En faisant les cent pas dans l’unique allée de mon jardin, je suis
frappé du peu d’insectes qu’il y a cette année. Toutes les larves qu’ont
détruites en avril le pinson, la fauvette, le loriot, le merle, le
rossignol eussent répandu cet été mille joyaux sur l’herbe. Le jardin en
est donc appauvri? Non, car tout cela s’est transformé en mélodie et les
pierreries dont il est privé sont devenues dans le gosier des oiseaux
ces chants si purs, ces sons de flûte ou de hautbois qui charment ma
promenade et ma solitude.
O solitude qui m’appris à rêver, à tisser d’or l’intérieur d’une vie
sombre en apparence! Privation grâce à quoi je goûtai mieux la douceur
des choses! Immobilité qui me fis visiter en esprit toutes les contrées
de la terre!...
Plus heureux que ce voyageur à qui certaines parties du Japon sont
apparues platement semblables à l’Aunis et à la Saintonge, aucune
réalité ne vient me démentir quand j’évoque à ma guise ces baies
ensoleillées des Antilles d’où partent des bateaux chargés de café, de
rhum et de bois de santal, les forêts tropicales où le forçat évadé,
épargné par la fièvre et la soif, n’échappe pas aux reptiles, la Chine
léthargique, si riche de poussière que Pékin semble bâti sur un nuage,
les roses et les jets d’eaux de la Perse, je ne sais quelle salle
obscure, basse et secrète au fond d’un vieux palais d’Orient, le Désert,
son silence vierge, l’immense ennui de ses sables...
* * * * *
Tu crois disposer de tous les biens et, sans doute, les as-tu dans ta
main, mais c’est moi qui les possède. Ta fenêtre est ouverte sur la mer,
mais c’est moi qui entends la vague et, au bout de son fracas, ce petit
bruit d’écume fondante... Du haut de la colline de Fiesole tu tiens
Florence sous ton regard, mais c’est moi qui la contemple. Il me suffit
d’ouvrir _Le Lys rouge_. Comme cette jeune femme au cœur troublé qui va
jeter une lettre à la poste, je découvre la coupe élégante qui porte
dans son creux la ville fortunée, et la paix du soir me fait
tressaillir.
Ici, je m’aperçois qu’un feuillet me manque. L’aurais-je déchiré par
mégarde? Je me souviens que j’en étais venu par une pente naturelle à
parler de la sagesse. Certes vous n’y perdez rien. C’était une page
comme les autres. Mais comment a-t-elle pu disparaître?
Par la fenêtre ouverte entrent des guêpes qui bourdonnent et me disent
que l’été est là, qu’il faut en jouir, qu’il est si court! La belle
journée un instant oubliée m’appelle, veut que je retourne au jardin.
Me voici donc de nouveau dans l’allée. Le soleil que j’ai dans le dos
détache de moi une ombre courte, mobile, précise, alerte, jamais lasse,
qui me précède, m’incite à marcher, m’entraîne en avant. En même temps,
derrière moi, une volonté chaude, lumineuse, bienfaisante, me pousse, me
dit: «Va, ne pense à rien. Repose ton esprit par la vue des choses. Va
toujours». Et je vais jusqu’au noyer qui est au bout de l’allée, je vais
jusqu’au petit mur de clôture si peu élevé que je m’y accoude, dominant
une suite de jardins en contre-bas et, plus loin, de très vieux toits
bruns et fanés qui ont le charme des choses d’autrefois. Malgré moi, le
feuillet perdu me préoccupe. Je reviens sur mes pas. A présent, j’ai le
soleil devant moi, dans les yeux; il m’éblouit, entrave ma marche et
semble, par une douce, une fluide résistance, s’opposer à ce que je
retourne vers la maison, vers le souci... C’était une page comme les
autres. Mais du seul fait qu’elle me manque, elle s’embellit, comme il
arrive toujours, et prend à mes yeux un prix inestimable. Rien ne
m’empêche d’imaginer que les qualités absentes de ce recueil, condensées
en quelques lignes, ont fui par cette lacune. Ce sera mon excuse auprès
du critique sévère. Je laisse donc subsister cette petite fenêtre. A
chacun d’y méditer un instant et d’ajouter à ce livre ce qui lui fait
défaut. Ainsi ce qu’il aura de meilleur, c’est ce que vous y aurez mis.