Parfois Sully-Prudhomme semble collaborer avec Mlle de Scudéry et le

symbole nous est expliqué, dans chacun de ses détails, avec une

préciosité minutieuse et ridicule. Ainsi, on mène _le Convoi_ de

l'espérance de Louise. Il y a des pleureuses, qui sont ses douleurs.

Il y a un prêtre, qui est le «symbole de sa foi chrétienne». Il y a

d'autres personnages encore qui eussent intéressé peut-être Guillaume

de Lorris. Mais on remarque surtout un grand fantôme noir, qui est le

cœur de Mlle Ducot. Or, sachez que ce cœur a des «yeux pleins de

larmes» et que sa «main tremble». Souvent nous le retrouvons, ce

cœur, «être bizarre et pétri de contrastes». Le voici qui «marche

dans la rue» et qui «colle son front aux vitres des hôtels» en

«clignant des paupières». Plus loin, il est heureux: «des pleurs

joyeux baignent son front» et diverses allégresses viennent «se

découvrir à ses regards».--Décidément, il faut compter cette brave

Louise parmi ceux qu'elle appelle si poétiquement:

Les rêveurs retardataires,

De cœur tendre propriétaires.

Alternant avec ces préciosités si malheureusement féminines, voici

d'étranges virilités: un madrigal à je ne sais quelle dame; une

diatribe contre la Femme, «l'Inconsciente» qui

... Cherche un dominateur

Dont elle rongera le cœur

Pour se distraire...

et des exhortations vaillantes:

Sachons aimer le Bien d'un amour plus viril.

A force d'aimer trop virilement le Bien, Louise embrouille sinon les

sexes, du moins les genres: un dialogue qu'elle tient avec le cœur

tendre dont elle est propriétaire s'achève par ce tercet;

Alors, _lui_: «Honte à moi si jamais je l'oublie!

Ah! puissé-je plutôt, par les veilles _pâlie_,

Toujours souffrir, toujours aimer, toujours pleurer.»

* * * * *

Mlle Jeanne Loiseau fait semblant de se cacher derrière un nom

d'homme. Mais, lorsque Galatée ne réussit pas à se laisser apercevoir

dans sa fuite, elle écarte elle-même le feuillage des saules trop

protecteurs: Daniel Lesueur fait mettre devant ses poèmes son sourire

de femme et son accoudement de penseuse. Daniel Lesueur est une

travailleuse: outre des vers auxquels les parnassiens trouvent quelque

mérite technique, elle a publié des romans irritants, elle a donné un

drame à l'Odéon, un autre au Théâtre Féministe. Enfin elle a traduit

Byron et Sterne, et elle chronique assidûment à _la Fronde_.

Il ne convient pas de la juger sur ses besognes de traductrice ou de

journaleuse. Le théâtre d'une époque où les hommes, n'avant aucune

foi commune, ne peuvent ni rire ni s'émouvoir des mêmes choses

profondes, est nécessairement un artifice superficiel et méprisable.

Quand un écrivain a fait autre chose, j'ai l'indulgence d'oublier ses

machines scéniques; de cette pitié, je suis récompensé parfois par

quelques beautés plus longuement savourées, toujours par de l'ennui

évité.

Les romans de Daniel Lesueur appartiennent à un genre grossier qui

passe pour élégant et que la critique n'a pas encore étiqueté: le

feuilleton mondain. Il y a diverses populaces intellectuelles que

servent des feuilletonistes également méprisables. Jules Lemaître

lui-même admet que les Richebourg de nos concierges valent les Georges

Ohnet qui flattent la vanité et la curiosité bébête des bourgeois; et

l'Académie française couronne indifféremment les uns et les autres.

Les «gens du monde» portent d'autres cravates que les négociants de la

rue du Sentier et ont soin de se baigner plus souvent; mais leur

sottise intellectuelle, plus satisfaite, n'est pas moindre, et les

Henry Rabusson qui travaillent pour eux, malgré un métier différent et

des prétentions plus grandes, ne peuvent passer pour des artistes

qu'aux yeux de leurs ineptes clients. La sottise foncière des snobs

qui se disent artistes ou lettrés est servie aussi par des

feuilletonistes qui, à cette clientèle insuffisamment payante,

ajoutent celle de quelques demi-mondaines. Mendès n'est-il pas le

feuilletoniste des imbéciles de lettres nés vers 1845 et Paul Adam

celui des esthètes de trente ans? Le fécond Saint-Georges de

Bouhélier, qui deviendra de plus en plus Lepelletier, me paraît

destiné à tenir l'emploi chez nos plus jeunes nigauds.

Voici la formule d'après laquelle la maison Daniel Lesueur fabrique le

feuilleton mondain. Un problème--le plus souvent ce que nos juristes

appellent une question d'état--est posé. On espère nous y intéresser

par des moyens puissamment nouveaux: le bonhomme dont la situation a

quelque chose de louche est merveilleusement beau, merveilleusement

élégant, merveilleusement héroïque, merveilleusement intelligent,

merveilleusement amoureux et merveilleusement aimé par une jeune fille

non moins merveilleuse. Bien supérieur aux ingénieurs et aux maîtres

de forges de M. Ohnet, il porte le pantalon rouge de l'officier

d'avenir. Lentement, par des artifices savants et idiots, on nous

entraîne à une solution du problème. A peine la croyons-nous certaine,

qu'on nous inquiète de nouveau. On nous mène sur une autre voie et,

dès que nous marchons d'un pas assuré, on nous indique que nous

faisons peut-être fausse route, on nous démontre que nous faisons

sûrement fausse route. Et recommence pendant trois cents pages et

plus le jeu fuyant et énervant qui nous entraîne à la conquête de

rien, comme les coquetteries engageantes et refuseuses de quelque

Bélise. D'ailleurs, j'avertis les vrais amoureux des Bélises--il y en

a--qu'ils finiront par avoir satisfaction, et qu'après bien des

agaceries et des reculades, bien des aguichements et des fuites, ils

atteindront le dénoûment heureux où les jeunes officiers distingués

épousent les héritières riches de beauté, d'intelligence et d'argent.

Voulez-vous que nous nous amusions et nous irritions un instant à une

de ces anecdotes élégamment grotesques?

Le lieutenant Jean Valdret, une perfection mâle, aime une perfection

de sexe différent, Mlle Odette de Ribeyran, fille du colonel de Jean.

Hélas! cet admirable garçon est sans fortune et--obstacle poétique et

nouveau--on ignore qui peut bien être son papa.

Cependant les choses, semble-t-il, pourront s'arranger, car le colonel

estime son subordonné pour qui Mme de Ribeyran a une affection et une

admiration maternelles. Mais voici que des indices légers, bientôt

corroborés par de graves indices, désignent le colonel comme le père

de Jean. Diable! un inceste en perspective; voilà qui est excitant.

Demandez plutôt à Mendès, notable fabricant de drogues aphrodisiaques,

et à toutes les femmes qui, depuis _Zo'har_, ont rèvé des _Hors

nature_ et des _Incestes d'âmes_. Et, vous savez, ça y est. Une

cousine, qui a des tuyaux sérieux, affirme. Et Jean et Odette, liés

d'un trop _Invincible charme_, ne réussissent pas à ne plus s'aimer

d'amour. Les mondains, qui trouvent l'inceste intéressant, puisque

pour leur sottise c'est un crime, ont, quelques pages durant, de

délicieux frissons le long de la moelle. Et ils courent, ces voyeurs,

vers l'élégante ignominie qu'on leur promet... Ça devient plus

amusant. De nouveaux indices contredisent les premiers. Nous ne savons

plus du tout. Quelle chance! Le doute est un doux oreiller pour un

inceste bien fait. Nous aurons peut-être, nous les heureux

contemporains des demi-vierges et des demi-sexes, un demi-inceste de

plus. Et nous ignorons encore sa séduisante formule. Jean et Odette,

innocents au milieu d'un baiser coupable, se posséderont-ils en frères

qui ne croient pas à leur fraternité? Ou bien, se croyant frères et ne

l'étant pas, commettront-ils coupablement la plus légitime et la plus

innocente des actions? L'horreur grandit encore, et la terreur. Non,

Jean n'est pas le frère d'Odette. Mais, cette Française, cette fille

du plus brave des colonels, du plus intransigeant des patriotes, aime

peut-être un Prussien. Oui, Jean,--oh! mon Dieu, ça devient de plus en

plus probable,--doit être le fils d'un de ces viols qui comptent parmi

les menues contributions de guerre... Je ne me vengerai pas plus

longtemps sur mes lecteurs des quatre cents pages durant lesquelles

_Invincible Charme_ m'a agacé... L'Édit de Nantes n'a pas été révoqué

pour rien, et le patriotisme du Daniel Lesueur que l'Académie couronna

pour cette rime riche:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La France!

On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance...

est capable de quelque subtilité. La situation vraie de Jean de Cantri

dit Jean Valdret est résumée en cette phrase du brave colonel: «Tu es

le fils d'un officier allemand, MAIS de descendance française et

portant un nom français.» Malgré cet énorme mais, M. de Ribeyran

refuse encore sa fille. Jean remplit tout son devoir: il court à

Madagascar et se fait tuer en héros. A la terrible nouvelle, Odette

menace de s'enterrer dans un couvent, si on ne la fiance au mort. On

lui accorde la satisfaction paradoxale et anodine. Vous vous doutez

bien qu'il y a là une ruse de la Providence et de Daniel Lesueur. Jean

était mort pour de rire, et le brave colonel n'est pas homme à manquer

à sa parole. Le Rocambole de l'épaulette se marie donc, et nous

espérons qu'il fera beaucoup de petits-fils à «l'Allemand de

descendance française».

Chez Daniel Lesueur, le poète est moins méprisable que le romancier.

Peut-être même serait-il intéressant, s'il était un moins parfait

disciple. Mais il imite trop correctement et trop froidement les

menues psychologies de Sully-Prudhomme, les grandes historiettes de

Leconte de Lisle, et même les petites histoires de l'illustre

prosopoète François Coppée:

Un garde de Paris, par le froid étonné,

Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.

Quelquefois aussi elle bouche soigneusement de l'eau dans des

bouteilles de champagne et de froids raisonnements dans la strophe

romantique de douze vers; ou, écoutant _deux voix_, celle de Paris et

celle de l'Océan, elle nous sert du Hugo refroidi et banalisé.

D'autres jours, à cheval et cravache à la main, elle débite, d'un ton

délibéré, du Musset mondain trop richement rimé.

Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise?

Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux,

Un charmant tête-à-tête obtenu par surprise,

Un horizon lointain qui pâlit et s'irise,

Et la rouge bruyère au bord du chemin creux.

Le plus souvent, elle fabrique du parnasse historique, et surtout du

parnasse philosophique, sages dissertations bien correctes, bien

plates, où les abstractions sont exprimées directement, sans même

l'élégance de quelque symbole sully-prud'hommesque. Elle est d'autant

plus coupable qu'elle sent ce qu'a de ridiculement prosaïque son

effort d'«enchâsser des pensées dans des vers:»

Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées;

Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs.

Elle continue pourtant à chanter, inharmonieuse, «l'homme, astre

humble»,

L'atome obéissant aux forces despotiques,

et,

Dans l'organisme obscur la cellule captive.

Elle met Darwin en alexandrins, rime richement une tardive chronique

sur la déesse Raison ou nous apprend en un quatorzain que l'Histoire

n'a pas rempli toute sa mission quand elle nous a montré «d'une plume

fringante» les événements extérieurs, mais qu'elle doit encore, très

grave, s'efforcer d'en déterminer les causes.

Cette endormante philosopheuse est une femme: elle a publié des vers

d'amour auxquels, malgré leurs défauts pédantesques, je trouve parfois

une demi-saveur de sincérité et de charme. Je suis même tenté de

croire que la froideur des dissertations philosophiques et des récits

barbares ou antiques, la tiédeur surtout de beaucoup de poésies

amoureuses, sont des crimes de l'amant autant que de Leconte de Lisle.

Cet homme m'apparaît, à travers les éloges enthousiastes de Jeanne

grotesquement pédant, et ennuyeux, et fat. A chaque instant, qu'on

soit inspirée ou non, monsieur, la coquette exige qu'on lui fasse des

vers; de sorte que stances et sonnets, tout comme les calembours de

Trissotin, ont un papa et une maman:

Vous lui devez la vie, ô strophes cadencées,

Il vous fit naître en moi.

Plus heureux que Jean Valdret, ces «fruits d'un hymen sublime»! La

maman peut leur dire:

Votre naissance est haute, et pure, et légitime.

Le papa les flatte moins, car il tient à avoir des enfants sérieux.

Même, il fait les gros yeux, dès que la maman sourit:

Ami, qui raillez mon sourire,

Préférez-vous donc à mon rire

Mes pleurs?

Il paraît que ce vilain veut mettre «un masque aux fleurs», et je l'ai

entendu leur tenir de bien sévères discours:

Fleurs, il faut être philosophe,

Votre âme est de bien mince étoffe.

La pauvre fleur obéit, admiratrice, et s'efforce d'être «philosophe»,

et archéologue, et même chimiste:

Peut-être,--c'est, je crois, ce qu'apprend la chimie.

Et voilà l'infortuné calice qui se rêve cornue et qui bavarde

combinaisons et mélanges.

Dès que la fleur a ânonné sa leçon, elle est condamnée à entendre un

nouveau cours:

Parfois vous m'expliquez votre philosophie.

Mais je n'en finirais pas d'énumérer les crimes de l'amoureux transi

et érudit qui est sûr du sens des hiéroglyphes et qui garde un sourire

sceptique devant les protestations les plus tendres. Quelques détails

gracieux et même quelques jolies pièces ont échappé à sa sévérité;

rien n'a échappé à son influence. Les meilleures pages manquent de

lyrisme et de spontanéité, sont trop ingénieuses. En voici une, par

exemple, qui s'appelle _la Nature et l'Amour_, et qui chante, non sans

charme parfois, la nature vue par des yeux heureux. Mais on nous fait

remarquer, dès les premiers vers, qu'il y a là une nouveauté

intéressante et que les poètes antérieurs ont tous chanté la nature

consolatrice des douleurs. Le départ littéraire et l'originalité

étudiée gâtent une inspiration qui serait heureuse si le sentiment

était moins pensé.

* * * * *

Hélène Vacaresco est absurde de bégayer son âme en une langue

étrangère; mais, puisqu'il était écrit que cette Roumaine se

traduirait en vers français, il ne faut pas s'étonner qu'elle fabrique

ses strophes comme Santeul forgeait des vers latins ou comme Daniel

Lesueur forge du Leconte de Lisle. Il serait intéressant de relever

ses innombrables imitations: elles nous révéleraient lesquels de nos

poètes sont illustres au bord du Danube. Cette jeune orientale se

laisse prendre au clinquant des _Orientales_ et les lourdeurs barbares

de Leconte de Lisle brillent assez pour lui paraître de l'or. Mais son

goût personnel la porte vers des poètes doux et lents, et elle ne

déteste pas un peu de mièvrerie: elle abonde en verlainismes et elle

fredonne des andantes que pourraient réclamer tantôt Paul Bourget,

tantôt Jean Aicard. Si les langueurs lâches de Pierre Loti étaient

versifiées, elle serait plus séduite encore par cet homme qui semble

réunir toutes les élégances roumaines: officier de marine, cornac

littéraire de Carmen Sylva, jouisseur aux grands airs dédaigneux,

Morny de la littérature que tels imbéciles prennent pour une âme

parce qu'il est un ennui.

Le snobisme de l'Académie française, excité, sans doute, au souvenir

d'un roman princier, couronna un recueil d'Hélène Vacaresco. Malgré

l'applaudissement des Quarante, je croirais pousser loin la naïveté si

je relevais chez cette étrangère impropriétés et incorrections. Je

signale seulement deux pléonasmes satisfaits dont l'un s'orne d'une

heureuse allitération:

Le chevalier, songeur, songea rêveusement.

En quoi, sans doute, il imitait la jeune Muse qui se demande:

A quoi donc songeai-je, en songeant?

Je me rappelle certaines recherches de Tola Dorian et je soupçonne

toutes les Orientales qui font des vers français d'aimer le

bizantinisme cliquetant des allitérations.

* * * * *

Il y en a d'innombrables dans _les Chants de l'Aurore_ et dans _l'Ame

sereine_. Je me contente d'indiquer ce vers où les _r_ roulent plus

drus que dans Leconte de Lisle:

Pour voir leur ombre errer au ras des flots encor.

Et, par une citation plus longue, je donne une idée de la manière

d'Hélène Vacaresco:

Onde rose qui t'enfuis

Sous les bois aux vertes nuits,

D'avoir reflété les pâles

Et mystérieux pétales

De la fleur qui sur tes bords

A des parfums lourds et forts

Dont s'enivrent les clairières

Avec leurs vertes lumières.....

La phrase continue, mais je suis las de tourner le mirliton où

s'enroule cette période plus interminable et moins rythmée que les

plus lâchées de Mme Deshoulières.

* * * * *

Louise Ducot et Daniel Lesueur sont de grands poètes, si on les

compare à Madeleine Lépine ou à Jean Bertheroy. Celles-ci vident en

des récipients informes les mêmes liqueurs insipides et parnassiennes.

Les premières sont des femmes enlaidies de fard, raidies en une mode

qui fut toujours ridicule et qui nous semble déjà vieille. Les

secondes sont des femmes laides et négligées, vêtues d'oripeaux

quelconques, ornées de verroteries grossières. Louise Ducot et Daniel

Lesueur répètent, en vers généralement soignés, les leçons qu'on

vient de leur apprendre. Madeleine Lépine et Jean Bertheroy laissent

couler de leurs lèvres un fade bavardage que relève seulement par

endroits le ridicule d'un effet manqué ou d'un pédantisme. Les unes

ont trop de métier, et pas assez d'art, et pas assez d'âme; chez les

secondes, âme, art, métier, tout est nul. Et je préfère encore les

bonnes écolières de tout à l'heure aux petites filles que j'entends

maintenant bégayer de vieilles histoires indifférentes. Dalila, et la

ruine de Jérusalem, et les barbaries d'Alboin et de Rosemonde

n'inspirent à Madeleine Lépine que des vers médiocres, vides de

pensées, d'images et de sentiments, quelque chose comme des résumés

mnémotechniques de tragédies. Guère moins négligeables, les romans où

Jean Bertheroy nous conte, après un naïf démarquage, les moyens de

séduction et les ennuis de bas-bleus transformés en «peintresses»;

guère moins négligeables, les vers où elle chante banalement _les

Femmes antiques_.

* * * * *

Pourtant ce sont là des amazones relativement connues. Depuis que Mlle

Madeleine Lépine est devenue Mme Fernand Clerget, ses vers sont loués

par d'avisés jeunes hommes, qui songent que M. Fernand Clerget est un

éditeur. Jean Bertheroy fut sacrée poète par François Coppée et

applaudie par Hugues Le Roux. Aussi vais-je m'efforcer de

caractériser l'effort de chacune d'elles, d'étiqueter leurs produits

amorphes et peu discernables. Madeleine Lépine me paraît chercher

surtout l'effet spirituel ou tragique, tandis que Jean Bertheroy veut

plutôt nous éblouir de sa science.

Les odes de Madeleine Lépine sont de pénibles et vraiment trop longues

nouvelles à la main. Il s'agit, par exemple, de préparer ce mot de la

fin:

Ton beau nom est gravé, Sapho, dans tout cœur d'homme; Mais

l'odieux Phaon était privé d'un cœur.

Ou bien la fière Vasthi se livre à un esclave pour amener cette

antithèse:

Et, lionne, devint telle qu'une brebis.

On néglige de nous dire si l'esclave heureux fut tel qu'un bélier ou

un bouc.

Les moins mauvaises pièces sont des banalités harmonieuses dont la

pauvreté voudrait être revêtue de musique, de longs rabâchages où le

même sentiment est répété sous des formes presque identiques suivant

le procédé connu de nos illustres chansonniers.

Les drames, _Azraël_, _le Jour prédit_, _Rosemonde_: des horreurs non

émouvantes. Le dernier, par exemple, est une involontaire parodie du

dénoûment de Rodogune et réussit à puériliser le terrible

empoisonnement. La forme est d'ordinaire si plate et ennuyeuse que,

lorsqu'elle devient ridicule, je me réjouis comme d'une bonne fortune.

J'ai été heureux deux ou trois fois. Je me suis amusé de cette

harmonie:

A déchirer tes pieds dans mon sentier pierreux.

J'ai souri, presque tenté, à cette invitation:

Dans ce beau crâne humain où je me désaltère

Daigne étancher ta soif.

Et j'ai éclaté de rire en entendant cette exhortation:

Maintenant de _l'audace_ et de la diligence.

_Fuyons._

* * * * *

Dans La Fontaine, le berger Tircis, pour séduire la jeune Amarante,

explique à l'enfant naïve ce que c'est que l'amour.

Amarante dit à l'instant:

«Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant!

Il ne m'est pas nouveau: je pense le connaître.»

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta: «Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.»

Cette rapide citation m'épargne une analyse du dernier roman de Jean

Bertheroy, _Sur la pente_. Les trois cents pages contiennent

d'ailleurs autre chose que les cinquante vers. Du livre du bas-bleu

s'élèvent des «relents de charnalité» que La Fontaine a négligé de

nous faire sentir. Elle parle d'une «reconduction continuelle de

l'infiniment grand à l'infiniment petit» que le philosophe de

_l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits_ eût peut-être mal

comprise. Il y a encore dans ce livre des formules d'une correction

audacieuse: «Elle était prête à tout consentir.» Et il y a, comme dans

_l'Initiateur_ de cet imbécile d'Armand Charpentier, «l'amoureux par

excellence, l'amoureux altruiste; avec lui une femme ne peut manquer

de parvenir au septième ciel de la félicité». Et il y a des maximes

que je signale au brave idiot qui découpe pour le supplément du

_Journal_ des _Pensées et Impressions_. Celle-ci fera sans doute son

affaire: «D'une situation ambiguë résultent toujours des conséquences

embarrassantes.»

Pour être plus mal rythmés que ceux de Daniel Lesueur et plus vides,

les vers de Jean Bertheroy n'en sont pas moins pédants:

Alma, c'est l'Aditi, l'Isis myrionyme.

Vous voyez que cette amazone aime les grands mots et vous ne serez pas

étonnés quand, «sous d'erratiques cieux», elle nous vantera

«l'influence erratique» de Dionysos.

Parfois ces grands mots ont un sens vague et qui m'inquiète:

Dans son amour profond et _fatidique_

S'écoulent les torrents des maux inoubliés;

Jean Bertheroy prend-elle fatidique pour un synonyme de fatal, ou bien

songe-t-elle aux bavardages célèbres des _Bijoux indiscrets_?

La façon dont elle évoque

Les grandes entités qui charmèrent le monde

est aussi très heureuse:

Et ses sens,

Reconnaissant enfin l'amour qui les embrase,

S'éveillent tout-puissants.

A ces sens tout-puissants, vous reconnaissez immédiatement Hercule et

vous songez à celui de ses travaux qui le ferait soigner aujourd'hui

comme satyriaque. Vous êtes loin de compte; Mme Jean Bertheroy nous

présentait la pudique Psyché.

J'aime encore chez elle cette belle science de l'anachronisme que

Charles Maurras admira jadis en son poète préféré. Elle attribue à

Psyché un «baiser de nymphe ou de madone», et Circé dans ses vers

parle des «Eons», des «Archanges» et de «l'Hosanna». Je signale cette

Circé étonnante à M. Drumont: celle-là encore doit être vendue aux

Juifs.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire

et le plus mauvais élève, avec le temps, devient instituteur. Jean

Bertheroy, si ineptement pédante, a trouvé un disciple, et bien

inférieur, en M. Marc Legrand, rédacteur de la _Fraternité_ et auteur

de _l'Ame antique_, journaliste pour nègres et poète pour lui-même.

* * * * *

Or j'ai lu encore des vers, des vers innombrables. J'ai lu de Mme

Caro-Delvaille des alexandrins grandiloquents et naïfs,--quelque chose

comme du Hugo inharmonieux et gauche,--où

Le mont géant, hautain, millénaire et farouche

daigne répondre longuement,

Comme un aïeul très doux qu'un appel d'enfant touche,

aux questions métaphysiques d'un «homme ébloui.»

J'ai lu des vers mélancoliques et bébêtes, où François Casale

(il y a beaucoup de François-les-bas-bleus, sans compter le

François-les-chaussettes-roses dont le vrai nom est Francis Coppée)

établit une comparaison sully-prud'hommesque entre «nos âmes lassées»

et les soleils d'octobre.

En des vers plats, invertébrés,

Il fut, en Grèce, un roi qui s'appelait Candaule,

j'ai entendu Camille Bruno comparer les écrivains à

Ce mari surprenant entre tous les maris

qui

...Soutint sans broncher son déplorable rôle.

Il paraît que, par vanité,

Pour montrer au public nos intimes splendeurs,

Nous avons devant lui déshabillé nos âmes.

Non, Madame, nous sommes surtout coupables de n'avoir point d'âmes à

montrer. Une âme, même médiocre, candidement mise à nu, est un

spectacle admirable: Verlaine l'a prouvé.

* * * * *

Mme Claudine Funck-Brentano compare les caresses qu'elle échange avec

son ami aux baisers du ciel et de la mer, car le regard de l'ami

ressemble au «firmament qui recouvre le monde.» Et moi, affirme

Claudine,

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 3 / 14 段