans ma mémoire à d'innombrables oublis et qui se dressent

aujourd'hui devant moi aussi significatives qu'en ces jours de

commencement de vie, brillantes entre toutes, pareilles à ces étoiles

ardentes qui font pâlir leurs compagnes et semblent plus près de nous

par leur éclat.»

Cette première phrase de _Déçue_ montre les défauts et, subtilement

analysée, permettrait peut-être d'indiquer aussi les mérites de cet

écrivain parfois admirable, parfois prétentieux qui signe Jacques

Fréhel.

Elle a, celle-ci, la plénitude souple du rythme, la noblesse et la

vivacité des images. Elle a aussi,--sous les recherches de sa

grandiloquence magnifique et précieuse, et souvent confuse,--l'adorable

frémissement de sincérité. Ses premiers pas sont, d'ailleurs, les

plus solennels et les plus compassés. Plus tard elle aura le fréquent

bonheur d'oublier ses vouloirs littéraires, et ses larges harmonies

seront déchirées par des cris émouvants. Elle jaillira soudain en

exclamations, en interrogations, en apostrophes; et ces gestes

violents, passés de mode, ne seront point ridicules, parce qu'ils

s'élanceront irrésistibles, rapides mouvements de passion et non

attitudes de rhétorique. Par ses efforts et par leurs soudaines

défaites, par la lenteur de ses solennités voulues et par la

brusquerie de sa vie spontanée, par la grâce flottante de ses phrases

et par la fièvre de ses mots, elle se manifeste comme une nerveuse qui

contient ses frémissements, et qui redresse sa taille, et qui se

hausse sur la pointe des pieds; comme une frêle Michelette qui

s'applique à imiter l'ampleur de Chateaubriand.

Le XVIIe siècle hésite dans sa jeunesse entre Scarron et Corneille, se

demande s'il sera un héros ou un bouffon. A l'école de Descartes,

héros de la pensée, il devient un homme. Puis,--car les siècles sont

plus longs qu'on ne pense,--il vieillit, grincheux et chicanier, avec

Voltaire. Le siècle suivant est une femme: capricieuse et sensible

avec Rousseau, cynique et sentimentale commère avec Diderot, vieille

attendrie avec Michelet, et qui retombe en enfance dans les

éblouissements baveurs et vagissants de nos petits naturistes. Il ne

serait pas difficile de relever chez Mme Fréhel d'innombrables

mouvements à la Michelet ou à la Diderot, et qui pourtant ne sont

point imités. Car la grande avidité à boire la vie, et l'ivresse

joyeuse au commencement de la coupe, et l'écœurement lorsqu'on

rencontre la lie, toutes ces sensibilités et ces passivités ne

frémiront nulle part plus poétiques que dans quelques livres de femmes

sincères. Nous les avons déjà rencontrées singulièrement émouvantes

dans _la Fée des chimères_ et dans _Cœur d'enfant_. Mais, tandis que

Max Lyan nous attendrit toujours par sa douceur résignée et par son

effort à «se contenter des à peu près», Jacques Fréhel sort de la

douleur d'aimer frémissante de toutes les révoltes et criant avec

amertume «le malheur d'être femme». Pourtant, après des sursauts plus

violents, elle se reprend aussi; elle aboutit, par un chemin plus long

et plus cahoteux, à la même philosophie courageuse et à demi

désenchantée, à la même constatation que la vie ne donne pas tout ce

qu'on lui demande et que cependant il faut vivre sa vie:

«L'âge de la jeunesse est comme la saison des fleurs. Heureux qui sait

à temps recueillir les corolles afin de préparer quelque fortifiante

essence, quelque baume qui endorme les douleurs quand sera venu l'âge

amer.» Et ailleurs: «Il est bon d'avoir mangé de tous les fruits de la

vie, doux ou amers.»

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 10 / 14 段