conférence de Léopold Lacour, abstraite et doctorale, hérissée de
citations, de discussions de textes, de subtilités et d'ergotages, une
de ces conférences où il conquiert la liberté avec les mêmes armes et
le même charme dont Brunetière protège l'autorité, je suis sûr que
c'est lui qui vient de la rue d'Ulm. Mais quand Mary Léopold-Lacour
cite en une même phrase Taine, de Puibusque, Mérimée et je ne sais qui
encore; quand elle appelle Gœthe à son aide pour nous apprendre que
les domestiques ne sont point parfaits; quand elle nomme nos prisons
de «modernes ergastules», je suis tenté de jurer que c'est elle qui
fut le condisciple de Gaston Deschamps. Au reste, c'est peut-être lui
qui écrit les articles ou elle qui prépare les conférences.
Il ou elle répète ce qui s'est dit sur n'importe quelle question, en
nommant ses auteurs; il ou elle fait des leçons indifférentes et
parfois un peu trop naïves. Ainsi, dans _la Fronde_ du 7 février 1898,
il ou elle étudie gravement «le mensonge _féminin par atavisme_». Et
ni lui ni elle ne s'avise un instant que la femme est un peu fille de
l'homme, l'homme un peu fils de la femme et qu'il est enfantin
d'attribuer à une hérédité commune une aggravation quelconque des
différences naturelles entre les deux sexes.
* * * * *
Séverine est une admirable nature, faite d'humour et de lyrisme. Elle
a la fantaisie imprévue et elle vibre, merveilleux paquet de nerfs, à
toutes les émotions. Son esprit n'est pas vaste, mais il est si
curieux et si leste.
Elle est une très petite chose, jolie et frémissante, et qui a des
ailes, non point pour voler, certes, mais pour courir sautillante,
d'une allure qui pose à peine. Elle est la Parisienne et elle est la
gamine: sourire gai ou malicieux, larmes vite essuyées, à la fois
amusée et émue de tout, souvent amusante.
Son imagination est vive. Elle a peu de chose à dire de chaque
rencontre, elle n'approfondit rien; mais en passant elle regarde et
son mot, parfois juste, est presque toujours pittoresque. Cette
imagination a ses défauts, mais des défauts séduisants, parce que
créateurs d'imprévu. Elle voit mieux à la ville qu'à la campagne,
s'explique le naturel par l'artifice, l'événement de tous les jours
par l'accident d'une fois, et même ce qui est sous ses yeux par ce
qu'elle n'a pu voir. Chez elle le soleil «se noie dans le vermeil
liquéfié des flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de
Malvoisie.» Pour comprendre la nature, elle fait appel à ses souvenirs
livresques ou elle ferme les yeux et regarde en sa mémoire des décors
de théâtre. Son admiration devant les plus sublimes spectacles n'est
qu'un étonnement amusé: elle parle de la mer moins respectueusement
que d'une cabotine et traite le soleil avec la même familiarité qu'un
conseiller municipal. Elle s'égaie «de sa trogne de vendanges et de
son pif en pomme de thyrse». Quelquefois pourtant elle veut paraître
émue profondément, se croit la plus nette et la plus puissante
conscience de la vie universelle. «Un malaise inexprimable m'étreint
quand le soleil s'évanouit à l'horizon; je me détache de la vie, à
l'automne, comme les feuilles des arbres, et le sang bouillonne dans
mes veines, comme la sève des plantes, quand le premier soleil de mars
troue le plafond de nuages gris». Ça continue des pages et des pages.
«Parfois aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute
petite comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j'ai
étreint le sol à pleins bras, enfoncé ma tête dans l'herbe, et
défailli de tristesse, à voir les arbres si beaux, l'horizon si vaste,
le soleil si radieux.» A force de le dire et de le répéter, elle finit
par le croire presque. Et vraiment, tandis que son sourire s'élargit
béat, elle a des larmes dans les yeux, et elle s'agite en une joie
sensuelle, sous une attaque de panthéisme hystérique. Mais il y eut
visiblement, lorsque commença le baiser, de l'effort, de la comédie,
et, pour parler une langue aussi respectueuse que la sienne, du
_chiqué_.
Sa sensibilité s'émeut devant le malheur des hommes ou des bêtes,
suivant les mêmes lois que devant les beautés naturelles. Elle a,
spontanée mais courte, une petite secousse des nerfs, plutôt agréable,
et dont pourtant elle se sait gré. Elle s'efforce de la prolonger,
cette plaisante secousse, et elle en arrive, sadique de la pitié, à
se martyriser d'étranges délices. Elle regarde, avec des larmes qui
lui semblent excuser sa joie, «éclater le crâne comme une grenade trop
mûre où, de l'écorce rougie, s'éparpillent les pépins blancs de la
cervelle». Les spectacles cruels la retiennent, et c'est pour les
dire, pour en jouir de nouveau, que son imagination a les plus
amusantes, les plus pittoresques, les plus irrespectueuses aussi et
les plus artificielles trouvailles. «Comme, en scène, des dos de
figurants font mouvoir la toile verte pour représenter la vague, ici,
des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l'inondation. Ce
sont eux _qui font les flots_.»
Son irrespect, qui persiste devant les sublimités de la nature, devant
la souffrance, devant la mort, peut céder par snobisme et par vanité.
Le même pape qui fait à la R. F. l'honneur de la reconnaître, ayant
fait à Séverine l'honneur de la recevoir, Séverine eut aussi une
attaque d'«esprit nouveau», et elle parla de Léon XIII le roublard
bien moins familièrement que du soleil ou de Jésus. Ses admirations
littéraires, elles, sont irrespectueuses jusqu'à l'imitation. Elle a
étudié les procédés de Vallès et de Hugo, et ses petites mains
remuent, maladroites, ces instruments un peu gros et un peu lourds.
Pourquoi, ayant une personnalité réelle, s'abaisse-t-elle à imiter?
Pour une raison commerciale, la même qui lui fait exagérer ses
sentiments afin qu'ils prêtent à des développements plus longs. Elle
tient à vendre beaucoup de copie.
Dans _la Fronde_ du 27 décembre 1897, elle vante le sens du commerce
chez les femmes. Elles «font admirablement le boniment». Les
marchandes de camelotte «témoignent d'un flair très supérieur à celui
du général Mercier. Car il ne s'agit pas de se méprendre, de s'exposer
à la rebuffade: d'offrir l'actualité antisémite à un juif ni
l'anticléricale à un dévot.» Elle loue chez autrui ses propres
qualités: elle est la plus avisée des négociantes, et je ne connais
point de journal bien payant auquel elle ne puisse fournir l'article
approprié. A ce jeu, l'artiste, qui vaut uniquement par ce qu'il
apporte de personnel, devient trop souvent un ouvrier adroit et
indifférent, je ne sais quoi de souple et d'amorphe comme un cabotin
ou un avocat. Dans le même article, elle remarque que «ces pauvres
hommes ne sont pas de force». Ils lui «ont fait de la peine, avec leur
franchise maladroite, hurluberlue, offrant sans discerner...» Elle
conclut en un élan de pitié: «Quand on leur aura tout pris (décidément
je ne suis qu'une girondine) il faudra, mes sœurs, tout de même faire
quelque chose pour eux.»
J'ai grand'peur que la généreuse girondine ne fasse déjà trop de
choses pour eux. Si elle gaspille son beau talent à de trop nombreux
articles, c'est, sans doute, pour apporter plus d'argent à M. Georges
de la Bruyère. Rochefort put même accuser sans invraisemblance la
quêteuse du fameux «carnet» d'avoir fait longtemps le «boniment» de la
charité pour ce pauvre unique. Je me détourne en hâte de ces questions
insuffisamment littéraires.
A vendre tant de paroles, elle parle souvent sans avoir rien à dire,
se fait des opinions par art, parce qu'une opinion en tant de lignes
vaut, à tel journal, tant de francs. Elle se délaie en d'infinis
bavardages. Comme elle ne peut être un frémissement continuel, de
temps en temps elle pense. Ces jours-là, elle nous enseigne en trois
colonnes que Séverine mourra comme les autres, ou elle fait un long
éloge du bois en général et des sabots en particulier. Et elle abuse
des plus ineptes procédés de développement. Deux surtout la séduisent
et l'entraînent: l'énumération des parties et ce que j'appellerai
l'exorde négatif. Pour nous apprendre la mort de je ne sais quel
cardinal, elle nous affirme successivement que ses doigts ne remueront
plus, que ses yeux ne verront plus, que ses lèvres ne parleront plus.
Et vous supposez bien que chacune de ces vérités nouvelles fournit
quelques lignes attendries. Très souvent son article commence par
déclarer qu'elle ne parlera pas de ceci, ni de cela, ni de telle autre
chose; avant d'arriver à son pauvre sujet insuffisant, elle en traite,
sous prétexte de les écarter, trois ou quatre. Par exemple, la
chronique s'intitule _la Grande Amie_. Séverine avertit d'abord: «Ce
n'est pas la mer». Suit un éloge de la mer. Elle reprend: «Ce n'est
pas la nue», et vante la nue. Elle poursuit: «Ce n'est pas la terre»,
et la terre reçoit les hommages auxquels elle a droit. Elle réitère:
«Ce n'est pas la nature», et chante un hymne à la nature. Et elle
recommence; «Ni l'infini des vagues, ni l'infini des cieux... ni...
ni... Car... Mais...» Elle arrive enfin aux louanges banales de la
mort.--Si elle veut s'attrister à l'Hôtel des Ventes, elle passe par
le cimetière, par la Morgue, par l'hôpital, par la place de la
Roquette, par l'amphithéâtre de dissection, endroits insuffisamment
mélancoliques pour sa fantaisie de ce jour-là, arrive bien préparée au
but de sa promenade. Il en est ainsi presque toutes les fois qu'elle
n'a vraiment rien à dire. Par le développement négatif elle s'entraîne
au bavardage direct. Il semble qu'elle recule devant le trou de sa
pensée, prend du champ pour mieux sauter de l'autre côté de ce vide.
* * * * *
Joseph de Nittis fut un peintre charmant. Nul ne connut Paris mieux
que cet Italien et ne l'exprima avec un amour plus élégant. Son esprit
était d'ailleurs piquant plutôt que vaste ou juste, et, lorsqu'il
voulait peindre _les Ruines des Tuileries_, il lui arrivait de nous
faire surtout connaître une marchande d'oranges. Sa veuve a écrit ses
_Notes et Souvenirs_, traduisant en un français d'une simplicité
aimable et souvent spirituelle ce qu'il lui dictait sans doute en un
verveux patois napolitain. Il y a dans ce volume, qui n'est pas un
livre, mais qui est bien mieux, non seulement des anecdotes amusantes,
mais encore des histoires touchantes de vérité profonde. J'aime
beaucoup, par exemple, cette naïve Raphaëla, fleur de jeunesse
triomphante et éphémère, qui, dès vingt et un ans, «dans un joli rire
cristallin, des larmes pourtant sur sa joue brune (soleil et pluie
d'avril)» pleure sa beauté diminuée et, avec une coquetterie en deuil,
se déclare «vieillotte». On trouve avec joie, dans ces pages, de la
vie saisie en son mouvement, de la réalité capturée au passage et des
âmes qui se livrent sans artifice.
Par malheur, avec quelques-uns de ces souvenirs frêles et délicats,
Mme de Nittis a maçonné de lourds romans, laides maisons de rapport où
on reconnaît difficilement les pierres du sanctuaire rustique qui,
dans la campagne ensoleillée, nous sourit. La sacrilège est punie non
seulement par le peu d'intérêt de ces besognes, mais encore par
l'empâtement de son écriture si fine tout a l'heure, par de nombreuses
incorrections: «Celles qu'ils ont épousées honnêtes filles et sont
restées honnêtes femmes,» et par des incohérences où nous voyons un
_fil à la patte_ qui «se martelait la cervelle en se demandant» je ne
sais plus quoi.
* * * * *
Sur Mme Edgar Quinet, prière de voir Barbey d'Aurevilly. Elle débuta
dans les lettres par un _Journal du siège_, hymne en l'honneur d'Edgar
dont Edgar écrivit l'ouverture. Depuis, elle a publié de vagues récits
de voyages qui sont encore, de façon guère moins ronflante, «des
tempêtes de mots sonores, prétentieux et vides». La veuve est restée,
malgré un peu de sourdine endeuillée dans son ran-plan-plan, ce que
fut le «bas-bleu conjugal»: «l'élève très réussie du professeur
Quinet, le tambourin de ce tambour».
* * * * *
J'ai indiqué dans un autre chapitre le bien que je pense des _Mémoires
d'une Enfant_, de Mme Michelet. Et j'ai regretté que ce fruit du
Quercy n'eût pas gardé sa saveur naturelle. Pourtant je n'ose guère
reprocher à la femme de Michelet de n'avoir point su résister à
l'imitation d'un si prestigieux et nerveux écrivain. Et nous lui
devons quelque reconnaissance pour les nombreuses pages posthumes
qu'elle a recueillies et éditées. Comment ne point la remercier de
nous avoir introduits dans l'intimité d'une âme si noblement
frissonnante? Mme Michelet promet pour bientôt un nouveau volume de
lettres inédites de celui qui fut un homme autant qu'un écrivain: nous
les attendons avec espérance.
* * * * *
En dehors de son «journalisme pratique» de cuisinière, de femme de
chambre, de modiste, de professeur de civilité puérile et honnête,
Georges Régnal a écrit avec son mari des romans invraisemblables et
invraisemblablement médiocres. Leur seul intérêt est de montrer deux
intelligences d'hommes d'affaires qui essayent de parler passion et
héroïsme et qui balbutient ridiculement ces langues étrangères. A ces
anecdotes banales et bizarres, romanesques de tous les romanesques
connus, je préfère une courte brochure: _Ce que doivent être nos
filles_. Après une préface où Edouard Petit, universitaire, fait des
grâces lourdes et prend pour de l'esprit un pédantisme qui s'efforce
au sourire, Mme Régnal donne, en une langue malheureusement
insuffisante, des conseils presque tous raisonnables et dont
quelques-uns sont courageux.
* * * * *
Ne pas confondre la Mme Caro qui est au coin du quai et la Mme Caro
qui n'est pas au coin du quai.
L'une, dont le nom doit être précédé d'un grand P., a lu en bonne
élève Alexandre Dumas fils. Elle répète ses leçons d'une voix sans
éclat, ânonnante. Elle refit aux lecteurs de la _Revue des Deux
Mondes_ le fameux cours de meurtre, et _Pas à pas_ les conduisit à
tuer pour sauver l'honneur bourgeois, dieu digne de tous les
sacrifices.
L'autre,--la vraie, la veuve du philosophe pour dames, la seule qui
ait le droit de se prénommer E.,--exprime en langage de bon ton, avec
les élégances convenues et convenables, des subtilités psychologiques
joliment déduites plutôt qu'exactement observées. Elle est trop une
_caroline_ pour n'être point optimiste inexorablement, et ses romans
bêbêtes et délicats finissent toujours bien, en plein «ciel
apothéotique de nos rêves» d'amour.
XI
QUELQUES PARASITES
Il y a deux sortes d'esprits parasites qui avouent: les cabotins et
les professeurs.
La femme est plus intelligente que l'homme, plus apte à comprendre la
pensée d'autrui, au moins dans son détail infini. Car l'effort de
ramener la diversité à l'unité et les conséquences au principe; l'art
de définir, l'art de découvrir le centre d'un être et ses limites; la
création refaite par la synthèse est déjà œuvre virile. La femme n'a
guère l'esprit critique; elle a, merveilleusement, l'intelligence
cabotine.
Mais, si la cabotine, cette double réceptivité, essaye de produire,
elle se manifeste prodigieusement pauvre, et banale, et impersonnelle.
Les plus grands exploits de ce perroquet sont de répéter dans un ordre
un peu différent les phrases qu'on lui apprit.
J'ai sous les yeux un acte de Sarah Bernhardt, _l'Aveu_. Si j'ai bien
compris, le neveu du brave général a violé la femme du brave général.
Un fils est né de cette brutalité. Le voici malade, entre la vie et la
mort, le pauvre petit. Or le papa-cousin est docteur et, comme le
brave général n'a confiance qu'en lui, malgré les répugnances de la
mère, c'est lui qui soigne l'enfant. Il me semble que nous sommes en
plein dans une de ces sottises laborieusement combinées qu'on décore
du nom ambitieux de situations dramatiques. Une fois connues les
données banales du banal problème, tous les Sarcey du monde vous
indiqueront, suivant une méthode aussi infaillible que mécanique, les
scènes à faire. Sarah les a faites et je ne m'attarderai pas à conter
ces extravagances prévues.
Signalerai-je le romantisme naïf de la phrase. Le général, quand il
sait tout, s'écrie en voyant pleurer sa femme, victime bien innocente
pourtant, et qu'il devrait consoler: «Ah! pleurez, pleurez, vos larmes
coulant jusque dans l'éternité ne pourront laver la plaie béante de
mon cœur arraché. Pleurez et priez pour celui qui va mourir.»
Et la femme--sotte comme on doit l'être au théâtre pour amener dans ce
qui sert d'esprit aux spectateurs de frissonnantes indécisions--prend
le change.
«Oh!--crie-t-elle--vous voulez tuer mon enfant!»
Le brave général proteste, naturellement. Mais, pour faire durer un
peu l'angoisse des imbéciles qui s'intéressent à cette histoire, il se
fâche avant de protester. Il hurle, blessé à son amour invaincu:
«Le cri de la femelle pour son petit avant le cri de l'épouse!»
Et tous les Sarcey d'applaudir, sans même se demander en quoi la mère
est plus femelle que l'épouse.
Autre sottise d'un genre spécial. Savez-vous comment l'époux apprend
l'adultère? Oh! c'est bien simple: il entend un monologue très long et
qui contient l'aveu.
Certes, aux périodes de paresse intellectuelle où, n'ayant pas le
courage de bien lire, je demande au théâtre des joies passives que je
puisse croire presque littéraires, j'accepte quelques conventions et
je consens à certaines règles sans lesquelles le jeu deviendrait
impossible. J'admets que, pour m'en instruire, les personnages disent
des choses que dans la vie ils ne diraient point. Je veux bien que
l'un d'eux parle seul, longuement, nettement, avec des phrases. Mais
il est intolérable que ces invraisemblables procédés d'exposition
servent à l'action, deviennent des moyens de nouer ou de dénouer
l'intrigue. Dans le monologue, le cabotin fait au spectateur une
commission de l'auteur. Les autres personnages n'ont pas le droit
d'entendre. Sans quoi, l'invraisemblance n'est plus seulement à la
surface, dans la méthode d'exposition, mais au fond même de la pièce
et la tue net. Qu'est-ce que cette aventure qui arrive seulement parce
qu'on me la raconte? Il est exorbitant que le brave général écoute aux
portes et entende des paroles décisives au moment où en réalité sa
femme ne dit rien; mais où l'auteur nous parle, dans un monde que le
général ignore, dans un monde plus lointain qu'une autre planète. Car
il ne sait pas, lui, je suppose, que nous sommes là deux mille voyeurs
à guetter ses cornes qui poussent et à désirer, comme à une course de
taureaux, qu'il en fasse quelque usage meurtrier.
* * * * *
Octave Mirbeau, esprit révolté et caractère bourgeois, commença sa
réputation par un violent article contre les comédiens, et sa fortune
par un mariage avec une comédienne. Sur les affiches, la future madame
Mirbeau s'appelait Alice Regnault; mais son véritable nom doit être
Joséphine Prudhomme. Que dirait Mirbeau de ces pensées et de ces
phrases, si elles étaient signées Georges Ohnet, Francisque Sarcey ou
même Victor Cherbuliez: «Pour rendre plus limpide le récit qui va
suivre, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière et de
raconter en quelques mots l'enfance faussée de cette femme dont
l'éducation première, contrairement à la théorie qu'elle venait de
développer, eut une influence si désastreuse sur sa vie entière.
Dissimulés par une apparence de bonhomie, les exemples qu'elle eut
sous les yeux furent autant, sinon plus pernicieux pour elle, que le
spectacle du vice dans tout son cynisme, car, peut-être aurait-elle eu
instinctivement la répulsion du mal, si on le lui avait montré dénué
d'enjolivements et d'excuses?» Les subjonctifs de sa femme ne lui
semblent-ils point s'avancer aussi importants et gracieux que le
ventre du papa Prudhomme: «Dix-huit années passèrent sans que ni l'une
ni l'autre ne songeassent à changer la situation?».
Les aventures contées dans _Mademoiselle Pomme_ sont aussi admirables
que l'écriture. Le livre contient, mêlées assez gauchement, deux
histoires. Les bons instincts d'une fille de courtisane luttent contre
la contagion du milieu. Hélas! le combat sublime pour bourgeois n'a
pas le temps de s'achever et les questions posées n'obtiennent que des
réponses dilatoires: la jeune fille meurt d'un accident au moment où
le livre allait devenir difficile à faire et peut-être intéressant à
lire. On y trouve aussi les malheurs d'un «garçon, doué d'une
intelligence supérieure, qui aurait pu suivre une carrière brillante»,
mais qu'arrête, au moment où il allait décrocher une ambassade, «la
pernicieuse intervention» d'une mauvaise femme. Les mamans bourgeoises
permettront ce livre moralisateur à leurs fils quand ils auront vingt
ans. Mais qu'est-ce que Mirbeau peut bien penser de cette ridicule
réduction de son chef-d'œuvre et s'irrite-il devant la mesquinerie
injurieuse de ce _Calvaire_ qui est une taupinée?
* * * * *
Je me console des inepties que Louise France a publiées dans _la
Fronde_, en me disant que cette puissante tragédienne, que son talent
ne tire pas de la misère, a sans doute gagné quelque argent à devenir
un ridicule écrivain. Et pourtant ce me fut un chagrin de voir cette
expressive interprète essayer un moyen d'expression pour lequel elle
n'est point faite et dévoiler son vide intérieur. Mon sourire était
triste quand elle me contait ses tournées, sans esprit, remplaçant la
verve par des souvenirs livresques et de banales citations. Je ne
m'égayais pas non plus à lui voir parodier Musset:
Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, On a bien moins que
sous l'Empire Droit de parler...
et adresser une déclaration, d'un grotesque inconscient, à Zola «sans
le nommer»! Je ne parvenais même pas à rire quand, voulant être
grandiloquente et émouvante, elle imitait les vers de Mlle Couësdon;
«Une femme, une épouse, mère,--est, en ce moment, conspuée,--honnie
par un peuple affolé.
«Son époux, Mme Marie,--tel jadis votre fils aimé,--sans rémission est
condamné.»
* * * * *
Mme Carette née Bouvet,--car, malgré ses deux noms campagnards, Mme
Carette tient beaucoup à être née,--a écrit sur la cour des Tuileries
d'insignifiants papotages. Mlle Mélégari, qui sait probablement le
latin, a signé Forsan des romans quelconques et prêcheurs. Elles sont
plus connues comme éditrices. La première a publié un «choix de
mémoires et écrits des femmes françaises aux XVIIe, XVIIIe et XIXe
siècles, avec leurs biographies» que l'Académie a eu le courage de
couronner. A la seconde nous devons le _Journal intime_ de Benjamin
Constant et son introduction solennelle.
Mlle Mélégari est une intelligence d'homme de troisième ordre; la née
Bouvet, une intelligence de femme de douzième ordre. Cet homme est un
professeur documenté, pédant et ennuyeux; cette femme est la plus
ignorante et la plus sotte des institutrices.
* * * * *
Il arrive à Mme Carette née Bouvet,--eh! fallait pas te marier, si tu
voulais garder le nom de ton papa!--d'extraire de plusieurs gros
tomes de mémoires un tout petit volume. Dans cette besogne, ses
ciseaux coupent au hasard, sans patron, sans hésitation, sans
discernement. Elle est, naturellement, bien incapable de recoudre;
mais elle ne prend même pas la peine d'indiquer par des notes ou par
de faciles signes typographiques les lacunes les plus graves; elle ne
distingue pas les différentes parties. Elle entraîne le troupeau de
jeunes filles qu'on lui confie dans des paysages sans route et sans
lumière, ne s'aperçoit pas qu'elle marche à l'aveuglette, n'éprouve
jamais le besoin de savoir où elle est. Incapable de s'orienter, elle
va n'importe où et, les trois cents pages parcourues au petit bonheur,
s'arrête où elle se trouve, déclare le voyage fini et son intérêt
épuisé.