Le père Dumas est un conteur merveilleusement fécond en balivernes

sans prétention. Quoi de plus prétentieux que les balivernes du fils?

Alexandre II a la grande qualité paternelle, la verve, et rien de

plus, mais il l'emploie tout autrement: le père fut un joyeux amuseur;

lui s'efforce d'être un moraliste sévère. C'est parce que le premier

fut toute sa vie un grand enfant insouciant que l'autre tendit

toujours à la pensée rigidement virile. Sans doute, il resta au fond

quelqu'un qui s'amuse, mais la morale l'intéressa plus que les

extériorités de l'histoire, et au lieu d'enfiler des anecdotes, il

jongla, adroit et grave, un peu soucieux parce que ça peut tomber,

avec des doctrines fragiles et des thèses cassantes.--Les différences

entre les deux Daudet sont plus naturelles. _Le Petit Chose_ parvint à

l'harmonie souvent puissante par les chemins de la grâce et de

l'attendrissement; Léon Daudet, à travers de superbes et chaotiques

violences, arrive enfin aux larges harmonies, d'où les grâces ne

seront pas toujours exclues. Mais,--si divergents que soient les

gestes de son titanique esprit créateur et ceux de la souriante

intelligence qui observa tant de détails et les ordonna en

chefs-d'œuvre lumineux,--il souffre d'apercevoir telles ressemblances

profondes ou subtiles. Tout le long d'_Hœrès_, souvent aussi en de

soudaines phrases des livres postérieurs, on sent l'angoisse de la

lutte contre l'hérédité et l'on assiste aux merveilleuses et pénibles

victoires de l'individu qui se dégage.

Les lettres féminines ne nous offriront point de tels spectacles: la

fille à Guizot est un Guizot beaucoup plus petit, mais non pas même

plus souriant; la fille à Gautier colorie de nuances trop tendres du

Gautier moins nettement dessiné; les petits bras de Mlle Judith Cladel

s'appliquent à forger du Léon Cladel.

* * * * *

Madame de Witt, née Guizot, a, apparemment, autant d'activité que son

père: ses œuvres complètes, meuble encombrant, comprennent plus de

cent volumes de formats très divers. Mais la besogne est tout

extérieure et la compilation de cette bibliothèque n'a pas coûté de

grands efforts intellectuels. Guizot a légué uniquement à Mme de Witt

son génie d'éditeur. Elle n'a pas besoin de donner beaucoup de son âme

et de son esprit, puisqu'elle sait l'art de vendre l'esprit et l'âme

d'autrui. Elle est de ces arrangeurs qui grouillent dans le folk-lore

et pullulent sur l'histoire. Quand elle s'applique, elle écrit un peu

comme l'illustre doctrinaire, avec des solennités lentes et

protestantes. Mais on ne retrouve chez elle ni la noblesse d'une

pensée personnelle, ni ce qu'il y a parfois de vivant aux mouvements

du Nîmois qui se contient. D'ailleurs elle s'applique rarement.

D'ordinaire, elle écrit comme parlent les gens qui parlent mal, sans

simplicité et sans puissance, parfois corrects pour la grammaire,

toujours incorrects devant la logique. Pensées et images,--car Mme de

Witt ne recule jamais devant les rides d'une vieille métaphore,--se

suivent avec incohérence. Je n'ai pas trouvé chez elle le fameux «char

de l'Etat qui navigue sur un volcan»; il s'en faut même de beaucoup,

il s'en faut du volcan tout entier, car la tête de Mme de Witt,

assurément, n'a rien de volcanique. Lorsque Casimir Perier, premier de

la dynastie, «avait pris _les rênes_ de l'Etat, il avait été soutenu à

la Chambre par M. Guizot et par ses amis sans que ceux-ci eussent pris

aucune part aux affaires. La mort du grand homme de gouvernement qui

avait dirigé _le vaisseau_ d'une main si ferme, le laissait violemment

battu par les flots».

Malgré l'insuffisance de la metteuse en œuvre, les livres de Mme de

Witt ne sont pas toujours ennuyeux. Il y a trop de choses qui ne sont

point d'elle: elle ne réussit pas à tout gâter. Voici un détail qui me

paraît intéressant.

En 1839, elle n'est encore qu'une petite fille, et une curieuse lettre

paternelle lui reproche de négliger la ponctuation: «Toute

ponctuation, virgule ou autre, marque un repos de l'esprit, un temps

d'arrêt plus ou moins long, une idée qui est finie ou suspendue, et

qu'on sépare par un signe de celle qui suit. Tu supprimes ces repos,

ces intervalles; tu écris comme l'eau coule, comme la flèche vole.

Cela ne vaut rien, car les idées qu'on exprime, les choses dont on

parle dans une lettre ne sont pas toutes absolument semblables et

toutes intimement liées les unes aux autres. Il y a entre les idées

des différences, des distances inégales, mais réelles, et ce sont

précisément ces distances, ces différences entre les idées que la

ponctuation et les divers signes de la ponctuation ont pour objet de

marquer. Tu fais donc, en les supprimant, une chose absurde; tu

supprimes la différence, la distance naturelle qu'il y a entre les

idées et les choses... Le défaut de ponctuation répand sur tout ce que

tu dis une certaine uniformité menteuse, et enlève aux choses dont tu

parles leur vraie physionomie, leur vraie place, en les présentant

toutes d'un trait et comme parfaitement pareilles et contiguës!»

Mais, quelques jours après, le pauvre père se plaint et se récrie: «Je

t'en prie, ne me jette pas à la tête tant de virgules. Tu m'en

accables comme les Romains accablèrent cette pauvre Tatia de leurs

boucliers.»

Je possède un seul autographe de Mme de Witt, douze lignes datées de

1897: les virgules les plus nécessaires y sont absentes. Dans ses

livres, elle manque seulement, comme beaucoup d'autres femmes, à ce

que j'appellerais volontiers la ponctuation supérieure. Elle ignore

«la distance naturelle qu'il y a entre les idées». Mais, en bonne

écolière et qui veut éviter les reproches, elle met de la distance,

ici, là, n'importe où, à intervalles à peu près réguliers. Elle va à

la ligne au petit bonheur, hache les développements les plus suivis,

rapproche les choses les plus opposées. Le directeur d'une grande

imprimerie me dit à ce sujet: «Mais presque toutes les femmes en sont

là. Beaucoup même écrivent un livre tout d'une venue, sans alinéas,

sans blancs, sans divisions d'aucune sorte. Quand leur pâte plate est

achevée, elles la coupent, comme de la galette, en morceaux

sensiblement égaux. Et quelques-unes reculent devant cette peine,

abandonnent ce soin au typographe et au metteur en pages.»

* * * * *

Judith Cladel essaye les tours de force de Léon Cladel. Parfois elle

réussit une image nette et brutale: «Une jeune fille qui a juré

d'empêcher les gens de s'aimer parce que sa mère fut une sainte

malheureuse, indignement sacrifiée par un égoïste, est un oiseau qui

voudrait retenir de ses ailes étendues le torrent au fond duquel

tombèrent son nid et sa couvée.» Le plus souvent, on sourit à voir ses

puériles idées courir par les sentiers de montagne que fraya son père,

ridiculement petites et prétentieuses entre l'énormité abrupte des

rocs. On s'amuse à l'écouter gazouiller les grondements de tonnerre et

les fracas d'avalanche que sa voix croit pouvoir répéter parce qu'ils

sont familiers à son oreille. Voyez de quel geste mou elle manie la

grande phrase rugueuse du romancier épique. «Quelle glorieuse

coïncidence pour cette Scandinavie, marge extrême de l'Europe vers le

septentrion et les boréalités, que de pouvoir ainsi _se_ (?) montrer

au monde, pareils à des géants se dressant sur ses monts glaciaires

dans l'horizon de ses mers aux vaisseaux rares, de ses flots

tourmentés, léchant les blessures sans nombre en lesquelles ils ont

déchiré et déchiqueté ses côtes, comme fait un chien des blessures

ouvertes par ses dents, ces deux personnalités colossales résumant en

un couple de super-hommes d'une part l'Action dans la vie cérébrale,

d'autre part l'Action dans la vie physique!» Elle continue,

grandiloquente et naïve, le jeu du parallèle, et elle remplit ses deux

colonnes de bavardages lyriques sur Ibsen et Nansen: «Leur couple

grandiose et jumeau, sorti de la même terre, des mêmes mœurs

suscitant dans leurs âmes énergiques et opiniâtres les mêmes projets

(?) et les mêmes volontés, _ont_ mené l'un à travers les banquises

polaires, l'autre à travers les banquises cérébrales...» Le verbe n'a

pas de sujet; mais la phrase ne cesse pas pour si peu de nous heurter

à des banquises diverses.

Les hyperboles de sa rhétorique admirative ne se haussent pas toujours

autour de héros aussi réellement admirables que Nansen et Ibsen. Elles

s'émeuvent, éplorées, quand Sarah Bernhardt, la triomphante cabotine

dont tous nos imbéciles chantent le génie, est «un moment interrompue

dans sa trajectoire de grande étoile artistique, par la maladie

soudaine et cruelle». Et Judith Cladel vante comme des exploits les

applaudissements des snobs heureux de retrouver leur amuseuse. Car ils

disent, ces héroïques applaudissements, «que la France aime à acclamer

d'incontestables gloires dont l'éclat dissimule la rareté, aux époques

où son prestige de première nation du monde subit quelques

défaillances». Sarah nous consolant de toutes nos hontes politiques

et de toutes nos pauvretés littéraires!... Et pourquoi pas? Nous ne

savions point tout ce qu'est cette grande Sarah. Mlle Cladel,

heureusement, nous instruit, et désormais nous contemplerons en la

directrice de la Renaissance, la «haute et insubmersible figure du

_devenir_ de la nation».

* * * * *

Mme Judith Gautier, qui fut quelque temps Mme Catulle Mendès, tient de

son père une imagination riche, facile, amoureuse, des _Fleurs

d'Orient_. Heureusement elle n'avait point hérité de Théo le goût du

paradoxe et l'outrance romantique, sans quoi elle se fût laissée

entraîner à toutes les folies, au moins littéraires, par la fougue

capricante de son ex-mari. Sa prose est restée louable de simplicité

et d'ordonnance calme. Elle est _une_ Gautier, je veux dire un Gautier

sage, un peu intimidé et qui n'a plus assez de relief. Ce ruisselet a

les allures tranquilles qui font la noble beauté de certains fleuves.

Sa lenteur limpide est agréable, comparée aux violences torrentueuses

de Mendès le fangeux. Mais elle donne la nostalgie de Théophile

Gautier, adorable rivière à la fois claire et clapotante, au mouvement

nombreux et sinuant et qui reflète tant de nuages chimériques comme

des rêves, tant de paysages précis, tant de frémissements d'ombre et

tant de rayons.

J'ai d'autres regrets. Judith Gautier invite quelquefois son talent

gentiment chuchoteur à clamer sur les planches. Et ses mains de femme,

propres aux petits travaux délicats, se sont souvent efforcées à nouer

ces grosses gerbes difficiles, faites de fleurs et d'épines, qu'on

appelle des romans historiques. Elle est adroite et ne se pique guère

les doigts. Mais elle n'a pas assez de force, et le lien trop lâche

laisse s'éparpiller à chaque mouvement corolles et branches méchantes.

Quelques fleurs sont à ramasser pour leur parfum discret et leur

aimable coloris.

* * * * *

Marie-Louise Néron, femme d'un certain Jean-Bernard, demanda à

quelques hommes connus, quelle femme des temps passés doit servir de

modèle aux femmes d'aujourd'hui. Plusieurs lui conseillèrent sans rire

d'imiter Jeanne d'Arc. Mais elle trouve plus facile de pasticher son

mari, romancier inepte qui essaye de faire du Cladel, ramasseur de

bouts d'anecdotes, plat conférencier qui trouve du génie à la moindre

amazone et enseigne aux dames du monde à faire des bonnets de coton

avec leurs bas hors d'usage,--jadis le plus parfait imbécile du monde

politique, aujourd'hui le plus parfait imbécile du journalisme. Et il

y a des jours, vraiment, où elle parvient à être aussi bête que lui.

Du reste, c'est peut-être lui qui la supplée ces jours-là, car, sous

divers pseudonymes, cette reporter représente souvent la _Fronde_ en

beaucoup d'endroits à la fois.

Elle a publié une des nombreuses éditions du roman où les amoureux ne

peuvent s'épouser parce qu'ils sont frère et sœur; où ils s'épousent

tout de même, parce qu'on apprend à la fin qu'il y a eu substitution

d'état civil et que le frère n'est pas du tout le frère de sa sœur.

Un mot cueilli dans ce livre suffirait à faire juger la puissance

intellectuelle et la force d'attention de Marie-Louise Néron. Le

meurtrier de Jérôme Brassiac, longtemps triomphant, est enfin puni. Et

l'auteur, sans doute étourdi de joie, de confondre assassin et victime

et de s'écrier: «_Le crime de Jérôme Brassiac_ était expié.»

A la _Fronde_, elle fait de tout. Elle fait de la critique et elle

appelle maître «le sympathique auteur du livret des _Cloches de

Corneville_, M. Ch. Gabet». Elle fait de l'histoire et nous conte des

événements bien extraordinaires. Voici, en exemple, quelques lignes

découpées d'un de ses articles du 10 mars 1898:

«Louis XVIII ne conserva pas son fauteuil à Regnault et lui substitua

le mathématicien Laplace, élu le même jour que le journaliste Auger.

«Un académicien refusait de donner sa voix à ce choix imposé et votait

pour Molière, ce qui faisait dire à _Jean-Jacques Rousseau_:

«Jusqu'à ce jour on remplaçait les morts par les vivants; l'occasion

se présente de remplacer les vivants par les morts.»

Même quand ce qu'elle veut dire est raisonnable, ce qu'elle dit reste

bien bizarre. Elle nous raconte que certaines gens ont peur d'être

enterrés vivants... après leur mort. Je cite encore la date. Il faut

que chacun puisse vérifier des sottises trop invraisemblables. Dans la

_Fronde_ du 17 avril 1898, vous lirez cette phrase: «Si vous parlez

avec des étrangers de marque, de passage chez nous, ils vous diront

qu'une de leurs craintes est de mourir, naturellement, mais enterré,

de mourir en France, où on a des chances pour être vivant.» Plutôt que

de signaler les diverses beautés de ces lignes, j'en copie d'autres

dans le numéro du 14 avril 1898. Mme Jean-Bernard, grâce à la

merveilleuse précision de sa langue, réussit cette fois à calomnier M.

de la Palice. Elle déclare gravement: «Comme toutes les médailles, les

sous ont _deux revers_. M. de La Palice sait ça.» Et elle continue:

«Sur le _premier verso_...» Mais en voilà assez.

J'aurais eu l'indulgence de dédaigner le couple Jean-Bernard, s'il se

contentait de gagner quelque argent à mettre des inepties en mauvais

français. Mais il aspire à la gloire littéraire. Il essaya de fonder

une académie féminine et s'inscrivit lui-même, parmi les quarante,

sous son principal pseudonyme: Marie-Louise Néron. Cette présomption

me l'a prouvé: il y a aussi des fœtus qu'il faut qu'on tue.

* * * * *

Georges Renard est un normalien révolté et excommunié. L'homme qui

accepta trop longtemps une orthodoxie ne s'affranchit jamais

complètement: il peut devenir un hérétique, non un penseur libre. Il a

acquis le besoin de marcher et de penser en bande, est devenu

incapable de l'orgueil d'être seul, il changera de parti, ne se

résignera jamais à être lui-même. Il faut qu'il appartienne à une

armée, qu'il combatte à un rang, qui peut devenir le premier, qui

reste toujours un rang. S'il a une âme généreuse, il choisit le groupe

d'où il lui semble qu'on voit le plus de vérité; il n'ose pas aller

droit aux lueurs en une vaillante recherche solitaire. Georges Renard

fut un philosophe universitaire, assez courageux pour repousser les

solutions de l'école, pas assez pour remarquer la niaiserie des

questions posées. Puis il quitta le groupe où il contredisait, se

rapprocha d'autres pédants avec lesquels il serait d'accord. Il est

devenu le critique littéraire du parti socialiste: depuis quelques

années, il étudie les idées et les œuvres à la lumière du flambeau

Benoît Malon.

Ces hérétiques propagandistes peuvent valoir par la fougue éloquente

ou par le sarcasme sec et tranchant. Ce dernier mérite fut celui de

Georges Renard avant que la Suisse l'alourdît. Depuis il est surtout

un logicien dangereux, grand découvreur de contradictions dans les

paroles des adversaires.

Ces apôtres qui ont le besoin de penser avec d'autres et d'augmenter

le nombre de ceux qui pensent avec eux ont grand'peur de la solitude

intellectuelle: ils sont tout à fait incapables de l'œuvre d'art,

expression sincère d'une âme un peu différente des autres.--Georges

Renard se doute si peu des conditions d'éclosion de l'œuvre d'art

que, lui qui fabrique seul ses raisonnements, il demande pour ses

imaginations le secours de madame. Tels de laborieux vaudevillistes,

ils se mettent à deux pour inventer. On est étonné du rachitisme des

enfants que produit ce bon ménage d'imaginations sages.

En dehors de ces collaborations, Mme Georges Renard a écrit quelques

chroniques à la _Fronde_. Elle y loue la montagne, l'étudiant suisse,

la jeune fille protestante. Ça n'est ni mieux ni plus mal qu'autre

chose. C'est estimable et insupportable de sens commun, vraiment trop

commun. Oh! la raideur longue d'une Sarcey calviniste!..

* * * * *

Mme Hector Malot est une adoratrice du veau d'or, mais qui l'exige

massif. A peine dans le temple, elle vient à l'idole, la soupèse de

ses bras émus mais vaillants. Si elle parvient à soulever le dieu,

elle a une moue désappointée. Couvrant son dédain d'un air d'héroïsme,

elle proclame: «Je t'aime, malgré ta pauvreté», puis se détourne,

rapide, vers le plus prochain sanctuaire. Quand l'animal résiste d'un

poids vainqueur et immobile, elle s'effare en une joie religieuse, se

prosterne sur toutes les faces, le supplie de renoncer aux grâces trop

frêles de l'enfance, de prendre la taille et les forces irrésistibles

du taureau. Dans une hystérie éblouie, elle se roule sur le sol,

doublement heureuse, à la fois Danaé et Pasiphaé. Souvent aussi,

depuis que l'intelligence de son Hector vaincue par cet Achille qui

s'appelle le temps, est étendue improductive, Marthe le remplace

derrière le veau d'or. Dès que l'idole relève la queue, la prêtresse

tend au bon crottin métallique des mains frémissantes et, les yeux

braqués sur la promesse qui s'entr'ouvre, elle répète l'oraison

jaculatoire de l'abbé Albéroni devant le derrière de Vendôme, qui

devait être pour lui le derrière de la fortune: _O culo di angelo!_

Ce n'est pas qu'il n'y ait des pauvres dans les romans de Mme Malot.

Mais la pauvreté, telle qu'elle la conçoit, devrait se définir: le

vestibule de la richesse. Réjouissez-vous, artistes forcés de vous

coucher à jeun: ces malheurs n'arrivent qu'à la veille du grand succès

et pour rehausser encore du voisinage d'un abîme de misère l'énorme

montagne d'or. Les jeunes filles qui n'ont pas une robe de rechange

connaissent ces indéniables vérités. Elles refusent le cousin pauvre

de deux millions et, si plus tard leur cœur vient à battre pour ce

gueux, elles l'épousent, mais en lui faisant sentir l'importance du

sacrifice consenti à l'amour. J'ai même rencontré dans Mme Malot une

pauvreté joyeusement héroïque. Une jeune fille qui répond au nom

heureux d'Anatole déclare que «c'est gentil d'être pauvre». Et

pourtant ce malheur «gentil» l'empêcha longtemps d'épouser, elle

aussi, le bien-aimé cousin. L'oncle avait dit: «Mon enfant, vous êtes

exquise, digne de lui, noble, pieuse, grave, généreuse, ma fille de

choix, mais vous perdez Louis et vous jetez sa postérité à la misère.»

Anatole avait compris ces paroles d'un père prudent et s'était

résignée en le plaignant. Le pauvre homme! «la nécessité l'étranglait,

et on ne lutte pas contre la nécessité». Car, dit-elle au cousin

capitaine (c'est hors de prix, l'honneur de l'armée): «Mes soixante

mille livres de rente ne pouvaient suffire à ta pauvreté et à ton

rang.» Heureusement, il y a un bon Dieu pour les amoureux. Le beau

cousin hérite quelques millions de rente, ce qui lui permet d'épouser

l'adorée malgré sa pauvreté extrême.

Mme Hector Malot n'est pas inconsciente de ses surhumaines noblesses.

Elle sait que les générosités de ses rêves écarteront d'elle «les

embourgeoisés, cerveaux restreints, âmes réduites.» Elle dédie ses

héroïsmes à ceux qui aiment l'idéal: «Poètes, amants, jeunesse, ceci

est pour vous.»

* * * * *

Catulle Mendès paraît échapper à la définition. Vague fantôme

littéraire, il prend tantôt la forme de l'un, tantôt la forme de

l'autre, parce qu'il n'a point de forme à lui. La façon dont ce

tambour sonne alternativement tous les poètes ne permet peut-être

d'affirmer que son vide intérieur. Pourtant il me semble que Mendès

est une puissance annihilatrice. Dans ses tragédies, pornographiques

ou non, il se manifeste comme le Marivaux du drame et le Mignard du

feuilleton. Ce singe, naturellement, ridiculise et puérilise les

gestes nobles ou terribles qu'il contrefait; les grands airs de Hugo

deviennent chez lui les petites grimaces d'une petite figure à la

fois enfantine et vieillote. L'Iblis de la _Légende des Siècles_

emprunte à Dieu les plus beaux éléments de ses plus admirables

créations, et, de ces merveilles rapprochées, forge la sauterelle.

Tels les avortements de Mendès, rapetisseur inconscient et

involontaire parodiste. La vieille blonde se livre à tous les génies

et à tous les talents; après chaque saillie, elle grossit comme une

montagne, pour accoucher régulièrement d'une souris. Les grandes

idées, une fois entrées dans son cerveau, en ressortent pastiches

minces et frêles et maniérés. Un détail fera saisir nettement comment

il se fait une manière en puérilisant les manières des autres. Quand

le dernier mot de sa phrase était un adjectif ou un adverbe pour

lequel il voulait secouer notre attention, Hugo mettait un point

devant et faisait du mot soudain grossi toute une phrase apparente.

Catulle vole ce procédé brutal, mais sa faible voix transforme les

grondements en chuchotis, et le point de Hugo est devenu la virgule de

Mendès. Au lieu du coup de massue herculéen, il décoche une

chiquenaude.

Mme Mendès n'a pas eu grand'peine à imiter ce petit imitateur,

laidement féminin, de tous les virils. Claire Sidon publia dans le

_Journal_ des vers difficiles à distinguer de ceux de son futur. Sous

prétexte de chroniques et de contes, elle vend, depuis son mariage,

de nombreuses virgules de Mendès. Elle fait, presque aussi bien que

sa vieille, du romantisme mignard et de la rêverie précieuse. Elle se

tortille dans les mêmes efforts, amusants d'être presque

gracieux,--car ils ne se tendent pas outre mesure, trop sûrs du

succès,--plus amusants d'être impuissants et satisfaits. Elle ne

réussit pas plus mal que Catulle, parmi le cliquetis des antithèses,

la clownerie métaphysique. «Nous fûmes créés avec de la déité et avec

de la terre, périssables et immortels, voués à tous les

anéantissements pour toutes les renaissances, et, pour toutes les

impuissances, à l'exaltée aspiration d'une infime parcelle de divinité

avide de réatteindre le Tout qui ne fut pas diminué d'elle». Cet

amphigouri vient-il de monsieur ou de madame? Au _Journal_, où la

signature de monsieur a plus de valeur commerciale, ça serait du

Catulle Mendès. A la _Fronde_, feuille uniquement «rédigée par des

femmes», c'est de Mme Catulle Mendès.

* * * * *

Le dernier livre de Mme Dieulafoy est la _Constance_ de Bentzon

retournée. Ici, c'est le jeune premier qui est catholique convaincu et

l'amoureuse qui est divorcée. Ils ne s'épousent pas, vous pensez bien.

Mais ils s'épousent presque et, pour empêcher la terrible _Déchéance_,

il faut que la sœur du jeune premier meure, frappée au cœur par le

projet anti-chrétien de son frère. Ces fadaises sont contées dans le

style qui leur convient, et avec les élégances nécessaires. Ainsi la

prise de voile d'une Juive convertie, d'une Irlandaise et d'une jeune

fille noble retranche du monde «l'enfant d'Érin», «la fille d'Israël»

et «la descendante des preux».

Mme Dieulafoy n'est pas seulement une imagination suiveuse et un

écrivain banal. Elle est aussi la plus étourdie des pensionnaires. Un

protestant, qui demande la main d'une catholique, s'étonne de voir la

bien-aimée ignorer à quelle religion il appartient: «Pourtant,

s'écrie-t-il, j'en ai informé Mme de l'Espinet.» Et treize lignes plus

loin, il dit de la même Mme de l'Espinet: «Elle le sait pourtant... A

moins qu'elle n'ait confondu deux branches de ma famille.» Cette suite

dans les idées et cette puissance d'attention grandit singulièrement

ma confiance en les fameuses découvertes archéologiques du couple

Dieulafoy.

* * * * *

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 7 / 14 段