Et ce guide inepte, déplorablement muet devant les difficultés du

parcours, s'amuse avant le départ à de longs bavardages de cicérone.

Mme Carette n'est pas seulement née Bouvet, elle est bien élevée, et

elle triomphe dans l'art des présentations. Elle annonce Mme Roland,

ce stoïcien, avec le même sourire fade que Mademoiselle de

Montpensier, cette gamine capricieuse. Je me trompe. Mme Carette est

trop née pour oublier que Mademoiselle de Montpensier est de sang

royal, et elle ne commettrait pas l'incorrection de montrer autant de

respect à la Roland, cette plébéienne.

Le style de ces «biographies» est un excellent modèle pour nos jeunes

filles. C'est écrit comme les _Souvenirs de la Cour des Tuileries_:

mêmes images banales réunies dans les mêmes incohérences

inconscientes, mêmes incorrections, mêmes pléonasmes inaperçus de qui

les commet, même causerie aimable et bébête. Je relis deux pages et je

trouve «certains propos _amers_ qui indiquent des rapports fort

_tendus_ sinon une véritable _aigreur_». Je rencontre «une certaine

école philosophique» qui «a voulu infirmer _des_ sentiments religieux

de Mme de Lafayette». J'admire une plume «instrument vibrant et

délicat _où_ la fantaisie elle-même a toute la force de la réalité».

Et encore j'ai copié trop vite, j'ai laissé perdre une partie de la

phrase et quelques-uns des enseignements qu'elle contient. Mme Carette

née Bouvet nous apprend aussi que la réalité est vraisemblable, et

elle ne s'est point permis d'écrire le mot fantaisie sans le faire

suivre d'une épithète puissamment originale; elle a dit: «la fantaisie

imaginaire elle-même». Je ne m'excuse pas de ces remarques

pédantesques. Vous me demandiez, chère madame, de vous confier

l'éducation de ma fille; j'ai tenu à constater d'abord que vous pensez

avec précision et que vous écrivez correctement.

L'érudition de Mme Carette, toujours née Bouvet, vaut son talent

d'écrivain. A propos de Madame de La Fayette, elle résume de façon

bien intéressante l'histoire du roman. Elle signale d'abord «_celui_

des _Chevaliers de la Table ronde_». Puis vient le _Roman de la Rose_

où l'on voit «les preux guerroyant en l'honneur de leurs dames».

Ensuite Mme Carette, décidément née Bouvet, suit «le développement des

idées et du goût se propageant... sous la forme du fabliau ou de la

romance: du roman à proprement parler». Elle confond tout, cette brave

femme, semble ignorer l'existence des homonymes, prend une langue pour

un genre littéraire, et signale les troubadours comme des fabricants

de romans, sans doute parce qu'ils écrivirent en dialecte roman...

Voilà nos jeunes filles bien renseignées.

* * * * *

Mlle Mélégari est un guide sûr et ennuyeux. Elle connaît le sujet dont

elle parle et s'est documentée de son mieux. C'est une honnête

conscience protestante. Elle professe d'un ton oratoire qui atteint

parfois le comique, et nous enseigne pêle-mêle la vie de Benjamin

Constant et la morale. Je l'ai appelée «un homme de troisième ordre»,

et je crois, en effet, en la lisant, entendre un grave pasteur ou un

professeur de l'Université de Genève. Écoutez ces nobles

considérations à la Guizot sur tout ce qui manqua à ce pauvre Adolphe:

«Pas de religion: et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son

existence. Pas de patrie: or la patrie aurait discipliné par les

devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil.

Pas de famille, pas d'intérieur...» J'avais l'intention cruelle de

répéter jusqu'à la fin l'éloquente période; un bâillement

irrésistible--et dont je vous demande bien pardon, mesdames et

messieurs--m'a heureusement interrompu.

Mlle Mélégari ne connaît, elle, ni le bâillement ni le sourire. Elle

n'éprouve jamais le besoin de baisser le ton et conte du même accent

oratoire et gris, avec la même solennité lente, les plus graves

événements et les incidents les plus menus. Elle parle, égale, austère

et infatigable, jusqu'à ce que le lecteur édifié médite longuement sur

cette religieuse phrase finale: «Dans le monde supérieur où il est

parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui,

durant plus d'un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses

faiblesses.» Je regrette d'ignorer également la musique et l'hymne

suisse et de ne pouvoir me jouer quelques mesures après ce beau

discours de distribution des prix.

Tous les pédantismes, cette rèche Mélégari les a. Comme les rois, les

gardes champêtres et les professeurs de philosophie, elle sait que le

_moi_ est haïssable et elle dit toujours _nous_. Elle ne perd pas une

occasion de citer. Elle aime les grands mots abstraits et parvient à

prononcer les plus difficiles: elle regrette que des envahis n'aient

pas songé assez tôt à «la _concrétation_ d'un plan de résistance» et

elle nous démontre la «_désidérabilité_» d'une ligne de conduite

élevée. La circonlocution lui plaît et l'entraîne à des phrases

telles: «La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante

intelligence.» Elle a peur des mots, n'ose pas dire que le père de

Benjamin Constant se maria avec sa servante. Elle avoue seulement,

dans un haut-le-corps: «M. Juste de Constant avait épousé _une

personne attachée à son service_». Ah! cette haine du mot propre qui

nous vint des précieuses, ces bas-bleus de la conversation, et qui

affadit deux siècles de notre littérature!

Malgré tous ses défauts, Mlle Mélégari n'atteint qu'au ridicule

austère. Elle est une conscience. Elle fait ce qu'elle doit,

puisqu'elle fait ce qu'elle peut. En soixante-onze pages in-8, je n'ai

relevé qu'une tournure franchement incorrecte. Pour le jour où

triompheront les revendications féministes et où les femmes auront

obtenu les mêmes jouets grotesques que les hommes, je pose sa

candidature à l'Académie. Elle sera sans doute très décorative sous la

robe à palmes vertes. Car elle a beaucoup de tenue. C'est un bon

professeur ou un parfait clergyman qu'il est juste de respecter et

prudent d'éviter.

* * * * *

Lucien Pérey a été cinq fois couronnée par l'Académie française, et

j'approuve ces récompenses: car c'est une laborieuse qui fouille

toutes les archives imaginables et qui met au jour bien des documents

insignifiants. Son érudition est digne de toutes les couronnes de

papier doré et sa gaucherie de tous les bonnets d'âne. Cependant

quelques verdâtres, historiens ou commentateurs, ont pu admirer chez

elle ce qu'ils estiment en eux-mêmes: l'art de faire de gros livres

avec peu de chose. Son procédé ordinaire pour entasser de la copie est

à la portée de toutes les intelligences: elle conte un petit

événement; puis elle cite en leur intégrité, coupés parfois de

commentaires, les documents qui contiennent la même narration; après

quoi elle raconte une troisième fois. Ajoutez les discussions de

textes, les rapprochements de témoignages; songez que les redites ne

l'effrayent point et que les anecdotes, même sans rapport avec son

sujet, lui semblent de bonne prise.--Son écriture est meilleure que

celle de Mme Carette, plus mauvaise que celle de Mlle Mélégari: lâche,

banale, incohérente parfois, c'est l'écriture de la plupart de nos

historiens et compilateurs.

* * * * *

M. Larroumet, chaussette-rose de la Sorbonne, trouve à Arvède Barine

un talent viril. Pour le professeur Larroumet, le grand talent et la

grande virilité, c'est de professer. Et Arvède Barine--intelligence

ouverte et superficielle, curiosité en éveil, parole facile et égale,

sourire spirituel--est un excellent professeur, bien supérieur,

certes, au fade Larroumet. Et il est presque aussi difficile

d'apercevoir un bout de jupe sous la toge de l'une que de deviner une

culotte sous la toge de l'autre. La voix d'Arvède Barine n'a pas plus

la grâce musicale d'une voix de femme que celle de Larroumet la

sonorité ferme d'une voix virile. Les esprits parasites, professeurs

et cabotins, n'ont peut-être que le sexe de l'écho ou du phonographe.

Parmi tous ceux qui professent à la _Revue des Deux Mondes_, Arvède

Barine est un des moins déplaisants. Sans doute, elle paraît

uniquement une intelligence, une calme faculté de comprendre, et, par

conséquent, elle n'est pas une grande intelligence, ni une

intelligence profonde: pour pénétrer une âme, il faut aimer; et des

idées générales personnelles ne se forment point en nous sans une

fermentation lyrique. Sans doute, elle parle de sainte Thérèse comme

d'un héros picaresque, avec le même sourire amusé et les mêmes

plaisanteries de conférencier. Sans doute, comme tous les

vulgarisateurs, elle rend vulgaires les choses qu'elle touche, elle

traduit les âmes extraordinaires en langue bourgeoise, plus railleuse

que sympathique, et ses ricaneuses analyses transforment trop souvent

les tragédies en vaudevilles. Mais ce sont là défauts du genre,

nécessités des endroits où elle parle, conventions qu'on ne lui

permettrait point d'oublier. D'ailleurs, elle les a moins que beaucoup

d'autres: comparée à Sarcey, elle devient la distinction même et elle

semble souple si on la regarde après Brunetière. Et je suis

reconnaissant à son esprit voyageur du choix heureux des contrées à

explorer. Elle nous dit des âmes singulières. Parce que son public

exige qu'elle rie de leur noblesse ou de leur fantaisie, elle a l'air

de s'amuser seulement. Mais, à bien regarder, elle est supérieure à sa

besogne et à ses auditeurs: parfois elle se contient pour ne pas être

émue, se force pour rire. Je crois qu'elle aime un peu ces êtres dont

elle n'ose parler sérieusement puisqu'ils ne sont point catalogués

grands sur les listes officielles. Et je ne serais pas étonné qu'elle

méprisât en silence les ineptes badauds auxquels elle les présente

comme des bêtes curieuses.

XII

LES FRONDEUSES

Quand on annonça la prochaine apparition de _la Fronde_, j'affirmai à

mes amis que les femmes ne parviendraient pas à se montrer inférieures

aux hommes dans la basse besogne du journalisme. Je me trompais: _la

Fronde_, plus mal renseignée que _l'Éclair_ ou _le Matin_,

réussit--comment s'y prend-elle donc?--à être encore moins littéraire

que _le Journal_ et _l'Écho de Paris_.

Juger les lettres féminines françaises sur _la Fronde_ serait

d'ailleurs injuste et appauvrirait singulièrement notre pauvreté. _La

Fronde_ n'a jamais eu Gyp, ni Mme Daudet, ni Max Lyan, ni Judith

Gautier. Marni y est peu restée et n'y a publié aucun de ses savoureux

dialogues, mais uniquement des critiques dramatiques fort médiocres.

J'y ai rencontré une seule fois la signature de Bentzon, et Georges de

Peyrebrune s'est bientôt sauvée de ce mauvais lieu littéraire. Arvède

Barine ne s'y est jamais fourvoyée, non plus que Mme Adam, Rachilde ou

Henry Gréville. Séverine réserve à d'autres journaux tout ce qu'elle

écrit d'un peu intéressant. En revanche grouillent ici les Érasme et

les Marie-Louise Néron. On peut, il est vrai, s'amuser à la vigueur

quotidienne et un peu monotone des ironies de Bradamante, admirer la

précision de ses attaques et le direct de ses coups. Quelquefois aussi

Jacques Fréhel--lorsqu'elle daigne ne point nous ennuyer d'un conte

égyptien--nous émeut d'une nouvelle bretonne pénétrée d'exquises

mélancolies, souriante d'images originales. Mais cette dernière bonne

fortune est rare et les articles de Bradamante ne sont bons que

lorsqu'ils sont rapides et brusques. De quoi Mme Marguerite Durand

fait-elle donc semblant de remplir ce grand journal vide?

* * * * *

D'abord _la Fronde_--et le contraire étonnerait--rabâche les

revendications féministes. Elle est l'organe du féminisme économique,

du féminisme politique, du féminisme moral, en un mot--faisons plaisir

aux Léopold Lacour--du féminisme intégral.

Certes, je ne crois pas qu'au point de vue social l'œuvre de la femme

puisse être considérée comme moins importante que celle de l'homme. Au

point de vue intellectuel, son infériorité artistique et scientifique

ne s'exprime que sur les hauteurs, dans les tentatives de création.

Mais elle est peut-être plus apte que l'homme à comprendre, à

appliquer, à imiter, à enseigner. Dans la vie pratique--sauf les rares

occasions où un effort de synthèse est nécessaire--la femme dont on

n'a pas tué l'initiative se montre souvent supérieure par

l'ingéniosité dans le détail, la souplesse, le tact et l'attention

minutieuse. D'ailleurs l'égalité des droits n'exige nullement

l'égalité des facultés et, puisque cet infâme blagueur, le Code,

déclare le balayeur des rues égal à Félix Faure et ce pauvre Félix

Faure égal à Émile Zola, pourquoi refuse-t-il à Mme Pognon que ça

embête le plaisir de voter ou de présider quelqu'une de nos inutiles

assemblées?

Je suis donc féministe, nettement. D'où vient que je sois si souvent

agacé par les réclamations de _la Fronde_?--C'est qu'elles manquent à

la foi de noblesse et de _réalisme_.

J'éprouve le besoin d'applaudir chaleureusement--tout en regrettant,

presque à en pleurer, la faiblesse de ses armes--quand Savioz, âme

vaillante, s'irrite contre toutes les injustices et se meurtrit à

vouloir démolir toutes les bastilles. J'approuve encore quand Mme

Pauline de Grandpré réclame la suppression de Saint-Lazare, honte des

hommes faiseurs de lois et organisateurs de polices.

Mais peu de combattantes ont la belle générosité universelle de

Savioz. Mme Pauline de Grandpré, admirable dans ses efforts sur un

point spécial, est un esprit étroit, à la catholique, et qui sourit à

la plupart des injustices sociales.

* * * * *

Celles qui admettent que nous naissions inégaux devant la société

m'intéressent peu quand je les vois repousser uniquement l'inégalité

dont elles sont frappées en tant que femmes. Il m'est indifférent,

absolument, d'avoir pour président du conseil une canaille mâle ou une

canaille femelle et en quoi importe-t-il au producteur pressuré par

les capitalistes des deux sexes d'être écrasé avec l'approbation de

députés et de sénateurs ou de sénatrices et de députées? Je ne puis

que sourire avec mépris, quand ces pauvres féministes réclament comme

une baguette magique le bulletin de vote que les hommes sages oublient

depuis longtemps de déposer dans nos urnes à double fond. Le vote

féminin ne changera-t-il donc rien à la vie? Si. Le mal fait par le

suffrage à la Ledru-Rollin sera doublé par le suffrage à la Maria

Pognon, et la femme, dernière puissance révolutionnaire, sera

annihilée. La première chambre sortie des mains féminines arrivera

beaucoup plus honnête que les précédentes; elle finira aussi vile. Et

l'ignominie de la politique envahira la moitié du pays qui jusqu'ici

lui échappa. Les femmes se vantent--et avec raison depuis que nous

votons--de nous être supérieures en moralité. Cette supériorité ne

résistera pas à deux élections législatives.

* * * * *

Aline Valette--qui donne, en une langue peu correcte, des

renseignements à nous faire rougir de honte sur les salaires de famine

imposés à certaines travailleuses--et Camille Bélilon--qui fait

gauchement, avec une verve insuffisante, une petite guerre taquine aux

anti-féministes,--m'objecteront que l'égalité politique entraînera

l'égalité économique. Je n'en suis pas certain: le vote de l'ouvrier

ne gêne guère le capitaliste. Même si le fait se produit, je ne reste

pas sans crainte: il se pourrait que les salaires des femmes ne

fussent point relevés, mais ceux des hommes abaissés. Je redoute cette

égalité par en bas.

Il est incontestable que la femme doit être l'égale de l'homme; il ne

l'est pas moins qu'un homme doit être l'égal d'un autre homme et une

femme l'égale d'une autre femme. Quand la couturière et le pauvre

bougre de mineur seront les égaux de Mme Pognon, je m'intéresserai à

rendre Mme Pognon l'égale de Brisson ou de Deschanel. Mais il est

ridicule de réclamer des droits apparents, dont on ne saura rien

faire, tant qu'on laisse entre quelques mains les capitaux et par

conséquent toutes les puissances réelles. Si Mme Pognon n'est pas une

simple ambitieuse, je m'étonne de la voir, si peu _réaliste_, oublier

la proie pour l'ombre et ne point réclamer l'affranchissement des deux

sexes. Rien ne sera fait de vraiment utile que ce qui sera fait pour

tous, et ils mentent les féministes restreints, comme les antisémites,

comme tous ceux qui fragmentent la question sociale. Tant que tout ne

sera pas résolu d'un coup, tout sera toujours à recommencer.

* * * * *

Malgré la médiocrité endormeuse de l'écriture, je suis avec curiosité,

les copieux renseignements de _la Fronde_ sur le mouvement féministe.

Marie Maugeret exposa le féminisme chrétien, pauvre féminisme timide

et anodin.--Dans un petit livre dont _la Fronde_ publia une partie,

Kaethe Schirmacher nous dit l'état actuel du _Féminisme aux

États-Unis, en France, dans la Grande-Bretagne, en Suède et en

Russie_. Mais nous ne devons accorder qu'une confiance restreinte à ce

manuel, où Mme V. Vincent relève des erreurs nombreuses et

graves.--Marie Mali étudie le féminisme belge. Le 31 janvier 1893,

elle avoue, à propos de l'art: «Peut-être, comme la science, est-il

d'un domaine trop lointain pour nos habitudes d'observation

immédiate.» Mais il serait juste, proclame-t-elle, de faire dans la

vie une place plus large à la femme et de mieux «employer ce don

naturel d'inertie et de passivité qui, si puissamment, fit de notre

cramponnante espèce le frein, le régulateur de l'impatiente activité

masculine, excitée à certaines heures de l'histoire par des fièvres

artificielles ou excessives.» Il y a peut-être une vérité dans cette

phrase belge.

* * * * *

Le féminisme tient une grande place dans les lettres où Caroline

d'Ambre nous conte les événements algériens; dans celles aussi de

Claire de Pratz sur l'Angleterre des institutrices et sur ces

admirables clubs féminins «_où_ une quantité de questions importantes

y sont toujours discutées». (27 février 1898.)

* * * * *

Dans ses chroniques, dans ses nouvelles, dans ses romans, Marcelle

Tinayre pousse souvent le féminisme jusqu'à l'indulgence. L'héroïne,

vivante et passionnée, ne rencontre que des idiots ou des goujats. Un

instant, elle détourne la tête, «saturée de morne dégoût». Mais elle

se laisse reprendre au courant de la vie et finit par se donner à

quelque misérable qu'elle méprise. La formule d'art de Marcelle

Tinayre rencontrera sûrement des imitatrices: elle est à la fois si

ingénieuse et si simple! Il suffit d'aller chercher dans les nuages de

George Sand un noble personnage féminin et de le mettre en face de

marionnettes mâles ramassées dans le fumier naturaliste.

* * * * *

_La Fronde_ est un journal complet et légèrement pédant. Il contient

de nombreuses chroniques scientifiques. Thécla conte des histoires de

revenants et vulgarise la théorie du _double_. Blanche Galien professe

la science culinaire et Marie Quinton, la Belle Meunière de Boulanger,

nous apprend l'art de faire cuire les vieux coqs dans du vin. Jeanine

(Flor. Mauriceau) et Clotilde Dissard recueillent les vieux potins de

l'histoire. D. Etchard se manifeste érudite et bête comme une thèse de

doctorat. Dorothée Klumpke enseigne les éléments de l'astronomie et

Mme Hudry-Ménos nous avertit que l'alcool est nuisible à la santé.

La partie littéraire et artistique n'est pas négligée. De vagues M. L.

Gagneur feuilletonisent en vocabulaire franco-russe, en je ne sais

quelle syntaxe océanienne. Harlor analyse platement les revues.

Manoël de Grandfort--qui fit une œuvre charmante et émue, puisqu'elle

est la mère de Marni--tresse des couronnes aux auteurs de livres

nouveaux et Pauline Vigneron rédige les réclames pour peintres.

Ibo tient au courant de la politique étrangère ceux qui ont la

patience de subir une demi-colonne quotidienne de phrases telles: «La

chouannerie espagnole, composée des soldats soi-disant disciplinés du

général Weyler, ne peut perpétrer l'épouvantable tuerie qui

aujourd'hui fait de l'indépendance cubaine une loi d'inéluctable

humanité sous peine d'un retour à l'animalité primitive où l'Europe

moderne ne pourrait apporter sa sanction sans ériger le banditisme

politique en principe.» (22 mai 1898.)

Triboulette (Mme Adolphe Méliot) dit les fluctuations de la Bourse.

Elle a autant d'esprit et d'aussi fin que les financiers de l'autre

sexe. Écoutez-la faire des à-peu-près sur les à-peu-près de ministres

qui régnaient le 25 janvier 1898. «_Ah! nos taux_ présentent de bien

merveilleuses devises... On se montre _barthou_ rassuré... La tête sur

le _billot_, on ne me ferait pas avouer que si je vois l'horizon

éclairci c'est par le fait qu'un optimisme illusoire _rend beau_ à mes

yeux ce qui ne l'est pas.» Tous les jours sous sa plume ces

plaisanteries charmantes alternent avec des chiffres aimables. Si,

après dix ans de cet exercice, elle évite le cabanon, cette femme est

une forte tête[3].

[3] Cette rapide revue des collaboratrices de _la Fronde_ néglige

volontairement celles qui sont étudiées en d'autres parties de ce

livre.

* * * * *

Toutes les frondeuses ne sont pas à _la Fronde_, Vous n'y trouverez

pas cette admirable Louise Michel à qui il convient de pardonner son

français d'institutrice anglaise à cause de sa vaillante générosité

sans défaillance. Il n'est même que juste de rappeler qu'après la

Commune, devant les tribunaux d'exception, elle montra plus de courage

que la plupart des hommes de son parti.

* * * * *

Mme Olga de Bézobrazow exprime de nobles idées obscures en des vers

rocailleux ou dans un roman sans vie, tout en dialogues

philosophiques. En langue franco-russe y discutent interminablement

deux idéalistes et un homme qui «s'enivre du vin de l'esprit, bien

que, matérialiste convaincu, il se démette de son âme devant le ver de

terre de l'atome de l'épicurien.» Le préfacier, Raoul de la Grasserie,

«docteur en droit», me pardonnera-t-il mon insensibilité? J'ai bâillé

et j'ai ri devant ce livre qui doit, d'après lui, «intéresser tout

cœur _passible_ d'émotion.»

* * * * *

Mme E. Sallez, officier d'académie, dame patronnesse de la Société

contre l'abus du tabac, ne se plaindra pas de moi. Je laisse analyser

et admirer par une de ses bienveillantes consœurs son œuvre unique,

_la Fiancée du fumeur_. La parole est à Mme Clotilde Dissard:

«Fort joliment tournée cette saynète. Une jeune fille, Anna, a à se

plaindre de son fiancé. Hier, au salon, avec ses compagnes, elles se

trouvèrent abandonnées. Ces messieurs étaient au fumoir, impossible de

danser. Aussi la jeune fille répond-elle à son père:

Avec tous ses pareils, votre monsieur Raymond,

Cette homme si charmant, ce fiancé modèle,

Avait sournoisement déserté le salon,

Et, préférant au sexe, ainsi qu'on nous appelle,

Du tabac empesté l'arome dégoûtant,

Ils étaient tous allés, ô rare politesse!

Dans le fumoir voisin délecter leur paresse.

Il nous fallut rester en cet isolement,

Une grande heure au moins! Et vous voulez, mon père,

Que je prenne un mari fait de telle manière

Qu'il me réserve à moi cet enviable lot

De me voir préféré le poison de Nicot?

Cela ne sera pas! Qu'il fume son havane,

Et qu'à son bras, s'il veut, s'appuie et se pavane

Une épouse à son goût, éprise du tabac,

Moi, l'odeur en répugne à mon faible estomac,

Et je n'accepte pas une lutte inégale

Entre moi, s'il vous plaît, et cette herbe fatale!

«Mais la bouderie n'est pas très sérieuse, Anna est trop heureuse

d'avoir quelque chose à pardonner, à condition cependant que le fiancé

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . s'abonne

Au journal mensuel de la Société

Qui combat le tabac. C'est une œuvre très bonne.

Qu'il en fasse partie avec sincérité,

Qu'il lise les écrits signés du secrétaire,

Ceux de M. Decroix, le fondateur austère,

* * * * *

Rose Romain semble une âme repliée et peut-être rapetissée par la

continuité de la douleur.

Je n'oublie pas les lieux communs sur le mérite éducateur de la

souffrance. Je me rappelle Musset:

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 9 / 14 段