L'œuvre énorme de Rachilde s'effrite d'elle-même en fragment

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

Le Massacre

des Amazones

DU MÊME AUTEUR

Sous le Pseudonyme de HENRI NER

ROMAN

CHAIR VAINCUE (_Épuisé_).

LES CHANTS DU DIVORCE, roman en vers (Ollendorff, éditeur).

CE QUI MEURT, roman social (Fischbacher, éditeur).

L'HUMEUR INQUIÈTE, roman intime (Dentu, éditeur).

LA FOLIE DE MISÈRE, roman d'histoire contemporaine (Dentu,

éditeur).

SOCIOLOGIE

LA PAIX POUR LA VIE (en collaboration avec M. Saint-Lanne).

TRADUCTION

VIE D'ENFANT (en collaboration avec Alphonse Daudet).

_En Préparation_:

AGENTS DE PUBLICITÉ, études critiques sur les critiques

d'aujourd'hui.

HAN RYNER

Le Massacre

des Amazones

ÉTUDE CRITIQUES

SUR DEUX CENTS BAS-BLEUS CONTEMPORAINS

MESDAMES ADAM, SARAH BERNHARDT

MARIE-ANNE DE BOVET, BRADAMANTE, JEANNE CHAUVIN

ALPHONSE DAUDET, COMTESSE DIANE, DIEULAFOY

TOLA DORLAN, JUDITH GAUTIER, HENRI GRÉVILLE, GYP, MARNI

DANIEL LESUEUR, MAX LYAN, HECTOR MALOT

CATULLE MENDÈS, LOUISE MICHEL, MICHELET, CAMILLE PERT

GEORGES DE PEYREBRUNE, MARIA POGNON, RACHILDE

CLÉMENCE ROYER, DE RUTE, SÉVERINE, DUCHESSE D'UZÈS

HÉLÈNE VACARESCO, ETC., ETC.

PARIS

CHAMUEL, ÉDITEUR

5, RUE DE SAVOIE, 5

[Ornement]

LE MASSACRE DES AMAZONES

La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de

perdre le leur... La seconde a été de n'avoir plus le moindre

droit aux ménagements respectueux qu'on doit à la femme. Vous

entendez, Mesdames? Quand on a osé se faire amazone, on ne doit

pas craindre les massacres sur le Thermodon.

J. BARBEY D'AUREVILLY.

I

LA VEILLÉE D'ARMES

Qu'est exactement l'ennemi que je vais combattre? Qu'est-ce qui

constitue le bas-bleu, amazone de la littérature? Je le saurai mieux

après la guerre. J'aurai cherché souvent le point où il faut frapper

pour tuer et je constaterai sans doute que l'endroit vulnérable est

toujours le même. Aux soirs de bataille, je me reposerai à disséquer

quelques cadavres. Parfois,--je l'espère, du moins,--je rencontrerai,

perdue dans l'armée des amazones, telle douce femme qui ne méritera

point la mort littéraire; je la saluerai respectueusement, et, dans un

charme attentif, je l'écouterai causer: les différences constatées

entre elle et le bas-bleu m'aideront à définir cette _chose_.

Mais, dès maintenant, je dois déterminer le sens du _mot_. Il me faut,

avant d'engager les hostilités, un moyen grossier, mais certain et

bien visible, de reconnaître l'ennemi. Peu à peu j'apprendrai mieux sa

tactique et ses mœurs. J'ai besoin de distinguer dès aujourd'hui son

uniforme et son allure ordinaire.

* * * * *

Barbey d'Aurevilly a massacré les amazones de son temps. C'est une

besogne d'assainissement que la vanité de la femme, son psittacisme

naturel et le nombre inondant des brevets supérieurs rend de nouveau

urgente. Elle devra être recommencée souvent. Après le passage

d'Hercule, il fallut nettoyer régulièrement les écuries d'Augias

rebâties et repeuplées.

* * * * *

Comment Barbey d'Aurevilly définit-il le bas-bleu?

«C'est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C'est

la femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la

publicité et dans la gloire... Les femmes peuvent être et ont été des

poètes, des écrivains et des artistes dans toutes les civilisations,

mais elles ont été des poètes femmes, des écrivains femmes, des

artistes femmes... Quand elles ont le plus de talent, les facultés

mâles leur manquent aussi radicalement que l'organisme d'Hercule à la

Vénus de Milo.» Le bas-bleu méconnaît cette nécessité d'histoire

naturelle.

Dans un livre récent de Mme Alphonse Daudet, je trouve une tentative

de définition: «Ce que nous appelons le bas-bleu, la femme se servant

d'un art comme d'une originalité très voulue, en faisant un moyen

d'effet ou de séduction, ou de satisfaction vaniteuse.» Et Mme Daudet

prétend qu'il n'y a pas de bas-bleus en Angleterre, parce que les

femmes écrivains y sont travailleuses et pratiques. Elle ajoute

qu'elles y «restent femmes et très femmes».

Interrogeons un dictionnaire. Littré dit: «Bas-bleu, nom que l'on

donne par dénigrement aux femmes qui, s'occupant de littérature, y

portent quelque pédantisme.»

* * * * *

La définition de Littré manque de précision. Certes, le bas-bleu est

pédant, mais il faut déterminer la nature de son pédantisme et de sa

prétention.

Mme Daudet semble sur un point contredire Barbey d'Aurevilly. Pour

elle, le bas-bleu est un amateur. D'après d'Aurevilly, au contraire,

il «fait métier et marchandise de littérature». Ils se trompent l'un

et l'autre: il y a des bas-bleus amateurs et des bas-bleus

professionnels.

Hommes ou femmes, ceux qui «_font_ métier et marchandise de

littérature» sont des prostitués: je les méprise également. Mais le

bas-bleu, qui peut être méprisable de cette façon, l'est toujours

d'une autre. Qu'il se donne ou qu'il se vende, ce qui lui vaut un nom

spécial, c'est qu'il donne ou vend des apparences et des déceptions.

Il n'écrit pas des livres de femme. Amante ou catin, il s'y refuse. Il

est l'orgueilleuse amazone à qui il faut des victoires et des

maîtresses. Apparente androgyne qui repousse son rôle naturel et,

naïvement ou perversement, fait l'homme. Ange inepte qui se trompe, ou

succube inquiet qui veut à son tour être l'incube.

Ce qui constitue le bas-bleu ou amazone, c'est qu'un léger

développement de ce qui semble viril en elle lui fait croire

qu'intellectuellement elle est un homme. Son ridicule crime cérébral

mérite d'être sifflé comme la ridicule perversité sensuelle de telles

névrosées, muses de ce pauvre Mendès. Balzac définirait le bas-bleu:

«la fille aux yeux d'or de la littérature».

* * * * *

Il y a des hommes,--on les appelle parfois féministes,--qui, pour

s'attirer une clientèle de lectrices, essaient d'écrire en femmes. Ces

déguisés no sont pas moins grotesques que les bas-bleus. En citerai-je

quelques-uns? Nommerai-je ces hermaphrodites: les Henri Fouquier, les

Catulle Mendès, les Marcel Prévost, les Jules Bois, les René Maizeroy?

Je ne puis m'attarder en ce moment à la revue des _chaussettes-roses_.

Mais elles sont les alliées des bas-bleus, et il faudra bien les

massacrer à leur tour.

* * * * *

Eunuques et amazones, bas-bleus et chaussettes-roses, je les hais

également, parce qu'ils contribuent également à tuer une moitié des

lettres françaises, à empêcher l'expression de tout un sexe, à priver

notre époque d'une vraie littérature féminine.

II

PREMIÈRE RENCONTRE[1]

Le hasard, bien méchant parfois, me fait lire en une semaine trois

livres de bas-bleus: _Mater gloriosa_, de Paul Georges; _Joie morte_,

de Jean Laurenty; _Un vicaire parisien_, de Paul Junka. Trois

pseudonymes virils, car l'ambition du bas-bleu est la même que celle

de l'enfant: il veut faire l'homme.

[1] Beaucoup de guerres commencent fortuitement par une

escarmouche qui irrite les deux partis. Ainsi a débuté ce

massacre.

Dans un journal hebdomadaire où je faisais la critique littéraire,

j'étudiai, sous le titre _Bas-Bleus_, trois femmes qui venaient de

publier en même temps. Mon article souleva des protestations et

des encouragements. Mon amour de la bataille s'exalta quand

j'aperçus, derrière les premières troupes rencontrées,

l'innombrable armée des amazones.

Je reproduis presque textuellement cet article. Je ne change guère

que le titre,--trop général pour désigner un simple fragment.

Le hasard eut pour moi quelque attention malicieuse: il diversifia mon

supplice, me fit rencontrer trois variétés assez distinctes de

l'écœurante espèce.

Paul Georges est le bas-bleu naïf et petite fille. Les premières

minutes, on éprouve je ne sais quel puéril et rafraîchissant plaisir à

l'écouter balbutier, et blaiser, et bégayer, et zézayer. Mais il dure

des heures, ce bavardage enfantin auquel, d'abord, on sourit; et on se

sent noyé sous un flux lent d'ennui et d'ensommeillement.

Jean Laurenty est le plus ridicule et le plus fanfaron des bas-bleus.

Elle veut conquérir notre admiration en faisant étalage de pensée et

d'indépendance. Elle essaie le tour de force, elle se baisse pour

soulever des poids de cinquante et de cent kilos, ne soulève rien, ne

se relève même pas. Toute courbée, la main prise dans l'anneau, le

corps prisonnier de la pesanteur, l'inconsciente croit au résultat

parce qu'elle sent la fatigue, et elle réclame «un petit bravo, pour

encourager l'artiste.»

Paul Junka est ce qu'il y a de mieux dans le genre: le bas-bleu qui a

presque du talent.

Et les trois se ressemblent étrangement, frères de laideur.

* * * * *

Le bas-bleu est vaniteux; le bas-bleu est soumis. Tels les hommes qui

font des platitudes pour obtenir la croix _d'honneur_. Car le bas-bleu

réussit à ne pas trop différer des hommes lâches et incomplets, de

ceux dont on dit qu'ils ne sont pas des hommes.

La prétention intellectuelle du bas-bleu et sa soumission d'esprit se

concilient en pédantisme. Paul Georges donne à son livre un titre

latin. Paul Junka cite, toujours en latin, de nombreux passages des

Écritures. La puissance de pensée de Jean Laurenty est faite de

citations, parfois avouées, de Baudelaire, de Pascal et surtout de

Schopenhauer. Les marionnettes qu'elle désire sympathiques lui

ressemblent: un poète, voulu intelligent et séduisant, pousse dans un

fiacre une jeune femme très bien douée, elle aussi, et, pour faire sa

cour, récite: 1º un sonnet de Baudelaire; 2º vingt-sept lignes de

Schopenhauer. Puis il débite une incohérente théorie sur l'anarchie,

et finit par s'excuser d'avoir été un peu «pédagogue.» Mais la jeune

femme se récrie, sincère, et l'accuse de coquetterie. Ailleurs, une

cocotte, causant avec son amant de cœur, s'écrie: «Oh! qu'elle est

profonde, cette rêverie du grand Schopenhauer!» et elle cite seize

lignes. En une page d'un livre précédent, cette pauvre Laurenty

résumait les doctrines des philosophes sur l'absolu. Elle mettait

l'inepte dissertation dans la «bouche de colibri» d'une jeune fille

idéale qui débutait ainsi: «L'absolu, du latin _absolutus_...» Un

certain Fernand Hauser, lamentable journaleux, connu de quelques-uns

pour son ignorance encyclopédique, fut ébloui et attribua à l'heureux

auteur qui possédait un Larousse une «érudition de bénédictin.»

Et, en effet, le bas-bleu sait tout, latin, droit, philosophie,

médecine surtout, un peu comme les filles du quartier des Écoles, pour

des raisons qui peuvent être différentes, qui peuvent aussi être les

mêmes.

* * * * *

Le bas-bleu sait tout, excepté le français. Jean Laurenty nous montre

une mère qui «_rapporte_ sur son fils toute l'exaltation de son âme»

et nous annonce que la «tendresse féminine de Lison s'était

_rapportée_ sur le jeune homme».

Il lui arrive d'employer des mots dont, visiblement, elle ignore le

sens: «Raison et hygiène, voilà le _critérium_ du mariage.» Un mari

s'excuse, auprès de sa femme, d'une infidélité passagère: «Cette

prétendue trahison ne compte pas... Une minute d'emportement; _j'ai vu

rouge!_...»

Le bavardage étourdi du bas-bleu l'entraîne à des Lapalissades: «Et

_pour oublier_, tu viens _chercher l'oubli_...» Elle met toujours deux

verbes au lieu d'un, remarque rarement si l'un est neutre et l'autre

actif. Et elle dit, avec tranquillité: aimer à quelqu'un. «Elle se

reproche parfois de ne pas assez aimer son fils, de trop _aimer_, de

trop penser _à_ Hugues.» «La supplier à genoux d'_abandonner_, de

renoncer _à_ mon enfant.» Je m'arrête. Dans le seul livre de Laurenty,

j'ai copié quatre pages de citations aussi précieuses.

Sauf de rares exceptions, la petite Paul Georges écrit correctement et

banalement. Le style de Paul Junka est moins mauvais, gris et terne

sans doute, mais, dans son anémie, frémissant d'un peu de vie, avec,

çà et là, une trouvaille de mots presque jolie. On y rencontre aussi,

mais plus rarement, la métaphore incohérente: «Ces _araignées_ de

sacristie qui sont la _lèpre_ de l'église;»--l'incorrection: l'abbé

n'est point coupable, «mais je l'_en_ aurais cru»;--la préciosité

prétentieuse: «Les moindres paroles» des fiancés «semblaient coulées

dans le miel emprunté à la lune prochaine.»

* * * * *

La Palisse dirait: «Si le bas-bleu est un homme, c'est un homme

impuissant.»

La femme n'est guère capable que de petites choses et de jolis

détails. J'ai montré que, même dans cet étroit domaine, son attention

est souvent en défaut. Indiquerai-je qu'elle est inégale à la plupart

des matières, incapable de délimiter nettement un sujet et de composer

un livre? Ah! si j'avais la place!...

Le bavardage de Laurenty n'a pas de sujet. Ça commence par la ruine du

notaire Bardalys, ça finit par la vérole de son petit-fils; entre les

deux catastrophes, des anecdotes sans intérêt et sans unité. Si,

pourtant, une unité de sentiment, faux et mal joué: Laurenty ne

reconnaît que l'amour sensuel, et elle le déclare décevant, et elle

l'injurie, le plus souvent avec des paroles de Schopenhauer, parfois

avec des phrases à elle, toutes gargouillantes de je ne sais quel

lyrisme hystérique. Athée du sentiment, insatisfaite par la sensation,

elle reste de longues heures, agenouillée devant le dieu Phallus, à

cracher des blasphèmes[2].

[2] Je fais de la critique et je ne parle jamais que d'attitudes

littéraires. Cette déclaration superflue, il me convient de la

formuler, une fois pour toutes, à l'occasion de Jean Laurenty

qui, me dit-on, n'a ni frère ni mari. Mais j'autorise, de grand

cœur, frères et maris à l'oublier, si ça peut leur faire

plaisir.

Paul Georges hésite entre l'étude de caractère et l'étude de mœurs:

elle ne prend aucun des deux lièvres. L'Agrippine bourgeoise qu'elle a

voulu peindre est manquée, molle et fuyante. _Mater gloriosa_ nous

conduit parmi les politiciens. Et, certes, les toutes petites

intrigues qu'on décore aujourd'hui du nom de politique pourraient être

comprises par une femme. Mais Paul Georges est une fillette. Ses

hommes politiques sont vertueux, ineffablement: ils rendent les

millions volés par beau-papa. On voit que nous sommes loin de la

réalité contemporaine.

Madame Paul Junka a des qualités presque solides et elle a su choisir

son sujet. Elle nous fait pénétrer dans le monde si efféminé du clergé

parisien. Et elle les connaît bien, et elle les pénètre jusqu'au fond,

ses vicaires et ses curés. Malgré beaucoup de lacunes et de

faiblesses, son livre m'a fait plaisir par sa documentation abondante,

par la finesse de sa psychologie et même par cette vie frêle du style

que je signalais tout à l'heure.

Car le bas-bleu n'a pas la puissance de construire une œuvre large.

Mais si à quelque apparence de talent il joint un peu de bonheur, il

lui arrive d'écrire un livre incomplet et intéressant.

* * * * *

Qu'on ne m'accuse pas de mépriser la femme, parce que j'ai dit à telle

déguisée: «Beau masque, ta barbe est postiche.» La femme a peut-être

d'autres mérites que celui de porter la barbe.

III

LES CYGNES NOIRS

L'amazone a toutes les prétentions. Non seulement elle fait la bête

pour vouloir faire l'homme; souvent elle devient je ne sais quel

animal de cauchemar, monstrueux et irréel, parce qu'elle s'efforça

d'être un homme extraordinaire, d'une invraisemblable unité,

idéalement et continûment sublime, ou continûment et idéalement

pervers. Le bas-bleu tient à nous montrer: 1º une virilité; 2º des

ailes d'aube ou de ténèbres. Il est ange ou démon.

Je dis trop peu. Il y a neuf chœurs des anges et les satans se

comptent par millions. Le bas-bleu ne saurait être chose si commune.

Chaque hystérique de la Salpêtrière se vante d'offrir un cas

particulier,--qu'elle simule presque toujours. Le camp des amazones

est la Salpêtrière de la littérature. Il contient de quoi étonner

tous les matins les Charcot de la critique, ces charlatans ahuris.

Je souris des clowns de l'hystérie; je ne vois pas dans leurs

contorsions voulues et dans leurs grimaces calculées des attitudes de

la nature ou des laideurs persistantes. Seuls, les naïfs croiront que

vous ne ressemblez pas à tout le monde, Mesdames. Je ne me laisse

point prendre à vos simagrées; et j'étudie sans émotion vos horreurs

de surface et de jeu.

Je sais que tout bas-bleu tient à passer pour oiseau rare, de couleur

inédite ou presque dans sa race: merle blanc ou cygne noir. Je sais

aussi que le petit animal, remarquable par sa seule vanité, est

presque toujours de la couleur ordinaire. Ces dames teignent leur âme

avec plus de soin que leurs cheveux. On connaît l'histoire du merle

blanc que Musset étudia de trop près. Examinons--de plus loin--deux

cygnes noirs.

* * * * *

Voici Jane de la Vaudère, couveuse des _Sataniques_ et des

_Demi-Sexes_. Tu as changé de teinture, gamine. Tu fis jadis des

strophes très blanches, oh! si blanches: en rayons d'étoiles,

disais-tu; en verre filé, je m'en souviens. Et la liste de tes livres

m'apprend que tu restes honorée d'un accessit à l'école où les singes

verts récompensent les vieux enfants. Un de tes recueils innocents

fut «mentionné par l'Académie française».

Aujourd'hui, le poète manqué s'imagine écrire en prose. Notre ange

raté se déguise en démon et imite un titre de Barbey d'Aurevilly. Puis

il s'aperçoit que Marcel Prévost, qui singe les hommes par le costume

et les femmes par l'écriture, est plus à sa portée. Le demi-penseur

Dumas observa le demi-monde; le demi-écrivain Prévost découvrit les

demi-vierges; Jane de la Vaudère, bête complète, nous apporte les

_Demi-Sexes_.

Çà et là, dans la platitude et l'insignifiance des _Demi-Sexes_, une

phrase arrête, ridicule autrement que les autres, grotesque par son

entourage, par son inopportunité, mais qui, isolée, aurait de la force

ou de la grâce. Elle est copiée, tout simplement. Un des derniers

romans de Guy de Maupassant par exemple, _Notre cœur_, a été

vaillamment pillé. J'aime mieux juger Jane de la Vaudère sur les

pauvretés plus à elle des _Sataniques_. Là, sauf erreur, elle a pondu

et couvé.

Les promesses raccrocheuses de titres qui ressemblent à de gros

numéros ne suffisent pas toujours à cette matrone de lettres. Elle y

ajoute parfois une couverture excitante: sorcière nue à cheval sur son

balai; chat noir qui vient frôler la peau; plus loin, le bouc qui

attend. Le miché imbécile qui se laissera attirer par toute cette

parade polissonne et qui montera au salon entendra des naïvetés de

petite fille: banales histoires de revenants ou allégories comme on en

«rédige» au Sacré-Cœur. Écoutez la dernière satanique. Ça s'appelle

_la Mystérieuse_. Une femme est aimée d'un homme. Des années passent

sans altérer sa puissante beauté. Mais enfin elle vieillit, et

même--je puis vous certifier cet événement étonnant--elle meurt. Voilà

toute l'histoire de la Mystérieuse. Et le mystère? demandez-vous.

Allons, puisqu'il le faut absolument, je vous dévoilerai l'affreux

satanisme. Cette femme, frémissez d'horreur! cette femme n'était pas

une femme: c'était... l'Illusion.

Seront-ils assez volés, les bons potaches qui monteront chez la

satanique parce qu'elle a promis dans la rue: «Je serai bien

cochonne!» J'avoue d'ailleurs que, parfois, elle y met un peu plus de

bonne volonté. Seulement, voilà, elle a beau faire: elle ne sait pas,

la pauvre petite.

J'ai regardé trop longtemps ce premier cygne noir et, je vous le dis

en confidence, ça n'est pas noir, ça n'est pas un cygne; c'est une

oie.

* * * * *

Si je voulais faire un groupe de madame de la Vaudère et de Rachilde,

je montrerais la petite Jane à genoux, admiratrice, balbutiant, en

grande émotion hésitante, les mots: «Maître!... maîtresse!...»

cependant que Rachilde, droite, méprisante, hausserait la tête en un

orgueil qui ne serait pas tout à fait grotesque.

Car Rachilde a reçu des dons considérables et, malgré les

circonstances déformantes et enlaidissantes, elle conserve de beaux

restes.

Rachilde a le malheur d'être perdue au milieu des petites-maîtresses

du _Mercure de France_. Il fallait un mâle à toutes ces parfumées.

Rachilde, plus virile que ces chaussettes-roses, fut condamnée à être

l'homme de la bande, le pacha du harem.

Malgré le rôle burlesque qui lui est imposé, il y en a de plus

ridicules dans sa troupe.

* * * * *

Rachilde a cette éloquence passionnée, abondante, quoique faite de

cris rapides et sans suite, qui est le fond de beaucoup de talents

féminins. Le génie de la femme semble surtout lyrique; je veux dire

puissant, mais court et désordonné.

La femme, même supérieure, s'ignore presque toujours elle et les

limites de ses forces. Bavarde, elle prend l'abondance verbale pour la

fécondité mentale et elle aspire à produire des œuvres longues. Voyez

plutôt Catulle Mendès et ses inepties diffuses.

Certes, Mme Rachilde est moins femme que Mendès: elle a beaucoup

moins de souplesse, un peu moins de verbosité, peut-être aussi un peu

plus de solidité et de pensée. Mais elles ont des points communs:

perversité réelle et pose de perversité; imagination amusante parfois,

souvent absurde; romantisme fougueux dans le mot, dans la phrase, dans

la composition. Catulle m'apparaît la souillon de Hugo. Rachilde, déjà

à moitié folle avant la rencontre de cette poésie trop forte pour

elle, coucha peut-être une nuit entre Edgar Poë et Baudelaire.

J'espère mieux pour leur prochaine existence: je rêve Mendès femme de

Rachilde.

* * * * *

L'expression, chez Rachilde, est souvent évocatrice. Elle excelle à

certains tableaux moitié de réalité, moitié de cauchemar et telles de

ses pages sont des puissances frissonnantes, quoique l'artifice

toujours soit visible. Il lui arrive de nous secouer d'une émotion

brusque, presque mélodramatique et pourtant presque poétique.

Même les subtilités de sa pensée, indifférentes le plus souvent, ne

sont pas toujours absolument méprisables.

Mais pourquoi cette lyrique sombre, qui pourrait écrire de belles

proses concentrées, s'applique-t-elle à fabriquer des romans? Je

préfère ses contes, encore qu'ils soient des imitations trop directes

et trop vides d'Edgar Poë. Je crois que j'aimerais tout à fait--si

elle les essayait aujourd'hui, avec son talent formel, assoupli et

fortifié--de courtes proses où elle chanterait «tout le cynisme naïf

de sa nature de poète»; où elle dirait «de quelles haines se forme

l'amour»; où tout serait «lourd, violent, et cependant d'une

merveilleuse perversité de tons;» où parfois elle courberait

«au-dessus de la complication des odeurs artificielles et des gestes

de comédie, l'exquise simplicité d'une branche de mimosa».

Hélas! la dernière histoire qu'elle nous conte, _les Hors Nature_, a

près de quatre cents pages de texte compact, et quelques morceaux

joliment pervers sont reliés par la plus puérilement perverse de

toutes les fables. Je n'ai pas le courage d'analyser cette corruption

délayée d'une œuvre célèbre où René, au lieu d'avoir une sœur, a un

frère. Ce long rêve d'inceste unisexuel est déplaisant et nullement

troublant.

La composition du livre ne vaut pas mieux que sa conception générale.

C'est plein d'épisodes inutiles, dont quelques-uns, mis à part,

seraient intéressants. C'est plein aussi de détails ridicules. On y

voit des gens embrasser les étoffes trop fort et «_sombrer_ jusqu'au

spasme en pleine illusion». On y méprise des femmes, mais on y couche

avec leur chevelure coupée. Un frère sublime dit à une petite

servante: «Cesse de résister à mon frère, et je t'épouse, et je

t'apporte, avec le titre de baronne, trois millions de fortune.»

Naturellement, la petite servante, peu éblouie, repousse titre et

fortune. Elle cède pour la seule joie de céder. Puis, elle se venge en

brûlant le château dont elle ne voulut point être souveraine, et

l'homme dont elle refusa le nom, et l'homme dont elle accepta le

baiser. Je crois que, sans l'affolement d'un large édifice à

construire, Rachilde éviterait plusieurs de ces sottises. Amusant

sculpteur de statuettes, pourquoi refais-tu l'architecte?

Ah! la mode est au roman, et essayez d'écarter une femme de la mode!

L'œuvre énorme de Rachilde s'effrite d'elle-même en fragments, dont

quelques-uns restent debout dans notre esprit. Il y a de jolies choses

dans ces ruines. Il y a aussi une uniformité noire, ennuyeuse et trop

voulue.

* * * * *

Oui, Rachilde, vous êtes un oiseau rare; oui, vous êtes un cygne noir.

Mais pourquoi vous imaginez-vous réaliser une harmonie supérieure en

vous faisant cirer le bec et les pattes?

IV

UNE POINTE EN FRANCO-RUSSIE

L'âme féminine est poétique: elle a la nostalgie du nouveau, de

l'étrange, de l'inexploré. L'esprit féminin est superficiel, se laisse

prendre aux apparences et aux décors, admire volontiers dans le

rastaquouère un aventurier, dans l'aventurier un héros, dans le héros

un dieu. Leur âme noblement inquiète fait les femmes curieuses; la

futilité de leur esprit rend leur curiosité trop facile à amuser.

Heureusement, rien ne les satisfait. Hélas! tout les occupe.

Tant que l'homme n'a pas compris l'étranger, il le considère comme un

barbare. L'absence ou la forme différente des «hauts-de-chausses», les

mœurs étonnantes, les habitudes inouïes, tout le trouble et l'épeure:

il se demande si l'âme est bien la même ici; il craint d'avoir à

combattre une pensée contradictoire, à lutter pour la vie mentale. Il

s'effare devant le mystère. La femme ne sent pas ce qu'il a de

terrible pour l'esprit qui, bientôt peut-être, en sera élargi, mais

qui d'abord en est comme annihilé. Il y a là une douleur d'enfantement

qu'elle semble ignorer. Peut-être a-t-elle, à chaque rencontre

nouvelle, le sentiment immédiat et rassurant de l'unité profonde des

âmes. Elle laisse ses yeux jouir de l'aspect nouveau, et le sourire de

son esprit caresse l'étranger, comme sa main caresse l'animal

mystérieux et familier. Elle est une de ces fleurs qui surnagent sur

les eaux, imagination flottante et tranquille, espoir toujours ouvert.

Et elle manifeste des admirations faciles, et elle exprime

d'enfantines explications qui nous font sourire d'abord. Mais les mots

souvent répétés prennent pour l'homme aussi force d'idées, et elle

nous accoutume au monstre, nous fait croire avant l'heure que nous

avons compris. La femme est l'ennemie du doute provisoire, et sa

rapide intuition qui devine et qui se trompe au petit bonheur, mais

qui affirme, toujours décisive, nous pousse, nous bouscule, rend

impossible la sage suspension du jugement. Quand il s'agit de

doctrines abstraites, elle nous suit: les bas-bleus d'aujourd'hui ont

pour le pessimisme la tendresse des esthètes de la précédente

génération. Quand il s'agit de personnes ou d'objets lointains, elle

nous précède, nous appelle, nous attire à ses préférences.

Mme de Staël aima l'Allemagne et la fit aimer. L'humeur paresseusement

voyageuse des femmes se réjouit aujourd'hui à l'exotisme de Loti et

entre pour beaucoup dans l'actuelle russophilie. Mme Adam, initiatrice

politique, et M. de Vogüé, initiatrice littéraire, ne se fâcheront

point de n'être pas considérées tout à fait comme des hommes.

Le mouvement de la France vers la Russie a des formes et des causes

complexes. Il me semble, jusque dans ses apparences politiques les

plus raisonnées, imaginatif et sentimental: bien féminin.

Mais je n'ai pas le temps de faire de la psychologie ethnique. Je

reviens en hâte à mes amazones. J'en ai rencontré trois ou quatre qui

causaient de la «sainte Russie»: d'où mon bavardage.

* * * * *

Henry Gréville est une grande fabrique de romans russes et autres,

monotones même pour les sommeillants lecteurs de nos plus antiques

revues. Je ne m'occuperai guère d'elle. A ses débuts, elle fut honorée

d'un article plutôt bienveillant de Barbey d'Aurevilly. Un peu effrayé

de la «grêlante rapidité» avec laquelle les premiers livres de Mme

Gréville tombaient sur les lecteurs, tout en signalant «la fadeur et

la fadaise» des sujets, il se laissait entraîner pourtant à des

louanges. Il était séduit par ce qui restait de féminin en ces

printanières écritures, se félicitait de rencontrer seulement un

«bas-lilas». Mais il s'effrayait pour bientôt, sentant poindre le

«bas-bleu dans toute sa ridicule laideur». Les prévisions pessimistes

se sont réalisées au point de rendre étonnants, malgré ce qu'ils ont

d'inquiet et de tremblant, les éloges.

C'est par leur beau moment qu'il faut juger êtres et choses. Il

convient de regarder dans leurs jolis portraits d'autrefois les femmes

vieillies et de lire dans leurs premiers livres les écrivains qui

depuis se sont industrialisés. Je renvoie donc à l'article de Barbey

d'Aurevilly et à _Dosia_, qui ne vaut pas tous les applaudissements du

critique trop indulgent ce jour-là, mais qui est un roman frêle et

frais, gracieux et spirituel suffisamment, digne de faire oublier,

sinon pardonner, l'abondant fatras qui a suivi.

* * * * *

Si personne n'a parlé d'une certaine Camée qui vient de publier _Un

amour russe_, ce n'est pas une raison pour que je bavarde longuement

autour de ce vide. Son livre est l'histoire, très nouvelle, des amours

d'un précepteur avec la mère de ses élèves. Vous pouvez traduire le

«russe» du titre par capricieux. Car la maman, sous prétexte qu'elle

est Slave, accomplit les plus naïves extravagances. C'est une gamine

mal élevée que Camée a fabriquée, sans doute, avec des souvenirs

puérils, à qui elle a donné de l'âge et deux enfants sans rien

modifier au caractère boudeur et violent. Une sorte de duc de

Bourgogne femelle que la vie,--plus puissante pourtant que

Fénelon,--n'a pu apaiser. Camée cherche avec candeur le secret des

sottises qu'elle lui attribue «dans le caractère slave particulier

greffé sur le caractère général féminin». Cette ligne, qui me dispense

de juger l'écriture, n'est pas même une apparence d'explication, car

le précepteur, Français, sans excuse de féminisme ou de slavisme,

n'est pas moins absurde que sa maîtresse. Voulez-vous comprendre les

gestes anguleux et criards de vos marionnettes, ô mélodramatique

Camée? Deux mots suffisent: vous êtes restée une toute petite fille,

et vous avez étudié la vie dans les livraisons qui, pour dix centimes,

donnent aux enfants comme vous une image et une bonne tartine de roman

au miel ou à la moutarde.

* * * * *

Marguerite Poradowska est bien supérieure, mais je lui garde rancune

d'une déception. Les quarante premières pages de sa _Marylka_ m'ont

charmé. Les Slaves que j'y rencontrais n'étaient plus ces Russes dont

on nous obsède, mais de braves Polonais qui, à force d'être oubliés,

me semblaient tout nouveaux. Et les portraits me donnaient une

impression de vérité originale. «Tour à tour rêveurs mélancoliques et

passionnés fougueux», ces gens-là agissaient en grands enfants

généreux; leurs gestes, nécessaires et inattendus, exprimaient, en

brusques éclats, des sentiments de toujours. Telle de leurs violences

me paraissait poétique et logique comme un incendie qui couva

longtemps, deviné par de vagues inquiétudes et d'hésitants

pressentiments, et qui, tout à coup, surgit, catastrophe inévitable et

spectacle merveilleux. Je m'étonnais même que cet écrivain vivant,

personnel et vrai, eût vu deux de ses livres couronnés par les

vieillards verdâtres dont la Morgue porte le nom prétentieux

d'Académie française. Hélas! j'ai trop compris ensuite le déshonorant

succès. Le roman bientôt arrive, intrigue indifférente lue mille fois,

et les nécessités de la pauvre fable faussent et banalisent les

caractères. Le style même perd peu à peu sa vie capricieuse et jolie,

marche égal, somnolent, sur la grand'route grise et plate de la

perfection académique.

* * * * *

Cécile Cassot montre alternativement son impuissance dans toutes les

espèces du roman; à son comptoir vous trouverez un grand assortiment

de rossignols ridicules feuilletons, illisibles romans historiques,

idylles naïves,--oh! oui,--où les paysannes reprochent aux paysans

d'«éluder» telle «réponse directe.» Malgré sa virilité, cette amazone

a, comme beaucoup d'autres, l'abondance fade et dégoûtante. Elle

me fait penser à quelque paradoxale brebis,--suis-je poli

aujourd'hui!--qui répandrait partout sur son passage des flots de

petit-lait.

Cette Cassot possède, à un degré éminent, toutes les admirables

qualités du bas-bleu. Elle a, autant que n'importe quel orateur

politique, le génie de l'imprécision. Le bavard précipite les premiers

mots qui se présentent et, comme les petits germes de pensée qu'il

expulse ne sont encore que de vagues gélatines, il a peut-être raison

d'exprimer au hasard ce banal inexprimable. J'applaudis Cécile chaque

fois qu'elle déclare que «c'est un non-sens» d'aimer celui-ci ou

celle-là, et je fus charmé le jour où elle entendit une «voix

métallique» qui «contenait des grondements intempestifs».

Le génie du pléonasme est aussi pour beaucoup dans la puissance des

bavards. La Cassot ne dit guère: «Cela ne se pouvait pas» sans

ajouter: «Cela ne pouvait pas être.» Elle écrit avec sérénité: «Tes

ennuis, je les éprouve, puisque je les partage.» Elle m'amuse surtout

quand elle s'applique: «Ma pensée ne serait-elle pas toujours

maintenant suspendue au point d'interrogation que je ne cesserais de

me poser?» Malheureusement elle oublie de renverser le point

d'interrogation, à l'espagnole, pour mieux figurer le crochet à

suspendre les pensées de toutes les larves céciliennes. Et pourtant le

point d'interrogation inspire toujours cette fille d'Eve: «Il ne

cessait de retourner en tous sens le point d'interrogation qui restait

muet comme le sphinx accroupi sur le tombeau égyptien.» J'ai noté ces

quelques traits, avec beaucoup d'autres, dans _la Fille d'un

assassin_, livre émouvant et profond où tout arrive au hasard et où

chaque personnage, chaque fois qu'il doit agir, change de caractère.

Et Cécile Cassot, ingénieuse philosophe, conclut de ses propres

incohérences qu'«il y a une destinée» qui «à un moment donné», fait

«entendre sa voix à celui qu'elle veut perdre ou protéger».

Les pauvres tentatives de Cécile vers tous les genres me permettaient

de la jeter dans ce chapitre ou de l'épingler dans toute autre boîte

de ma collection, ou de la laisser tomber parmi les déchets. L'honneur

de coudoyer la petite Camée, elle le doit à la poétique Yvana, jeune

Russe que le comte de Moussac acheta à des Bohémiens, et dont la

Cassot nous conte l'histoire sous ce titre: _Comment ils l'aiment_.

Cécile admire haineusement cette femme fatale et incompréhensible,

«toujours sur la brèche du caprice», «petite âme de Slave à la fois

cruelle et dominatrice», «figure muette sans écho», qui «devait planer

comme une ombre» et qui «avait dû boire le lait d'une tigresse».

Sachez encore qu'elle «possédait un immense orgueil, prêt à damer le

pion» même à l'orgueil nobiliaire, et que «le comte avait en elle à la

fois un camarade, un ami, un bouffon, une fille et une compagne».

Madame Cassot, qui dut être, j'imagine, une institutrice au style

incorrect et aux manières timides, s'effare devant cette «nature

violente, emportée», et conclut le portrait par cette ligne infiniment

instructive: «Cette fille, c'était l'inconnu.»

* * * * *

Hélas! il y a le Slave conventionnel, comme il y a l'Anglais de

vaudeville ou l'Italien romantique, et les romanciers de tous sexes,

hommes, femmes ou suisses, Barbey d'Aurevilly, Henry Gréville ou

Cherbuliez, le font parader avec joie, parce que, paraît-il, sa

psychologie ondoyante supprime l'impossible et l'invraisemblable. Le

Slave de convention se divise en deux types principaux: le Polonais,

très en dehors, Gascon de l'Orient; le Russe, dont la folie est plus

rêveusement inquiète. Les deux arbres sont bizarres et indéterminés,

le premier surtout par les découpures inattendues de ses feuilles,

toujours agitées et bruissantes, le second plutôt par les bizarreries

sinueuses de la multiple et divergente vie souterraine de ses racines.

Inutile de dire que la mode actuelle est au russe.

Les deux types sont également commodes, permettent toutes les

fantaisies, excusent toutes les extravagances, autorisent à donner

comme vraies les plus ineptes imaginations du roman d'aventures

héroïques et du roman d'aventures psychologiques. Voici des gens dont

l'âme semble un peu différente de la nôtre et dont les gestes

s'agitent autrement. Les superficiels déclarent indépendants de toute

loi les phénomènes dont ils ignorent la loi et en attribuent la

surprenante apparition au hasard ou au caprice. Les mots caprice ou

hasard sont d'orgueilleux refus d'explication et une façon

présomptueuse d'attribuer aux choses l'ignorance de notre esprit. Mais

le physicien n'affirmera jamais qu'un fait s'est produit sans cause ou

que n'importe quelle cause peut être suivie de n'importe quel effet.

Nos prétendus psychologues sont plus hardis.

Et les types conventionnels, créés par notre ignorance qui croit

savoir, peuvent être amusants à quelque degré: héroïques dans Barbey

d'Aurevilly comme des cuirasses vides que ferait cliqueter un ouragan;

saugrenus et bêtes dans Cherbuliez comme des costumes de carnaval

qu'un bourgeois de Genève voulut dessiner élégants; gentils parfois

dans Henry Gréville comme des femmes presque spirituelles qui

papottent presque ivres. Dans Camée ou dans Cécile Cassot ils effarent

par la platitude de leur fantaisie et l'ordinaire de leur imprévu.

Comment s'intéresser à des marionnettes dont les gestes sont si

gauches, si mesquins et mous, si dépourvus de signification?

* * * * *

Madame Tola Dorian, qui est Slave, a essayé de nous expliquer sa race.

Des nouvelles peu lisibles, commentées d'une prétentieuse préface,

veulent nous dire _l'Ame slave_, et on nous promet d'autres nouvelles

qui étudieront les _chevaux russes_. Car madame Dorian a cette

élégance cosaque d'aimer littérairement le cheval. Elle nous informe

que son dernier petit livre, _Félicie Ariescalghera_, fut écrit au

«chalet des chevaux». Je lui ferai sans doute plaisir et j'accomplirai

un devoir en posant la candidature à la gloire du vers où nous

émeuvent simultanément

Les sanglots des Christs... le mutisme des chevaux.

Nous ignorons encore le secret des discrets chevaux tusses, et il faut

nous contenter des révélations sur l'âme slave. Or l'âme slave,--la

préface nous l'affirme et les nouvelles croient nous le

démontrer,--l'âme slave, c'est de l'eau. Marguerite Poradowska, se

souvenant peut-être de la Dorian, qu'elle vaut mille fois, mais que

son snobisme doit respecter sous deux prétextes (Tola Dorian est

presque célèbre et elle pourrait signer princesse Mertchersky),

applique à une de ses héroïnes le vers de Slowacki:

O flot... flot infidèle, et pourtant si fidèle.

Je songe au «Perfide comme l'onde», et je me demande si les hâtifs

donneurs d'explications auraient raison et si l'âme slave serait

particulièrement féminine.

Je n'en crois rien. Tolstoï, Dostoiewski, combien d'autres encore,

m'apparaissent singulièrement plus virils que nos chaussettes-roses,

aussi virils que les plus puissants de nos hommes. Mais il est commode

à notre paresse de déclarer mystérieux la femme et le Slave. Et je ne

m'étonne pas qu'une femme soit flattée d'être un mystère «greffé» sur

un mystère. La petite vanité des Tola Dorian et l'inertie

intellectuelle des Camée échangent des sourires bienveillants.

Je n'essaierai point de définir l'âme slave. Question trop éloignée de

mon sujet, et que je n'ai guère étudiée. Les Cassot ou même les Henry

Gréville ne me seraient pas d'un grand secours pour la résoudre.

Je vais continuer, modeste, ma tentative de déterminer un peu l'âme et

l'esprit d'une certaine femme slave, l'âme et l'esprit de Mme Tola

Dorian.

* * * * *

Mme Dorian est une Slave singulièrement francisée: elle habite Paris;

elle y dirigea un théâtre; elle emploie notre vocabulaire et daigne

quelquefois obéir à notre syntaxe. Et elle s'est bizantinisée à la

fréquentation admirative de nos plus prétentieux esthètes. Elle

habille sa pensée, comme une icône, de vêtements lourds, surchargés

d'ors, sans grâce, qui lui semblent somptueux et qui sont grotesques.

Elle tient trop à émerveiller pour ne point faire rire. Elle s'est

germanisée aussi à la lecture de Schopenhauer,--que, décidément, nos

actuels bas-bleus vengent bien du dédain de ses contemporaines,--et de

Mme Ackermann. Elle est complexe et artificielle, toute en jeux de

surface, pauvre Isis faite de voiles abondants, de roides broderies

dressées autour de rien.

Je m'arrête et je me calme. Irrité par les inepties des _Roses

remontantes_ et de _Félicie Ariescalghera_, je viens d'être injuste

pour les _Vespérales_. C'est bien mauvais aussi, les _Vespérales_,

presque jusqu'à la fin. Mais la dernière pièce gronde une révolte

noble et qui ne manque pas de puissance. Le poète (car ici, mais ici

seulement, Tola Dorian mérite ce titre) s'adresse à Ishmaël, fils

d'Agar et d'Abraham, chassé au désert par son père:

Tes fils, pareils aux fils des louves et des merles,

Ne gardent pas le souvenir de leurs berceaux:

Ils ignorent la terre où dormiront leurs os:

Ta race est un collier d'où s'égrènent les perles

Qui roulent sur le sable, ou sombrent sous les flots.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le mur de leur orgueil est l'horizon sans borne

Dont leur âme est l'oiseau superbe et plein de cris.

Père des sans-famille et de ceux que l'on chasse

De peur de voir leurs yeux braqués sur les clartés,

D'entendre leurs clairons creux, emplis de menace,

--Josués de nouveaux Jérichos,--quoi qu'on fasse,

Sonner l'écroulement des fétides cités;

Viens nous frayer, ô Toi, maudit par les Ancêtres,

Enfant d'Agar, superbe esclave, égal aux rois,

Des sentiers inconnus vers des plaines sans Maîtres,

O Pasteur du troupeau libre et puissant des Êtres

Que jamais n'effleura nulle honte et nul poids.

Malgré la construction peu aimable de la dernière période, malgré ces

vocatifs inharmonieusement dispersés, chevaux attelés devant la

charrette, attachés derrière, montés dedans; malgré des termes

impropres, et de malheureuses recherches d'effets (quelle absurde

antithèse que ce «_troupeau_ libre et puissant!»): j'admire le

mouvement lyrique et certains détails de cette pièce. Et je m'élance à

des espoirs, vite déçus, quand j'entends d'autres cris de révolte:

Tola Dorian ne retrouve jamais cette éloquence directe et cette

poésie simple. Partout ailleurs, elle s'amuse à d'irritantes

subtilités de pensée, de vocabulaire ou de rythme.

Si elle se disait avec moins de prétention et de recherche, je crois

que Mme Dorian nous intéresserait aussi par certains accablements

mélancoliques. Ici je ne puis rien citer à l'appui de mon sentiment:

cette tristesse, que je crois deviner sincère et d'une nuance un peu

nouvelle, je ne la trouve nulle part exprimée sincèrement. Toujours le

cabotinisme des mots choisis pour leur étrangeté, des phrases tordues

en poses impossibles, des allitérations cliquetantes. Car cette

éphémère directrice de théâtre fut toujours cabotine, ne permit guère

à ses douleurs les plus senties de s'exprimer spontanément. Ses vers,

qu'elle offre pieusement «_aux Mémoires de ce qui ne fut pas_», ont

presque toujours la profondeur limpide de la dédicace.

Souvent ils coulent puérils et brillants en litanies interminables,

hérissées de majuscules, colliers dénoués de verroteries grossières,

aux formes bizarres, mal arrondies. Naturellement, il ne faut chercher

aucune pensée dans les pièces composées de la sorte. C'est un

cliquetis de mots singuliers, un chatoiement de rythmes

étranges:--capharnaüm de clinquants, de cailloux rares, de perles

fausses, au milieu desquels joue un enfant barbare.

Voici deux des musiques rauques et une des pauvres flûteries dont se

réjouit l'enfant barbare. Recueillez pieusement ces précieuses

allitérations:

Sans flux et sans reflux, ton flot déferle et roule.

Par bonds et par rebonds se cabrant, ta marée.

Endormi sous sa houle, Endormeur il roucoule.

Cueillons encore un hémistiche harmonieux et «une rose jaune or» et

laissons-nous attrister ou égayer par un ciel «livide et vide de vie».

Parmi ce mauvais trop travaillé signalerai-je des négligences? Dans la

même strophe où Mme Dorian fait avec raison le mot «sentier» de deux

syllabes, pourquoi en accorde-t-elle trois à «chantier» et à

«altier».--Elle a le soin louable d'ajouter un errata à son dernier

recueil. J'y trouve cette indication:

«Page 25, 7e vers, _au lieu de_:

Sa rumeur murmure effrénée

_Lisez_: Sa rumeur mugit effrénée

Je cherche le 7e vers de la page 25 avec la ferme volonté de faire

mugir cette rumeur qu'un goût trop vif pour l'allitération fit accuser

de murmurer effrénément. Et je trouve, non sans stupéfaction:

Tonne la rumeur effrénée.

Ces petits détails,--que je pourrais trop facilement multiplier,--ont

leur signification cruelle. Les livres de Tola Dorian donnent tout à

l'effet: ce sont des femmes pauvres qui se couvrent de fausses

bijouteries et qui ne soignent pas leurs dessous.

V

ANGLOMANIE

Je rencontre deux femmes dont les livres sincères nous offrent

noblement deux âmes féminines. Le plus souvent, je m'abandonne au

charme de relire des pages exquises. Parfois je m'inquiète d'un

problème. D'où vient que ces deux femmes d'élite manifestent un goût

commun pour l'Angleterre? La rencontre est-elle fortuite? Ou le pays

qui plaît tant au snobisme de Paul Bourget doit-il attirer décidément

toutes les femmes de valeur?

Mme Alphonse Daudet publiait l'an dernier de très sympathiques notes

sur Londres. Elle y déclarait: «J'aime l'Angleterre pour la grandeur

de ses traditions, son activité, son intelligente curiosité des autres

peuples, même la largeur d'idées que les colonies nombreuses étendent

autour d'un pays; pour le parti qu'elle a su tirer d'un climat

triste...» Max Lyan ne nous dit pas pourquoi elle aime l'Angleterre

qu'elle n'a jamais vue mais dont elle a lu tous les livres. Seulement

son amour se manifeste à tout propos et hors propos. Le jeune

méridional qui raconte la _Fée des Chimères_, est honoré de vagues

parents londoniens et du prénom de James. Et Max Lyan, qui écrit

d'ordinaire avec une précision éloquente ou souriante, fait d'une de

ces fermes du Midi dont les habitants ne vivent guère qu'au dehors un

«home aimé» ou un «home protecteur».

* * * * *

Mme Daudet se trompe sur les motifs de son amour pour l'Angleterre.

Les meilleures de nos intellectuelles y aiment un pays de pensée et de

respectabilité, un pays où la vie s'enferme dans le home et où les

sentiments se recouvrent d'un aspect froid et poli, glacis de pudeur;

un pays de vie intérieure intense et rêveuse. Elles aiment,--jusque

dans Sully Prudhomme, que Mme Daudet imita, à qui Max Lyan emprunte

des épigraphes,--une certaine poésie anglaise d'un gris nuancé et

psychologique. Elles aiment le roman anglais dont les défauts de

composition ne sauraient choquer les femmes, même de race latine,

intéressées facilement au détail, peu aptes à embrasser les ensembles.

Elles aiment une certaine philosophie anglaise et tout ce qui s'y

manifeste de pratique et de minutieux: l'observation des petits faits,

la facilité à s'en satisfaire, les préoccupations morales, l'absence

d'inquiétude métaphysique.

Le massacre des amazones: études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains · 第 1 / 14 段