parcours, s'amuse avant le départ à de longs bavardages de cicérone.
Mme Carette n'est pas seulement née Bouvet, elle est bien élevée, et
elle triomphe dans l'art des présentations. Elle annonce Mme Roland,
ce stoïcien, avec le même sourire fade que Mademoiselle de
Montpensier, cette gamine capricieuse. Je me trompe. Mme Carette est
trop née pour oublier que Mademoiselle de Montpensier est de sang
royal, et elle ne commettrait pas l'incorrection de montrer autant de
respect à la Roland, cette plébéienne.
Le style de ces «biographies» est un excellent modèle pour nos jeunes
filles. C'est écrit comme les _Souvenirs de la Cour des Tuileries_:
mêmes images banales réunies dans les mêmes incohérences
inconscientes, mêmes incorrections, mêmes pléonasmes inaperçus de qui
les commet, même causerie aimable et bébête. Je relis deux pages et je
trouve «certains propos _amers_ qui indiquent des rapports fort
_tendus_ sinon une véritable _aigreur_». Je rencontre «une certaine
école philosophique» qui «a voulu infirmer _des_ sentiments religieux
de Mme de Lafayette». J'admire une plume «instrument vibrant et
délicat _où_ la fantaisie elle-même a toute la force de la réalité».
Et encore j'ai copié trop vite, j'ai laissé perdre une partie de la
phrase et quelques-uns des enseignements qu'elle contient. Mme Carette
née Bouvet nous apprend aussi que la réalité est vraisemblable, et
elle ne s'est point permis d'écrire le mot fantaisie sans le faire
suivre d'une épithète puissamment originale; elle a dit: «la fantaisie
imaginaire elle-même». Je ne m'excuse pas de ces remarques
pédantesques. Vous me demandiez, chère madame, de vous confier
l'éducation de ma fille; j'ai tenu à constater d'abord que vous pensez
avec précision et que vous écrivez correctement.
L'érudition de Mme Carette, toujours née Bouvet, vaut son talent
d'écrivain. A propos de Madame de La Fayette, elle résume de façon
bien intéressante l'histoire du roman. Elle signale d'abord «_celui_
des _Chevaliers de la Table ronde_». Puis vient le _Roman de la Rose_
où l'on voit «les preux guerroyant en l'honneur de leurs dames».
Ensuite Mme Carette, décidément née Bouvet, suit «le développement des
idées et du goût se propageant... sous la forme du fabliau ou de la
romance: du roman à proprement parler». Elle confond tout, cette brave
femme, semble ignorer l'existence des homonymes, prend une langue pour
un genre littéraire, et signale les troubadours comme des fabricants
de romans, sans doute parce qu'ils écrivirent en dialecte roman...
Voilà nos jeunes filles bien renseignées.
* * * * *
Mlle Mélégari est un guide sûr et ennuyeux. Elle connaît le sujet dont
elle parle et s'est documentée de son mieux. C'est une honnête
conscience protestante. Elle professe d'un ton oratoire qui atteint
parfois le comique, et nous enseigne pêle-mêle la vie de Benjamin
Constant et la morale. Je l'ai appelée «un homme de troisième ordre»,
et je crois, en effet, en la lisant, entendre un grave pasteur ou un
professeur de l'Université de Genève. Écoutez ces nobles
considérations à la Guizot sur tout ce qui manqua à ce pauvre Adolphe:
«Pas de religion: et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son
existence. Pas de patrie: or la patrie aurait discipliné par les
devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil.
Pas de famille, pas d'intérieur...» J'avais l'intention cruelle de
répéter jusqu'à la fin l'éloquente période; un bâillement
irrésistible--et dont je vous demande bien pardon, mesdames et
messieurs--m'a heureusement interrompu.
Mlle Mélégari ne connaît, elle, ni le bâillement ni le sourire. Elle
n'éprouve jamais le besoin de baisser le ton et conte du même accent
oratoire et gris, avec la même solennité lente, les plus graves
événements et les incidents les plus menus. Elle parle, égale, austère
et infatigable, jusqu'à ce que le lecteur édifié médite longuement sur
cette religieuse phrase finale: «Dans le monde supérieur où il est
parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui,
durant plus d'un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses
faiblesses.» Je regrette d'ignorer également la musique et l'hymne
suisse et de ne pouvoir me jouer quelques mesures après ce beau
discours de distribution des prix.
Tous les pédantismes, cette rèche Mélégari les a. Comme les rois, les
gardes champêtres et les professeurs de philosophie, elle sait que le
_moi_ est haïssable et elle dit toujours _nous_. Elle ne perd pas une
occasion de citer. Elle aime les grands mots abstraits et parvient à
prononcer les plus difficiles: elle regrette que des envahis n'aient
pas songé assez tôt à «la _concrétation_ d'un plan de résistance» et
elle nous démontre la «_désidérabilité_» d'une ligne de conduite
élevée. La circonlocution lui plaît et l'entraîne à des phrases
telles: «La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante
intelligence.» Elle a peur des mots, n'ose pas dire que le père de
Benjamin Constant se maria avec sa servante. Elle avoue seulement,
dans un haut-le-corps: «M. Juste de Constant avait épousé _une
personne attachée à son service_». Ah! cette haine du mot propre qui
nous vint des précieuses, ces bas-bleus de la conversation, et qui
affadit deux siècles de notre littérature!
Malgré tous ses défauts, Mlle Mélégari n'atteint qu'au ridicule
austère. Elle est une conscience. Elle fait ce qu'elle doit,
puisqu'elle fait ce qu'elle peut. En soixante-onze pages in-8, je n'ai
relevé qu'une tournure franchement incorrecte. Pour le jour où
triompheront les revendications féministes et où les femmes auront
obtenu les mêmes jouets grotesques que les hommes, je pose sa
candidature à l'Académie. Elle sera sans doute très décorative sous la
robe à palmes vertes. Car elle a beaucoup de tenue. C'est un bon
professeur ou un parfait clergyman qu'il est juste de respecter et
prudent d'éviter.
* * * * *
Lucien Pérey a été cinq fois couronnée par l'Académie française, et
j'approuve ces récompenses: car c'est une laborieuse qui fouille
toutes les archives imaginables et qui met au jour bien des documents
insignifiants. Son érudition est digne de toutes les couronnes de
papier doré et sa gaucherie de tous les bonnets d'âne. Cependant
quelques verdâtres, historiens ou commentateurs, ont pu admirer chez
elle ce qu'ils estiment en eux-mêmes: l'art de faire de gros livres
avec peu de chose. Son procédé ordinaire pour entasser de la copie est
à la portée de toutes les intelligences: elle conte un petit
événement; puis elle cite en leur intégrité, coupés parfois de
commentaires, les documents qui contiennent la même narration; après
quoi elle raconte une troisième fois. Ajoutez les discussions de
textes, les rapprochements de témoignages; songez que les redites ne
l'effrayent point et que les anecdotes, même sans rapport avec son
sujet, lui semblent de bonne prise.--Son écriture est meilleure que
celle de Mme Carette, plus mauvaise que celle de Mlle Mélégari: lâche,
banale, incohérente parfois, c'est l'écriture de la plupart de nos
historiens et compilateurs.
* * * * *
M. Larroumet, chaussette-rose de la Sorbonne, trouve à Arvède Barine
un talent viril. Pour le professeur Larroumet, le grand talent et la
grande virilité, c'est de professer. Et Arvède Barine--intelligence
ouverte et superficielle, curiosité en éveil, parole facile et égale,
sourire spirituel--est un excellent professeur, bien supérieur,
certes, au fade Larroumet. Et il est presque aussi difficile
d'apercevoir un bout de jupe sous la toge de l'une que de deviner une
culotte sous la toge de l'autre. La voix d'Arvède Barine n'a pas plus
la grâce musicale d'une voix de femme que celle de Larroumet la
sonorité ferme d'une voix virile. Les esprits parasites, professeurs
et cabotins, n'ont peut-être que le sexe de l'écho ou du phonographe.
Parmi tous ceux qui professent à la _Revue des Deux Mondes_, Arvède
Barine est un des moins déplaisants. Sans doute, elle paraît
uniquement une intelligence, une calme faculté de comprendre, et, par
conséquent, elle n'est pas une grande intelligence, ni une
intelligence profonde: pour pénétrer une âme, il faut aimer; et des
idées générales personnelles ne se forment point en nous sans une
fermentation lyrique. Sans doute, elle parle de sainte Thérèse comme
d'un héros picaresque, avec le même sourire amusé et les mêmes
plaisanteries de conférencier. Sans doute, comme tous les
vulgarisateurs, elle rend vulgaires les choses qu'elle touche, elle
traduit les âmes extraordinaires en langue bourgeoise, plus railleuse
que sympathique, et ses ricaneuses analyses transforment trop souvent
les tragédies en vaudevilles. Mais ce sont là défauts du genre,
nécessités des endroits où elle parle, conventions qu'on ne lui
permettrait point d'oublier. D'ailleurs, elle les a moins que beaucoup
d'autres: comparée à Sarcey, elle devient la distinction même et elle
semble souple si on la regarde après Brunetière. Et je suis
reconnaissant à son esprit voyageur du choix heureux des contrées à
explorer. Elle nous dit des âmes singulières. Parce que son public
exige qu'elle rie de leur noblesse ou de leur fantaisie, elle a l'air
de s'amuser seulement. Mais, à bien regarder, elle est supérieure à sa
besogne et à ses auditeurs: parfois elle se contient pour ne pas être
émue, se force pour rire. Je crois qu'elle aime un peu ces êtres dont
elle n'ose parler sérieusement puisqu'ils ne sont point catalogués
grands sur les listes officielles. Et je ne serais pas étonné qu'elle
méprisât en silence les ineptes badauds auxquels elle les présente
comme des bêtes curieuses.
XII
LES FRONDEUSES
Quand on annonça la prochaine apparition de _la Fronde_, j'affirmai à
mes amis que les femmes ne parviendraient pas à se montrer inférieures
aux hommes dans la basse besogne du journalisme. Je me trompais: _la
Fronde_, plus mal renseignée que _l'Éclair_ ou _le Matin_,
réussit--comment s'y prend-elle donc?--à être encore moins littéraire
que _le Journal_ et _l'Écho de Paris_.
Juger les lettres féminines françaises sur _la Fronde_ serait
d'ailleurs injuste et appauvrirait singulièrement notre pauvreté. _La
Fronde_ n'a jamais eu Gyp, ni Mme Daudet, ni Max Lyan, ni Judith
Gautier. Marni y est peu restée et n'y a publié aucun de ses savoureux
dialogues, mais uniquement des critiques dramatiques fort médiocres.
J'y ai rencontré une seule fois la signature de Bentzon, et Georges de
Peyrebrune s'est bientôt sauvée de ce mauvais lieu littéraire. Arvède
Barine ne s'y est jamais fourvoyée, non plus que Mme Adam, Rachilde ou
Henry Gréville. Séverine réserve à d'autres journaux tout ce qu'elle
écrit d'un peu intéressant. En revanche grouillent ici les Érasme et
les Marie-Louise Néron. On peut, il est vrai, s'amuser à la vigueur
quotidienne et un peu monotone des ironies de Bradamante, admirer la
précision de ses attaques et le direct de ses coups. Quelquefois aussi
Jacques Fréhel--lorsqu'elle daigne ne point nous ennuyer d'un conte
égyptien--nous émeut d'une nouvelle bretonne pénétrée d'exquises
mélancolies, souriante d'images originales. Mais cette dernière bonne
fortune est rare et les articles de Bradamante ne sont bons que
lorsqu'ils sont rapides et brusques. De quoi Mme Marguerite Durand
fait-elle donc semblant de remplir ce grand journal vide?
* * * * *
D'abord _la Fronde_--et le contraire étonnerait--rabâche les
revendications féministes. Elle est l'organe du féminisme économique,
du féminisme politique, du féminisme moral, en un mot--faisons plaisir
aux Léopold Lacour--du féminisme intégral.
Certes, je ne crois pas qu'au point de vue social l'œuvre de la femme
puisse être considérée comme moins importante que celle de l'homme. Au
point de vue intellectuel, son infériorité artistique et scientifique
ne s'exprime que sur les hauteurs, dans les tentatives de création.
Mais elle est peut-être plus apte que l'homme à comprendre, à
appliquer, à imiter, à enseigner. Dans la vie pratique--sauf les rares
occasions où un effort de synthèse est nécessaire--la femme dont on
n'a pas tué l'initiative se montre souvent supérieure par
l'ingéniosité dans le détail, la souplesse, le tact et l'attention
minutieuse. D'ailleurs l'égalité des droits n'exige nullement
l'égalité des facultés et, puisque cet infâme blagueur, le Code,
déclare le balayeur des rues égal à Félix Faure et ce pauvre Félix
Faure égal à Émile Zola, pourquoi refuse-t-il à Mme Pognon que ça
embête le plaisir de voter ou de présider quelqu'une de nos inutiles
assemblées?
Je suis donc féministe, nettement. D'où vient que je sois si souvent
agacé par les réclamations de _la Fronde_?--C'est qu'elles manquent à
la foi de noblesse et de _réalisme_.
J'éprouve le besoin d'applaudir chaleureusement--tout en regrettant,
presque à en pleurer, la faiblesse de ses armes--quand Savioz, âme
vaillante, s'irrite contre toutes les injustices et se meurtrit à
vouloir démolir toutes les bastilles. J'approuve encore quand Mme
Pauline de Grandpré réclame la suppression de Saint-Lazare, honte des
hommes faiseurs de lois et organisateurs de polices.
Mais peu de combattantes ont la belle générosité universelle de
Savioz. Mme Pauline de Grandpré, admirable dans ses efforts sur un
point spécial, est un esprit étroit, à la catholique, et qui sourit à
la plupart des injustices sociales.
* * * * *
Celles qui admettent que nous naissions inégaux devant la société
m'intéressent peu quand je les vois repousser uniquement l'inégalité
dont elles sont frappées en tant que femmes. Il m'est indifférent,
absolument, d'avoir pour président du conseil une canaille mâle ou une
canaille femelle et en quoi importe-t-il au producteur pressuré par
les capitalistes des deux sexes d'être écrasé avec l'approbation de
députés et de sénateurs ou de sénatrices et de députées? Je ne puis
que sourire avec mépris, quand ces pauvres féministes réclament comme
une baguette magique le bulletin de vote que les hommes sages oublient
depuis longtemps de déposer dans nos urnes à double fond. Le vote
féminin ne changera-t-il donc rien à la vie? Si. Le mal fait par le
suffrage à la Ledru-Rollin sera doublé par le suffrage à la Maria
Pognon, et la femme, dernière puissance révolutionnaire, sera
annihilée. La première chambre sortie des mains féminines arrivera
beaucoup plus honnête que les précédentes; elle finira aussi vile. Et
l'ignominie de la politique envahira la moitié du pays qui jusqu'ici
lui échappa. Les femmes se vantent--et avec raison depuis que nous
votons--de nous être supérieures en moralité. Cette supériorité ne
résistera pas à deux élections législatives.
* * * * *
Aline Valette--qui donne, en une langue peu correcte, des
renseignements à nous faire rougir de honte sur les salaires de famine
imposés à certaines travailleuses--et Camille Bélilon--qui fait
gauchement, avec une verve insuffisante, une petite guerre taquine aux
anti-féministes,--m'objecteront que l'égalité politique entraînera
l'égalité économique. Je n'en suis pas certain: le vote de l'ouvrier
ne gêne guère le capitaliste. Même si le fait se produit, je ne reste
pas sans crainte: il se pourrait que les salaires des femmes ne
fussent point relevés, mais ceux des hommes abaissés. Je redoute cette
égalité par en bas.
Il est incontestable que la femme doit être l'égale de l'homme; il ne
l'est pas moins qu'un homme doit être l'égal d'un autre homme et une
femme l'égale d'une autre femme. Quand la couturière et le pauvre
bougre de mineur seront les égaux de Mme Pognon, je m'intéresserai à
rendre Mme Pognon l'égale de Brisson ou de Deschanel. Mais il est
ridicule de réclamer des droits apparents, dont on ne saura rien
faire, tant qu'on laisse entre quelques mains les capitaux et par
conséquent toutes les puissances réelles. Si Mme Pognon n'est pas une
simple ambitieuse, je m'étonne de la voir, si peu _réaliste_, oublier
la proie pour l'ombre et ne point réclamer l'affranchissement des deux
sexes. Rien ne sera fait de vraiment utile que ce qui sera fait pour
tous, et ils mentent les féministes restreints, comme les antisémites,
comme tous ceux qui fragmentent la question sociale. Tant que tout ne
sera pas résolu d'un coup, tout sera toujours à recommencer.
* * * * *
Malgré la médiocrité endormeuse de l'écriture, je suis avec curiosité,
les copieux renseignements de _la Fronde_ sur le mouvement féministe.
Marie Maugeret exposa le féminisme chrétien, pauvre féminisme timide
et anodin.--Dans un petit livre dont _la Fronde_ publia une partie,
Kaethe Schirmacher nous dit l'état actuel du _Féminisme aux
États-Unis, en France, dans la Grande-Bretagne, en Suède et en
Russie_. Mais nous ne devons accorder qu'une confiance restreinte à ce
manuel, où Mme V. Vincent relève des erreurs nombreuses et
graves.--Marie Mali étudie le féminisme belge. Le 31 janvier 1893,
elle avoue, à propos de l'art: «Peut-être, comme la science, est-il
d'un domaine trop lointain pour nos habitudes d'observation
immédiate.» Mais il serait juste, proclame-t-elle, de faire dans la
vie une place plus large à la femme et de mieux «employer ce don
naturel d'inertie et de passivité qui, si puissamment, fit de notre
cramponnante espèce le frein, le régulateur de l'impatiente activité
masculine, excitée à certaines heures de l'histoire par des fièvres
artificielles ou excessives.» Il y a peut-être une vérité dans cette
phrase belge.
* * * * *
Le féminisme tient une grande place dans les lettres où Caroline
d'Ambre nous conte les événements algériens; dans celles aussi de
Claire de Pratz sur l'Angleterre des institutrices et sur ces
admirables clubs féminins «_où_ une quantité de questions importantes
y sont toujours discutées». (27 février 1898.)
* * * * *
Dans ses chroniques, dans ses nouvelles, dans ses romans, Marcelle
Tinayre pousse souvent le féminisme jusqu'à l'indulgence. L'héroïne,
vivante et passionnée, ne rencontre que des idiots ou des goujats. Un
instant, elle détourne la tête, «saturée de morne dégoût». Mais elle
se laisse reprendre au courant de la vie et finit par se donner à
quelque misérable qu'elle méprise. La formule d'art de Marcelle
Tinayre rencontrera sûrement des imitatrices: elle est à la fois si
ingénieuse et si simple! Il suffit d'aller chercher dans les nuages de
George Sand un noble personnage féminin et de le mettre en face de
marionnettes mâles ramassées dans le fumier naturaliste.
* * * * *
_La Fronde_ est un journal complet et légèrement pédant. Il contient
de nombreuses chroniques scientifiques. Thécla conte des histoires de
revenants et vulgarise la théorie du _double_. Blanche Galien professe
la science culinaire et Marie Quinton, la Belle Meunière de Boulanger,
nous apprend l'art de faire cuire les vieux coqs dans du vin. Jeanine
(Flor. Mauriceau) et Clotilde Dissard recueillent les vieux potins de
l'histoire. D. Etchard se manifeste érudite et bête comme une thèse de
doctorat. Dorothée Klumpke enseigne les éléments de l'astronomie et
Mme Hudry-Ménos nous avertit que l'alcool est nuisible à la santé.
La partie littéraire et artistique n'est pas négligée. De vagues M. L.
Gagneur feuilletonisent en vocabulaire franco-russe, en je ne sais
quelle syntaxe océanienne. Harlor analyse platement les revues.
Manoël de Grandfort--qui fit une œuvre charmante et émue, puisqu'elle
est la mère de Marni--tresse des couronnes aux auteurs de livres
nouveaux et Pauline Vigneron rédige les réclames pour peintres.
Ibo tient au courant de la politique étrangère ceux qui ont la
patience de subir une demi-colonne quotidienne de phrases telles: «La
chouannerie espagnole, composée des soldats soi-disant disciplinés du
général Weyler, ne peut perpétrer l'épouvantable tuerie qui
aujourd'hui fait de l'indépendance cubaine une loi d'inéluctable
humanité sous peine d'un retour à l'animalité primitive où l'Europe
moderne ne pourrait apporter sa sanction sans ériger le banditisme
politique en principe.» (22 mai 1898.)
Triboulette (Mme Adolphe Méliot) dit les fluctuations de la Bourse.
Elle a autant d'esprit et d'aussi fin que les financiers de l'autre
sexe. Écoutez-la faire des à-peu-près sur les à-peu-près de ministres
qui régnaient le 25 janvier 1898. «_Ah! nos taux_ présentent de bien
merveilleuses devises... On se montre _barthou_ rassuré... La tête sur
le _billot_, on ne me ferait pas avouer que si je vois l'horizon
éclairci c'est par le fait qu'un optimisme illusoire _rend beau_ à mes
yeux ce qui ne l'est pas.» Tous les jours sous sa plume ces
plaisanteries charmantes alternent avec des chiffres aimables. Si,
après dix ans de cet exercice, elle évite le cabanon, cette femme est
une forte tête[3].
[3] Cette rapide revue des collaboratrices de _la Fronde_ néglige
volontairement celles qui sont étudiées en d'autres parties de ce
livre.
* * * * *
Toutes les frondeuses ne sont pas à _la Fronde_, Vous n'y trouverez
pas cette admirable Louise Michel à qui il convient de pardonner son
français d'institutrice anglaise à cause de sa vaillante générosité
sans défaillance. Il n'est même que juste de rappeler qu'après la
Commune, devant les tribunaux d'exception, elle montra plus de courage
que la plupart des hommes de son parti.
* * * * *
Mme Olga de Bézobrazow exprime de nobles idées obscures en des vers
rocailleux ou dans un roman sans vie, tout en dialogues
philosophiques. En langue franco-russe y discutent interminablement
deux idéalistes et un homme qui «s'enivre du vin de l'esprit, bien
que, matérialiste convaincu, il se démette de son âme devant le ver de
terre de l'atome de l'épicurien.» Le préfacier, Raoul de la Grasserie,
«docteur en droit», me pardonnera-t-il mon insensibilité? J'ai bâillé
et j'ai ri devant ce livre qui doit, d'après lui, «intéresser tout
cœur _passible_ d'émotion.»
* * * * *
Mme E. Sallez, officier d'académie, dame patronnesse de la Société
contre l'abus du tabac, ne se plaindra pas de moi. Je laisse analyser
et admirer par une de ses bienveillantes consœurs son œuvre unique,
_la Fiancée du fumeur_. La parole est à Mme Clotilde Dissard:
«Fort joliment tournée cette saynète. Une jeune fille, Anna, a à se
plaindre de son fiancé. Hier, au salon, avec ses compagnes, elles se
trouvèrent abandonnées. Ces messieurs étaient au fumoir, impossible de
danser. Aussi la jeune fille répond-elle à son père:
Avec tous ses pareils, votre monsieur Raymond,
Cette homme si charmant, ce fiancé modèle,
Avait sournoisement déserté le salon,
Et, préférant au sexe, ainsi qu'on nous appelle,
Du tabac empesté l'arome dégoûtant,
Ils étaient tous allés, ô rare politesse!
Dans le fumoir voisin délecter leur paresse.
Il nous fallut rester en cet isolement,
Une grande heure au moins! Et vous voulez, mon père,
Que je prenne un mari fait de telle manière
Qu'il me réserve à moi cet enviable lot
De me voir préféré le poison de Nicot?
Cela ne sera pas! Qu'il fume son havane,
Et qu'à son bras, s'il veut, s'appuie et se pavane
Une épouse à son goût, éprise du tabac,
Moi, l'odeur en répugne à mon faible estomac,
Et je n'accepte pas une lutte inégale
Entre moi, s'il vous plaît, et cette herbe fatale!
«Mais la bouderie n'est pas très sérieuse, Anna est trop heureuse
d'avoir quelque chose à pardonner, à condition cependant que le fiancé
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . s'abonne
Au journal mensuel de la Société
Qui combat le tabac. C'est une œuvre très bonne.
Qu'il en fasse partie avec sincérité,
Qu'il lise les écrits signés du secrétaire,
Ceux de M. Decroix, le fondateur austère,
* * * * *
Rose Romain semble une âme repliée et peut-être rapetissée par la
continuité de la douleur.
Je n'oublie pas les lieux communs sur le mérite éducateur de la
souffrance. Je me rappelle Musset:
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître
Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.