XXII

A travers la vitre, je regarde la rue. Des enfants jouent à la balle.

Parfois cette balle passe au-dessus de la grille et tombe dans le

jardin. Alors ils sonnent à la porte et me demandent la permission

d’aller la chercher. Combien j’en ai connu de ces enfants, qui sont

aujourd’hui des hommes, et que je ne reconnais pas lorsqu’ils me

saluent! Bientôt ceux-ci seront grands à leur tour. D’autres enfants

joueront à cette place. Comme aujourd’hui, comme hier, une balle

maladroite franchira la grille; la sonnette tintera; une voix timide

demandera la permission d’entrer. Mais je ne serai plus dans cette

maison, ni ailleurs, ni nulle part; je ne serai plus de ce monde.

Nos impressions se nourrissent de contrastes. Autour de moi tout n’est

qu’un hymne à la vie. Le papillon qui voltige encore pour quelques

heures, l’hirondelle qui poursuit ses compagnes, le soir, avec de petits

cris joyeux, et emplit le ciel de cercles insensés, la guêpe qui

bourdonne, la fourmi qui s’active, le moucheron, le ver de terre,

proclament: «Je suis la vie, la vie!» Et ces liserons qu’on a oublié

d’arracher sur le chemin, les plus humbles fleurs disent: «Je suis la

volonté qu’a la terre obscure d’ouvrir des yeux à la lumière. Je suis la

joie; je suis la vie.» Et ces myriades d’atomes qui dansent dans un rais

de soleil disent: «Je suis la vie qui foisonne dans l’air transparent,

ce que tu respires, que tu ne vois pas.» Et la poussière de la route

dit: «Je suis l’usure, la destruction de tout ce qui a vécu; un peu de

vent me soulève, me fait palpiter; je vis encore, je suis la vie!» Et

tout cela s’élance vers quelque chose de lumineux, d’au-dessus de nous,

d’inconnaissable, tout cela appelle un Dieu. Il y a un tel besoin au

fond de la plus humble chose, un tel besoin que Dieu existe!...

Paroles d'un solitaire · 第 29 / 71 题