On s’habitue plus facilement à un grand mal qu’à un petit.
Tel qu’impatiente le moindre coup d’épingle affrontera de grandes
épreuves avec sérénité. Il n’a de stoïcisme que pour un malheur qui est
à la mesure de son courage.
L’héroïsme quotidien, obscur, terre à terre est-il donc le plus
difficile?
Un grand mal, l’esprit l’accepte quand il a la certitude qu’il n’y peut
rien changer. Cela revient à dire que nous obéissons toujours à la
nécessité. Mais il faut que nous la reconnaissions à un signe certain.
Alors nous cessons de lutter.
Il n’est pas de misère à quoi on ne s’accoutume si l’on a la certitude
que rien ne peut nous l’ôter. A l’extrémité de l’espoir il n’y a place
que pour la soumission.
Il existe pourtant des gens peu nerveux, bien équilibrés, qui subissent
avec patience, avec douceur les mille petites déconvenues de la vie
courante. Mais qu’un grand malheur fonde sur eux et les voilà
désemparés. Ayant dépensé leur héroïsme en menue monnaie, il ne leur en
reste plus pour faire face à ce coup inattendu. Alors, se révèle en eux
une nature amère, chagrine, ordinairement cachée, enfouie dans les
régions inférieures de l’être,--comme ces pierres posées à de certains
endroits des grands fleuves, que l’eau ne met à découvert que pendant
les grandes sécheresses et où l’on peut lire cette inscription: «Quand
tu verras cette pierre l’année sera mauvaise.»
Est-il donc plus humain, en matière de courage moral, d’être grand dans
les grandes choses et petit dans les petites?