XVIII

L’enfant qui regarde un nuage cherche dans le dessin de ses bords la

ressemblance d’une figure d’homme et, la cherchant, il la trouve. On

finit toujours par voir dans le ciel ce que l’on veut.

Ce matin, l’azur intact offrait aux yeux la chaude coloration des ciels

d’Orient. Mais de petits nuages ont émergé bientôt de la cime des

sapins. Certains étaient si gracieux de forme, si arrondis qu’on eût

aimé à les caresser de la main. Il en venait sans cesse qui

s’attiraient, se joignaient, se soudaient pour former peu à peu une

masse imposante dont les contours se découpent maintenant à la façon

d’un rivage sur une mer immobile et bleue. J’ai ainsi, au-dessus de moi,

comme un géant atlas où figurent de vastes mondes. Avec un peu de bonne

volonté, je crois voir l’Afrique en forme de pyramide renversée, un peu

creusée à l’ouest et en partie tronquée au nord. Voici la mer Rouge, la

vallée du Nil, l’Egypte. Je songe à la _Mort de Philæ_ où Loti, nous

montrant la caverne murée du dernier bœuf Apis, rappelle l’émotion qui

saisit l’égyptologue Mariette bey, lorsque, sur le sable, il aperçut

très nette l’empreinte laissée par les pieds nus d’un homme qui en était

sorti trente-sept siècles auparavant.

Peu à peu, je m’abandonne au fil de ma rêverie. Je ne suis plus dans ce

jardin. Je suis à Hendaye dans la petite maison de Loti, où j’avais pris

la douce habitude, autrefois, quand j’étais jeune encore et que j’avais

l’illusion de la santé, de passer chaque année, une partie de l’été. Je

suis dans la tourelle bâtie à l’extrémité du jardin, sur la Bidassoa.

J’entends sous ma fenêtre de petits bruits furtifs, quelque chose comme

des chuchotements, des rires étouffés. C’est l’eau tapie au creux des

sables qui commence à s’éveiller de sa torpeur sur un ordre mystérieux.

Elle pousse en avant une petite vague timide qui, avec des bonds

maladroits de jeune animal, se heurte à chaque pierre, retombe et

cependant gagne du terrain. Elle s’élargit; elle s’enfle, sans cesse

accrue par une source intérieure et inépuisable. Déjà elle effleure la

première marche de l’escalier qui contourne ma tourelle; elle la touche,

elle la caresse, elle s’en empare, s’y étale et monte, monte avec un

léger clapotis qui rafraîchit l’oreille aux heures chaudes de

l’après-midi d’été.

Ainsi ressuscite pour moi le charme un peu mêlé d’ennui de mes séjours à

Hendaye, particulièrement aux moments de solitude que j’employais à lire

ou à rêver. Est-il d’ailleurs un coin de terre mieux fait pour la

rêverie? Tout dans ce pays porte à la paresse. Il y a en lui comme une

soumission à la fatalité. Je l’aime pour l’action inexplicable qu’il eut

toujours sur moi et qui ressemble à un enlisement; je l’aime pour son

parfum si triste, pour son doux et attirant secret.

Et je pense à celui qui fut mon plus sûr, mon meilleur, mon plus grand

ami. Je pense à ses dernières années, à sa vieillesse attristée par la

maladie, alors que nous crûmes si longtemps, nous qui l’aimions, que sa

jeunesse serait éternelle. Je me rappelle nos causeries, coupées de

silences, sur la terrasse d’où la vue est si belle, tandis que passait

et repassait dans l’air l’odeur amère d’un grand laurier. Mille

souvenirs m’assaillent qui s’éveillent un à un, font un petit bruit

d’ailes et puis s’éteignent doucement comme un murmure d’abeilles

endormies par le soir.

Une fois, dans cette étroite petite salle à manger étouffée par des

portières, que je revois si bien, je signalai à mon hôte une fissure de

la cheminée.

--Voyez comme la fumée sort par cette fente.

--Pourquoi, me dit-il, voulez-vous l’empêcher de sortir par là si ça lui

plaît?

Nulle plaisanterie dans cette réponse. Tout Loti était dans cette

soumission à la volonté des choses. Par là s’explique la séduction

exercée sur lui par l’Islam. Que de fois, durant nos courtes soirées, je

le vis distrait, rêvant à son cher Stamboul, le seul lieu du monde où il

eût aimé vivre! Il me parlait de ses amis turcs, du sultan Abdul-Hamid

pour lequel il avait un faible que je ne pouvais comprendre. Comment cet

être tout de générosité put-il se prendre d’amitié pour ce prince fourbe

et sanguinaire? Ensorcellement de ce pays, prestige du passé, grandeur

et puissance du padischah! Je me souviens qu’à l’un de ses retours de

Constantinople, Loti me confia, non sans quelque mystère, que le sultan

inquiétait ses dignitaires, ses serviteurs (tous ceux sans doute qui

redoutaient pour leur charge ou leur emploi un changement de règne)

parce qu’ayant passé l’âge de l’amour, il s’était épris d’une belle

esclave circassienne--ce que l’on appelle là-bas une conformité.--Il

m’en parlait avec l’intérêt affectueux qu’on prend à la santé d’un ami.

Mais ce qu’il ne me dit pas, c’est la fin de l’aventure qui est

tragique. Les médecins de Sa Hautesse lui avaient fait respectueusement

observer que ses forces avaient besoin d’être ménagées. On imagine les

combats que dut se livrer à lui-même cet homme voluptueux et cruel.

Chaque fois qu’il quittait la créature dont il était possédé, il se

promettait de renoncer à elle. Mais, le lendemain, il sentait renaître

plus ardents les feux du désir. Il mirait à la glace sa maigreur, son

teint livide, son dos voûté. Et ce tyran, qui tremblait à l’idée de la

mort, changeait de chambre chaque nuit afin de prévenir un attentat

possible--en constatant au miroir son épuisement physique, voyait en lui

son propre assassin.

Enfin, son parti fut pris. Il donna un ordre et, par un de ces doux

soirs d’Orient où la nature mieux qu’ailleurs verse aux faibles hommes

l’enchantement d’exister, la belle esclave, cousue dans un sac, fut

jetée vivante dans le Bosphore.

Paroles d'un solitaire · 第 25 / 71 题