XXIV

En faisant les cent pas dans l’unique allée de mon jardin, je suis

frappé du peu d’insectes qu’il y a cette année. Toutes les larves qu’ont

détruites en avril le pinson, la fauvette, le loriot, le merle, le

rossignol eussent répandu cet été mille joyaux sur l’herbe. Le jardin en

est donc appauvri? Non, car tout cela s’est transformé en mélodie et les

pierreries dont il est privé sont devenues dans le gosier des oiseaux

ces chants si purs, ces sons de flûte ou de hautbois qui charment ma

promenade et ma solitude.

O solitude qui m’appris à rêver, à tisser d’or l’intérieur d’une vie

sombre en apparence! Privation grâce à quoi je goûtai mieux la douceur

des choses! Immobilité qui me fis visiter en esprit toutes les contrées

de la terre!...

Plus heureux que ce voyageur à qui certaines parties du Japon sont

apparues platement semblables à l’Aunis et à la Saintonge, aucune

réalité ne vient me démentir quand j’évoque à ma guise ces baies

ensoleillées des Antilles d’où partent des bateaux chargés de café, de

rhum et de bois de santal, les forêts tropicales où le forçat évadé,

épargné par la fièvre et la soif, n’échappe pas aux reptiles, la Chine

léthargique, si riche de poussière que Pékin semble bâti sur un nuage,

les roses et les jets d’eaux de la Perse, je ne sais quelle salle

obscure, basse et secrète au fond d’un vieux palais d’Orient, le Désert,

son silence vierge, l’immense ennui de ses sables...

* * * * *

Tu crois disposer de tous les biens et, sans doute, les as-tu dans ta

main, mais c’est moi qui les possède. Ta fenêtre est ouverte sur la mer,

mais c’est moi qui entends la vague et, au bout de son fracas, ce petit

bruit d’écume fondante... Du haut de la colline de Fiesole tu tiens

Florence sous ton regard, mais c’est moi qui la contemple. Il me suffit

d’ouvrir _Le Lys rouge_. Comme cette jeune femme au cœur troublé qui va

jeter une lettre à la poste, je découvre la coupe élégante qui porte

dans son creux la ville fortunée, et la paix du soir me fait

tressaillir.

Ici, je m’aperçois qu’un feuillet me manque. L’aurais-je déchiré par

mégarde? Je me souviens que j’en étais venu par une pente naturelle à

parler de la sagesse. Certes vous n’y perdez rien. C’était une page

comme les autres. Mais comment a-t-elle pu disparaître?

Par la fenêtre ouverte entrent des guêpes qui bourdonnent et me disent

que l’été est là, qu’il faut en jouir, qu’il est si court! La belle

journée un instant oubliée m’appelle, veut que je retourne au jardin.

Me voici donc de nouveau dans l’allée. Le soleil que j’ai dans le dos

détache de moi une ombre courte, mobile, précise, alerte, jamais lasse,

qui me précède, m’incite à marcher, m’entraîne en avant. En même temps,

derrière moi, une volonté chaude, lumineuse, bienfaisante, me pousse, me

dit: «Va, ne pense à rien. Repose ton esprit par la vue des choses. Va

toujours». Et je vais jusqu’au noyer qui est au bout de l’allée, je vais

jusqu’au petit mur de clôture si peu élevé que je m’y accoude, dominant

une suite de jardins en contre-bas et, plus loin, de très vieux toits

bruns et fanés qui ont le charme des choses d’autrefois. Malgré moi, le

feuillet perdu me préoccupe. Je reviens sur mes pas. A présent, j’ai le

soleil devant moi, dans les yeux; il m’éblouit, entrave ma marche et

semble, par une douce, une fluide résistance, s’opposer à ce que je

retourne vers la maison, vers le souci... C’était une page comme les

autres. Mais du seul fait qu’elle me manque, elle s’embellit, comme il

arrive toujours, et prend à mes yeux un prix inestimable. Rien ne

m’empêche d’imaginer que les qualités absentes de ce recueil, condensées

en quelques lignes, ont fui par cette lacune. Ce sera mon excuse auprès

du critique sévère. Je laisse donc subsister cette petite fenêtre. A

chacun d’y méditer un instant et d’ajouter à ce livre ce qui lui fait

défaut. Ainsi ce qu’il aura de meilleur, c’est ce que vous y aurez mis.

Paroles d'un solitaire · 第 31 / 71 题