XXIII

On s’habitue plus facilement à un grand mal qu’à un petit.

Tel qu’impatiente le moindre coup d’épingle affrontera de grandes

épreuves avec sérénité. Il n’a de stoïcisme que pour un malheur qui est

à la mesure de son courage.

L’héroïsme quotidien, obscur, terre à terre est-il donc le plus

difficile?

Un grand mal, l’esprit l’accepte quand il a la certitude qu’il n’y peut

rien changer. Cela revient à dire que nous obéissons toujours à la

nécessité. Mais il faut que nous la reconnaissions à un signe certain.

Alors nous cessons de lutter.

Il n’est pas de misère à quoi on ne s’accoutume si l’on a la certitude

que rien ne peut nous l’ôter. A l’extrémité de l’espoir il n’y a place

que pour la soumission.

Il existe pourtant des gens peu nerveux, bien équilibrés, qui subissent

avec patience, avec douceur les mille petites déconvenues de la vie

courante. Mais qu’un grand malheur fonde sur eux et les voilà

désemparés. Ayant dépensé leur héroïsme en menue monnaie, il ne leur en

reste plus pour faire face à ce coup inattendu. Alors, se révèle en eux

une nature amère, chagrine, ordinairement cachée, enfouie dans les

régions inférieures de l’être,--comme ces pierres posées à de certains

endroits des grands fleuves, que l’eau ne met à découvert que pendant

les grandes sécheresses et où l’on peut lire cette inscription: «Quand

tu verras cette pierre l’année sera mauvaise.»

Est-il donc plus humain, en matière de courage moral, d’être grand dans

les grandes choses et petit dans les petites?

Paroles d'un solitaire · 第 30 / 71 题