L’enfant qui regarde un nuage cherche dans le dessin de ses bords la
ressemblance d’une figure d’homme et, la cherchant, il la trouve. On
finit toujours par voir dans le ciel ce que l’on veut.
Ce matin, l’azur intact offrait aux yeux la chaude coloration des ciels
d’Orient. Mais de petits nuages ont émergé bientôt de la cime des
sapins. Certains étaient si gracieux de forme, si arrondis qu’on eût
aimé à les caresser de la main. Il en venait sans cesse qui
s’attiraient, se joignaient, se soudaient pour former peu à peu une
masse imposante dont les contours se découpent maintenant à la façon
d’un rivage sur une mer immobile et bleue. J’ai ainsi, au-dessus de moi,
comme un géant atlas où figurent de vastes mondes. Avec un peu de bonne
volonté, je crois voir l’Afrique en forme de pyramide renversée, un peu
creusée à l’ouest et en partie tronquée au nord. Voici la mer Rouge, la
vallée du Nil, l’Egypte. Je songe à la _Mort de Philæ_ où Loti, nous
montrant la caverne murée du dernier bœuf Apis, rappelle l’émotion qui
saisit l’égyptologue Mariette bey, lorsque, sur le sable, il aperçut
très nette l’empreinte laissée par les pieds nus d’un homme qui en était
sorti trente-sept siècles auparavant.
Peu à peu, je m’abandonne au fil de ma rêverie. Je ne suis plus dans ce
jardin. Je suis à Hendaye dans la petite maison de Loti, où j’avais pris
la douce habitude, autrefois, quand j’étais jeune encore et que j’avais
l’illusion de la santé, de passer chaque année, une partie de l’été. Je
suis dans la tourelle bâtie à l’extrémité du jardin, sur la Bidassoa.
J’entends sous ma fenêtre de petits bruits furtifs, quelque chose comme
des chuchotements, des rires étouffés. C’est l’eau tapie au creux des
sables qui commence à s’éveiller de sa torpeur sur un ordre mystérieux.
Elle pousse en avant une petite vague timide qui, avec des bonds
maladroits de jeune animal, se heurte à chaque pierre, retombe et
cependant gagne du terrain. Elle s’élargit; elle s’enfle, sans cesse
accrue par une source intérieure et inépuisable. Déjà elle effleure la
première marche de l’escalier qui contourne ma tourelle; elle la touche,
elle la caresse, elle s’en empare, s’y étale et monte, monte avec un
léger clapotis qui rafraîchit l’oreille aux heures chaudes de
l’après-midi d’été.
Ainsi ressuscite pour moi le charme un peu mêlé d’ennui de mes séjours à
Hendaye, particulièrement aux moments de solitude que j’employais à lire
ou à rêver. Est-il d’ailleurs un coin de terre mieux fait pour la
rêverie? Tout dans ce pays porte à la paresse. Il y a en lui comme une
soumission à la fatalité. Je l’aime pour l’action inexplicable qu’il eut
toujours sur moi et qui ressemble à un enlisement; je l’aime pour son
parfum si triste, pour son doux et attirant secret.
Et je pense à celui qui fut mon plus sûr, mon meilleur, mon plus grand
ami. Je pense à ses dernières années, à sa vieillesse attristée par la
maladie, alors que nous crûmes si longtemps, nous qui l’aimions, que sa
jeunesse serait éternelle. Je me rappelle nos causeries, coupées de
silences, sur la terrasse d’où la vue est si belle, tandis que passait
et repassait dans l’air l’odeur amère d’un grand laurier. Mille
souvenirs m’assaillent qui s’éveillent un à un, font un petit bruit
d’ailes et puis s’éteignent doucement comme un murmure d’abeilles
endormies par le soir.
Une fois, dans cette étroite petite salle à manger étouffée par des
portières, que je revois si bien, je signalai à mon hôte une fissure de
la cheminée.
--Voyez comme la fumée sort par cette fente.
--Pourquoi, me dit-il, voulez-vous l’empêcher de sortir par là si ça lui
plaît?
Nulle plaisanterie dans cette réponse. Tout Loti était dans cette
soumission à la volonté des choses. Par là s’explique la séduction
exercée sur lui par l’Islam. Que de fois, durant nos courtes soirées, je
le vis distrait, rêvant à son cher Stamboul, le seul lieu du monde où il
eût aimé vivre! Il me parlait de ses amis turcs, du sultan Abdul-Hamid
pour lequel il avait un faible que je ne pouvais comprendre. Comment cet
être tout de générosité put-il se prendre d’amitié pour ce prince fourbe
et sanguinaire? Ensorcellement de ce pays, prestige du passé, grandeur
et puissance du padischah! Je me souviens qu’à l’un de ses retours de
Constantinople, Loti me confia, non sans quelque mystère, que le sultan
inquiétait ses dignitaires, ses serviteurs (tous ceux sans doute qui
redoutaient pour leur charge ou leur emploi un changement de règne)
parce qu’ayant passé l’âge de l’amour, il s’était épris d’une belle
esclave circassienne--ce que l’on appelle là-bas une conformité.--Il
m’en parlait avec l’intérêt affectueux qu’on prend à la santé d’un ami.
Mais ce qu’il ne me dit pas, c’est la fin de l’aventure qui est
tragique. Les médecins de Sa Hautesse lui avaient fait respectueusement
observer que ses forces avaient besoin d’être ménagées. On imagine les
combats que dut se livrer à lui-même cet homme voluptueux et cruel.
Chaque fois qu’il quittait la créature dont il était possédé, il se
promettait de renoncer à elle. Mais, le lendemain, il sentait renaître
plus ardents les feux du désir. Il mirait à la glace sa maigreur, son
teint livide, son dos voûté. Et ce tyran, qui tremblait à l’idée de la
mort, changeait de chambre chaque nuit afin de prévenir un attentat
possible--en constatant au miroir son épuisement physique, voyait en lui
son propre assassin.
Enfin, son parti fut pris. Il donna un ordre et, par un de ces doux
soirs d’Orient où la nature mieux qu’ailleurs verse aux faibles hommes
l’enchantement d’exister, la belle esclave, cousue dans un sac, fut
jetée vivante dans le Bosphore.