Et moi, je suis la mer orageuse et profonde;

Ma prunelle verdâtre en a tous les attraits.

Mes compliments, Madame.

Antoinette Renaud s'efforce de s'attrister en maniant des fleurs

sèches et en leur demandant ce qui dort en leur «sein pâli».

Des vers mélancoliques de la duchesse de la Roche-Guyon m'ont ému

parfois par leur abandonnement lassé, m'ont plus souvent fait rire par

leur rhétorique naïve ou fatigué par leurs lents procédés de

développement.

J'ai écouté Marie Valandré gazouiller _Au bord de la vie_ les bons

sentiments qu'on lui apprit, et j'ai lu, traduites en alexandrins,

parfois souriants, les narrations où on lui fit vanter amour filial et

enthousiasme pour le drapeau.

Je suis insatiable et j'ai lu beaucoup de rondels de Mme de

Montgomery. Sans doute, j'ai tort de lire des rondels, d'essayer de

m'intéresser à ce puéril jeu de société. Mais Mme de Montgomery joue

sans sourire et sans grâce, n'atteint même pas les élégances mondaines

et ineptes du genre où elle s'amuse.

Hélas! que n'ai-je point lu? Je puis même vous réciter un quatrain où

Rachel Boyer, bien connue à la Comédie-Française, enferme sous une

forme admirable une philosophie étonnamment nouvelle:

Pantins de bois, aux gestes fous,

A tirer vos fils, l'homme excelle.

Pantins de chair, hommes, pour vous,

Le Destin tire la ficelle!

On avait dit, avec moins de longueurs: «L'homme s'agite, Dieu le

mène.»

* * * * *

Descendons encore. Je reçois une plaquette signée Dolor. Une note de

presse l'accompagne qui affirme que Mlle Berthe Reynold publie «sous

son nom» cet _Éternel Pierrot_. Lisons un ou deux vers, et, pour la

joie de voir sourire telle délicieuse «bouche de colibri», faisons le

pion:

Il faut vivre ou mourir, dilemme anti-nature.

Vous avez tort, petite Berthe Dolor, de faire de dilemme le synonyme

d'alternative. Il me semble aussi que le mot anti-nature ne peut être

adjectif que pour quelque hardi garçon de restaurant ou pour une

cuisinière audacieuse. Pourquoi, d'ailleurs, appeler «anti-nature» une

loi naturelle ou, comme vous avouez élégamment, un «dilemme»,

Tracé depuis longtemps pour toute créature?

Je crois inutile, mademoiselle, de continuer la pénible correction de

votre devoir. Toutes les fois que vous essayez quelque bavardage

abstrait, vous abondez en termes vagues et impropres. Au contraire,

quand il s'agit d'objets colorés, vous êtes d'une précision criarde.

Je vous ai vu déployer jadis,--était-ce le 14 juillet?--un sonnet

tricolore. Dans les treize premiers vers, vous aviez blessé

cruellement un pauvre cygne pour le seul plaisir de nous montrer enfin

L'oiseau blanc qui teintait en rouge le lac bleu.

Fi, mademoiselle, c'est bien vilain ce que vous avez fait ce jour-là.

Aujourd'hui, du moins, vous n'êtes pas méchante et vous ne méritez que

le bonnet d'âne.

* * * * *

Andréa Lex, auteur de _Péchés véniels_, aime aussi les _Couleurs du

drapeau_. Plus cruelle mais plus logique, au lieu de leur sacrifier un

cygne, elle tue un soldat.

Voyez-le, _blanc_ comme un linceul,

Parmi les plis _bleus_ de la toile!...

Une tache _rouge_ (ô douleur!)

Coule de son front comme un pleur!

Elle a, celle-ci, toutes les gaucheries. Ses vers auraient paru

vieillots en 1825. On n'y voit que fleurs et papillons. Elle fait des

quatrains qui valent celui de Rachel Boyer. Et son vocabulaire est

moisi: elle «peint ses feux». Et elle abonde en didactismes rances.

Et ce sont, tous les trois mots, des points d'exclamation, des points

de suspension, des points d'interrogation. Et ses rythmes cahotés ne

lui permettent pas deux vers de suite qui soient des vers. Mais,

quand elle exprime la passion, son mouvement heurté devient naturel et

parfois on ne songe plus au ridicule de la forme parce qu'on est ému.

Elle a quelques cris venus du cœur ou de la chair, et qui nous font

tressaillir.

* * * * *

Les _Cantiques du Cantique_ sont signés Jacques Nervat et Marie

Caussé. «C'est pendant de longues fiançailles,--dit la préface,--que

ces vers ont jailli de deux âmes qui se sont penchées l'une vers

l'autre pour se pénétrer.»

Malgré d'horribles allitérations,

Qu'enlinceule le lin que ta face illumine,

ces vers sont généralement jolis, tendres et harmonieux.

La prosodie des deux jeunes gens effraierait classiques, romantiques

et parnassiens. Pourtant elle est relativement sage. Elle n'admet pas

le vers que Viélé-Griffin et Marie Krysinska croient libre et que

Franc-Nohain avoue amorphe. Elle élide toujours la syllabe muette qui

suit une voyelle sans exiger ici l'hiatus qu'on défend ailleurs:

Et l'or en effigie remplace le soleil.

En outre, Jacques Nervat et Marie Caussé font partout ce que les

prosodistes appellent la synérèse. Je ne leur cherche pas querelle

quand ils comptent «visions» pour deux syllabes et «mystérieux» pour

trois; mais je suis choqué quand ils me forcent à prononcer «paisan»

ou à frémir en lisant un vers faux:

Se courbent des paysans sous leurs larges chapeaux.

Si je devais parler de Jacques Nervat, je lui ferais, très intéressé,

beaucoup d'éloges et beaucoup de reproches. Il a une imagination

gasconne qui dépasse souvent mais qui m'amuse toujours. Non sans

quelque honte, j'aime presque ceci:

Et le soleil fait ruisseler des pièces d'or

vers la bourse tendue du vieux saule penché.

Mon sourire est plus incertain, hésite entre l'approbation et

l'ironie, quand je rencontre:

Sa bouche est la margelle de mon puits de joie

où tombent les cailloux de ses éclats de rire.

L'ironie l'emporte décidément, quand on me montre, trop ingénieux, un

martin-pêcheur qui «tisse de la clarté avec l'aiguille bleue de son

essor».

Marie Caussé imite timidement et docilement ce défaut; mais, à l'éclat

du plein jour, son imagination préfère les douceurs nocturnes:

Et mon teint pâle comme un clair de lune,

sera la nef d'argent dans la mer de tes nuits.

Son écriture est moins sûre que celle de Jacques Nervat. Il aurait

bien dû, le bon fiancé, souffler sur certaine «neige de cendre» que je

ne vois pas bien et effacer l'expression plate et un peu ridicule de

tel aveu d'impuissance:

Et rien ne peut le définir, même des vers.

La poésie de Marie Caussé est trop souvent presque aussi balbutiante

que la prose rimée de Francis Jammes. Mais, par endroits, je suis

charmé de sa sincérité craintive et gracieuse:

J'offrirais notre amour à Dieu, pour qu'il me fasse

bonne, comme ton cœur se plût à me rêver

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

et qu'il mette en mes yeux une lueur discrète

qui soit comme une douce lampe à ton foyer.

C'est une petite fille qui manque de couleurs, cette poésie, mais on

regarde avec quelque plaisir sa joliesse pâle et anémique et ses

gestes d'une câlinerie gentiment puérile:

Je ferai la maison attachante et câline

en des riens délicats qui te feront rêver,

je serai la fée prévoyante qui devine

tes plus secrets désirs pour pouvoir les combler.

Oh! mon ami, regarde au loin la belle vie,

j'aurai du rose aux joues, de la joie dans les yeux,

car, bien sûr, tes baisers me rendront plus jolie,

et les fleurs du jardin pareront mes cheveux.

VII

LES CANTINIÈRES

Ah! mille millions de tonnerres, c'en est!

(PAUL DÉROULÈDE).

Tout ce qui exprime l'oubli de nos bas intérêts a sa beauté. La

patrie,--quand on comprend sous ce vocable un grand État aggloméré par

le hasard des conquêtes et des maquerellages royaux, limité par le

hasard des défaites,--est une idée artificielle, à la fois trop

étroite et trop large. Le patriotisme est pourtant respectable dès

qu'il est sincère; admirable, s'il devient héroïque. Je méprise

d'autant plus les marchands de papier noirci qui se font de

l'imitation de cet amour un moyen de succès et qui se déguisent en

patriotes pour vendre des exemplaires ou pour gueuser un prix à

l'Académie. Parce que j'aime tous les sentiments vrais, je soufflète

avec joie les masques de noblesse. Mon admiration attendrie pour saint

Vincent de Paul augmente mon désir de cracher au visage de Tartuffe.

_Polyeucte_ m'émeut trop profondément pour que je ne m'irrite point

quand tel joli monsieur qui chercha la fortune dans le mariage prend

_la Samaritaine_ pour matière à mettre en vers français ou quand

Armand Silvestre, avec des doigts qu'il vient de promener sur de

grosses fesses toulousaines et qu'il a peut-être oublié de laver,

manie les accessoires de la Passion et fait la quête au nom de Jésus.

La femme est naturellement l'amante de la paix. Lorsqu'elle chante la

guerre, son accent est faux, ou sa bravoure apparente est une fleur

ignoble nourrie du fumier de bas sentiments: dépit enfantin d'une

vieille partie perdue et besoin animal de vengeance ou, comme ils

disent, de revanche; tout au moins cette admiration lâche de la force

brutale et de ses symboles qui émeut la gigolette sous les menaces de

son «petit homme», la cuisinière devant le pantalon rouge et la

bourgeoise devant l'épaulette.

Pour ces diverses raisons, la plupart des cantinières de lettres que

j'ai rencontrées m'ont paru méprisables: et celles qui m'offraient

leur vin frelaté en chantant dans la langue de Déroulède qu'elles

prennent pour la langue des dieux, et celles qui s'expliquèrent en

prose académique ou soldatesque.

* * * * *

Simone Arnaud choisit les plus impossibles et les plus raides parmi

les héros cornéliens; elle les exagère et les ankylose encore; puis

elle les habille en femmes. Mademoiselle du Vigean, quelques jours

avant la Fronde, parle de la «patrie» en vieux romain. Éprise du grand

Condé, elle lui conseille la lâcheté de la soumission au Mazarin

plutôt que le geste orgueilleux d'une révolte que l'avenir pourrait

appeller trahison. Or l'obéissance, devoir d'après les préjugés

actuels, mais qui, pour un prince d'alors, était avilissante, est

aussi l'abandon de leur amour.--Jahel est une mère comme l'autre est

une amoureuse. Cette Israélite a perdu quatre fils dans une rébellion

contre je ne sais quel Assuérus. A son petit dernier tombé entre les

mains de l'ennemi, on offre, avec le trône de Judée, la princesse dont

il est amoureux et aimé. Jahel repousse la honte de tels présents et

recommande à l'enfant la gloire du martyre. Le jeune nigaud consent à

s'empoisonner avec la bien-aimée pour ne point désobéir à maman et

parce qu'Hernani mourut ainsi plutôt que de manquer à sa parole. Mais

la brave princesse le sauve d'une imitation trop servile et, buvant

toute la coupe, réduit le fils de Jahel à se précipiter.--La Jeanne

d'Arc de Simone Arnaud est un peu moins fausse. Ici, l'héroïne est

trop connue pour permettre ces ridicules inventions. L'histoire et la

légende ont triomphé des réminiscences cornéliennes ou romantiques,

ont empêché l'effort de se bander jusqu'à l'inhumain. Malheureusement

le sujet est bien délicat pour un talent fait de mémoire et

d'hyperboles. Simone Arnaud l'a-t-elle manqué plus que les Joseph

Fabre et les Jules Barbier qui l'exploitent? N'exigeons pas

l'impossible de cette brave à trois poils; elle a seulement réussi à

faire aussi mal que les marchands de l'autre sexe, et je me demande

pourquoi l'Académie a couronné de préférence sa machine. J'essaie une

explication. L'Académie monthyonise toujours un peu, même quand elle

s'efforce vers des choix littéraires, et ces cinq actes sont pavés de

bonnes intentions. Monseigneur Perraud a dû être heureux en entendant

un moine du XVe siècle se déclarer hardiment «citoyen», et les

quarante ont sans doute frémi d'aise quand La Trémoïlle, grammairien

bien connu, conseille à un interlocuteur: «Parlons sans hyperbole.»

Simone Arnaud ne semble connaître que le Corneille vanté par

Déroulède. Elle admire surtout ce jeune Horace, inhumain plus que

surhumain, trop brute pour être un héros. Elle s'arrête à cet idéal

inférieur du patriotisme auquel Corneille s'amusa un jour comme à une

curiosité historique, mais qui ne l'empêcha point de dresser ensuite

de vrais héros, de vrais individus conscients: celui qui peut dire:

Je suis maître de moi comme de l'univers,

et cet admirable Polyeucte «au-dessus de quoi il n'y a rien». Pourtant

je sais gré à Simonette de sa bonne volonté héroïque et, tout en

souriant de lui voir presque réussir du Bornier, je la loue d'avoir

essayé de faire du Corneille.

* * * * *

Mme Blanche Sari-Flégier, cantinière premier empire, porte aussi

d'autres déguisements. Bergère, elle convertit des élégantes et les

fait s'écrier: «Vive la nature! Paris n'est qu'une grande citrouille!»

Elle distingue les saisons à des signes ignorés des pauvres habitants

de la grande citrouille. Si l'alouette

De sa patte menue a pris un roseau vert...

Et sur le fin tuyau de cette clarinette

Elle dit sa chanson...

Si le papillon déclare son amour à la pâquerette «en lui baisant la

main», soyez sûrs que nous sommes au printemps. On discerne l'été à

ce que «le papillon volage... va vers d'autres fleurs pour leur baiser

la main.» A l'automne, le papillon

Lui-même est mort pour avoir trop baisé de mains.

Décembre enfin est un mois bien triste. L'alouette

D'une patte glacée a pris sa clarinette

Et l'a jetée au nez tout rouge de l'hiver.

Cette bergère est une brave femme, et qui adore publiquement son

époux, et qui lui prodigue en grands vers de petits noms plus gentils

et plus originaux que des noms d'oiseaux. Il est «l'heureux Présent»;

il est surtout «le pur Éther où brille notre amour». Et cette bonne

épouse est une fille tendre; elle constate en rimes riches que sa

maman

...s'appelait d'un joli nom: Thérèse

et qu'elle avait de beaux yeux

Que jamais ne ternit aucune syndérèse.

Sœur aimante, elle fait de la musique pour plaire à son frère, le

Flégier des stances; elle décore d'un sonnet tout compositeur illustre

et mort; elle vante même un vivant, Camille Saint-Saëns, «le Beethoven

français».

Les sentiments de ce noble cœur se hiérarchisent comme il convient.

Le plus aimé de tous ces aimés, c'est l'époux, «le pur Éther». Il est

officier, et elle a encore plus d'enthousiasmes militaires que

d'admirations musicales. Elle s'émerveille dès que nos fusils à longue

portée tuent courageusement quelques sauvages. Nos exploits malgaches

lui inspirent un dithyrambe:

Car bientôt, parmi nous, notre héroïque armée,

Viendra baiser ton front, ô France bien-aimée,

Et le couronnera du laurier des vainqueurs!

Comme «le pur Éther» a vu le jour au pays des Bonapartes, des

adjudants et des garde-chiourmes, elle met le premier Napoléon en

dix-huit sonnets. Elle veille sur le Corse illustre dès avant sa

naissance, dès le jour où Dieu, causant avec l'Aigle,

...prit une plume à l'oiseau

Et la mit en sa griffe...

pour lui permettre d'écrire «l'histoire du plus Grand d'entre tous».

Dès lors, l'Aigle et Mme Sari-Flégier suivent partout «le Génie

invincible»; ils contemplent successivement «l'Enfant», le «Grand

Vainqueur», le «Grand Proscrit», et n'abandonnent le Grand Mort qu'en

1840, après avoir bordé son lit à l'hôtel des Invalides. Parfois

l'Aigle se permet de donner au «plus Grand des Grands» des

avertissements utiles et, un matin que l'amoureux s'oublie entre les

bras de Joséphine,

Son aile bat la vitre et l'arrache à sa fièvre..,

Glorieuse _Alouette_ éveillant _Roméo_!

* * * * *

En 1863, Mlle Ernestine Drouet publia un recueil intitulé _Caritas_.

Puis elle devint Mme William Mitchel, fut longtemps absorbée par les

devoirs de famille et par je ne sais quelles occupations officielles,

inutiles et lucratives. En 1897, veuve, en retraite, sa fille mariée,

elle a donné un second volume, _l'Ame Française_. La poésie s'est

vengée de trente-cinq ans d'infidélité et les vers de Mme William

Mitchel sont très inférieurs à ceux d'Ernestine Drouet.

_Caritas_ contient trois sortes de pièces. S'avancent d'abord, graves

et lourds, des poèmes commandés par l'Académie, des traductions, je ne

sais quels autres automates indifférents, parfois un peu ridicules

d'avoir été à la mode et de ne plus l'être. D'une allure aisée en sa

lenteur, défilent ensuite, tantôt noblement droites, tantôt frêles et

penchées, de mélancoliques méditations. Leur vêtement comme leur

démarche hésite entre deux modes; la coupe lamartinienne et la façon

premier empire. L'auteur s'adresse aux sommets:

L'homme vit soixante ans, l'arbre vit cent années:

Vous en comptez six mille et vous durez encor!

Vous usez les forêts, les hommes, la verdure,

Comme une sentinelle userait son manteau

Immobile à son poste;--et seuls dans la nature

Vous n'avez ici-bas ni berceau ni tombeau.

Lamartine est autrement pénétrant et profond; mais ces lieux communs

éloquents valent les meilleures solennités de Chênedollé, et je ne les

trouve pas plus superficiels que les dorures brutalement aveuglantes

que fait sonner José-Maria de Hérédia, rastaquouère de la poésie, ou

que les raides symétries dessinées par Henri de Régnier.

Par le sourire pincé, par la tristesse jolie et légère, par la

précision spirituelle et un peu sèche, tels octosyllabes d'Ernestine

Drouet rappellent les plus aimables pièces d'Arnault.

A ces méditations où la poésie et le convenu se mêlent à doses

diverses, je préfère les effusions personnelles: elles disent une âme

simplement charmante, et les sourires d'une jeunesse pauvre, qui ne

méprise pas les biens extérieurs, mais qui ignore la plainte, qui est

habile à jouir de tout et douce aux à peu près. Ah! l'âme gracieuse,

jeune et point puérile, tendre, résignée, sans envie. Voici comment

elle parle d'une amie plus heureuse:

Je dois à son bonheur un peu de mon courage.

Je ne pouvais pleurer lorsque chantait sa voix;

Il est si consolant de sentir que l'orage

N'éclate pas du moins en tous lieux à la fois.

Il est si bon, si salutaire

A qui marche avec peine en son chemin pierreux

De voir qu'il pousse encor des fleurs sur notre terre

Pour embellir les fronts heureux.

Oui, sa joie et sa grâce avec sa vie écloses

Sont à mes yeux amis comme un bouquet de roses

Qui sur un frais buisson riant au voyageur,

Rafraîchit sa pensée et parfume son cœur.

Il est pénible de quitter les joliesses simples et souples de

_Caritas_ pour lire _l'Ame Française_. Quelle marche désagréable

maintenant, à chaque instant blessée par des gaucheries et des

laideurs! La facile précision s'est évanouie. On rencontre à chaque

pas d'odieux prosaïsmes, des inversions hargneuses et des vers que

d'inexcusables suppressions d'articles font grinçants comme des

machines non huilées:

Malgré paternelle indulgence,

Gardant juste sévérité,

C'est s'exposer à la vengeance

Qu'exercer une autorité.

ou encore:

... Et leur corps j'ai suivi

Et j'ai sur leurs blessés mes serments assouvi.

Je suis désolé d'indiquer tant de défauts chez celle dont les vers de

jeunesse me charmèrent. Pourtant, malgré patriotique indulgence,

Déroulède même trouvera-t-il pratique cette façon d'aller à la

victoire:

Le clairon--à sac ou besace

Indiquant l'heure et les chemins--

Nous fera reprendre l'Alsace

Dût-on y _marcher sur les mains_!

Il y a des indignations que je ne réussis pas à partager, et ces

misérables Prussiens ont commis certains crimes qui m'irritent

médiocrement. Ainsi,

Ils ont demandé du champagne

Même à l'évêque d'Orléans.

Le poète a beau ajouter en note cet alexandrin vengeur:

Monseigneur Dupanloup, évêque des plus sobres,

il ne parvient pas à m'émouvoir. Voici même,--j'en suis vraiment

confus,--que j'ai envie de rire lorsque la cantinière adresse au

champagne cette apostrophe hardie:

Si jamais défaites pareilles

Chez nous ramenaient l'Étranger,

O Vin, fais sauter les bouteilles

Et sois perdu pour nous venger!

Tout n'est pas ridicule dans _l'Ame française_. Le vers ne retrouve

jamais sa grâce fraîche de 1860; mais il exprime parfois des

sentiments sincères et intéressants. Je suis touché quand Mme William

Mitchel reproche à la défaite, plus que nos biens pillés «et notre

honneur terni», de nous apprendre la haine et de nous induire à

prêcher la vengeance aux enfants que nous voulions autrefois généreux

et doux.--Malgré la pauvreté anguleuse de la forme, la méditation est

noble où, devant un tumulus qui recouvre des Allemands, elle plaint

ces vainqueurs que leur victoire même entraîna pour le dernier sommeil

loin de toute affection et coucha dans le froid inhospitalier d'une

terre ennemie.--Pendant la guerre, on interroge des officiers

prussiens:

...«C'est l'Empire et sa gloire

Que vous vengez?»--Mais eux: «C'est le Palatinat.»

Une inquiétude s'empare du poète et ne tarde pas à étreindre le

lecteur.

Que de grandes leçons nous passons sous silence,

Depuis ce «_Væ Victis_» dit à Rome à genoux

Qui, s'il jeta d'un brenn l'épée en la balance,

Par le fer de César est retombé sur nous!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O sauvage désir de vengeance farouche!

Si, punis aujourd'hui, demain voulant punir,

Le venin dans le cœur et l'écume à la bouche,

Sur eux nous nous ruons...--C'est à ne plus finir!

Guerre sur guerre encor,--revanche de revanche!

Et toujours morts pour morts, sac pour sac, feu pour feu,

Massacre à tout jamais, en tout siècle, en tout lieu!

C'est de l'égorgement la roulante avalanche!

Prise entre le devoir de patriotisme qu'on lui enseigna et les

sentiments humains qui s'élèvent du profond de son âme, la pauvre

femme s'agite sans «sortir de ce cruel dilemme», et, impuissante à

conclure, va et revient dans les mêmes pensées alternées, comme

affolée d'angoisse.

On voit que ce livre dit assez souvent des états d'âme noblement

douloureux et que telles réflexions sont poignantes comme des cris de

souffrance intellectuelle. Mais il est rare que l'expression ne soit

pas faible ou incertaine et aucune pièce ne pourrait être citée

jusqu'au bout sans attirer le sourire moqueur. Je crois, au contraire,

que les futures anthologies pourront cueillir dans _Caritas_ deux ou

trois fleurs simples et parfumées. Il convient d'aimer Ernestine

Drouet pour sa grâce jeune et souple et, par sympathie pour la beauté

persistante de son âme, d'adresser des condoléances à Mme William

Mitchel qui a laissé mourir des dons amiables.

* * * * *

Mme Astié de Valsayre est plus connue comme «homme d'action» et comme

duelliste que comme écrivain. Elle est secrétaire de cette _Ligue de

l'Affranchissement des Femmes_ qui pétitionna pour la «liberté du

costume». Le couturier Worth appuyait la revendication et proposait,

avec approbation de la Ligue, un «costume mixte, genre cantinière et

oriental».

J'ai lu de Mme Astié de Valsayre des vers signés Jean Misère et de la

prose signée Fernand Marceau: tout ça m'a paru genre cantinière plutôt

que genre oriental.

_Le Retour de l'Exilé_, récit dramatique dit par Mounet-Sully, n'est

ni plus ni moins bête que la plupart des monologues, et Déroulède ne

réussit pas tous les jours à être plus grotesque.

Haine à ceux qui tuaient sans pitié nos héros

Et traînaient en exil nos vaillantes phalanges!

Car jamais Français n'a tué un ennemi ou fait un prisonnier: nous

sommes trop généreux pour des forfaits si noirs.

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 4 / 14 段