à écrire à 14 ans, et depuis j'ai donné trois cents nouvelles variant
de 100 à 3 000 lignes... Mes feuilletons, longs de 12 000 a 30 000
lignes... Celui que j'ai en cours en ce moment dans _la France_ a 25
000 lignes. Il s'intitule _Cœur de France_, est patriotique,
dialogué, très dramatique; il est signé Perrot d'Ablancourt, nom de
mon aïeul maternel. J'ai sous presse _Dieu et Patrie_, volume illustré
de 15 000 lignes grand format, et aussi _Cœurs vaillants_, volume
illustré de 12 000 lignes. Je travaille à un grand roman qui m'a été
demandé par un journal de Paris, _Sans Patrie_; il aura 20 000
lignes.» Et elle a publié des contes, des légendes, et beaucoup
d'autres romans très longs. «Celui que je préfère et que je trouve le
mieux est: _Cœur de France_, histoire d'une française mariée avant la
guerre à un général allemand.»
Effrayé de cet inventaire, je n'ai examiné aucun des articles fournis
par la maison Gouraud.
Pourtant j'ai repris un peu courage et j'ai lu quelques feuilletons
écrits par des femmes. Voici la recette la plus communément suivie
pour la confection de ce plat populaire:
Prenez un secret que vous découpez en cinq tranches aussi égales que
possible. Entourez-le de quinze personnes intéressées à le connaître
et de cinq personnes intéressées à le cacher: femme de la victime,
femme du meurtrier; les trois filles de la victime et les trois
garçons du meurtrier (ces jeunes gens s'aiment beaucoup,
naturellement); les deux fils de la victime et les deux filles du
meurtrier (ces jeunes gens ne s'aiment pas moins que les premiers).
Vous pouvez ajouter des oncles et des tantes et faire aimer chacun de
nos dix jeunes gens par quelqu'un qu'il repousse. Parmi les dix
dédaignés il sera élégant d'en faire cinq très blonds, très naïvement
bons et dévoués, cinq très bruns, et dont la méchanceté s'irrite d'un
refus. Vous pouvez d'ailleurs faire autant de cordons de petites bêtes
amoureuses que vous voudrez. Mais vingt intéressés autour de cinq
grosses tranches de secret suffisent à constituer un plat présentable.
Vous rapprochez successivement chacun des vingt intéressés de chacune
des cinq tranches, ce qui vous procure cent dialogues. Vous les en
éloignez ensuite par cent autres dialogues, et le rapprochement
définitif vous donne votre troisième cent: 300 dialogues × 100 lignes
× 0 fr. 50 = 15 000 francs, auxquels il convient d'ajouter une somme
égale comme prix de la sauce de récits et de réflexions.
* * * * *
Madame Emma de Roussen signait jadis Pierre Ninous. Après un procès
qui fit quelque bruit, elle devint Paul d'Aigremont. Elle m'écrit de
nobles paroles: «J'ai entrepris de relever le roman populaire, de
diminuer les crimes, les cambrioleurs et autres choses si pernicieuses
qui souvent servent d'exemples.»
J'ai lu d'elle quatre volumes où je n'ai pas trouvé en effet la chose
pernicieuse dénommée cambrioleur. Mais j'ai eu le chagrin d'y
rencontrer des tas d'incestes, des monceaux de documents vendus à
l'ennemi, des fleuves de poison bus par des troupeaux de victimes,
assez de testaments supposés pour remplir une étude de notaire, un lot
de faux en écritures publiques ou privées suffisant pour occuper dix
années de Couard, Belhomme et Bertillon. Et des êtres aussi
raisonnables que vous et moi étaient enfermés en des asiles d'aliénés,
pour que de vils gredins pussent jouir de leur fortune ou leur enlever
leur fiancée. Et les braves gens des mêmes livres mentaient tous les
jours et tuaient toutes les semaines.
L'œuvre maîtresse de Paul d'Aigremont s'appelle _Monté-Léone_. Comme
le titre l'avoue naïvement, c'est un démarquage de _Monte-Cristo_.
Quelques incidents empruntés aux _Mystères de Paris_ et au
_Juif-Errant_ viennent corser un peu l'intrigue trop simple du père
Dumas.
L'écriture de Paul d'Aigremont est précise comme celle de Jean
Laurenty dite Bouche-de-Colibri: «Dieu me _rédimerait_ de mon
courage.» Le contexte m'informe que rédimer signifie ici récompenser.
Le pléonasme fleurit dans ses jardins comme dans ceux de Cécile
Cassot: «Il le ferait certainement à coup sûr.» Parfois il se mêle
d'étourderie et donne d'assez joli galimatias: «Autant vaut mieux ne
pas l'entreprendre.» Un avocat d'une éloquence géniale vante un viel
«très grand, encore plus vaste.» C'est aussi dans un feuilleton de Mme
de Roussen que Vadius a relevé cette phrase admirable: «La mort de
votre femme, c'est-à-dire un fait semblable, a provoqué des causes
identiques.» Quand les revendications du féminisme auront triomphé,
j'espère que Paul d'Aigremont fera un excellent député. Nul ne
réussira mieux à envelopper une injure d'élégance parlementaire.
Jamais elle n'appellera vache une femme, fût-elle d'un pays d'élevage.
Elle est trop polie, et ça ferait trop peu de lignes. Mais elle lui
attribuera «le vague aspect de ces ruminants qui, dans les herbages de
la Normandie, son pays natal, avalent des plantes odorantes, pour
donner après le plus riche et le plus crémeux des laits.»
* * * * *
J'ai lu de Georges Maldague: _Rose sauvage_, _Tue-les_ et _Mam'zelle
Trottin_. _Mam'zelle Trottin_ et _Rose sauvage_ ont le même centre.
Les fils d'un forçat ignorent leur état civil. Ils aiment, veulent se
marier, et la maman est très embêtée de chaque morceau de vérité qu'on
lui arrache.--Georges Maldague est surtout fière d'avoir écrit
_Tue-les_. Ceci, c'est le roman populaire à thèse. Il ne faut pas tuer
votre femme, même si vous êtes sûr qu'elle vous trompe; parce que,
même quand on est sûr, il arrive que ça n'est pas vrai. Georges
Maldague a une manière de talent: elle délaie ses vaudevilles
tragiques en une langue fade, mais correcte, supérieure à celle de
tels «artistes» de l'un et de l'autre sexe. Il lui arrive même de
montrer quelque prétention et de caresser d'une périphrase les chats,
gracieux «mammifères ronronnants.» Car Georges Maldague est une
savante. Elle aime les curiosités médicales. Elle tire bon parti des
paralysies, des amnésies et des catalepsies. Je la définirais
volontiers un Jules Claretie moins veinard et livré par le hasard à un
public censé inférieur. J'estime également cette brave servante
d'auberge et ce garçon bien stylé de restaurant chic.
* * * * *
On me signale encore beaucoup de femmes employées dans le feuilleton.
Un cas me semble intéressant, celui de Charles de Vitis, lauréat du
_Petit Journal_ pour le _Roman de l'ouvrière_. On m'affirme que ce
pseudonyme pédant et bachique désigne un monstre étrange, composé de
cinq femmes secrétaires et d'un prêtre directeur. Je n'ai examiné
aucune grappe produite par la souche à cinq sarments. Mais j'ai voulu
la désigner à l'Académie. S'il est bon que M. Hanotaux, singe
politique de Richelieu, couche quai d'Orsay, il y aurait injustice à
ne pas offrir un fauteuil sous la coupole à l'abbé Vigneron,
successeur du Richelieu littéraire, fabrique de romans, comme le
cardinal fut une fabrique de tragédies.
IX
EN ENFANCE
Plus encore que l'instituteur, l'institutrice est persuadée de sa
supériorité intellectuelle et de l'importance incomparable de sa
mission. Pourtant elle apparaît moins grotesque. Elle joue, en somme,
un rôle féminin en continuant la maman. De même, lorsqu'elles écrivent
pour enfants, les femmes se montrent parfois un peu moins ineptes et
un peu moins gauches que les hommes.
Je pense beaucoup de mal de l'éducation moderne et de toute éducation
prolongée. L'école ne peut exister que par la docilité, la crédulité
et l'esprit d'imitation de l'élève. Il est abominable de nous enfermer
trop longtemps dans ces mérites enfantins, de construire avec les
vertus d'un âge les vices d'une existence, de nous «instruire dans
l'ignorance» de la vie et de nous condamner à «vieillir dans une
longue enfance». La science des classes est nécessairement une science
morte, qui empoisonne esprit d'examen et originalité. L'éducation ne
peut que briser le caractère ou le ployer à des hypocrisies que
secoueront brutalement de prochaines révoltes.
Quel que soit l'orgueil de nos pédagogues, lequel oserait se dire
supérieur à Bossuet, à Fénelon, ou même à Sénèque et Burrhus? Le
premier ne put rien faire de son élève; le second abrutit le sien, et,
sans la contrainte des «cinq ans de vertu», Néron fût devenu un moins
cruel comédien. Il y a, en effet, trois sortes d'éducation: la bonne,
celle qui ne réussit pas du tout, qui se contente de faire perdre du
temps; la médiocre, qui apaise le présent et exaspère l'avenir; la
mauvaise, qui réussit tout à fait et qui est une voleuse d'énergie.
* * * * *
Parmi les bas-bleus éducateurs, les uns s'adressent aux petits
enfants, d'autres aux jeunes filles, d'autres enfin au public adulte
et en particulier au public enseignant. On peut donc les distinguer en
institutrices, demoiselles de compagnie et professeurs d'école
normale.
Les institutrices sont innombrables. Voulez-vous une abondante salade
de noms et de pseudonymes? Mme Leroy-Allais, veuve du colonel
Leroy-Ramollot, sœur de l'imbécile Alphonse des «Œuvres anthumes»;
mesdames Noémi Balleyguier, Chéron de la Bruyère, Julie de Monceau, de
Sobol, de Bellaigue, Colomb, de Bovet, de Paloff, de Witt (née
Guizot), Th. Vernes (née de Witt), de Bosguérard; Mlles Leconte,
Jeanne de Coulomb; tante Jane, tante Rosalie, Bruno, Eudoxie Dupuis,
Mélanie Talandier, Marthe Bertin; Amélie Amestoy, Marguerite Levray,
vicomtesse de Pitray, Mme Bellier, Mme Mesureur qui, sous le
pseudonyme d'Amélie Dewailly, s'adresse à nos enfants, comme François
Coppée s'adresse à nous. Je m'arrête, découragé, au tiers de ma liste
qui, encore, doit être ridiculement incomplète. Et quelques-unes de
ces vaillantes ont publié quarante, soixante, jusqu'à cent volumes. Ce
dernier cas est celui de Mme de Witt, qui travaille aussi, il est
vrai, pour grandes personnes, et que nous aurons le plaisir de
retrouver.
Bien entendu, je n'ai pas lu tout ce fatras. Je me suis déclaré
satisfait après cinq volumes de Mme O. Gevin-Cassal, quatre volumes de
Mme Constant Améro, un volume d'Adriana Piazzi et un de Mme Berthe
Flammarion. Une vingtaine d'autres volumes sont là devant moi qui
m'adressent des reproches et des prières: je me suis contenté d'en
couper les pages et de parcourir trois lignes çà et là, pour me rendre
un compte plus exact des modes générales.
De mes recherches, insuffisantes peut-être,--mais qui aura le courage
de faire mieux?--je rapporte trois remarques principales:
1º La vogue est encore aux Alsaciens-Lorrains et, dans presque tous
les récits de longue haleine, la guerre de 1870 fait un premier
ou un dernier chapitre agréable. Ces dames lisent utilement
Erckmann-Chatrian. On trouve dans Berthe Flammarion un «docteur
Mathéus» qui est «bon» au lieu d'être «illustre», et _Fille de
Lorraine_, de Mme Améro, est une puérilisation des _Rantzau_.
2º Ces dames ont, naturellement, de l'esprit à revendre, et nous le
font bien voir. Tout en amusant nos enfants, elles préparent un public
aux futurs vaudevillistes. La vocation du Gandillot et du Valabrègue
qui menacent nos fils sortira sans doute d'un de ces livres d'aspect
pacifique. Elles ont surtout l'esprit,--bien féminin peut-être,--de
mal entendre ce qu'on dit. Elles prêtent à leurs personnages cette
demi-surdité créatrice d'amusants quiproquos. Dans Mme Flammarion,
on demande à une paysanne qui vit atterrir un ballon ce que sont
devenus les aéronautes. Elle répond: «Les _aromates_, qué que c'est
que çà?»L'auteur est si heureux de cette plaisanterie qu'il
essaie de la renouveler vingt pages plus loin. Dans Mme O. Gevin-Cassal,
un employé de chemin de fer vient d'annoncer la station Vanves-Malakoff.
«Nini ouvrait des yeux tout ronds, car elle avait compris
_Œuf-à-la-coque_.»
3º Il y a deux histoires: l'histoire de la petite fille méchante que
le malheur convertit; l'histoire de l'enfant bien sage et débrouillard
qui tire ses parents d'embarras innombrables et arrive à la fortune.
Mais, en revanche, il n'y a qu'un idéal, le million; qu'une
récompense, le gain du million; qu'une punition grave, la perte du
million.
Quel parti chaque institutrice tire-t-elle de ces éléments
invariables?
* * * * *
Mme O. Gevin-Cassal écrit avec une abondance facile. Il ne lui manque
ni les banales élégances, ni l'émotion larmoyante. Elle sait l'art de
délayer en trois cents pages les aventures et les mésaventures de la
petite fille méchante dont l'infortune fait une perfection et une
institutrice en attendant le mariage riche qui la récompensera. Outre
le respect de l'argent, elle enseigne l'amour filial, le patriotisme,
la docilité surtout, et que railler est bien vilain. Son plus gros
livre, _Histoire d'un petit exilé_, constitue, m'écrit-elle, «le tome
I de ses mémoires» et, perdus en une diffusion endormeuse, pouvait
présenter quelques détails intéressants et réveilleurs.
Malheureusement le bas-bleu a déguisé en petit garçon la petite fille
qu'elle fut: grâce à cet absurde démarquage, les événements vrais
deviennent plus faux que les autres, et les sentiments éprouvés sont
les moins vraisemblables. En dehors de sa littérature enfantine, Mme
Gevin-Cassal a publié des _Souvenirs du Sundgau_, où quelques
renseignements sur les mœurs populaires de la haute Alsace font
pardonner des nouvelles lentes et ennuyeuses. Cette institutrice (je
parle du métier littéraire et néglige les biberons qu'on peut
inspecter entre temps), emploie le plus souvent un français correct et
usé. J'ai pourtant rencontré chez elle des «boiseries qui
_revêtissaient_ entièrement les parois». Plus que ce barbarisme
lamartinien:
Comme un fils de Morven me vêtissaient d'orages,
je lui reprocherai l'imprécision et la prétention de son vocabulaire.
Je lui en veux aussi de certaines plaisanteries un peu bien pédantes
et difficiles. J'ai donné ses livres à la petite fille d'amis peu
patients que j'aime à taquiner. A chaque page, elle leur demande
l'explication de phrases comme celle-ci: «Quant à sa pseudo-écriture
(une espèce de gribouillis hiéroglyphique, des _c_ en convulsion de
limaces, des _e_ hydrocéphales, des _t_ plus tordus que la fée
Carabosse...) sa soi-disant écriture, il eût fallu, pour la
déchiffrer, un nouveau Champollion.»
* * * * *
Mme Constant Améro, qui signe aussi Marie Améro et Daniel Arnauld,
combat l'esprit d'aventures en personne qui craint de s'y laisser
séduire. Ses livres sont le contre-poison à ordonner après la lecture
de Robinson et des romans de Fenimore Cooper. Chez elle, les histoires
de contrebande finissent mal, les tentatives de colonisation sont
ruineuses et meurtrières. Elle est intarissable sur les fatigues et
les dangers de la _Vie au désert_. Ici, le million ne se gagne pas par
des coups d'éclat: il s'économise, assez vite d'ailleurs, et
quelquefois on le ramasse quand on se baissait sagement dans l'espoir
modeste de cueillir une épingle. Elle profite de toutes les
circonstances pour nous enseigner les petites vertus domestiques, le
respect des lois et,--sauf, bien entendu, quand la patrie est en
danger,--la prudence. Outre de courts récits innombrables, elle a
écrit deux bouquins énormes: _Fille d'Alsace_, qui obtint de
l'Académie une mention honorable; _Fille de Lorraine_, qui ne la
méritait ni plus ni moins et qui n'a rien eu. Ce sont des éloges bien
sentis de «cette forte race de l'Est, ayant plus de volonté que
d'imagination»; ou plutôt, de ces deux races, l'une si grossière,
l'autre si fine, mais également agaçantes et pratiques, et qui,
suivant un mot qu'affectionne la bonne Alsacienne Gevin-Cassal, aiment
par-dessus tout «le butin»; de ces deux races dont les plus nobles
expressions littéraires sont Erckmann-Chatrian, gros bons vivants
habiles, et Maurice Barrès, le plus sec et le plus avisé des
stendahliens.
* * * * *
Le héros de Mme Adriana Piazzi, Nicole Flambart dit _Sans-Souci_, est
un brave enfant laborieux et serviable. Il a bon cœur, donc il sera
riche. Je ne conseille à personne son moyen de fortune. Il s'engage
comme matelot et fait naufrage. Il va mourir de faim, allongé sur une
planche, quand il rencontre un magnifique navire abandonné de son
équipage sous prétexte de fièvre jaune, mais qu'un bienfaisant cyclone
eut soin de désinfecter. La trouvaille procure à Nicole des vivres
d'abord et bientôt deux millions. Ce succès me comble d'une joie
d'autant plus vive que l'aimable garçon, malgré son surnom, n'est
nullement égoïste: _Sans-Souci_ se soucie beaucoup des malheurs de sa
famille, et des défaites de la France. A peine millionnaire, il vient
défendre Paris assiégé. Il fait son devoir au Bourget. «Blessé déjà
par quelques coups de baïonnettes prussiennes», il reçoit encore: 1º
«une balle dans le côté,» 2º à sa «vareuse bleue, un ruban rouge»
auquel pendait «une croix qui brilla un instant sous _ses_ yeux et fit
palpiter _son_ cœur».
Le jargon franco-italien d'Adriana Piazzi a des grâces inattendues, et
telles de ses ignorances valent des malices conscientes. Je suis
heureux quand elle prononce _administré_ pour _pauvre diable_:
«Orgueil, orgueil, où vas-tu te nicher? n'as-tu pas les palais où tu
demeures en souverain, sans venir encore troubler la cervelle de nos
administrés?» Il serait injuste aussi de reprocher à cette Italienne
ce que son charabia a de filant et de _macaroni_; je cite, en exemple,
un fragment d'une phrase, courte d'ailleurs: «Cette croix d'argent à
ruban de soie rouge _pour_ laquelle les enfants, et plus tard les
hommes, font tant de belles choses _afin d'être dignes de la
mériter_...»
* * * * *
Mme Berthe Flammarion blesse d'abord par cette sécheresse
d'imagination qu'on décore des noms d'esprit moderne et d'esprit
scientifique, par son horreur pour les fées et les légendes. Elle ne
veut que des histoires arrivées, et son plus gros livre s'appelle
_Histoire TRÈS VRAIE de trois enfants courageux_. Les misères du
commencement nous émeuvent, en effet, par leur vérité. Hélas! les
succès arrivent, point légendaires à coup sûr, mais romanesques
platement et souvent impossibles.--Mme Berthe Flammarion écrit avec
une banalité prétentieuse. Chacune de ses pages est un refuge pour
vieilles métaphores. Elle rapproche les plus hostiles sans entendre
leurs cris de protestation. J'ai plaint de vieilles reliques en les
voyant devenir «une mine d'or dont l'exploitation serait un appoint
sérieux à cette planche». La conteuse n'a aucune imagination visuelle
et, parodiste sans le savoir, elle mêle l'abstrait et le concret avec
une inconscience qui fait ma joie: «Le conducteur était rentré de
l'hôtel et de ses obligations envers Cocotte.»
* * * * *
Nous sommes de grands enfants. Beaucoup des livres destinés à amuser
notre futilité ressemblent aux histoires pour petites filles ou aux
romans pour jeunes filles. Le mariage est un dénouement heureux pour
divers publics. La plus grande différence est dans l'âge auquel on
nous présente le héros. S'agit-il de divertir les gaminettes, la
future mariée sera connue dès sa plus tendre enfance. Pour intéresser
les grandes demoiselles, on commence le récit à la dernière année de
couvent.
Parmi les demoiselles de compagnie qui s'efforcent d'égayer nos
jeunes filles en les moralisant, je crois apercevoir,--je n'affirme
rien: le domino du pseudonyme pourrait me tromper,--plus de
chaussettes-roses que de bas-bleus. Beaucoup de ces derniers ne
s'enferment pas d'ailleurs en cette spécialité. Judith Gautier essaie
de satisfaire alternativement diverses classes de lecteurs et Jean
Bertheroy, au sortir d'un roman pornographique, s'applique parfois à
tailler sans la salir une plume blanche. Parmi celles qui écrivent
exclusivement ou surtout pour ingénues, les plus appréciées de leur
public sont Jeanne Schultz, Jean de la Brète et cet Henry Bister (Mme
V. Le Coz) qui s'est décidé à mettre son vrai nom sur son dernier
livre. Dans toutes ces fadaises, ce qui m'a le moins ennuyé, c'est le
_Sans mari_ de Mme Le Coz. Le sujet est aussi insuffisant que partout
ailleurs: quelques vers de La Fontaine ont été dilués, suivant la
méthode homéopathique, dans un tonneau d'encre. Mais les vingt
premières pages sont d'un mouvement aisé et gentil, les vingt
dernières disent avec une émotion contenue les chagrins et les
aspirations de la vieille fille: le désespoir devant la fuite des
jours vides, le besoin de plus en plus douloureux de se donner et de
se dévouer. Le reste du livre est insignifiant; la forme même n'est
soignée qu'au début et à la fin. Et je songe de quelque bizarre repas,
ouvert, en guise d'apéritif, par un doigt de champagne, achevé par un
demi-verre de bourgogne. Hélas! des hors-d'œuvre au dessert, on ne
m'a donné que de l'eau. Tel est le régime auquel, depuis plusieurs
mois, me condamnent les Amazones, que j'ai craint un instant d'être
grisé par Mme Le Coz.
* * * * *
Blanche Leschassier présente des jeunes filles raisonnables et
dévouées et qui savent sacrifier leur amour au bonheur de leurs
nièces, à des peintres timides qui taisent cinq ans la plus vive des
passions et qui, si on remarque leur tristesse, se hâtent de «mettre
sur le dos du temps et de la saison la véritable raison de leur
mélancolie». Ces artistes se consolent un peu en rêvant de grands
tableaux et en réalisant «d'autres compositions d'une moindre
conséquence». Blanche Leschassier imite aussi les ingéniosités que Mme
de Ségur adapta des romanciers érotiques du XVIIIe siècle et, parce
que le _Sopha_ de Crébillon fils chuchota des perversités, elle fait
conter de naïves histoires à une paire de chenêts.
* * * * *
Les professeurs d'école normale sont hautainement ricaneurs et
sottement anecdotiers, comme Pauline Kergomard, ou pédants et abstrus,
comme Lydie Martial. Ces êtres, déplaisants quand ils gardent leur
ton rogue, plus déplaisants lorsqu'ils sourient, m'arrêteront peu.
Je tiens seulement à signaler leur accord inquiétant sur le point
capital de l'éducation féminine. Mme Kergomard, inspectrice des
écoles, félicite le Gouvernement d'avoir beaucoup fait pour
l'instruction des jeunes filles et le Conseil supérieur d'avoir
«élaboré un programme unique pour les écoles des deux sexes». Lydie
Martial dit: «Le plus grand tort, il y a vingt-cinq ans, a été de
donner aux enfants et à la jeunesse des deux sexes les mêmes
programmes scolaires». Je félicite également Mme Kergomard, qui loue
en excelcellente fonctionnaire aussi plate qu'un homme, et Mme Lydie
Martial qui critique en femme de bon sens.
Oserai-je pourtant reprocher à l'une et à l'autre la double naïveté de
croire à l'influence heureuse d'un enseignement moral abstrait et de
le demander à l'État. D'ailleurs je ne suis pas toujours certain
d'attraper la pensée de ces dames; elles font facilement de la prose
difficile:
«Et pendant que s'élucubrent ces controverses oiseuses et puériles,
gigantesques «moi» de faux brillants, enchâssé de faux ors, dressés
pour hypnotiser les snobs, l'esprit public s'égare, le mal persiste,
augmente et s'amoncelle, jusqu'à former entre les individus mêmes une
barrière énigmatique, presque aussi compliquée et inconnue
qu'invincible et redoutable, une barrière contre laquelle se
heurteront peut-être trop tard les efforts chimériques des lois et de
la morale, et qui n'est autre que l'homme nouveau, celui dont la
volonté de se rendre maître de son champ d'évolution n'a d'égale que
la prétention de faire son ciel tout seul et d'édifier à sa guise son
temple et son autel.»
Si on croyait que l'élégant René Maizeroy, ayant dessiné cette
période, en a confié le peinturlurage au fougueux Jean Grave, on se
tromperait. Je viens de copier une des phrases les plus courtes et les
plus simples de Mme Lydie Martial.
X
FILLE, FEMME OU VEUVE
Le bas-bleu, singe de l'homme, traduit ordinairement en grimaces les
physionomies qu'il vit de près. Une amazone est presque toujours
expliquée quand on connaît l'écrivain qu'elle croit admirer et qu'elle
méprise assez pour l'imiter.
* * * * *
Barbey d'Aurevilly écarte du même dédain «dauphins» et «dauphines
littéraires». L'homme a pourtant plus de forces de révolte. Le fameux
esprit de contradiction ne fut jamais reproché aux femmes que par des
autoritaires qui ne surent point se faire aimer; quand il n'est point
rébellion d'esclave et manifestation haineuse, il porte uniquement sur
des vétilles, n'exprime que mutinerie enfantine et jolie, besoin
souriant de montrer qu'on est deux, imitation par jeu de la fermeté
voisine sur qui on s'appuie d'ordinaire. Mais les profondes joies de
la femme sont des joies de disciple: elles consistent à suivre, à
obéir, à calquer, à s'efforcer d'être parfaite _comme_ le Dieu est
parfait. Je crois pouvoir concilier, en les précisant, deux proverbes
apparemment contradictoires. Le plus souvent, il convient de dire: «A
père avare, fils prodigue» et: «Tel père, telle fille.» Vérifions sur
des exemples.