A travers la vitre, je regarde la rue. Des enfants jouent à la balle.
Parfois cette balle passe au-dessus de la grille et tombe dans le
jardin. Alors ils sonnent à la porte et me demandent la permission
d’aller la chercher. Combien j’en ai connu de ces enfants, qui sont
aujourd’hui des hommes, et que je ne reconnais pas lorsqu’ils me
saluent! Bientôt ceux-ci seront grands à leur tour. D’autres enfants
joueront à cette place. Comme aujourd’hui, comme hier, une balle
maladroite franchira la grille; la sonnette tintera; une voix timide
demandera la permission d’entrer. Mais je ne serai plus dans cette
maison, ni ailleurs, ni nulle part; je ne serai plus de ce monde.
Nos impressions se nourrissent de contrastes. Autour de moi tout n’est
qu’un hymne à la vie. Le papillon qui voltige encore pour quelques
heures, l’hirondelle qui poursuit ses compagnes, le soir, avec de petits
cris joyeux, et emplit le ciel de cercles insensés, la guêpe qui
bourdonne, la fourmi qui s’active, le moucheron, le ver de terre,
proclament: «Je suis la vie, la vie!» Et ces liserons qu’on a oublié
d’arracher sur le chemin, les plus humbles fleurs disent: «Je suis la
volonté qu’a la terre obscure d’ouvrir des yeux à la lumière. Je suis la
joie; je suis la vie.» Et ces myriades d’atomes qui dansent dans un rais
de soleil disent: «Je suis la vie qui foisonne dans l’air transparent,
ce que tu respires, que tu ne vois pas.» Et la poussière de la route
dit: «Je suis l’usure, la destruction de tout ce qui a vécu; un peu de
vent me soulève, me fait palpiter; je vis encore, je suis la vie!» Et
tout cela s’élance vers quelque chose de lumineux, d’au-dessus de nous,
d’inconnaissable, tout cela appelle un Dieu. Il y a un tel besoin au
fond de la plus humble chose, un tel besoin que Dieu existe!...