patriotique, très révolutionnaire et très empoignant. Il y a là,
figurez-vous! un salaud de prince allemand,--marié, s'il vous
plaît!--qui, sous un faux nom, vient nous espionner et promettre le
mariage à un ange féminin et français et lui foutre un gosse dans le
ventre. Acte inouï et bien particulièrement prussien. Mais il y a un
brave amiral, brutal et sympathique, qui arrange un peu les choses. Il
faut l'entendre, ce «vieil amphibie embouché comme un matelot»,
ordonner à sa maîtresse,--une sale femme complice du prussien,--de
«rengainer _sa_ langue», et s'écrier, si elle n'obéit pas assez vite:
«Je pourrais oublier que vous êtes femme et vous écraser comme le
reptile immonde que vous êtes.» L'immonde femme-reptile m'a fort
effrayé, surtout quand j'ai mieux regardé «son ensemble de hyène» ou
quand «se mouvant avec une grâce féline en ondulations de panthère,
c'était bien Mathilde prête à distiller son venin». Je me suis vite
sauvé loin de ce venin de panthère. Mais j'ai été doucement payé de
mes émotions violentes, car le traître est puni par où il a péché.
Irrémédiablement amoureux, le misérable teuton, et irrémédiablement
séparé de l'ange français et féminin! Aussi «une larme mouille sa
paupière, larme de remords, larme de honte, larme de prince enfin!»
Cette analyse chimique des larmes de prince me paraît définitive.
* * * * *
Notre armée actuelle n'est peut-être pas poétique. C'est en prose que
les cantinières modernes parlent du régiment. J'ai l'honneur de vous
présenter deux de ces braves femmes: Marguerite Belin, dite Jean
Rolland, cantinière académique, et Marie Quivogne de Montifaud, dite
Paul Érasme, qui, avant de servir _Nos Sous-officiers_, passa
peut-être par les halles.
Jean Rolland a débuté par des romans villageois. Un paysan n'y peut
rencontrer une femme seule sans se précipiter sur elle pour la violer
(il paraît qu'ils aiment ça à la _Revue des Deux-Mondes_). Au milieu
des plus jolis récits champêtres, le patriotisme exigeant de cette
femme d'officier jette toujours quelque mélodramatique épisode
d'invasion. Mais parfois, surtout quand elle conte des enfances, son
écriture est souriante et vivante.
Ses romans militaires sont de la besogne bien faite, de bonnes
plaidoiries éloquentes et ineptes, dignes des honoraires que leur
prodigue l'Académie. On y trouve trop de négligences abstraites, trop
de lapsus aussi, comme ce «bercail» qui est un «perchoir». Mais des
chapitres entiers sont corrects et habiles, irritants de métier
littéraire, de talent oratoire et insincère. Me Jean Rolland nous
assure sans rire que, dans l'armée «de bas en haut, ce qui s'affirme à
tous les rangs de la hiérarchie, c'est un désintéressement absolu,
l'abnégation de soi-même poussée jusqu'à la démarcation (?) de
l'individu, le sacrifice de l'intérêt personnel atteignant la limite
où l'héroïsme côtoie la folie.» Baissez la tête, Lucien Descaves,
Adolphe Retté, Georges Darien, Henri Rainaldy, et vous aussi, Émile
Zola, dernier calomniateur de «la grande muette»! Pourtant le héros de
_Sous les galons_ vous inspirerait peut-être plus de pitié que
d'admiration. Ce pauvre officier pauvre geint bien souvent sur
l'insuffisance de la solde et se montre plutôt lâche dans la vie et
dans l'amour. Un dénoûment providentiel, romanesque et ridicule lui
apporte la forte somme et avec, espérons-le, «l'aplomb LÉGITIME de la
fortune et de la naissance». Me Jean Rolland est fécond en ces petits
mots de snob imbécile ou d'avocat qui nous croit vraiment trop bêtes.
Avec une jolie inconscience apparente, il appelle fierté la soumission
et courage l'obéissance tremblante. «Incapable de se plier à une
discipline quelconque, l'ancien déserteur était POURTANT brave pour
son propre compte.» Passez, muscade!
* * * * *
Paul Erasme fait toutes sortes de métiers qu'elle affirme littéraires.
Elle a publié quarante volumes et elle s'imagine que là-dedans il y a
des romans, des drames, des vers et de la critique. Trop riche, elle
renie à moitié des _Nouvelles drôlatiques_ «qu'on s'acharne à me jeter
à la tête et qui ne sont qu'un incident dans ma vie,--question de
métier et de pain quotidien». Elle me recommande particulièrement deux
de ses livres: _Nos Sous-officiers_ et un volume de critique. Mais la
même lettre parle de ses «débuts dans la littérature dramatique qui
n'a commencé qu'avec _Nos Sous-officiers_, en 1890»; et j'ai eu peur
de la hardiesse de ses opinions littéraires. J'ai peut-être eu tort.
En lisant le roman d'où est tirée la pièce avec laquelle «la
littérature dramatique... a commencé», je me suis aperçu que quarante
volumes d'exercices furent impuissants à apprendre à Erasme les
premiers éléments de la langue française. Je n'insiste pas: Mme de
Montifaud m'accuserait de m'attarder à «une question oisive». Je
signale seulement ce beau livre où sont traités avec un mépris
légitime «des _cadets_, profitant de ce qu'ils ont un frère sous les
drapeaux, ou qu'ils sont _fils unique_ de veuve, pour se dérober au
service militaire.»
Je cite encore quelques lignes qui me semblent expliquer suffisamment
nos désastres de 1870. Tout au moins, elles consoleront les vrais
patriotes. Elles stigmatisent, en effet, «ces gueux sinistres, dont le
nom national de Prussiens caractérisera toujours les parties basses de
notre individu, puisque jusqu'alors ils ne nous en avaient montré que
cet endroit de leur personne sur nos champs de bataille».
VIII
QUELQUES MÈRES GIGOGNES
Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces fécondes poseuses de lapins
littéraires qui contribuent grandement à transformer la littérature
contemporaine en une Australie famélique. Nous en retrouverons encore.
Je vais aujourd'hui jeter une dizaine des plus prolifiques dans la
même charrette.
Il semble que ce chapitre sur «l'abondance stérile» commencerait
heureusement par un hommage à Catulle Mendès. Pourtant, après
réflexion, j'ai préféré ne parler que de celles qui sont femmes par
devant.
* * * * *
Georges de Peyrebrune écrivit jadis de jolies choses, frêles et
mièvres, comme _les Frères Colombe_ ou même _les Roses d'Arlette_ et
des études d'un réalisme sain et solide comme _Victoire la Rouge_.
Depuis elle a compliqué, pédantisé et spiritualisé sa manière et elle
est devenue le premier écrivain de notre temps pour les vrais amateurs
de phébus et de fin du fin. Le plus caractéristique de ses livres
s'appelle _les Aimées_. C'est l'histoire d'un «esthète» génial qui
jouit surtout de ses souffrances et des souffrances voisines. Pour
créer de la douleur en lui-même et en l'adorée, Emmanuel fait semblant
d'être marié. Un jour, fatigué de cette comédie, il avoue tout à sa
blonde maîtresse: la merveilleuse brune qui passait pour sa femme et
dont la beauté attisa de si atroces jalousies, est sa sœur.
Malédiction! la bien-aimée s'est fatiguée un jour avant lui; elle est
mariée depuis vingt-quatre heures. Au lieu de jouir délicieusement de
ce malheur imprévu, l'esthète génial devient fou. Ne le plaignons pas
trop: le délire lui permet de prendre la brune pour la blonde, et la
bonne sœur lui rend publiquement son premier «baiser d'amant» en se
déclarant «décidée à tout pour le sauver».
L'admiration que m'inspirent ces aventures originales est décuplée par
l'écriture d'une élégance riche. Ces trois cents pages constituent la
plus étonnante anthologie de gongorismes qu'on puisse rêver. Deux ou
trois fleurs pour boutonnières d'esthètes, voulez-vous?
Ne dites plus, précieux esthètes: le mystère féminin. Dites: «L'obscur
dédale en lequel l'homme se perd dès qu'il veut pénétrer dans la
syringe où se tient enfermée l'âme impénétrable de la créatrice des
races.»
Rougissez-vous d'avoir laissé échapper, après Peyrebrune, cette
lapalissade trop visible: «Tout bonheur n'est parfait que s'il est
complet?» Hâtez-vous de traduire en langage plus abstrus: «L'orbe des
sensations ne doit être fragmenté.» Continuez avec un geste solennel:
«De la cime perdue de nos effluves sensoriels effilés vers l'astral, à
la base charnelle de notre corps, lourde argile qui retient, hors du
vol éternel, notre vague de vie...»
Si vous avez fait une déclaration et qu'on vous réponde mariage,
donnez-vous le temps d'inventer quelque empêchement absolu et
esthétique en vous écriant: «Le mot que vous venez de prononcer
rétrécit l'envergure de mon envolement. Je sens qu'il faut redescendre
pour vous parler comme un homme, non comme un dieu. Soit!»
Voulez-vous exprimer qu'une de ces dames de _la Fronde_ vous sembla
uniquement occupée de pensée pure? Déclarez: «Elle paraissait avoir
transporté la mobilisation de sa vie sur le plan d'une intellectualité
ardente qui suffisait au prétexte de son évolution.»
Cause-t-on devant vous de Joris-Karl Huysmans, chantre de _la
Cathédrale_, ou du ridicule charlatan Mérovack, «l'homme des
cathédrales», appliquez-leur ces belles paroles de Peyrebrune sur la
construction intellectuelle de son héros:
«Assez solidement équilibré en son raisonnement, malgré les
superfétations d'une ornementation bizarre qui donnaient à la
figuration de son intellect l'aspect d'un édifice aux assises purement
architecturales, surmonté d'une forêt de dômes, clochetons,
campaniles, beffrois, aiguilles, tours, obélisques, flèches, mâts,
s'enchevêtrant les uns aux autres en s'escaladant jusqu'à percer les
nues, Emmanuel consentait volontiers à suivre la voie des déductions
logiques que les bases de sa raison lui fournissaient.»
A propos d'un monsieur qui, ayant passé une mauvaise nuit, fut content
de voir revenir le jour, les réflexions suivantes vous procureront un
succès:
«La planète, en tournant, le ramena vers des clartés solaires.
Réellement il avait vogué à travers l'infini, puisqu'il se voyait,
point matériellement infime, mais géant par l'idée, piqué sur l'avant
du navire terrien dont un feu intérieur alimente la chaudière, de
laquelle s'échappent les vapeurs condensées qui se heurtent et se
frottent aux courants sidéraux pour constituer l'engrenage rotatif; il
se voyait mesurant l'étendue et calculant les basses, l'œil sur sa
boussole cervicale...»
Vous pourrez aussi vous rendre intéressant en reprenant pour votre
compte tels vœux du pauvre esthète qui finira par perdre la «boussole
cervicale»:
«Il se souhaita aveugle en un monde désert, pour jouir pleinement de
la vérité des choses.»
* * * * *
Madame Th. Bentzon est une voyageuse et une liseuse: elle regarde avec
sympathie, distingue les menus faits intéressants, conte avec un
charme discret, commente en personne de sens. Il y a plaisir à lire
ses études superficielles et élégantes, d'un talent lent et calme sur
les littératures et les mœurs étrangères. Elle s'arrête un instant
devant les types les plus divers, sourit à chacun, l'esquisse en
traits facilement oubliables, mais aimables. Son écriture sans relief
n'effarouche ni la _Revue des Deux Mondes_ ni l'Académie, et pourtant
ces grisailles, grâce à la souplesse du dessin, ne sont point
déplaisantes.
Par malheur, ses innombrables romans me confirment dans cette pensée
que la femme est également incapable d'ordonner un livre et de créer
un caractère. Les œuvres féminines de quelque valeur sont courtes, ou
expriment dans un désordre de conversation des choses vues, ou disent
l'âme de l'auteur. Dès que l'œuvre exige une vue d'ensemble, un
effort de synthèse, la femme y est inégale. Pour employer des mots
allemands, peut-être la femme est-elle destinée à dépasser l'homme
dans l'art subjectif; l'art objectif lui restera sans doute
éternellement fermé. Elle aura d'autres Sapho et d'autres
Desbordes-Valmore. Elle n'aura jamais un Sophocle ou un Balzac.
Les romans de Mme Bentzon sont construits avec de petites habiletés de
feuilletoniste. Nous y retrouvons ces irritants secrets qu'on nous
découvre graduellement, et les caractères sont aussi changeants et
inconsistants que dans Georges Sand elle-même. Voici _Constance_, un
des moins mauvais parmi ces livres indifférents, un des trois que
l'Académie couronna, celui que l'auteur préfère. C'est l'histoire
d'une jeune fille catholique qui aime un divorcé et ne l'épouse point.
Il y avait là un sujet. Le bas-bleu a eu le courage d'en approcher
parce qu'un homme de bonne compagnie, M. Octave Feuillet,
historiographe de _Sibylle_, lui en avait parlé. Elle a, d'ailleurs,
évité tout ce que l'étude pouvait avoir d'intéressant et de profond.
Elle a énervé la force du sujet par toutes sortes de préparations
lâches et adroites. Les cinq premiers sixièmes du livre sont dépensés
à ces mesquines habiletés et à de souriantes anecdotes. Aux dernières
pages seulement, le problème est, non point résolu, certes, ni même
posé franchement, mais indiqué et escamoté. Et la conclusion est
vraisemblable comme un dénoûment d'André Theuriet. Constance sera, si
le bien-aimé l'exige, sa maîtresse; mais elle ne sera pas sa femme.
«Je n'ajouterai pas l'hypocrisie au péché, ne laisserai jamais
légaliser ce qui reste illégitime devant un tribunal qui défie toutes
les lois de ce monde.» Raoul se montre digne de l'héroïque sacrifice,
en le refusant. Et Constance s'écrie, heureuse: «C'est à dater de ce
moment que je crois, que je sais que tu m'aimes. Adieu!» Et c'est
fini. Les deux marionnettes ne seront plus rapprochées. Mme Bentzon
est trop intelligente pour que j'aie à lui apprendre que ce sublime
est banal et faux jusqu'au ridicule. Elle alléguera peut-être qu'elle
a une clientèle à satisfaire et des couronnes académiques à mériter.
Je ne suis pas de ceux à qui ces circonstances paraîtront atténuantes.
* * * * *
Le cerveau de Jeanne France est, certes, bien incapable d'enfanter, et
il n'est jamais sorti d'elle rien qui ressemble, même de très loin, à
un livre. Mais ce cerveau est atteint d'une maladie désagréable qu'on
situe généralement autre part et dont je croyais la vieillesse
féminine exempte. Elle a laissé couler quarante-trois volumes, et le
flux continue. J'ai étudié les flueurs recueillies par _la Baronne de
Langis_. Voici le résultat de l'analyse: liquide blanchâtre, tirant
parfois sur le jaune, presque insipide et presque inodore (légère
fétidité rance). Principaux animalcules en suspension: le vieillard
sublime, la jeune fille chaste, la mère séduite qui expie, l'officier
séduisant et instruit.
* * * * *
Avant de devenir cantinière en chef de l'armée franco-russe et barnum
de la _Nouvelle Revue_, Mme Edmond Adam écrivit de la philosophie
banale, et aussi des romans où des artifices lents et naïfs croyaient
suggérer des rêves de beauté. _Païenne_ est le moins mauvais de ces
livres qu'admira Jules Lemaître, insulteur de Barbey d'Aurevilly et
flatteur de Sarcey, lâcheté souriante, heureuse de frapper la
vieillesse des lions, plus heureuse de caresser tout habile qui fait
semblant d'être un écrivain et qui sait être une influence. _Païenne_,
sous l'apparence d'un roman par lettres, est un long duo d'amour en
prose poétique. Les seuls livres que les femmes aient réussi,--œuvres
épistolaires, mémoires, confessions, demi-romans déguisés sous l'une
de ces formes,--sont écrits à la première personne. La prose poétique,
par sa grâce jeune et comme inachevée, par la liberté de son lyrisme
équivoque, est un genre féminin, comme au théâtre les travestis sont
des emplois féminins. Si Mme Adam était une femme de talent, elle
pouvait faire de _Païenne_ un petit livre exquis. Par malheur, le
volume, qui paraît court à qui compte les pages, devient bien long
quand on essaie de lire. Les amoureux de Juliette Lamber ont le
bonheur bavard et rabâcheur, vite ennuyeux pour qui les écoute. Et ils
ne sont pas sincères; ils se battent les flancs pour aimer, surtout
pour dire leur amour. Dès le commencement, Tiburce avoue des
préoccupations d'auteur: «Je tiens à prolonger et à nuancer cette
délicieuse préface.» Il lui semble que sa maîtresse Mélissandre (oh!
mon Dieu, les jolis noms!) écrit merveilleusement, et il lui demande
plus de descriptions que de baisers. Cette personne complaisante ne
refuse jamais à celui qu'elle aime un exercice de style. Le livre,
agaçant dès les premières pages et inquiétant de fausseté, devient peu
à peu monotone et endormeur. Cette «apothéose de l'amour» déplaît
d'abord par ce qu'elle a de péniblement et banalement théâtral;
bientôt elle nous laisse bâiller, indifférents, comme un dithyrambe
sur l'Alliance.
* * * * *
Visitons quelques accouchées moins ridées, déjà loin pourtant de leur
première gésine.
Jeanne Mairet (Mme Charles Bigot),--car elle signe d'un pseudonyme et
d'une parenthèse,--en est à son dixième volume. Celui-ci, un peu
prétentieux, croit contenir _Deux mondes_, ancien et nouveau
continent. Il renferme surtout de nombreuses imitations. Imitation
commerciale de Paul Bourget: _Outre-mer_, paraît-il, s'est bien vendu
en Amérique; essayons de passer aux mêmes clients un rossignol
analogue. Imitation dans la composition: les documents, empruntés au
même Bourget que la noble idée d'exportation, sont disposés à la façon
naturaliste, un peu plus gauchement que chez les habiles. Le style
semble imité de M. Georges Ohnet, et Armand Sylvestre, l'ineffable
critique qui admira les banalités incohérentes du _Curé de Favières_,
ne se déshonorerait guère plus à applaudir Jeanne Mairet. Marcel
Prévost a prêté deux de ses intéressantes demi-vierges. Les détails de
l'intrigue ont été ramassés dans tous les feuilletons de France et
d'Angleterre. On retrouve ici le vieux parent, perdu de vue pendant
des années, qui revient en mendiant et, touché du bon cœur des siens,
s'empresse de mourir en leur laissant le gros héritage. Le professeur
pauvre, trop fier pour avouer son amour à la jeune fille riche, orne
également ce livre. Rassurez-vous: le secret se dévoilera sans qu'il y
ait de la faute de personne. Le délire d'une bonne fièvre typhoïde
rendra innocemment bavard le professeur qui fut jusque-là héroïquement
muet. Il y a aussi une vilaine intrigante qui se fait presque épouser
par un monsieur très estimable. Ne tremblez pas trop: Jeanne Mairet
est bonne comme une providence jamais en défaut. Elle poussera la
vilaine intrigante à écrire deux lettres en même temps, une pour son
amant, l'autre pour son fiancé. Vous devinez qu'une inévitable erreur
d'enveloppe dirigera vers le fiancé l'épître destinée à l'amant.
Ainsi, une fois de plus, la vertu sera protégée et le vice puni.
Parmi tous ces enfantillages un peu bien connus, je dois signaler une
nouveauté. Pour que le livre soit de meilleure défaite de l'autre côté
de l'eau, les Américains y ont le beau rôle. Mais cette pauvre
Française de Jeanne Mairet n'a pu leur donner que les qualités
ordinaires aux jeunes premiers Français. Les Français, en revanche,
ont chez elle les défauts que nos vaudevilles prêtent aux
«transatlantiques». La conception me paraît vraiment bien puissante
pour l'intelligence de Jeanne Mairet, et je suppose qu'elle a, sur
épreuves, imposé à ses personnages un ingénieux échange de noms.
* * * * *
C'est de Flaubert que Mme Stanislas Meunier doit avoir appris à
construire une phrase. Elle ne paraît point avoir étudié les
somptuosités de _Salammbô_ ou la souplesse vivante de _Madame Bovary_;
mais uniquement le Flaubert sec et automatique de _l'Éducation
sentimentale_. Et seul l'enseignement grammatical lui a profité; elle
n'a pu apprendre à composer un livre ou même un chapitre. J'ai lu
d'elle deux volumes: _Pour le bonheur_, _Aimer ou vivre_. Le premier
s'orne en épigraphe de ce mot de Chateaubriand: «Le roman prend en
croupe l'histoire». J'ai bien peur que, trop faible de reins, la
pauvre bête n'ait buté dès le premier pas et ne se soit plus relevée,
écrasée sous la double charge. Mme Meunier croit naïvement avoir
fabriqué un roman historique, parce qu'elle a coupé son anecdote en
morceaux plats et minces entre lesquels elle a glissé des tranches
d'histoire ou même des documents textuels. Les chapitres d'_Aimer ou
Vivre_ sont encore des sandwichs, non plus à l'histoire, mais à la
médecine. D'héroïques phtisiques, condamnés par le docteur à choisir
entre quelques jours d'amour ou beaucoup d'années d'ennui, optent pour
la passion, et nous assistons à leurs baisers et à leurs crachats. En
le purgeant de quelques renseignements physiologiques, le sujet
permettait peut-être une nouvelle, un peu frêle, un peu banale,
touchante cependant. Mme Meunier veut moudre plus de farine qu'elle
n'a de blé: elle laisse le son et ajoute du plâtre et toutes les
balayures du moulin. Son pain plus que complet contient parfois des
matières répugnantes.
Par l'abondance de sa documentation, par la gaucherie avec laquelle
elle mêle documents et historiettes, par les nombreux personnages
parasites dont elle encombre ses livres (tel, dans _Aimer ou Vivre_,
ce mari, grotesque suivant la formule, qui sert uniquement à tenir de
la place et dont le revolver inutile et brutal vient tuer un mourant),
par les mérites grammaticaux et monotones de son écriture, Mme
Stanislas Meunier se rend bien terrible à lire. Toutefois j'ai goûté
la vérité nuancée de quelques-uns de ses personnages féminins, et la
Monique de _Pour le bonheur_ m'a intéressé par la souplesse simple et
vivante de certains de ses gestes.
* * * * *
Camille Pert fait de la tapisserie à l'aiguille. Elle se procure le
canevas chez n'importe quel fournisseur et le couvre patiemment de
points psychologiques et gris. Seulement, tout à la fin, elle dessine
une flaque rouge. Elle a trouvé le sujet du _Frère_ chez l'un ou
l'autre de nos innombrables marchands d'incestes, a chipé l'idée et le
titre de _la Camarade_ à je ne sais quel vaudevilliste, et ses
_Florifères_ sont une édition revue et pédantisée des _Mères stériles_
d'Henry de Fleurigny. Ses personnages masculins sont bien étranges. Un
jeune médecin, repoussé par une femme, se venge comme une cuisinière
renvoyée. Le mari de la camarade est ce qu'on peut imaginer de plus
invraisemblable. Camille Pert a voulu faire un être médiocre et
quelconque, et elle l'a affligé d'une manie raisonnante et
systématique qui serait possible chez un imbécile, chez un fou ou
chez un penseur. Supposez que Molière, aussi bête que Coquelin, ait
voulu son Arnolphe tragique. Le bourgeois à la fois plat et paradoxal
de Camille Pert pouvait être amusant, si l'inconsciente avait senti ce
que sa création a de caricatural et n'avait pas prétendu nous donner
de l'observation impartiale et de la vérité moyenne. Ce mari adresse,
en effet, à sa pauvre petite femme, des reproches bien risibles: il a
fait un mariage d'inclination, mais il est furieux d'aimer plus qu'il
ne se le proposa, et il ne pardonne point des joies trop grandes, en
dehors de son programme. Le traître du même livre,--car, lorsque
Camille Pert a ses trois cents pages de psychologie, un traître vient
toujours dénouer l'histoire, d'un brusque geste mélodramatique,--est
encore assez extraordinaire. C'est un homme à bonnes fortunes, mais un
don Juan bourgeois et prudent qui ne prendra jamais la femme d'un ami,
«car il n'y a pas de sensation d'amour qui vaille la somme d'ennuis
qui pourrait en résulter». Il a rencontré une seule fois l'amant de la
camarade et il s'est irrité contre le timide gaffeur, comme un joueur
habile qui voit un novice faire des fautes. Et, parce que l'esthétique
de Camille Pert exige une éclaboussure de sang sur le mot «fin», voici
que ce mondain souriant, superficiel et égoïste, agit comme un jaloux
sauvage et, oubliant «la somme d'ennuis qui pourrait résulter» d'un
meurtre, tue l'amant d'une femme qu'il n'aime point et dont il ne
voulut point.
L'écriture de Camille Pert est aussi personnelle que ses sujets. Il y
a, naturellement, dans ses minutieuses psychologies, beaucoup
d'inconscientes parodies de Bourget. Parfois elle s'élance à de gros
lyrismes lourds: on sent qu'elle vient de s'entraîner en lisant
quelques pages de Zola. Un de ses personnages revient-il sur son
passé, les innombrables: «Et c'était... et c'était... à présent
c'était... c'était maintenant», trahissent encore le décalque du
procédé naturaliste. Le plus souvent, ses phrases sans couleur,
hachées de points de suspension, rampent aussi invertébrées qu'une
tirade de Sardou, vraiment dignes de l'approbation de Francisque
Sarcey.
* * * * *
Payées à la ligne, les ouvrières en feuilleton noircissent beaucoup de
lignes.