Mme Gouraud, née en 1854, m'écrivait à la fin de 1897: «J'ai commencé

à écrire à 14 ans, et depuis j'ai donné trois cents nouvelles variant

de 100 à 3 000 lignes... Mes feuilletons, longs de 12 000 a 30 000

lignes... Celui que j'ai en cours en ce moment dans _la France_ a 25

000 lignes. Il s'intitule _Cœur de France_, est patriotique,

dialogué, très dramatique; il est signé Perrot d'Ablancourt, nom de

mon aïeul maternel. J'ai sous presse _Dieu et Patrie_, volume illustré

de 15 000 lignes grand format, et aussi _Cœurs vaillants_, volume

illustré de 12 000 lignes. Je travaille à un grand roman qui m'a été

demandé par un journal de Paris, _Sans Patrie_; il aura 20 000

lignes.» Et elle a publié des contes, des légendes, et beaucoup

d'autres romans très longs. «Celui que je préfère et que je trouve le

mieux est: _Cœur de France_, histoire d'une française mariée avant la

guerre à un général allemand.»

Effrayé de cet inventaire, je n'ai examiné aucun des articles fournis

par la maison Gouraud.

Pourtant j'ai repris un peu courage et j'ai lu quelques feuilletons

écrits par des femmes. Voici la recette la plus communément suivie

pour la confection de ce plat populaire:

Prenez un secret que vous découpez en cinq tranches aussi égales que

possible. Entourez-le de quinze personnes intéressées à le connaître

et de cinq personnes intéressées à le cacher: femme de la victime,

femme du meurtrier; les trois filles de la victime et les trois

garçons du meurtrier (ces jeunes gens s'aiment beaucoup,

naturellement); les deux fils de la victime et les deux filles du

meurtrier (ces jeunes gens ne s'aiment pas moins que les premiers).

Vous pouvez ajouter des oncles et des tantes et faire aimer chacun de

nos dix jeunes gens par quelqu'un qu'il repousse. Parmi les dix

dédaignés il sera élégant d'en faire cinq très blonds, très naïvement

bons et dévoués, cinq très bruns, et dont la méchanceté s'irrite d'un

refus. Vous pouvez d'ailleurs faire autant de cordons de petites bêtes

amoureuses que vous voudrez. Mais vingt intéressés autour de cinq

grosses tranches de secret suffisent à constituer un plat présentable.

Vous rapprochez successivement chacun des vingt intéressés de chacune

des cinq tranches, ce qui vous procure cent dialogues. Vous les en

éloignez ensuite par cent autres dialogues, et le rapprochement

définitif vous donne votre troisième cent: 300 dialogues × 100 lignes

× 0 fr. 50 = 15 000 francs, auxquels il convient d'ajouter une somme

égale comme prix de la sauce de récits et de réflexions.

* * * * *

Madame Emma de Roussen signait jadis Pierre Ninous. Après un procès

qui fit quelque bruit, elle devint Paul d'Aigremont. Elle m'écrit de

nobles paroles: «J'ai entrepris de relever le roman populaire, de

diminuer les crimes, les cambrioleurs et autres choses si pernicieuses

qui souvent servent d'exemples.»

J'ai lu d'elle quatre volumes où je n'ai pas trouvé en effet la chose

pernicieuse dénommée cambrioleur. Mais j'ai eu le chagrin d'y

rencontrer des tas d'incestes, des monceaux de documents vendus à

l'ennemi, des fleuves de poison bus par des troupeaux de victimes,

assez de testaments supposés pour remplir une étude de notaire, un lot

de faux en écritures publiques ou privées suffisant pour occuper dix

années de Couard, Belhomme et Bertillon. Et des êtres aussi

raisonnables que vous et moi étaient enfermés en des asiles d'aliénés,

pour que de vils gredins pussent jouir de leur fortune ou leur enlever

leur fiancée. Et les braves gens des mêmes livres mentaient tous les

jours et tuaient toutes les semaines.

L'œuvre maîtresse de Paul d'Aigremont s'appelle _Monté-Léone_. Comme

le titre l'avoue naïvement, c'est un démarquage de _Monte-Cristo_.

Quelques incidents empruntés aux _Mystères de Paris_ et au

_Juif-Errant_ viennent corser un peu l'intrigue trop simple du père

Dumas.

L'écriture de Paul d'Aigremont est précise comme celle de Jean

Laurenty dite Bouche-de-Colibri: «Dieu me _rédimerait_ de mon

courage.» Le contexte m'informe que rédimer signifie ici récompenser.

Le pléonasme fleurit dans ses jardins comme dans ceux de Cécile

Cassot: «Il le ferait certainement à coup sûr.» Parfois il se mêle

d'étourderie et donne d'assez joli galimatias: «Autant vaut mieux ne

pas l'entreprendre.» Un avocat d'une éloquence géniale vante un viel

«très grand, encore plus vaste.» C'est aussi dans un feuilleton de Mme

de Roussen que Vadius a relevé cette phrase admirable: «La mort de

votre femme, c'est-à-dire un fait semblable, a provoqué des causes

identiques.» Quand les revendications du féminisme auront triomphé,

j'espère que Paul d'Aigremont fera un excellent député. Nul ne

réussira mieux à envelopper une injure d'élégance parlementaire.

Jamais elle n'appellera vache une femme, fût-elle d'un pays d'élevage.

Elle est trop polie, et ça ferait trop peu de lignes. Mais elle lui

attribuera «le vague aspect de ces ruminants qui, dans les herbages de

la Normandie, son pays natal, avalent des plantes odorantes, pour

donner après le plus riche et le plus crémeux des laits.»

* * * * *

J'ai lu de Georges Maldague: _Rose sauvage_, _Tue-les_ et _Mam'zelle

Trottin_. _Mam'zelle Trottin_ et _Rose sauvage_ ont le même centre.

Les fils d'un forçat ignorent leur état civil. Ils aiment, veulent se

marier, et la maman est très embêtée de chaque morceau de vérité qu'on

lui arrache.--Georges Maldague est surtout fière d'avoir écrit

_Tue-les_. Ceci, c'est le roman populaire à thèse. Il ne faut pas tuer

votre femme, même si vous êtes sûr qu'elle vous trompe; parce que,

même quand on est sûr, il arrive que ça n'est pas vrai. Georges

Maldague a une manière de talent: elle délaie ses vaudevilles

tragiques en une langue fade, mais correcte, supérieure à celle de

tels «artistes» de l'un et de l'autre sexe. Il lui arrive même de

montrer quelque prétention et de caresser d'une périphrase les chats,

gracieux «mammifères ronronnants.» Car Georges Maldague est une

savante. Elle aime les curiosités médicales. Elle tire bon parti des

paralysies, des amnésies et des catalepsies. Je la définirais

volontiers un Jules Claretie moins veinard et livré par le hasard à un

public censé inférieur. J'estime également cette brave servante

d'auberge et ce garçon bien stylé de restaurant chic.

* * * * *

On me signale encore beaucoup de femmes employées dans le feuilleton.

Un cas me semble intéressant, celui de Charles de Vitis, lauréat du

_Petit Journal_ pour le _Roman de l'ouvrière_. On m'affirme que ce

pseudonyme pédant et bachique désigne un monstre étrange, composé de

cinq femmes secrétaires et d'un prêtre directeur. Je n'ai examiné

aucune grappe produite par la souche à cinq sarments. Mais j'ai voulu

la désigner à l'Académie. S'il est bon que M. Hanotaux, singe

politique de Richelieu, couche quai d'Orsay, il y aurait injustice à

ne pas offrir un fauteuil sous la coupole à l'abbé Vigneron,

successeur du Richelieu littéraire, fabrique de romans, comme le

cardinal fut une fabrique de tragédies.

IX

EN ENFANCE

Plus encore que l'instituteur, l'institutrice est persuadée de sa

supériorité intellectuelle et de l'importance incomparable de sa

mission. Pourtant elle apparaît moins grotesque. Elle joue, en somme,

un rôle féminin en continuant la maman. De même, lorsqu'elles écrivent

pour enfants, les femmes se montrent parfois un peu moins ineptes et

un peu moins gauches que les hommes.

Je pense beaucoup de mal de l'éducation moderne et de toute éducation

prolongée. L'école ne peut exister que par la docilité, la crédulité

et l'esprit d'imitation de l'élève. Il est abominable de nous enfermer

trop longtemps dans ces mérites enfantins, de construire avec les

vertus d'un âge les vices d'une existence, de nous «instruire dans

l'ignorance» de la vie et de nous condamner à «vieillir dans une

longue enfance». La science des classes est nécessairement une science

morte, qui empoisonne esprit d'examen et originalité. L'éducation ne

peut que briser le caractère ou le ployer à des hypocrisies que

secoueront brutalement de prochaines révoltes.

Quel que soit l'orgueil de nos pédagogues, lequel oserait se dire

supérieur à Bossuet, à Fénelon, ou même à Sénèque et Burrhus? Le

premier ne put rien faire de son élève; le second abrutit le sien, et,

sans la contrainte des «cinq ans de vertu», Néron fût devenu un moins

cruel comédien. Il y a, en effet, trois sortes d'éducation: la bonne,

celle qui ne réussit pas du tout, qui se contente de faire perdre du

temps; la médiocre, qui apaise le présent et exaspère l'avenir; la

mauvaise, qui réussit tout à fait et qui est une voleuse d'énergie.

* * * * *

Parmi les bas-bleus éducateurs, les uns s'adressent aux petits

enfants, d'autres aux jeunes filles, d'autres enfin au public adulte

et en particulier au public enseignant. On peut donc les distinguer en

institutrices, demoiselles de compagnie et professeurs d'école

normale.

Les institutrices sont innombrables. Voulez-vous une abondante salade

de noms et de pseudonymes? Mme Leroy-Allais, veuve du colonel

Leroy-Ramollot, sœur de l'imbécile Alphonse des «Œuvres anthumes»;

mesdames Noémi Balleyguier, Chéron de la Bruyère, Julie de Monceau, de

Sobol, de Bellaigue, Colomb, de Bovet, de Paloff, de Witt (née

Guizot), Th. Vernes (née de Witt), de Bosguérard; Mlles Leconte,

Jeanne de Coulomb; tante Jane, tante Rosalie, Bruno, Eudoxie Dupuis,

Mélanie Talandier, Marthe Bertin; Amélie Amestoy, Marguerite Levray,

vicomtesse de Pitray, Mme Bellier, Mme Mesureur qui, sous le

pseudonyme d'Amélie Dewailly, s'adresse à nos enfants, comme François

Coppée s'adresse à nous. Je m'arrête, découragé, au tiers de ma liste

qui, encore, doit être ridiculement incomplète. Et quelques-unes de

ces vaillantes ont publié quarante, soixante, jusqu'à cent volumes. Ce

dernier cas est celui de Mme de Witt, qui travaille aussi, il est

vrai, pour grandes personnes, et que nous aurons le plaisir de

retrouver.

Bien entendu, je n'ai pas lu tout ce fatras. Je me suis déclaré

satisfait après cinq volumes de Mme O. Gevin-Cassal, quatre volumes de

Mme Constant Améro, un volume d'Adriana Piazzi et un de Mme Berthe

Flammarion. Une vingtaine d'autres volumes sont là devant moi qui

m'adressent des reproches et des prières: je me suis contenté d'en

couper les pages et de parcourir trois lignes çà et là, pour me rendre

un compte plus exact des modes générales.

De mes recherches, insuffisantes peut-être,--mais qui aura le courage

de faire mieux?--je rapporte trois remarques principales:

1º La vogue est encore aux Alsaciens-Lorrains et, dans presque tous

les récits de longue haleine, la guerre de 1870 fait un premier

ou un dernier chapitre agréable. Ces dames lisent utilement

Erckmann-Chatrian. On trouve dans Berthe Flammarion un «docteur

Mathéus» qui est «bon» au lieu d'être «illustre», et _Fille de

Lorraine_, de Mme Améro, est une puérilisation des _Rantzau_.

2º Ces dames ont, naturellement, de l'esprit à revendre, et nous le

font bien voir. Tout en amusant nos enfants, elles préparent un public

aux futurs vaudevillistes. La vocation du Gandillot et du Valabrègue

qui menacent nos fils sortira sans doute d'un de ces livres d'aspect

pacifique. Elles ont surtout l'esprit,--bien féminin peut-être,--de

mal entendre ce qu'on dit. Elles prêtent à leurs personnages cette

demi-surdité créatrice d'amusants quiproquos. Dans Mme Flammarion,

on demande à une paysanne qui vit atterrir un ballon ce que sont

devenus les aéronautes. Elle répond: «Les _aromates_, qué que c'est

que çà?»L'auteur est si heureux de cette plaisanterie qu'il

essaie de la renouveler vingt pages plus loin. Dans Mme O. Gevin-Cassal,

un employé de chemin de fer vient d'annoncer la station Vanves-Malakoff.

«Nini ouvrait des yeux tout ronds, car elle avait compris

_Œuf-à-la-coque_.»

3º Il y a deux histoires: l'histoire de la petite fille méchante que

le malheur convertit; l'histoire de l'enfant bien sage et débrouillard

qui tire ses parents d'embarras innombrables et arrive à la fortune.

Mais, en revanche, il n'y a qu'un idéal, le million; qu'une

récompense, le gain du million; qu'une punition grave, la perte du

million.

Quel parti chaque institutrice tire-t-elle de ces éléments

invariables?

* * * * *

Mme O. Gevin-Cassal écrit avec une abondance facile. Il ne lui manque

ni les banales élégances, ni l'émotion larmoyante. Elle sait l'art de

délayer en trois cents pages les aventures et les mésaventures de la

petite fille méchante dont l'infortune fait une perfection et une

institutrice en attendant le mariage riche qui la récompensera. Outre

le respect de l'argent, elle enseigne l'amour filial, le patriotisme,

la docilité surtout, et que railler est bien vilain. Son plus gros

livre, _Histoire d'un petit exilé_, constitue, m'écrit-elle, «le tome

I de ses mémoires» et, perdus en une diffusion endormeuse, pouvait

présenter quelques détails intéressants et réveilleurs.

Malheureusement le bas-bleu a déguisé en petit garçon la petite fille

qu'elle fut: grâce à cet absurde démarquage, les événements vrais

deviennent plus faux que les autres, et les sentiments éprouvés sont

les moins vraisemblables. En dehors de sa littérature enfantine, Mme

Gevin-Cassal a publié des _Souvenirs du Sundgau_, où quelques

renseignements sur les mœurs populaires de la haute Alsace font

pardonner des nouvelles lentes et ennuyeuses. Cette institutrice (je

parle du métier littéraire et néglige les biberons qu'on peut

inspecter entre temps), emploie le plus souvent un français correct et

usé. J'ai pourtant rencontré chez elle des «boiseries qui

_revêtissaient_ entièrement les parois». Plus que ce barbarisme

lamartinien:

Comme un fils de Morven me vêtissaient d'orages,

je lui reprocherai l'imprécision et la prétention de son vocabulaire.

Je lui en veux aussi de certaines plaisanteries un peu bien pédantes

et difficiles. J'ai donné ses livres à la petite fille d'amis peu

patients que j'aime à taquiner. A chaque page, elle leur demande

l'explication de phrases comme celle-ci: «Quant à sa pseudo-écriture

(une espèce de gribouillis hiéroglyphique, des _c_ en convulsion de

limaces, des _e_ hydrocéphales, des _t_ plus tordus que la fée

Carabosse...) sa soi-disant écriture, il eût fallu, pour la

déchiffrer, un nouveau Champollion.»

* * * * *

Mme Constant Améro, qui signe aussi Marie Améro et Daniel Arnauld,

combat l'esprit d'aventures en personne qui craint de s'y laisser

séduire. Ses livres sont le contre-poison à ordonner après la lecture

de Robinson et des romans de Fenimore Cooper. Chez elle, les histoires

de contrebande finissent mal, les tentatives de colonisation sont

ruineuses et meurtrières. Elle est intarissable sur les fatigues et

les dangers de la _Vie au désert_. Ici, le million ne se gagne pas par

des coups d'éclat: il s'économise, assez vite d'ailleurs, et

quelquefois on le ramasse quand on se baissait sagement dans l'espoir

modeste de cueillir une épingle. Elle profite de toutes les

circonstances pour nous enseigner les petites vertus domestiques, le

respect des lois et,--sauf, bien entendu, quand la patrie est en

danger,--la prudence. Outre de courts récits innombrables, elle a

écrit deux bouquins énormes: _Fille d'Alsace_, qui obtint de

l'Académie une mention honorable; _Fille de Lorraine_, qui ne la

méritait ni plus ni moins et qui n'a rien eu. Ce sont des éloges bien

sentis de «cette forte race de l'Est, ayant plus de volonté que

d'imagination»; ou plutôt, de ces deux races, l'une si grossière,

l'autre si fine, mais également agaçantes et pratiques, et qui,

suivant un mot qu'affectionne la bonne Alsacienne Gevin-Cassal, aiment

par-dessus tout «le butin»; de ces deux races dont les plus nobles

expressions littéraires sont Erckmann-Chatrian, gros bons vivants

habiles, et Maurice Barrès, le plus sec et le plus avisé des

stendahliens.

* * * * *

Le héros de Mme Adriana Piazzi, Nicole Flambart dit _Sans-Souci_, est

un brave enfant laborieux et serviable. Il a bon cœur, donc il sera

riche. Je ne conseille à personne son moyen de fortune. Il s'engage

comme matelot et fait naufrage. Il va mourir de faim, allongé sur une

planche, quand il rencontre un magnifique navire abandonné de son

équipage sous prétexte de fièvre jaune, mais qu'un bienfaisant cyclone

eut soin de désinfecter. La trouvaille procure à Nicole des vivres

d'abord et bientôt deux millions. Ce succès me comble d'une joie

d'autant plus vive que l'aimable garçon, malgré son surnom, n'est

nullement égoïste: _Sans-Souci_ se soucie beaucoup des malheurs de sa

famille, et des défaites de la France. A peine millionnaire, il vient

défendre Paris assiégé. Il fait son devoir au Bourget. «Blessé déjà

par quelques coups de baïonnettes prussiennes», il reçoit encore: 1º

«une balle dans le côté,» 2º à sa «vareuse bleue, un ruban rouge»

auquel pendait «une croix qui brilla un instant sous _ses_ yeux et fit

palpiter _son_ cœur».

Le jargon franco-italien d'Adriana Piazzi a des grâces inattendues, et

telles de ses ignorances valent des malices conscientes. Je suis

heureux quand elle prononce _administré_ pour _pauvre diable_:

«Orgueil, orgueil, où vas-tu te nicher? n'as-tu pas les palais où tu

demeures en souverain, sans venir encore troubler la cervelle de nos

administrés?» Il serait injuste aussi de reprocher à cette Italienne

ce que son charabia a de filant et de _macaroni_; je cite, en exemple,

un fragment d'une phrase, courte d'ailleurs: «Cette croix d'argent à

ruban de soie rouge _pour_ laquelle les enfants, et plus tard les

hommes, font tant de belles choses _afin d'être dignes de la

mériter_...»

* * * * *

Mme Berthe Flammarion blesse d'abord par cette sécheresse

d'imagination qu'on décore des noms d'esprit moderne et d'esprit

scientifique, par son horreur pour les fées et les légendes. Elle ne

veut que des histoires arrivées, et son plus gros livre s'appelle

_Histoire TRÈS VRAIE de trois enfants courageux_. Les misères du

commencement nous émeuvent, en effet, par leur vérité. Hélas! les

succès arrivent, point légendaires à coup sûr, mais romanesques

platement et souvent impossibles.--Mme Berthe Flammarion écrit avec

une banalité prétentieuse. Chacune de ses pages est un refuge pour

vieilles métaphores. Elle rapproche les plus hostiles sans entendre

leurs cris de protestation. J'ai plaint de vieilles reliques en les

voyant devenir «une mine d'or dont l'exploitation serait un appoint

sérieux à cette planche». La conteuse n'a aucune imagination visuelle

et, parodiste sans le savoir, elle mêle l'abstrait et le concret avec

une inconscience qui fait ma joie: «Le conducteur était rentré de

l'hôtel et de ses obligations envers Cocotte.»

* * * * *

Nous sommes de grands enfants. Beaucoup des livres destinés à amuser

notre futilité ressemblent aux histoires pour petites filles ou aux

romans pour jeunes filles. Le mariage est un dénouement heureux pour

divers publics. La plus grande différence est dans l'âge auquel on

nous présente le héros. S'agit-il de divertir les gaminettes, la

future mariée sera connue dès sa plus tendre enfance. Pour intéresser

les grandes demoiselles, on commence le récit à la dernière année de

couvent.

Parmi les demoiselles de compagnie qui s'efforcent d'égayer nos

jeunes filles en les moralisant, je crois apercevoir,--je n'affirme

rien: le domino du pseudonyme pourrait me tromper,--plus de

chaussettes-roses que de bas-bleus. Beaucoup de ces derniers ne

s'enferment pas d'ailleurs en cette spécialité. Judith Gautier essaie

de satisfaire alternativement diverses classes de lecteurs et Jean

Bertheroy, au sortir d'un roman pornographique, s'applique parfois à

tailler sans la salir une plume blanche. Parmi celles qui écrivent

exclusivement ou surtout pour ingénues, les plus appréciées de leur

public sont Jeanne Schultz, Jean de la Brète et cet Henry Bister (Mme

V. Le Coz) qui s'est décidé à mettre son vrai nom sur son dernier

livre. Dans toutes ces fadaises, ce qui m'a le moins ennuyé, c'est le

_Sans mari_ de Mme Le Coz. Le sujet est aussi insuffisant que partout

ailleurs: quelques vers de La Fontaine ont été dilués, suivant la

méthode homéopathique, dans un tonneau d'encre. Mais les vingt

premières pages sont d'un mouvement aisé et gentil, les vingt

dernières disent avec une émotion contenue les chagrins et les

aspirations de la vieille fille: le désespoir devant la fuite des

jours vides, le besoin de plus en plus douloureux de se donner et de

se dévouer. Le reste du livre est insignifiant; la forme même n'est

soignée qu'au début et à la fin. Et je songe de quelque bizarre repas,

ouvert, en guise d'apéritif, par un doigt de champagne, achevé par un

demi-verre de bourgogne. Hélas! des hors-d'œuvre au dessert, on ne

m'a donné que de l'eau. Tel est le régime auquel, depuis plusieurs

mois, me condamnent les Amazones, que j'ai craint un instant d'être

grisé par Mme Le Coz.

* * * * *

Blanche Leschassier présente des jeunes filles raisonnables et

dévouées et qui savent sacrifier leur amour au bonheur de leurs

nièces, à des peintres timides qui taisent cinq ans la plus vive des

passions et qui, si on remarque leur tristesse, se hâtent de «mettre

sur le dos du temps et de la saison la véritable raison de leur

mélancolie». Ces artistes se consolent un peu en rêvant de grands

tableaux et en réalisant «d'autres compositions d'une moindre

conséquence». Blanche Leschassier imite aussi les ingéniosités que Mme

de Ségur adapta des romanciers érotiques du XVIIIe siècle et, parce

que le _Sopha_ de Crébillon fils chuchota des perversités, elle fait

conter de naïves histoires à une paire de chenêts.

* * * * *

Les professeurs d'école normale sont hautainement ricaneurs et

sottement anecdotiers, comme Pauline Kergomard, ou pédants et abstrus,

comme Lydie Martial. Ces êtres, déplaisants quand ils gardent leur

ton rogue, plus déplaisants lorsqu'ils sourient, m'arrêteront peu.

Je tiens seulement à signaler leur accord inquiétant sur le point

capital de l'éducation féminine. Mme Kergomard, inspectrice des

écoles, félicite le Gouvernement d'avoir beaucoup fait pour

l'instruction des jeunes filles et le Conseil supérieur d'avoir

«élaboré un programme unique pour les écoles des deux sexes». Lydie

Martial dit: «Le plus grand tort, il y a vingt-cinq ans, a été de

donner aux enfants et à la jeunesse des deux sexes les mêmes

programmes scolaires». Je félicite également Mme Kergomard, qui loue

en excelcellente fonctionnaire aussi plate qu'un homme, et Mme Lydie

Martial qui critique en femme de bon sens.

Oserai-je pourtant reprocher à l'une et à l'autre la double naïveté de

croire à l'influence heureuse d'un enseignement moral abstrait et de

le demander à l'État. D'ailleurs je ne suis pas toujours certain

d'attraper la pensée de ces dames; elles font facilement de la prose

difficile:

«Et pendant que s'élucubrent ces controverses oiseuses et puériles,

gigantesques «moi» de faux brillants, enchâssé de faux ors, dressés

pour hypnotiser les snobs, l'esprit public s'égare, le mal persiste,

augmente et s'amoncelle, jusqu'à former entre les individus mêmes une

barrière énigmatique, presque aussi compliquée et inconnue

qu'invincible et redoutable, une barrière contre laquelle se

heurteront peut-être trop tard les efforts chimériques des lois et de

la morale, et qui n'est autre que l'homme nouveau, celui dont la

volonté de se rendre maître de son champ d'évolution n'a d'égale que

la prétention de faire son ciel tout seul et d'édifier à sa guise son

temple et son autel.»

Si on croyait que l'élégant René Maizeroy, ayant dessiné cette

période, en a confié le peinturlurage au fougueux Jean Grave, on se

tromperait. Je viens de copier une des phrases les plus courtes et les

plus simples de Mme Lydie Martial.

X

FILLE, FEMME OU VEUVE

Le bas-bleu, singe de l'homme, traduit ordinairement en grimaces les

physionomies qu'il vit de près. Une amazone est presque toujours

expliquée quand on connaît l'écrivain qu'elle croit admirer et qu'elle

méprise assez pour l'imiter.

* * * * *

Barbey d'Aurevilly écarte du même dédain «dauphins» et «dauphines

littéraires». L'homme a pourtant plus de forces de révolte. Le fameux

esprit de contradiction ne fut jamais reproché aux femmes que par des

autoritaires qui ne surent point se faire aimer; quand il n'est point

rébellion d'esclave et manifestation haineuse, il porte uniquement sur

des vétilles, n'exprime que mutinerie enfantine et jolie, besoin

souriant de montrer qu'on est deux, imitation par jeu de la fermeté

voisine sur qui on s'appuie d'ordinaire. Mais les profondes joies de

la femme sont des joies de disciple: elles consistent à suivre, à

obéir, à calquer, à s'efforcer d'être parfaite _comme_ le Dieu est

parfait. Je crois pouvoir concilier, en les précisant, deux proverbes

apparemment contradictoires. Le plus souvent, il convient de dire: «A

père avare, fils prodigue» et: «Tel père, telle fille.» Vérifions sur

des exemples.

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 6 / 14 段