On ne doit pas la vérité à tout le monde.
Autrefois, je me faisais un tel devoir de la dire à quiconque
m’interrogeait, qu’en remettant certain manuscrit à mon éditeur, comme
il voulait savoir si j’en étais satisfait, je répondis:
--Non, je crois que ce n’est pas fameux.
Je vis aussitôt qu’il hésitait à le publier.
Evidemment, cet homme, intelligent par ailleurs, ignorait que le
contentement de soi est souvent le signe d’une grande médiocrité
d’esprit. Il faut avoir une nature d’artiste pour comprendre le
désenchantement de l’artiste devant l’œuvre qu’il a réalisée. En la
concevant, il n’entrevoyait que des trésors sans prix, la beauté intacte
que nul n’a jamais atteinte. Mais quelle différence entre l’œuvre conçue
et l’œuvre réalisée! A mesure qu’elle se précise, comme elle se
décolore, comme elle pâlit, se rapetisse et nous déçoit! Quel que soit
le talent ou le génie d’un homme, jamais la main n’a tenu les promesses
de l’esprit, jamais l’ouvrier n’a égalé le créateur.
Il est vrai que l’artiste vit dans une telle illusion, il est si
vibrant, si mobile, qu’à cause d’un détail rectifié il est capable de
s’enthousiasmer demain pour une partie de son œuvre qu’il exècre
aujourd’hui.
* * * * *
Zola, quand il écrivait un livre, passait généralement par trois phases.
D’abord, l’enthousiasme pour son sujet. Pendant le premier tiers, il
répondait à qui l’interrogeait:
--Ça va. Ça marche.
Au second tiers, découragement.
Au troisième, reprise d’espoir et d’optimisme.
Or, le directeur d’un grand journal avec lequel il venait de traiter à
prix d’or pour la publication d’une œuvre nouvelle, rencontrant le grand
romancier pendant qu’il traversait la seconde phase, ne put se tenir de
lui demander des nouvelles de l’œuvre en train.
--Exécrable, mon bon ami, exécrable, lui répondit Zola. C’est au-dessous
de tout.
Quand le roman fut terminé, l’autre marqua une grande perplexité. On le
vit un moment tourmenté par une objection qu’il hésitait à formuler.
Enfin il se décida:
--Mon cher maître... cette partie qui ne vous plaisait pas, vous ne
l’avez pas laissée ainsi... J’espère que vous l’avez revue, que vous
l’avez refaite...
* * * * *
Non, on ne doit pas la vérité à tout le monde.
On ne la doit qu’à ceux qu’on aime.
Avec ceux-là, la sincérité qui consiste à penser tout ce qu’on dit ne me
suffit pas. Je veux la franchise qui consiste à dire tout ce qu’on
pense. Il me semblerait que je suis coupable si je dissimulais la
moindre de mes pensées à l’être que j’aime le plus au monde. Mon premier
devoir est de n’avoir aucun secret pour lui, car le don le plus précieux
que je puisse lui faire, c’est celui de ma confiance absolue.
Je souhaite, non pas qu’il se fasse de moi une idée trop favorable, mais
qu’il me voie tel que je suis. Je veux être transparent à ses yeux. Si
je lui cachais quelque chose, il me semblerait que je lui fais tort, que
je le trompe, que je le trahis.
* * * * *
Mais avec les autres, les indifférents!... Si cet ingénieur, pour
occuper les loisirs de sa retraite, s’amuse à barbouiller des toiles et,
se croyant un grand peintre, les montre à tous orgueilleusement, vais-je
le détromper?
Pourtant, si c’était mon frère ou mon meilleur ami, ne devrais-je point
lui dire:
--Attention. Amuse-toi si tu veux à ces innocents coloriages, mais ne
les exhibe point avec tant de naïve satisfaction, car tu divertis le
monde à tes dépens.
Celui qui m’est cher, je souffre de ses erreurs, de ses maladresses; je
suis brusque avec lui, alors que je suis doux et poli avec le premier
venu.
Une mère grondera son petit garçon, parce qu’il a son vêtement déchiré
ou seulement de l’encre aux doigts et elle sera pleine de mansuétude en
entendant une de ses amies gronder son enfant pour un motif analogue.
Vis-à-vis de celui-ci, elle ne se sent pas de responsabilité; son
éducation ne lui incombe pas; elle n’a pas pour mission de lui préparer
un meilleur avenir. Elle dira:
--Allons, c’est fini. Il ne l’a pas fait exprès. Ne le grondez plus.
Elle ne sera sévère et véridique qu’à l’égard de son propre enfant.
* * * * *
Il est bon qu’avec le commun des mortels la politesse accompagne, excuse
ou déguise notre indifférence.
Malheureusement la politesse, comme toute chose, a ses abus.
Certes, il est délicat de dire à autrui quand on lui rend service:
«Souffrez que j’agisse ainsi. Vous m’obligerez en acceptant. L’honneur
est pour moi.» Cela ne trompe personne. Mais qui, vivant en société,
résiste à la tentation de forcer, de majorer les termes d’un compliment?
«Vous avez un magnifique talent» signifie: «Vous avez un certain don que
j’estime». La politesse, comme le soleil, a tôt fait de transformer une
loque en oriflamme et, seuls, des yeux neufs voient de l’onyx et de
l’or, là où il n’y a que du plâtre peint. Il faut donc être bien naïf
pour se laisser prendre comme je le fis autrefois à la marque d’intérêt
que voici:
C’était à une soirée chez Alphonse Daudet. J’étais fort jeune, seul de
mon âge et assez intimidé. Maurice Barrès vint s’asseoir à côté de moi
sur un canapé.
--Préparez-vous quelque chose? A quoi travaillez-vous?
J’ouvrais la bouche pour répondre quand je vis que sa politesse faite,
sans plus s’occuper de moi, il se tournait déjà vers un seigneur de plus
d’importance.
Evidemment, c’est un jeu, pour quiconque a un peu d’expérience, de
réduire à sa vraie valeur toute manifestation de pure courtoisie.
Instinctivement on rectifie, on met au point. On prend peu à peu, et
tout naturellement, l’habitude de retrancher à tout ce qui vous est dit
d’aimable ou d’élogieux.
Et il le faut bien!...
Celle qui a reçu des dieux le plus extraordinaire don verbal qui ait été
départi de nos jours à un cerveau féminin m’écrivit, dix ans avant de me
faire l’honneur de sa visite et à propos d’un livre de moi qui émut
quelques lecteurs délicats:
«Je vous regarde, monsieur, comme un esprit élu par la puissante
Destinée, qui prend quelques-uns par la main et les mène, le long des
abîmes, par les gels, les ouragans, les soleils et le mortel ennui, vers
cette gloire qui ne serait rien pour nous si elle n’était l’amour,
l’amour de tous les êtres, jusqu’à la fin des temps.»
Qu’eût-elle donc écrit à Flaubert, à Hugo, à Chateaubriand?
* * * * *
La femme d’un grand poète qui m’avait connu fort malade, se trouvant
quelques années plus tard en visite dans une maison où je passais une
partie de l’hiver, demanda à me voir. Dès que je fus annoncé, elle
s’écria:
--Merveilleux! Quelle mine superbe! C’est une résurrection!
Je traversais pendant ce temps une galerie obscure et n’avais pas encore
atteint la région éclairée où elle se trouvait.
Elle ne pouvait donc pas me voir.
* * * * *
Hervieu, qui était la droiture même, qui aimait à distribuer la justice,
à traiter chacun selon son mérite ou son rang, défendait auprès de moi
un jeune homme comblé par la naissance, la fortune et le talent et que
je trouvais trop louangeur, trop caressant, trop prodigue d’une amitié
superficielle ou feinte.
--En somme, c’est gentil de vouloir faire plaisir à tous. Cela part d’un
bon naturel.
N’importe, je préfère ceux qui portent leur velours en dedans et je
pense, comme les Espagnols, que celui qui vit dans le miel a quelque
chose de gluant.