écrivains d'une grâce vraiment trop différente. En dehors de leur
anglophilie, il n'y a rien de commun entre Mme Daudet, Parisienne qui
note avec précision ce qu'elle voit ou qui s'excuse de «quelque
élévation courte et subite d'une pensée féminine vers ce qui n'est pas
la tâche journalière ou l'obligation mondaine;»--et Max Lyan,
méridionale un peu farouche, indifférente à la vie si elle n'est
illuminée et parfumée d'amour, amie des féeries et des chimères,
esprit presque anglais mais imagination presque orientale, qui relit
les _Mille et une Nuits_, quand elle ne lit pas Dickens ou Rhoda
Broughton, amoureuse des Pyrénées, venue tardivement à Paris et,
semble-t-il, pour y mieux cacher la liberté de ses longues rêveries.
Mme Daudet est le fruit le plus exquis d'une vie à la fois mondaine et
intelligente, la réalisation délicieuse d'un idéal connu. La parole de
Max Lyan fait songer à ce je ne sais quoi de plus personnel et de
légèrement sauvage qui est le charme de tels provinciaux attardés, des
La Fontaine, des J.-J. Rousseau, par exemple.
Les quelques-uns qui la connaissent blâmeront d'abord l'éclat de
telles comparaisons, trouveront que je dis de cette femme qui se cache
juste le contraire de ce qu'il en faut dire. Bientôt ils me donneront
raison: ils se rappelleront la spontanéité de son amour pour la
nature, l'originalité de ses songeries de promeneuse solitaire; et ces
dons contradictoires de se satisfaire également au brillant et aux
nuances, aux beautés du dehors et aux noblesses du dedans; et tout ce
mélange d'enthousiasme et de gravité amusée, d'esprit et de sagesse,
d'ironie et d'indulgence, qui fait rêver de je ne sais quelle étrange
éducation dirigée, dans le mysticisme souriant d'un couvent mondain,
par la raison sévère d'un pasteur protestant.
* * * * *
Mme Daudet est une femme et une mère qui s'abaisse quelquefois à être
une femme du monde. Elle reste encore presque naturelle dans cette
fonction artificielle, presque humaine dans ce bizarre métier.
Elle abonde en observations de détail, précises et fines, d'un charme
tout féminin. Ses réflexions non plus ne sont jamais celles que ferait
un homme; elles peuvent êtres voisines, parentes, gardent toujours une
grâce propre, une émotion et une souplesse différentes, la marque
d'une tout autre allure d'esprit. «Voici, dans une chapelle, la tombe
de Marie Stuart. Je pense à cette tête détachée, à ce cadavre
incomplet, à cette ligne rouge du col _qui ne saurait plus tenir un
fil de perles_.» Ses _Notes sur Londres_ sont pleines de remarques de
modes, caractéristiques et spontanées, qu'un homme, en s'appliquant
beaucoup, eût réunies moins exactes, moins nombreuses, moins
intéressantes. Ah! celle-ci ne pose pas, ne le fait pas à la pensée
virile, n'affecte pas de mépriser la femme et d'être autre chose que
ce qu'elle est. Elle avoue avec candeur ses inquiétudes pour
l'ordonnance d'un dîner donné à Londres et «où ma responsabilité de
maîtresse de maison est peut-être moins engagée que s'il avait lieu
chez moi à Paris». Elle s'accuse d'une faute vénielle contre une règle
spéciale du savoir-vivre londonien. Et, frémissante encore, elle
balbutie les circonstances atténuantes: «Il est bien certain qu'en
dehors de son cercle d'habitudes on peut être exposé à ces menues
erreurs--pourtant gênantes, puisqu'elle vous font l'exception.»
Les inquiétudes de la mondaine ne nuisent jamais aux pensées
maternelles. Malgré son admiration pour la vie anglaise, elle reproche
aux dames de Londres «une certaine négligence de leurs devoirs de
mères» et d'exiler un peu trop les babys dans la nursery. Elle aime à
voir se mêler sa vie et celle de ses enfants. Les préoccupations les
plus graves ne l'empêchent pas de noter un geste de Lucien ou de Léon.
Elle termine par cette phrase le récit de ce dîner dont nous l'avons
vue si troublée: «Edmée est charmante ce soir et très admirée dans ses
courtes apparitions au salon et à table.» La grâce des enfants
entrevus la séduit plus que toutes les beautés du voyage. Elle admire
de jolies «attitudes sur une barrière, comme d'oiseaux perchés». Elle
s'émeut à regarder «ces rondes mains de bébés tenant au bras par un
pli de chair» ou «ces menottes agiles et menues, déjà despotiques,
tendres, aristocratiques, sachant coiffer une poupée, lancer une balle
ou un cerceau». Elle rêve attendrie devant «ces chevelures de
nouveau-nés qui semblent des plumages incomplets d'oiseaux au nid».
* * * * *
A cette prose simple et souple, évocatrice à la fois des choses vues
et du regard féminin, je préfère peut-être les vers de Mme Daudet. Non
point ces vers de fillette où elle essayait de fixer «le cantique à la
vie inconnue», où elle chantait «tout au bord d'un espace qu'_elle
croyait_ infini à _son_ élan et à _ses_ espérances». Certes il en est
de charmants, mais ils rappellent une manière connue. Ceux de plus
tard sont d'une beauté autrement originale.
Les femmes, même d'un très grand talent, semblent privées des facultés
critiques. Mme Daudet, qui débrouille si mal les vraies causes de son
amour pour l'Angleterre, croit avoir été initiée à la poésie par Hugo
et Leconte de Lisle, tandis que ses premiers vers sont des imitations
de Sully-Prudhomme. Ces morceaux psychologiques voulurent être
composés sur un modèle rigoureux: le symbole matériel exprimé d'abord
en un détail relativement abondant, puis expliqué par un ou deux
quatrains. Je passe rapide devant ces _Vases brisés_ où pourtant la
personnalité souriante du poète se devine au moins précis et au
velouté de l'expression, et encore à l'aisance féminine et nonchalante
de la composition. L'imagination aimable et la légère fantaisie
viennent colorer d'aurore la pensée qui veut rester grave et, malgré
l'effort, la méditation se disperse souvent en rêverie. On voit, à
chaque tournant de stance, la joliesse chatoyante
De légers papillons, un moment arrêtés,
Pliant et dépliant leurs ailes entr'ouvertes
Avant de s'envoler.....
Bientôt l'originalité de Mme Daudet se dégage, facile et exquise. La
rêverie désormais, ne se laisse plus enfermer dans un cercle tracé
d'avance. Elle vole, libre harmonie, en mouvements d'une grâce
ineffable.
Comment dire, en effet, la beauté changeante de ce sourire qui
n'exprime que nuances fines et ténues?
Mieux que le jour j'aime les heures blanches
Qu'on voit errer le soir et le matin,
Qui font pâlir l'émeraude des branches,
L'or des sillons et le bleu du lointain.
On devrait les regarder en un bonheur immobile et timide, ces vers qui
sont papillons et colibris voletant dans un charme de brume. Mais le
critique, brutal naturaliste, les saisit, les serre de ses doigts
gauches, essuie maladroitement leur poussière d'or et triomphe
d'expliquer enfin «comment ils sont faits».
Une belle pièce intitulée _Paris_ trahit le secret de ce vers songeurs
de Parisienne dont la grâce me parut d'abord indéfinissable:
... Comme ces fleurs errantes dans la rue
Tiennent par leur racine à quelque sol lointain,
La pensée, au hasard des foules accourue,
Garde d'un souvenir le contour incertain.
Rarement, la plante nous est offerte complète, fleur, tige et racine,
souvenir encore suspendu à la pensée.
* * * * *
Des strophes d'une beauté subtile expriment de l'inexprimable,
parviennent à formuler, poétiquement et sans effort apparent, un vœu
singulièrement idéaliste.
Mme Daudet voudrait que les chansons, et les parfums, et les clartés,
flottent dans l'air sans causes visibles; elle voudrait entendre le
chant en ignorant l'oiseau et ne point savoir d'où émane l'odeur
grisante; elle voudrait
Que toute leur magie immortelle fût libre;
Que la chaleur nous vînt d'astres inaperçus.
Les plus beaux vers de Mme Daudet sont de ces gazouillis et de ces
lueurs dont l'origine nous reste inconnue. C'est la fleur de poésie,
sans la terre de réalité sur laquelle elle poussa. Ce sont des fils de
la Vierge qui flotteraient, vagues, parfumés, lumineusement gris.
Laissons le poète définir lui-même ce délice insaisissable. Ce n'est
plus un chant, c'est un murmure,
Un murmure flottant aux souvenirs lointains
Parmi des reflets blancs de claire mousseline,
Où tremble la lueur errante des matins.
Alors les mots qu'elle groupe en colliers
Prennent un reflet vague et des teintes peureuses
De nacre qui s'éteint et de perle qui meurt.
Et c'est une poésie exquise, incertaine et fuyante comme un reflet de
ciel en une transparence de rivière.
Parmi ces rêveries, dont beaucoup ne peuvent même subir la gêne d'un
titre, les plus saisissables--et ceci est bien féminin--sont des
souhaits plutôt difficiles à réaliser. En voici un. La pièce est
courte et de cette grâce à la fois rêveuse et raisonnable qui ne
définirait peut-être pas trop mal Mme Daudet:
Je voudrais revivre ma vie,
Jour par jour, avec la raison
D'une intelligence asservie
Que ne tente plus l'horizon;
Relire tout entier mon livre,
Sans me bâter et sans frémir,
De la page où l'on se sent vivre
A celle où l'on se voit mourir.
Plus d'attente ni de surprises;
Et les bonheurs sans lendemain,
Feuilles roses, au revers grises,
Ne feraient plus trembler ma main.
Il faudrait dire quelles jolies nuances, bleu tendre, gris perle,
mauve pâle, reposent le regard tout le long de ces pages délicates. Il
serait agréable de cueillir quelques-uns des mots heureux qui les
fleurissent un peu partout, soit que l'auteur exprime des sentiments
profonds et montre
Combien, quand elle reste vide,
Est grande une place d'enfant.
soit qu'il évoque, souriant, la vie de la petite fille ou celle de la
jeune fille:
Sur la pelouse en fleurs j'eus la taille des herbes,
Et, plus tard, j'atteignis aux branches des lilas;
soit qu'il chante «l'étonnement de l'aube»,
La hâte des midis, si courts et si brûlants,
ou «l'effroi de la nuit»; soit qu'après avoir fait sinuer sous nos
yeux les mille vagues des rivières,
Charriant tant de bruit, de vie et de clartés,
il lui plaise de nous arrêter, pensifs, devant de calmes eaux,
Autour du batelet dont verdissent les rames...
* * * * *
Mme Alphonse Daudet publie ses petits livres à de larges intervalles.
Max Lyan, qui a donné un premier roman en 1891, vient à peine de se
décider à en publier un second. On m'assure que d'abord elle avait
prié une de ses amies de passer pour l'auteur de _la Fée des Chimères_
et que ce mensonge de modestie, près avoir duré deux années, fut
découvert malgré elle. Son allure, ses gestes, sa parole voilée et
chantante, tout est d'accord avec ce recul craintif. Je l'ai
rencontrée plusieurs fois au milieu de bas-bleus ineptes et bruyants,
toujours occupés à faire la roue. Elle semblait d'abord effacée. Mais,
dès qu'on échangeait quelques mots avec elle, on n'entendait plus les
autres; et, si vous regardiez ses yeux d'ironie et de tendresse, son
sourire amusé et indulgent, rien ne pouvait plus vous en détourner.
Tels ses livres, d'un charme discret, prenant et durable.
La composition de la _Fée des Chimères_ est poétiquement timide. Le
roman, intense et douloureux, n'est pas présenté directement. Il est
aperçu, lueur trop vive, à travers la joliesse rose d'un écran. Un
enfant naïf prend pour une fée une mélancolique délaissée, exige son
histoire, obtient le conte attendu. Après des années, l'adolescent
retrouve la triste marraine et elle avoue «la vérité sur la Fée des
Chimères». Ce qui dans un livre d'homme serait ingéniosité et amusante
trouvaille littéraire est ici charmant de spontanéité: une douceur
épeurée de mains féminines qui vont frôler une blessure.
L'habitation de la Fée des Chimères ressemble au livre lui-même et à
l'esprit de Max Lyan. La réalité se voile de rêve et les pierres
disparaissent sous les calices et les corolles. «Au sommet de la
colline, une haute tourelle d'angle restée debout au milieu des ruines
pittoresques se dressait en plein ciel, comme une gigantesque gerbe
de fleurs. Des draperies de lierre et de vigne vierge empourprée
voilaient sa base; puis, au-dessus des plantes grimpantes aux larges
jets flexibles, éclatait la fanfare des couleurs plus vives. Les
giroflées d'or brun, les iris couleur de ciel, les coquelicots
pourpres, les saxifrages d'émeraude, les mousses richement nuancées,
tout le monde charmant des parasites en fleurs jaillissait des
moindres interstices, se mouvait sous la brise et jusqu'au faîte
dissimulait les vieux murs.»
Telle la solidité fleurie de son esprit, qui semble s'émouvoir à tous
les vents, reste forte et inébranlée. Mais le centre et l'unité sont
difficiles à atteindre, et le sens courageusement douloureux de son
optimisme ne se révèle qu'à une attentive lecture. Les livres de Max
Lyan paraissent tout souriants «de visions de vols d'oiseaux et de
prairies en fleurs», tout sonores de conseils vaillants: «C'est bien
bon, la vie, malgré les jours sombres et les heures tristes. Ne vous
désintéressez pas de votre propre joie.» Il faut «vivre dans une
atmosphère de joie». Mais cette atmosphère, on doit la créer soi-même;
il est prudent de «faire bon visage aux _à peu près_», d'en jouir
comme de bonheurs parfaits et même souvent de bâtir la maison de
bonheur sans autres matériaux que des rêves. Mais les rêves heureux de
Max Lyan, comme les pensées poétiques de Mme Daudet, s'appuient sur
des souvenirs. Les joies d'imaginations sont des oiseaux qui ont
besoin, pour venir nous réjouir de leur vol capricieux, de s'élancer
de quelque lointaine réalité. «J'ai beaucoup rêvé; mais j'ai d'abord
vécu mon roman, et je ne me suis abandonnée aux chimères que lorsque
ma vie de cœur a été close.» L'imagination «doit fleurir nos
existences comme ces plantes grêles fleurissent notre tour. Elle doit
masquer la misère de notre destin d'un voile aussi riant que celui que
jettent ces corolles et ces mousses sur la nudité des vieux murs». Ne
serait-ce que pour les poétiser ensuite, notre jeunesse doit être
accueillante à la vie et à l'amour. «Il est bien doux de retrouver au
fond de sa mémoire l'oiseau d'azur au ramage charmant... Que de vies
sont privées de ces échappées lumineuses...»
Ah! les pauvres qui n'ont pas même au trésor de la mémoire une fleur
fanée et un beau jour éteint, comme Max Lyan les plaint, comme elle
sourit tristement à les voir chercher partout «une issue, un leurre
d'emploi _aux_ facultés aimantes si cruellement refoulées»! Elle
s'attendrit aux humbles affections et aux manies de la vieille fille
qui n'a trouvé parmi les hommes «nul aliment pour son cœur avide et
douloureusement a cherché plus bas des prétextes à amour».
Réfugiée dans le rêve, elle sent tout ce que son bonheur a d'inquiet
et de flottant. Par instants, l'océan de réalité s'irrite, et la
tempête semble sur le point de briser la frêle barque. Toujours,
d'ailleurs, la joie de Max Lyan a quelque chose de contradictoire. La
lutte entre une imagination riche et facile et une raison solide donne
à toutes ces pages le charme piquant d'une «ironie spirituelle et
tendre». Lorsque la Fée des Chimères contait poétiquement sa triste
vie, «ses paroles avaient un ton si doucement ironique que, parfois,
je ne savais si je devais rire ou m'apitoyer. Je cherchais alors le
vrai sens dans ses yeux; mais ces yeux, railleurs et tendres,
m'embrouillaient davantage.» Quelquefois pourtant le regard de la
conteuse se mouille, et elle s'excuse: «Les vieux cœurs sont si
pleins de larmes qu'une émotion de plus les fait déborder. Ne remuez
pas trop le mien.»
* * * * *
Depuis que son incognito était découvert, Max Lyan qui,
m'affirme-t-on, a dans ses tiroirs plusieurs volumes inédits, hésitait
à publier de nouveau. Elle vient enfin, après des années, de triompher
de cette pudeur excessive et qui privait douloureusement quelques amis
du beau et du délicat.
_Cœur d'enfant_ est très différent de la _Fée des Chimères_, d'un
art moins habile, mais d'une grâce plus spontanée encore. La _Fée des
Chimères_, avec ce charme inattendu d'une poésie craintive jusqu'à
l'ironie, est de ces livres qu'on ne refait pas. Mais ce conte
renfermait le germe de plusieurs romans. Il me semble la préface,
pudiquement hésitante et balbutiante, de confidences plus directes sur
le cœur de la femme. J'imagine que les livres soigneusement cachés
forment le cycle de l'amour et du rêve féminins, et _Cœur d'enfant_
en dit le premier chapitre.
Ceux-là qui ont remonté dans leurs souvenirs d'enfance sont nombreux
et plusieurs ont rapporté des trésors de ces brumes lointaines.
Certains vers de Sully-Prudhomme sont jolis et émouvants comme des
enfants tristes exilés dans une cour de collège grossièrement
tapageuse; tels vers de Jean Aicard sont alertes comme des petits qui
s'amusent. Le _Roman d'un enfant_ de Loti est d'une grâce mièvre,
vieillote et fausse; peut-être l'auteur est-il sincère, mais l'homme
est trop bêtement vaniteux pour retrouver l'enfant en sa naïveté
simple et il attribue souvent au passé les idées du présent. Les pages
où le peintre Jules Breton conte son enfance sont exquisement vraies.
Pourtant,--si l'on oublie l'immortel _Petit Chose_ et cette _Vie
d'enfant_ dont Batisto Bonnet a fait un merveilleux livre provençal et
dont j'eus la gloire d'aider Alphonse Daudet à faire un livre
français--les femmes ont mieux que les hommes murmuré, souriantes
d'aujourd'hui et frémissantes d'autrefois, les tempêtes des petits
cœurs et les primes floraisons pas tout à fait écloses des
imaginations. Les _Mémoires d'une enfant_ de Mme Michelet sont, malgré
ce qu'il y a de trop viril et de trop brusque, de trop Michelet, dans
la nervosité de la phrase, une œuvre charmante et sincère. _Les
Souvenirs d'une enfant pauvre_ de Rose Romain ont quelque chose
d'étriqué; ils expriment une âme naturellement médiocre que la misère
précoce et trop continue a encore enlaidie et rapetissée; ils font
plaindre l'infortunée petite fille sans la faire aimer. Mais, si la
grâce est absente, l'émotion abonde, assez forte et poignante pour
émouvoir le lecteur qui se défend. Le livre de Max Lyan est très
supérieur à ces œuvres intéressantes. Je lui reproche quelques
longueurs dans la dernière partie, mais le début conte la plus fraîche
et la plus délicieusement enfantine des idylles et les pages
centrales, douloureuses et souriantes, mettent aux yeux des larmes
d'attendrissement et d'admiration heureuse.
* * * * *
D'après ces deux livres, j'essaie de rêver ceux qui suivront. Certains
détails me font espérer que l'auteur nous dévoilera un jour, d'une
main qui tremble un peu, les hésitations, les balbutiements, les
erreurs, les élans brusques et brusquement arrêtés de l'amour en un
cœur virginal. Elle nous dira aussi plus complètement la vraie femme
de trente ans, apparue en une fuite dans la _Fée des Chimères_, celle
qui ne sait plus sourire et qui dit, les regards brûlants:
«Marchons... foulons l'avenir... Je veux vivre!... je veux aimer!»
Et, même en nous donnant de la vie directe avec toutes ses tristesses
et ses violences, même quand elle nous dira les aridités de la passion
et ses puissantes oasis, elle ne perdra jamais son don unique «de
flatter notre amour du merveilleux et d'en mettre partout en doses
délicates qui _laissent_ clairement transparaître le réel».
VI
GROSSES CHEVILLES
Que le lecteur austère ou délicat se rassure: je ne me suis point
égayé à soulever des jupes et à tâter ce qui se cache sous l'azur des
bas; j'ai lu des vers. J'ai lu, en bâillant quelquefois, les vers
parnassiens de Daniel Lesueur et de Louise Ducot. J'ai lu, avec un
sourire méprisant, des vers aussi vides et moins sonores signés
Madeleine Lépine et Jean Bertheroy. J'ai lu un recueil franco-roumain.
J'ai feuilleté rapidement telles versificatrices indifférentes dont,
tout à l'heure, je retrouverai les noms dans mes notes. J'ai pris la
peine d'étudier, dans les rimes d'une certaine Berthe Reynold, le
néant absolu. Enfin j'ai goûté un plaisir mélé et agacé à quelques
vers sincères et vieillots d'Andréa Lex, à quelques vers sincères et
enfantins de Marie Caussé.
* * * * *
Louise Ducot dédie ses _Rêves d'exil_ à Sully-Prudhomme, en «hommage
d'admiration et de reconnaissance». Et cette excellente élève doit, en
effet, à son maître beaucoup de qualités extérieures et d'apparences
de talent.
Les pièces de son recueil sont rassemblées, comme les sonnets des
_Épreuves_, de façon à donner l'illusion d'un progrès naturel de
l'âme. La première partie, _Insouciance_, chantonne le vague éveil à
la vie, les primes sourires, puérils et jolis, à la beauté extérieure
des choses, et la jeune tranquillité, parfois railleuse, en face
des problèmes qu'on ignore, en face des sentiments qu'on nie à
la veille de les ressentir.--_Tristesses_ déplorent l'amour, car
Sully-Prudhomme, cœur inquiet et gentiment égoïste comme tous les
enfants malades, a établi pour les parnassiens philosophes la vanité
des tendresses qui, paraît-il, ne peuvent durer. Et Louise Ducot
pleurniche aussi sur notre pauvre esprit qui fait le pendule au milieu
du puits, également incapable de remonter jusqu'à la solide margelle
de la foi ancienne et d'atteindre la blanche vérité, naïade endormie
tout au fond.--Sully-Prudhomme, bon kantien, après avoir détruit tout
motif et toute règle d'action, se tire d'affaire en se commandant
«catégoriquement» d'agir. Louise Ducot est peut-être plus heureuse.
Elle paraît remonter à la solide margelle. Il semble que, sur un ton
qui reste mélancolique, les _Joies_ psalmodient le retour voulu à la
foi de l'enfance et l'innocence dont les brèches sont bouchées avec du
repentir. Mais, ceci demeure vague, n'est peut-être que littéraire. Je
soupçonne les pièces de cette troisième partie d'avoir été fabriquées
en même temps que les autres, et la composition tardive de nous
révéler un artifice de lettré imitateur plutôt que le pèlerinage d'une
âme.
Les sentiments de Louise Ducot ne sont jamais exprimés dans leur
lyrique spontanéité; ils sont étudiés à la loupe. Au lieu de jouir de
leur élan vivant, nous assistons à l'examen péniblement scientifique
de leurs parties et de leurs éléments. On nous offre, une fois de
plus, cette chose paradoxale, morte et sully-prud'hommesque, de la
poésie analytique:
Un autre moi railleur se tient à ma fenêtre
Et fixe sur mon âme un regard obstiné.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il ne peut jamais croire à ma sincérité.
Dans mes plus chers amours il voit l'indifférence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il chasse d'un sourire et la joie et le rêve.
Quelle poésie ou même quelle vie pourrait subsister en la pauvre âme
démolie à ce point par «un autre moi railleur et méchant»? Cette
lutte tragi-comique entre les deux moi fut déjà contée par Saint-Paul
et par Molière. Ici, Mercure,
Ce moi qui s'est montré mon maître,
Ce moi qui m'a roué de coups,
dépasse vraiment les limites de la cruauté. Il ne lui suffit pas de
démolir Sosie; il fait crouler ses ruines mêmes:
Il sape lentement chacun de mes amours.
Je les vois crouler tous et je reste meurtrie.
Alors, n'ayant personne à qui tendre les bras,
Le cœur plein de tristesse et l'âme endolorie,
Je sens un vide affreux _auquel il ne croit pas_.
Cette _Obsession_ me paraît décrire, de façon heureuse et
anti-poétique, le cercle absurde de l'anti-poétique enfer où
Sully-Prudhomme, petit Virgile, a égaré cette pauvre Louise Ducot,
Dante anémique. On y voit non seulement la matière des «poésies», mais
encore les qualités et quelques-uns des défauts de leur manière. On y
trouve, comme partout, cette précision sèche et anguleuse qui blesse
dès le premier dystique:
Le souci des choses pratiques
Vide mon cœur à tout instant.
Si vous n'étiez averti, ne croiriez-vous pas lire du mauvais Sully
Prudhomme?
L'inintelligence des cœurs
A tout instant froisse le nôtre:
Les âmes qui se croyaient sœurs
Sont étrangères l'une à l'autre.
Je veux bien le croire pour les âmes, mais certains esprits ne me
paraissent que trop faciles à pénétrer. Je m'énerve à regarder à
chaque page le titre courant pour être certain ou presque de ne point
relire les _Vaines tendresses_. Le caprice de tel détail joli,
Ramassons les bonheurs de la saison dernière
Que dans tous les sentiers nous avons égrenés,
perdu parmi tant de trivialités nettes, ne me console pas des
régiments d'images banales qui, risibles de précision raide,
parcourent lourdement une plaine de tristesse. Et je m'irrite à
rencontrer tant de symboles pauvres qui marchent glose au dos, tant de
_Vases brisés_ moins élégants et de moins gracieuses _Danaïdes_. Les
cœurs des abandonnés, par exemple, sont comparés en quatre vers aux
chiens délaissés, dont quatre strophes nous dirent les ennuis. Chiens
infortunés en les cœurs de qui, paraît-il, «germent» des «fleurs de
mal», tout comme en le cerveau de quelque Baudelaire!