Il est aisé d’être sage quand la sève redescend dans l’homme, quand les
artères ne charrient plus qu’un sang affaibli. Mais celui qui sent dans
les siennes, dans son cerveau un bruissement de forêt, qui est vibrant,
tendu, ouvert à toutes les sollicitations de l’heure, celui-là n’a que
faire de notre sagesse.
Tu connaîtras un jour, jeune homme, que c’est une grande folie que de se
comporter dans la vie comme si le bonheur nous était dû. Mais tu
l’apprendras bien assez tôt.
Si tu es intelligent, cultivé, mais vif, enclin au parti pris, le
penseur que tu nies, c’est, aux yeux d’une parcelle de l’intelligence
humaine, comme s’il n’existait pas. En le niant, tu réduis son empire.
Son pouvoir s’arrête et tombe inerte au seuil du monde que tu es. Celui
dont tu te détournes est appauvri d’un admirateur ou d’un disciple.
Il le faut. Va, fais toi-même ta propre expérience et ris-toi du
philosophe qui ne t’apporte rien. Car toutes les vérités sont en toi et
chacune n’attend que son heure pour se révéler. Tu n’as pas besoin de
courir les mers, tu contiens tous les climats, tous les pays, les pays
de lumière qui donnent le goût de la beauté, les pays de brume qui
donnent le goût du scrupule, le Midi qui fait naître les artistes, le
Nord qui fait naître les penseurs.
Ce n’est qu’une question d’âge. En ce moment, tu sens avec une certitude
magnifique, qui vient de l’ardeur du sang, que la seule chose qui compte
dans l’univers, c’est ton désir. Le soleil te dilate, te fait déborder.
Bientôt l’air qui t’entoure perdra son velouté; les ciels de perle,
d’argent terni, les ciels voilés te rendront méditatif, te feront
rentrer en toi-même. Toute vie d’homme bien faite va ainsi du Midi au
Nord, du plaisir au devoir.
Car la sagesse dont la voix n’atteint pas encore ton oreille est aussi
en toi. Elle est en toi comme une doublure que les autres ne voient
point et que tu ne vois pas toi-même. Elle est en toi comme les cheveux
blancs sont dans les cheveux noirs. Un jour, qui est proche, tu
entendras son langage.
Ce jour-là tu retrouveras sur un rayon de bibliothèque ou dans un
cabinet de débarras l’un de ces livres poussiéreux que tu avais
parcourus autrefois. Tu l’ouvriras gravement et tu seras surpris d’y
découvrir tant de belles choses qui t’avaient échappé. A ce moment tu ne
seras plus un jeune homme et les paroles de sagesse que tu pourrais
prononcer à ton tour ne toucheraient pas l’esprit de ceux qui te
suivront. Alors tu souriras et, ne pouvant mieux faire, tu leur tiendras
à peu près le langage que je te tiens aujourd’hui.